Correspondance de Napoléon – Octobre 1806

Dessau, 22 octobre 1806

Au maréchal Berthier

Il sera envoyé un sous-inspecteur dans le pays de Brunswick, avec une patrouille de dragons, pour en prendre possession. Les armes du Duc seront ôtées partout, et ses soldats désarmés. Le scellé sera mis sur les caisses, et ce pays sera en tout traité comme pays de conquête. Si le Duc s’y trouve, il sera fait prisonnier, ainsi que tous les officiers, et on les acheminera sur la France, hormis le Duc, s’il est malade, lequel sera traité avec tous les égards dus à un général blessé.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au grand-duc de Berg

Dans quelque endroit que vous passiez l’Elbe, dirigez-vous en toute hâte sur Treuenbrietzen pour marcher sur Berlin. Je suppose qu’aujourd’hui vous serez à Dessau ou à la hauteur de Dessau; que le 23 au soir vous ne serez pas éloigné du point que je vous désigne. Cependant ne crevez point vos chevaux. J’ai ordonné que toute la cavalerie saxonne mettrait pied à terre. J’ai laissé 1,000 hommes à pied ici à Oudinot pour les prendre; s’il y a plus de 1,000 chevaux, chaque homme en prendra 2 ou 3. Mon intention est que cela marche sur Wittenberg, où cela s’organisera.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au roi de Hollande

Je reçois votre lettre du 14; c’était le jour de la bataille d’Iena. Le prince de Wurtemberg n’est point devant vous; il a été attaqué et défait à Halle; la moitié de son corps a été prise. Je vous ai envoyé, par un officier et par la voie de Mayence, des instructions pour votre direction sur Goettingen et pour l’occupation de tous les pays prussiens du nord. Envoyez-moi la formation de votre corps d’armée, auquel je joins un corps de près de 12,000 hommes. Je vous ai fait connaître qu’il fallait le partager en deux divisions; faites-moi connaître son organisation et le jour où il arrivera sur le Weser. Les Prussiens n’ont pas 1,500 hommes de garnison à Nienburg sur le Weser. J’ai lieu de penser qu’ils n’ont à Hameln que juste ce qui est nécessaire pour la garnison.

Le corps qui est à Paris ne mettra pas douze jours pour se rendre en Hollande; si cela était nécessaire, il ne mettra que quatre jours et s’y rendra en position. J’ai fait venir de Paris à Mayence, et cela est beaucoup plus loin, un corps de 8,000 hommes en quatre jours.

Ma position ici est on ne peut pas meilleure : la Prusse demande la paix à force; son armée est détruite; j’ai passé l’Elbe; je serai dans trois jours à Berlin.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au maréchal Mortier

Mon Cousin, vos trois régiments d’infanterie légère et les deux régiments italiens doivent, à l’heure qu’il est, être arrivés; , vous devez avoir également vos douze ou dix-huit pièces d’artillerie, et être en position à Fulde. Aussitôt que vous serez arrivés là, envoyez-moi votre état de situation par un de vos aides de camp, afin que je vous fasse passer des instructions sur vos opérations ultérieures.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au général Junot

Je reçois votre lettre du 14. Je vois avec plaisir que vous vous occupez de l’instruction et de l’administration des régiments que je vous ai laissés. Le 15e offre 2,400 hommes ; c’est un beau résultat; ils sont instruits. Je vous ai recommandé, je crois, de les faire tirer à la cible, de veiller à ce qu’ils aient deux paires de souliers dans le sac et une paire aux pieds, et à ce qu’ils aient leurs capotes. Complétez donc vos régiments de Paris en prenant des conscrits de la réserve de Paris et des départements environnants. Je dois avoir donné un grand nombre de recrues au 58e et au 15e. J’ai donné la retraite aux vieux officiers du le régiment de Paris dont m’avez envoyé l’état. Vous ne m’avez pas envoyé l’état de situation des 2e, 4e et 12e régiments d’infanterie légère.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au général Dejean

Monsieur Dejean, donnez ordre aux généraux italiens Teulié, Bonfanti et à l’adjudant commandant Mazzuchelli de se rendre à l’armée. Si je n’ai pas donné ordre au régiment italien qui est à Bordeaux de se rendre à l’armée, donnez-le-lui; la route est longue, faites-la-lui faire à petites journées.

