De Valmy à Austerlitz – La diplomatie française en quête de paix.

Colonne BoulogneLa colonne de Boulogne

III. Mars 1802 – février 1803 – Une paix fragile.

Tractations ici et là

Alexandre Ier va rapidement faire les yeux doux à la diplomatie anglaise (le 17 juin 1802 il reconnaît aux anglais le droit de visite sur les bâtiments même convoyés) et la Prusse en fait autant vis-à-vis de la Russie. Le roi et la reine de Prusse (la belle Reine Louise) rencontrent Alexandre à Memel. A l’issue de cette rencontre, la Russie reconnaît les agrandissements de la Prusse.

Le 3 août, jour anniversaire du roi de Prusse, les troupes prussiennes prennent possession des territoires attribués à la couronne prussienne.. Et lorsque l’Autriche, ayant de son coté pris possession de Passau, pourtant révolu à la Bavière, proclamant haut et fort qu’elle ne l’abandonnera que si les autres princes, récemment bénéficiaires, en feraient autant, la Prusse se tourne vers la France et un traité est signé, le 5 septembre 1802, qui prévoit une alliance armée franco-prussienne en cas de guerre.

Il s’agit là d’un événement important : c’est en fait le retour de la France dans la cour des grands, au sein des puissances monarchiques, car, pour la première fois depuis la Révolution, on envisage que des troupes républicaines combattent cote à côte avec des troupes monarchiques !

Bonaparte, le 6 septembre, renchérit :

Mon vœu le plus doux est de voir de plus en plus la Prusse et la France marcher de concert, et par cette union asseoir la paix du continent sur des bases sûres, à l’abri des intrigues d’outre-mer (facit : l’Angleterre)

La convention est ratifiée le 18 septembre, ce qui n’empêche pas le roi de Prusse d’écrire, le 8 octobre, à la Russie :

La convention du 5 septembre….. a été signée par surprise, sans ordres.

C’est qu’à Berlin, une fois de plus, le roi balance entre son Cabinet, plutôt porté à la paix, et le parti de la Reine, qui tire en sens contraire, c’est à dire vers la Russie. Situation difficile pour un individu que l’action répugne, et qui disait souvent « Pourquoi m’ont-il fait roi ? »

 

La brouille entre la France et  l’Angleterre

A partir de la fin de 1802, les évènements vont s’accélérer, et il faut, pour apprécier la situation, soigneusement regarder le calendrier.

A Londres, en novembre 1802, dans son discours devant le parlement, Georges III déclare que les “changements” intervenus sur le Continent (Piémont, Suisse) réclament des mesures de sécurité de la part de la Grande-Bretagne. La marine et l’armée sont mises sur le pied de guerre, et l’on ne regarde plus l’évacuation de Malte comme allant de soi.

Ce même mois, un événement survient, dont il ne faudra pas négliger l’importance : Londres et Paris échange de nouveau des ambassadeurs. Car, si Bonaparte nomme le général Andréossy, dont chacun se plaît à reconnaître les penchants anglophiles, et dont

La nouvelle de l’arrivée cause ici la plus grande satisfaction (Otto à Talleyrand)

Le vicomte Sidmouth, Henry Addingto
Le vicomte Sidmouth, Henry Addington

Addington nomme Lord Whitworth, un opposant déclaré du traité d’Amiens, ami proche de Grenville et de ceux que l’on appellerait aujourd’hui les « faucons. », plus proche en cela de Pitt que de Addington, dont les rapports fréquents ne seront que de violentes diatribes contre le Premier Consul, et qui, en privé, n’hésite pas à assurer que l’Angleterre n’abandonnera jamais Malte.

Deux mois plus tard, la publication ostensible, dans le Moniteur, du rapport de la mission Sébastiani au Proche-Orient, laissant deviner, pour qui veut le croire, les permanentes aspirations françaises en Orient (selon le rapport, une force de seulement 6.000 hommes serait suffisante pour mettre à la raison l’armée anglaise présente en Égypte – que d’ailleurs elle aurait du évacuer aux termes de l’article VIII du traité d’Amiens), entraîne une demande d’explication de la part de Londres, qui, en attendant, entend bien se maintenir à Malte. Dès ce moment, les relations entre Londres et Paris ne peuvent que s’envenimer.

Le 20 janvier 1803, l’ambassadeur britannique à Saint-Pétersbourg informe son ministre

Que l’Empereur souhaite que l’Angleterre conserve Malte.

Huit jours plus tard, c’est le roi Georges III lui-même qui exprime l’espoir que la restitution de Malte sera retardée le plus longtemps possible.

Le 18 février 1803, convoqué par Bonaparte, l’ambassadeur Whitworth se voit réclamer l’évacuation de Malte.

Mais l’Angleterre refuse d’exécuter l’article 10 du traité d’Amiens :

Les forces britanniques évacueront l’île de Malte dans les trois mois qui suivront l’échange des ratifications

Ouvertement, Londres prétend n’évacuer l’île que dans 7 ans, voire 10 ! Étrange décision, alors que la France, qui devait évacuer Naples, Tarente et les États romains dans un délai de trois mois, les a quitté en moins de deux. Susceptible, en tous les cas, de provoquer l’irritation du gouvernement français, dont les prédécesseurs (Rewbell – Larévellière-Lepeaux) déclaraient, dès 1798 :

Si l’Angleterre a Malte et si nous n’avons pas la Sicile, c’en est fait de la navigation dans la Méditerranée

Pour sa justification, l’Angleterre met toujours en avant

  • l’annexion du Piémont, le 11 septembre 1802.