Vous ne me parlez pas de l’organisation des régiments suisses. Les officiers des le et 2e bataillons sont-ils nommés ? Je désire que me fassiez connaître où en est l’organisation des deux légion du Nord, et si vous avez nommé des officiers pour les 3e bataillons et dépôts qui sont en Italie, en accordant la retraite aux officiers à qui elle est due, et qui, par leur âge ou leurs infirmités, sont hors d’état de rendre aucun service.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au général Clarke, à Erfurt

Je désire que vous m’envoyiez l’état des prisonniers qui ont été faits et de ceux qui ont été délivrés par les partis ennemis. Instruisez- moi exactement du moment où le corps du maréchal Mortier commencera à arriver à Fulde. Je lui ai ordonné de porter une avant-garde sur Eisenach. Donnez tous les ordres et prenez toutes les mesures pour que les canons, armes et munitions de la place de Weimar, et tous ceux qui sont épars sur les champs de bataille, soient concentrés à Erfurt. Je vous ai envoyé le 14e de ligne pour renforcer votre garnison; mais vous devez sentir le besoin que j’ai de ce régiment. Du moment donc que le maréchal Mortier sera arrivé, que mes derrières seront tranquilles, et que ce régiment ne vous sera plus nécessaire, renvoyez-le en toute diligence sur Wittenberg. J’ai ordonné que plusieurs patrouilles de chasseurs et de hussards parcourussent vos environs. Il est convenable que, lorsqu’ils ne seront plus nécessaires, vous les dirigiez également sur Wittenberg. Écrivez-moi tous les jours pour m’instruire de ce qui se passe sur mes derrières.

 

Dessau, 22 octobre 1806

Au prince Eugène

Mon fils, les 5 régiments italiens sont à l’armée; faites partir 200 conscrits bien armés et bien habillés pour recruter chacun de ces 3 régiments, ce qui fera 600, afin de les tenir toujours à un certain complet.

(Mémoires du prince Eugène)

 

Dessau, 22 octobre 1806

14e BULLETIN DE LA GRANDE-ARMÉE

Le maréchal Davout est arrivé le 20 à Wittenberg et a surpris le pont sur l’Elbe au moment où l’ennemi y mettait le feu.

Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau; le pont était brûlé; il a fait travailler sur-le-champ à le réparer.

Le marquis de Lucchesini s’est présenté aux avant-postes avec une lettre du roi de Prusse. L’Empereur a envoyé le grand maréchal de son palais, Duroc, pour conférer avec lui.

Magdeburg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche sur Magdeburg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef d’état-major, le général Belliard. Ce général y a vu le prince de Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé; ils demandent la paix à grands cris :

« Que veut votre Empereur, nous disent-ils, nous poursuivra-t-il toujours l’épée les reins ? Nous n’avons pas un moment de repos depuis la bataille. »

Ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manœuvres de la guerre de Sept Ans. Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts.

« Songez aux vivants, a répondu l’Empereur, et laissez-nous le soin d’enterrer les morts; il n’y a pas besoin de trêve pour cela »

La confusion est extrême dans Berlin; tous les bons citoyens gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays, reprochent avec raison aux boute-feux excités par l’Angleterre les tristes effets de leurs menées. Il n’y a qu’un cri contre la la Reine dans tout le pays.

Il parait que l’ennemi cherche à se rallier derrière l’Oder.

Le souverain de Saxe a remercié l’Empereur de la générosité avec laquelle il l’a traité, et qui va l’arracher à l’influence prussienne. Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre.

Le quartier général était le 21 à Dessau.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806, à midi

J’ai reçu plusieurs lettres de toi. Je ne t’écris qu’un mot. Mes affaires vont bien. Je serai demain à Postdam et le 25 à Berlin. Je me porte au mieux : la fatigue me réussit. Je suis bien aise de te savoir avec Hortense et Stéphanie et en grande compagnie. Le temps a été beau jusqu’à présent.

Mille amitiés à Stéphanie et a tout le monde, sans oublier M. Napoléon.

Adieu, mon amie. Tout a toi.

 

Quartier impérial, Wittenberg, 23 octobre 1806

DÉCRET

TITRE 1

ARTICLE 1. – Il sera pris possession, en notre nom, de tous les États prussiens situés entre le Rhin et l’Elbe.
ART. 2. – Les aigles prussiennes seront ôtées partout; le séquestre sera apposé sur les palais, magasins et caisses publiques, les revenus perçus pour notre compte.
ART. 3. – Il sera pris possession des Etats du duc de Brunswick, du prince d’Orange. Les armes de ces princes seront ôtées, les scellés apposés sur les palais, caisses, magasins, et les revenus perçus pour notre compte.
Les canons, fusils et tous les arsenaux seront remis à la disposition du général commandant l’artillerie française. Les généraux, officiers et les troupes de ces princes seront faits prisonniers de guerre et envoyés en France.
Déclaration sera faite que ces pays ne devront plus rentrer dans la possession desdits princes.
ART. 4. – Il sera pris possession des pays de Hanovre et d’Osnabrück de la même manière que ci-dessus.
ART. 5. – Le roi de Hollande fera prendre possession, pour son compte, du pays d’Ost-Frise et de l’enclave du pays appartenant à la Russie, située à l’embouchure de la rivière.

TITRE II.
DE L’ADMINISTRATION MILITAIRE ET CIVILE

ARTICLE ler. – Premier gouvernement. Le général de division Loison est nommé gouverneur des pays de la Marck, Münster, Tecklenburg et Osnabrück. Il résidera à Münster; il veillera à l’exécution des dispositions du présent décret. Il y aura pour ces pays un inspecteur ou sous-inspecteur aux revues, intendant, que nommera M. Daru, intendant général de l’armée, et qui sera chargé de tout ce qui est relatif à l’administration des finances. Cet inspecteur ou sous-inspecteur aux revues correspondra avec l’inspecteur en chef Villemanzy, et aura un receveur préposé de M. de la Bouillerie, receveur général des contributions de la Grande Armée.
ART. 2. – Deuxième gouvernement. Le général de division Gobert est nommé gouverneur du pays de Minden, Ravensberg, la Lippe, de l’évêché de Paderborn; il résidera à Minden. Il y aura un intendant et un receveur, comme il est dit ci-dessus, article 1er.
ART. 3. – Troisième gouvernement. Le général de division Bisson est nommé gouverneur des pays de Brunswick, Hildesheim, de la principauté d’Halberstadt, de la ville de Goslar, des pays d’Eichsfeld, de Mühlhausen; il se tiendra à Brunswick. Ce gouvernement sera organisé comme il est dit article ler.
ART. 4. – Quatrième gouvernement. Le général Thiebault est nommé gouverneur des pays de Fulde. Ce gouvernement sera organisé comme ci-dessus.
ART. 5, – Cinquième gouvernement. Le général de division Clarke est nommé gouverneur du pays d’Erfurt et de toutes les autres enclaves appartenant à la Prusse, situées dans le pays de Saxe. Ce gouvernement aura la même organisation que les précédents. Le général Clarke résidera à Erfurt.