En février 1799, par référendum, organisé de façon relativement douteuse, les habitants avaient voté l’annexion à la France, sans pouvoir en profiter, puisque peu après les Russes entraient au Piémont.. Puis ce fut Marengo, et les deux paix de Lunéville et d’Amiens, qui se gardent bien d’en faire mention (les troupes françaises occupaient alors le Piémont, et Londres fit même des démarches pour obtenir une indemnité pour le roi de Sardaigne, en cas d’annexion qu’on jugeait alors inévitable). Bonaparte considérait dès lors avoir les mains libres, et qu’il pouvait, en droit, se valoir, à tort ou à raison, nous dira Marco Baratto, des résultats du référendum. Le 12 avril 1801, le Piémont était devenu la 27e division militaire, et en juin 1801 une députation piémontaise pro-française avait été envoyée à Paris, afin d’y présenter une pétition en faveur de l’annexion.

  • l’Acte de Médiation de la Suisse (19 février 1803), pourtant approuvé par tout le reste de l’Europe. Là aussi, il faudrait s’étendre largement sur cette question, dans laquelle le gouvernement de Londres fut largement impliqué.
  • la vente de la Louisiane, le 30 avril 1803, , qui en fait n’avantage pas la France, et n’a rien à faire avec le traité d’Amiens…. Mais fait rentrer de l’argent dans les caisses de la France, au cas où…..

En fait, comme l’exprimera un proche de Pitt, le Cabinet était

impatient de saisir toute occasion pouvant sembler justifiée pour garder Malte.

Plus tard (en mai), sommé par Fox de se justifier au Parlement de Londres, qui considérera que l’on allait faire la guerre « pour Malte, sans aucun intérêt généreux et général pour l’Europe », pour

Malta ! Malta ! plain, bare, naked Malta, unconnected with any other interest ! What point of honour can the retention of Malta be to you ?

lord Hawkesbury avouera que

Aucun de ces points (n’est) lui même la cause de la guerre, mais que, réunis, ils (forment) ensemble une masse d’agressions qui justifie la conduite belliqueuse du gouvernement

Dans un premier temps, Bonaparte garde son calme, et va faire appel, le 11 mars 1803, au roi de Prusse et au tsar :

Au roi de Prusse

La France devait évacuer les États de Naples (…) trois mois après la signature du traité d’Amiens. J’ai ponctuellement rempli les conditions du traité. L’Angleterre devait, dans le même temps, évacuer Malte. (…) Aujourd’hui l’Angleterre lève le masque et me déclare qu’elle désire garder Malte pendant cette ans. Cette violation manifeste d’un traité ne saurait être soufferte par la France. Cependant la guerre est un malheur que je ne saurais trop déplorer, et je désirerais que Votre Majesté, comme ayant été vivement sollicitée par l’Angleterre de garantir l’Ordre de Malte, voulût prendre quelque intérêt à ce que l’article du traité fut exécuté.

 

A l’Empereur de Russie

(…) Une discussion plus importante s’élève en ce moment avec l’Angleterre : aux termes du traité d’Amiens, elle devait évacuer Malte dans trois mois, comme la France devait évacuer le port de Tarente pour la même époque. (…)

Elle m’a fait connaître qu’elle désirait garder Malte pendant sept ans. J’avouerai à Votre Majesté qu’un manquement de foi si extraordinaire m’a fort étonné, et je crois qu’il est sans exemple dans l’histoire. Comment pourra-t-on traiter désormais si l’on peut violer ainsi l’esprit et la lettre des traités (…) Je réclame l’intervention de Votre Majesté ; elle me paraît nécessaire pour la continuation de la paix maritime.

Karl-Auguste von Hardenberg
Karl-Auguste von Hardenberg

Les intéressés approuvent manifestement la position du Premier consul : le premier est « loin d’excuser les procédés de l’Angleterre », le second qualifie la « conduite de l’Angleterre contraire à la lettre du traité d’Amiens ». Un diplomate russe (Morkoff), peu suspect de francophilie, reconnaît que « la raison est plus fondée du coté de Bonaparte que du coté de l’Angleterre ». Et Hardenberg, dans ses Mémoires, ira jusqu’à écrire (qu’il) « eut été désirable que l’Angleterre montra pour la paix autant de bon vouloir que Napoléon »

Le 25 février 1803, la Diète de Ratisbonne adopte le recès principal de l’Empire, que les médiateurs français et russes ont préalablement approuvé. La structure politique de l’Empire est bouleversée, 112 États Membres -soit près de la moitié – disparaissent.. Les États moyens – Bade, Wurtemberg, Bavière) sont les principaux bénéficiaires de ces médiatisations, et sauront bientôt se montrer reconnaissants envers leur protecteur.

Le 8 mars 1803, dans son discours du trône, George III annonce au Parlement anglais la levée des milices dans le pays (environ 90.000 hommes).

Les expressions de ce message étaient si hostiles qu’il pouvait être pris pour une sorte de déclaration de guerre (Miot de Melito)

Le 11 mars 1803, Bonaparte ordonne l’établissement du camp de Boulogne, pour une invasion de l’Angleterre.

Le 12 mars 1803, Bonaparte envoie Duroc à Berlin :

Si le roi de Prusse n’avait pas encore reçu le message du roi d’Angleterre à la chambre des Communes, il le lui montrera.

Duroc est porteur de longues instructions, qui ont pour but de détruire les bruits répandus en Angleterre sur l’attitude, qu’on y dit belliqueuse, de la France. Il y explique une fois de plus la position de la France et son respect des engagements d’Amiens. Ces instructions se terminent par :

On aura soin de dire que la paix est le premier désir du Gouvernement français, mais qu’il préfère recommencer la guerre plutôt que de rien souffrir qui soit déshonorant. Ajouter cependant toujours qu’il est impossible que le Gouvernement britannique veuille, mais qu’il est tiraillé par différents partis ; qu’en France il n’y a qu’un seul parti et qu’une seule volonté.