TITRE III.
FORCE MILITAIRE

ARTICLE ler. – Premier gouvernement. Une compagnie du 3e bataillon du 22e régiment d’infanterie de ligne, qui sera complétée à 100 hommes, se rendra à Münster pour la garde du gouverneur; une compagnie du 5e régiment de chasseurs, de 90 hommes à pied, se rendra également à Münster. Le général et l’intendant prendront les mesures pour monter et équiper rapidement ces 90 hommes; ils se procureront également les attelages pour deux pièces de canon de 8 et leurs caissons qu’ils enverront prendre au parc à Erfurt.
ART. 2. – Deuxième gouvernement. Une compagnie du 3e bataillon du 21e régiment d’infanterie de ligne, complétée à 100 hommes, et une compagnie du 12e régiment de chasseurs, de 90 hommes à pied, se rendront à Minden pour la garde du gouverneur.
ART. 3. – Troisième gouvernement. Une compagnie du 3e bataillon du 88e régiment d’infanterie, complétée à 100 hommes, et une compagnie du le régiment de hussards, de 90 hommes à pied, se rendront à Brunswick pour la garde du gouverneur.
ART. 4. – Quatrième gouvernement. Une compagnie du 3e bataillon du 18e d’infanterie de ligne, complétée à 100 hommes, et une compagnie du 3e régiment de hussards se rendront à Fulde pour la garde du gouverneur.
ART. 5. – Cinquième gouvernement. Une compagnie du 3e bataillon du 64e régiment d’infanterie, complétée à 100 hommes, et une compagnie du 2e régiment de hussards de 90 hommes, montés, se rendront à Erfurt pour la garde du gouverneur.
ART. 6. – Les dispositions portées dans l’article ler sont applicables aux articles 2, 3, 4 et 5 ci-dessus. Il sera fourni, des troupes du duc de Clèves, 200 hommes à Münster, 300 à Minden et 500 à Brunswick, également pour la garde des gouverneurs.
ART. 7. – Le maréchal Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, nommera cinq chefs d’escadron de notre gendarmerie, pour être chargés de la police dans chacun de ces cinq gouvernement. Il les fera accompagner : celui du premier gouvernement, de quatre brigades de gendarmerie à cheval; celui du deuxième, de six; celui du troisième, de huit; celui du quatrième, de deux, et celui cinquième, de deux brigades de gendarmerie à cheval, composée de 6 hommes pris dans les compagnies de réserve des départements de l’intérieur.
ART. 8. – Les gouverneurs rendront compte, tous les jours, au major général de ce qui intéresse la partie militaire et de police générale.
L’intendant de chaque gouvernement rendra compte, tous les jours, à M. Villemanzy, inspecteur en chef aux revues, de tout qui regarde l’administration des finances.
ART. 9. – Notre ministre de la guerre, major général de l’armée, est chargé de l’exécution dit présent décret.

 

Camp impérial de Wittenberg, 23 octobre 1806

DÉCRET

ARTICLE 1er. – Les provinces conquises dans l’électorat de Saxe seront divisées en quatre arrondissements, dont chacun sera confié à l’administration d’un intendant français, sous les ordres de l’intendant général.
ART. 2. – Le premier arrondissement comprendra le landgraviat de Thuringe, les comtés de Schwarzburg, Stolberg et Mansfield, la principauté de Querfurt, les évêchés de Merseburg et de Zeitz-Naum burg, le cercle de Voitgland et celui de Neustadt, et les duchés de Weimar, Saxe-Gotha, Saxe-Cobourg, Hildburghausen et Meiningen. Le chef-lieu de cet arrondissement sera Naumburg.
Le deuxième arrondissement comprendra le cercle de Leipzig; la ville de Leipzig en sera le chef-lieu.
Le troisième arrondissement comprendra le cercle électoral la ville de Wittenberg en sera le chef-lieu.
Le quatrième comprendra le cercle de Misnie, et celui d’Erz-gebirge ou des montagnes : la ville de Dresde en sera le chef-lieu.
ART. 3. – Sont nommés intendants de ces arrondissements :
Du ler, M. Villain, sous-inspecteur aux revues;
Du 2e, M. Treilhard, auditeur au conseil d’État;
Du 3e, M. Coutelle, sous-inspecteur aux revues;
Du 4e, M. Dumolart, auditeur au conseil d’État.
ART. 4. – Un intendant général est chargé de l’exécution du présent décret.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, donnez l’ordre à M. de Thiard de prendre le commandement de la place de Dresde. Il partira par la rive gauche de l’Elbe, joindra la tête de la division bavaroise et entrera avec elle dans la ville. Il aura soin de maintenir dans la ville de Dresde une bonne discipline. Il ordonnera qu’on ait les plus grands égards pour l’Électeur et pour sa famille. Il prendra possession de l’arsenal et de tous les magasins à poudre et de guerre, en faisant connaître que cela nous est nécessaire comme moyens de guerre. Nous ne sommes point en paix avec l’Électeur; nous avons été en guerre, nous sommes en état d’armistice. Tous les magasins de sel, de souliers, de draps, de harnachements, de munitions de guerre, de remontes, appartiendront à l’armée comme moyens de guerre dont 1’État n’a pas besoin. Le général Songis enverra un officier d’artillerie prendre possession de l’artillerie et lui donner une direction convenable aux intérêts de l’armée. Le général Chasseloup enverra un officier du génie faire la reconnaissance de la place.

Mon intention est de réunir dans Dresde toutes les troupes alliées. La première division, qui y entrera demain, n’est composée que 6,000 hommes; la seconde, composée de 8,000 hommes, ne va pas tarder à arriver; la troisième, composée de 10,000 hommes de troupes wurtembergeoises, arrivera dans huit jours. On prendra des quartiers pour toutes ces troupes. On laissera la garde du palais aux Gardes du corps et aux Gardes de l’Électeur. Il ne faut pas que l’Électeur ait à Dresde plus de 400 hommes à cheval, et 1500 hommes d’infanterie; s’il y en avait davantage, le reste doit retourner dans ses garnisons ordinaires.

Si l’on s’aperçoit qu’il y a esprit de résistance à Dresde, on attendra l’arrivée de la seconde colonne pour agir plus absolument en maître. Ces instructions seront données au prince Jérôme, commandant de la place; l’un et l’autre correspondront le major général.

Beaucoup de formes, beaucoup de procédés, beaucoup d’honnêtetés; mais en réalité s’emparer de tout, surtout des moyens de guerre, sous prétexte que l’Électeur n’en a plus besoin.

Le prince Jérôme enverra au-devant de la seconde colonne, pour savoir le jour où elle arrivera ainsi que la colonne wurtembergeoise.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au maréchal Berthier

Le général Chasseloup désignera dans la journée de demain un emplacement dans l’enceinte de la ville, où l’on puisse construire dix fours. Cet emplacement devra être près des magasins de la manutention, qui doivent pouvoir contenir un million de rations de farine. L’intendant général fera sur-le-champ construire les fours, et nommera un garde-magasin pour l’organisation de la manutention et de ses voitures.

Le général Chasseloup désignera un magasin pour l’avoine, qui devra pouvoir contenir 600,000 boisseaux. Il désignera un emplacement pour l’arsenal, à portée d’un lieu où l’on puisse mettre les caissons t autres embarras du parc. Le général d’artillerie y fera sur-le-champ établir ses forges, déposer ses munitions et parquer ses voitures.

Le général Chasseloup désignera un emplacement pour le magasin à poudre ou pour une salle d’artifice; cet emplacement devra être dans l’intérieur de la ville. Le général d’artillerie y fera sur-le-champ conduire toutes les poudres.

Le général d’artillerie fera venir de Dresde trente à quarante pièces de canon de siège avec affûts, plates-formes, etc., pour armer la place. Les Bavarois seront après-demain à Dresde.

L’artillerie fera sur-le-champ confectionner des saucissons, gabions, pour construire des batteries dans l’enceinte de la place.

L’espace compris entre la ville et la rivière sera le plus tôt possible fermé par des palissades, indépendamment des fossés, parapets et autres ouvrages que le génie jugera à propos d’y faire. Le général du génie prendra ses mesures pour se procurer une grande quantité de palissades de sapin, ce qui doit être facile en retenant tous les trains de l’Elbe, et en faisant venir les trains qui se trouvent plus haut. Il sera construit dans le plus court délai des barrières en avant des portes. Au lieu de ponts-levis qui seraient trop longs à faire, on construira des ponts sur chevalets, qu’on pourra au besoin culbuter promptement.

Une somme de 100,000 francs sera mise sur-le-champ à la disposition du général du génie; il se procurera au moins 5 à 6,000 ouvriers pour travailler à ces ouvrages, pour faire passer de l’eau dans tous les fossés, rétablir tous les parapets, déchausser toutes les escarpes, etc.

Les ingénieurs géographes lèveront les environs de la place à 1,200 toises, et le terrain sur la rive gauche de l’Elbe à 1,200 toises du pont.

Le général Chasseloup désignera un emplacement pour le parc des voitures de la compagnie Breidt et un autre pour les bagages de l’armée, de manière que la place d’armes soit libre pour les mouvements des troupes. Ces deux emplacements pourront être pris dans l’espace compris entre la ville et la rivière.

Il désignera un emplacement capable de contenir 12 à 1500 prisonniers, de manière qu’on sache où les placer au moment où ils arriveront.

Les mesures seront prises pour mettre quatre réverbères sur le pont et des réverbères dans la ville, pour qu’elle soit parfaitement éclairée pendant la nuit, surtout sur la place d’armes; l’éclairage sera fait aux frais de la ville.

Le général Chasseloup désignera deux emplacements : un pour un hôpital capable de contenir 5 à 600 blessés, un autre pour autant de malades.

Il désignera six maisons pour servir aux dépôts de chacun des six corps d’armée. Chacun de ces emplacements devra contenir 200 hommes.

Le major général fera connaître à Paris, Mayence, Würzburg, Kronach, Erfurt, que tout ce qui sera envoyé à l’armée, n’importe pour quel corps, devra être dirigé sur Wittenberg, où les hommes isolés, venant des hôpitaux ou des détachements, se réuniront au dépôt de leur corps d’armée établi dans cette ville. Là ils seront inspectés par le gouverneur, armés s’ils ne le sont pas, pourvus de cartouches et dirigés sur leurs corps d’après les ordres du major général et en conséquence des états de situation qui seront envoyés.

Les ordres seront donnés sur-le-champ aux six maréchaux commandant les six corps d’armée, et au duc de Berg commandant la réserve, de diriger sur Wittenberg les hommes fatigués et ayant besoin de repos. Chaque corps d’armée nommera un officier d’état-major, qui logera avec le dépôt de chaque corps et s’occupera de l’entretien et de la discipline de son dépôt. Tous les soldats de l’armée légèrement blessés seront dirigés sur Wittenberg, où ils resteront le nombre de jours nécessaire pour leur parfait rétablissement. Sa Majesté s’attend donc qu’à dater de demain il n’y aura plus de traînards, et que tous les hommes boiteux ou fatigués seront envoyés aux dépôts de Wittenberg pour s’y reposer.

Il y aura à Wittenberg une imprimerie, et des protes français y resteront pour imprimer tout ce qui sera nécessaire pour le service de l’armée.

Le major général enverra copie de cet ordre aux généraux d’artillerie et du génie, à l’intendant général, au gouverneur de la place et mettra à l’ordre ce qui en est susceptible.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au maréchal Davout

Si les partis de troupes légères, Monsieur le Maréchal, que vous n’aurez pas manqué d’envoyer sur la route de Dresde et sur la Sprée, vous assurent que vous n’avez pas d’ennemis sur vos flancs, vous dirigerez votre marche de manière à pouvoir faire votre entrée à Berlin le 25 de ce mois à midi.

Vous ferez reconnaître le général de brigade Hullin pour commandant de la place de Berlin. Vous laisserez dans la ville un régiment à votre choix pour faire le service. Vous enverrez des partis de cavalerie légère sur la route de Küstrin, de Landsberg et de Francfort-sur-l’Oder.

Vous placerez votre corps d’armée à une lieue, une lieue et demie de Berlin, la droite appuyée à la Sprée, et la gauche à la route de Landsberg. Vous choisirez un quartier général dans une maison de campagne sur la route de Küstrin, en arrière de votre armée. Comme l’intention de l’EmpIreur est de laisser ses troupes quelques jours en repos, vous ferez faire des baraques avec de la paille et du bois. Généraux, officiers d’état-major, colonels et autres logeront en arrière de leurs divisions dans les villages; personne à Berlin. L’artillerie sera placée dans des positions qui protégent le camp; les chevaux d’artillerie aux piquets, et tout dans l’ordre le plus militaire.

Vous ferez couper, c’est-à-dire intercepter, le plus tôt qu’il vous sera possible, la navigation de la Sprée par un fort parti, afin d’arrêter tous les bateaux qui, de Berlin, évacueraient sur l’Oder.

Le quartier général sera demain à Potsdam ; envoyez un de vos aides de camp qui me fasse connaître où vous serez dans la nuit du 23 au 24 et dans celle du 24 au 25.

Si le prince Ferdinand se trouve à Berlin, faites-le complimenter et accordez-lui une garde avec une entière exemption de logement.

Faites publier sur-le-champ l’ordre de désarmement, laissant seulement 600 hommes de milice pour la police de la ville. On fera transporter les armes des bourgeois dans un lieu désigné, pour être à la disposition de l’armée.

Faites connaître à votre corps d’armée que l’Empereur, en le faisant entrer le premier à Berlin, lui donne une preuve de sa satisfaction pour la belle conduite qu’il a tenue à la bataille d’Iena.

Ayez soin que tous les bagages, et surtout cette queue si vilaine à voir à la suite des divisions, s’arrêtent à deux lieues de Berlin et rejoignent le camp sans traverser la capitale, mais en s’y rendant par un autre chemin sur la droite. Enfin, Monsieur le Maréchal, faites votre entrée dans le plus grand ordre et par divisions, chaque division ayant son artillerie et marchant à une heure de distance l’une de l’autre.

Les soldats ayant une fois formé leur camp, ayez soin qu’ils n’aillent en ville que par tiers, de manière qu’il y ait toujours deux tiers présents au camp. Comme Sa Majesté compte faire son entrée à Berlin, vous pouvez provisoirement recevoir les clefs, en faisan connaître aux magistrats qu’ils ne les remettront pas moins à l’Empereur, quand il fera son entrée. Mais vous devez toujours exiger que les magistrats et notables viennent vous recevoir à la porte de la ville avec toutes les formes convenables. Que tous vos officiers soient dans la meilleure tenue, autant que les circonstances peuvent le permettre. L’intention de L’Empereur est que votre entrée se fasse par la chaussée de Dresde.

L’Empereur ira vraisemblablement loger au palais de Charlottenburg ; donnez des ordres pour que tout y soit préparé.

Il y a un petit ruisseau qui se jette dans la Sprée, à une lieue et demie ou deux de Berlin, et qui coupe le chemin, aux villages de Marzahn et de Biesdorf; voyez si cela forme une position que l’on puisse occuper.

Si vous aviez, au contraire, des nouvelles de l’ennemi, vous en instruiriez sur-le-champ l’Empereur et vous ralentiriez vos mouvements.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

ORDRE

L’officier d’ordonnance Castille se rendra sans délai auprès du maréchal Davout. Il entrera à Berlin, se fera conduire à l’arsenal, à la salle d’armes, aux magasins, prendra connaissance de tout ce qu’il peut y avoir en artillerie et en munitions de guerre, ainsi que des époques où on les a évacués. Il viendra m’en rendre compte sur le chemin de Potsdam.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au maréchal Bernadotte

Je reçois votre lettre. Je n’ai point l’habitude de récriminer sur le passé, puisqu’il est sans remède. Votre corps d’armée ne s’est pas trouvé sur le champ de bataille, et cela eût pu m’être très-funeste. Cependant, après un ordre très-précis, vous deviez vous trouver à Dornburg, qui est un des principaux débouchés de la Saale, le même jour que le maréchal Lannes se trouvait à Iena, le maréchal Augereau à Kahla, et le maréchal Davout à Naumburg. Au défaut d’avoir exécuté ces dispositions, je vous avais fait connaître, dans la nuit, que, si vous étiez encore à Naumburg, vous deviez marcher sur le maréchal Davout et le soutenir. Vous étiez à Naumburg lorsque cet ordre est arrivé; il vous a été communiqué, et cependant vous avez préféré faire une fausse marche pour retourner à Dornburg, et, par là, vous ne vous êtes pas trouvé à la bataille, et le maréchal Davout a supporté les principaux efforts de l’armée ennemie. Tout cela est certainement très-malheureux. Les circonstances se sont offertes depuis de donner des preuves de votre zèle; il s’en offrira d’autres encore où vous pourrez donner des preuves de vos talents et de votre attachement à ma personne.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au maréchal Mortier

Mon Cousin, vous trouverez ci-joint une note que doit présenter mon ministre ou mon chargé d’affaires à Cassel. Vous la lui enverrez par un de vos aides de camp, avec ordre de la présenter quand vous vous trouverez à une petite marche de Cassel.

Arrivé à Cassel, vous ferez transporter toutes les armes et les canons à Mayence; vous désarmerez toutes les troupes, et vous prendrez les colonels, lieutenants-colonels, majors et capitaines comme otages, que vous enverrez, sous bonne et sûre escorte, dans la citadelle de Luxembourg.

Si le prince de Hesse-Cassel et le prince héréditaire restent, vous les ferez l’un et l’autre prisonniers de guerre, et vous les enverrez, sous bonne et sûre escorte, à  Metz, où ils seront logés au palais de cette ville. Vous laisserez la femme et les enfants maîtres de faire ce qu’ils voudront. Le prince de Hesse-Cassel et le prince héréditaire seront arrêtés comme généraux prussiens. Immédiatement après, vous ferez ôter les armes de Hesse-Cassel. Vous occuperez la place de Hanau. Vous ferez mettre les scellés sur les caisses et magasins. Vous nommerez le général de division Lagrange gouverneur du pays. Vous ferez percevoir les revenus et administrer la justice en mon nom. Secret et rapidité, ce sont vos grands moyens de réussite. Je vous laisse le maître de pénétrer par Fulde ou par Eisenach. C’est aujourd’hui le 23 : en calculant de manière à arriver le 28, le 29 ou le 30, vous devez avoir sous vos ordres deux divisions de 4,000 hommes chacune.

L’avant-garde de l’armée du Nord doit être en marche de Wesel pour se rendre à Goettingen, où elle doit être le 26 ou le 27. Cette avant-garde est composée de 10,000 hommes. Si vous croyez en avoir besoin, vous trouverez ci-joint l’ordre pour le général commandant. Elle entrerait par Paderborn ou Goettingen, selon l’endroit où elle serait arrivée. Les troupes désarmées, si la place de Hanau voulait faire résistance, vous ferez venir quelques pièces, quelques mortiers de Mayence, et vous en ferez sur-le-champ le siège.

Mon intention est que la Maison de Hesse-Cassel ait cesser de régner, et soit effacée du nombre des puissances.

Le 1e régiment de ligne italien, fort de 1,000 hommes, arrive le 26 à Mayence ; il pourra donc être à Fulde le 29. Le 10 novembre arrive le 1e d’infanterie légère italien ; il pourra servir pour le siège de Hanau.

S’il y a encore des troupes du contingent de Darmstadt et du u prince de Nassau à fournir, vous pouvez les demander pour en grossir vos colonnes. Je ne pense pas que Hesse-Cassel ait plus de 5 ou 600 hommes réunis; cependant, si vous croyez avoir besoin du secours de l’avant-garde de l’armée du Nord, il suffira, je pense, de faire entrer par Paderborn ou par Goettingen une division. Il y a à Mayence beaucoup de détachements de cavalerie à pied; organisez un millier d’hommes de chasseurs, hussards et dragons à pied avec leurs fusils; cela fera un renfort pour vos colonnes, et vous leur donnerez les chevaux de la cavalerie hessoise, ce qui me montera autant d’hommes.

Je compte sur de l’activité et de la célérité dans cette opération. Vous ferez une proclamation pour prescrire à tout le monde de rester tranquille; vous désarmerez tout le pays, et je désire beaucoup qu’avant le 5 novembre votre corps, hormis ce qui sera nécessaire pour assurer la police du pays, soit disponible pour se rendre en Hanovre; mais je vous ferai passer mes ordres d’ici à ce temps-là. Aussitôt que vous n’aurez plus besoin de la division de l’armée du Nord, vous la renverrez à Goettingen. Je suppose que le roi de Hollande est resté à Wesel; s’il avait marché avec l’avant-garde, vous vous concerteriez avec ce prince pour tous ces mouvements. Le principe de votre opération est de ne laisser organiser aucun corps de Hessois et de les désorganiser tous, parce que, si un ou deux régiments se formaient et se jetaient sur nos derrières, ce serait toujours un petit sujet d’inquiétude. Dans ce cas, vous les poursuivriez jusqu’à ce que vous les eussiez détruits. Vous ferez imprimer dans le pays la note de mon ministre en francais et en allemand.

Vous publierez aussi la proclamation ci-jointe.

Vous recommanderez au général Lagrange de correspondre tous les jours avec le major général. Un inspecteur aux revues sera envoyé avec le titre et les fonctions d’intendant. Ordonnez que tout homme qui gardera des armes après l’ordre du désarmement, soit fusillé.

NOTE

Le soussigné, chargé d’affaires de S. M. l’Empereur et Roi d’Italie, est chargé de déclarer à Son Altesse Sérénissime le prince de Hesse-Cassel, maréchal au service de Prusse, que S. M. l’Empereur a une parfaite connaissance de l’adhésion à la coalition de la Prusse de la part de la cour de Cassel; que c’est en conséquence de cette adhésion que les semestriers ont été appelés, des chevaux distribués à la cavalerie, la place de Hanau approvisionnée et abondamment pourvue de garnison;

Que c’est en vain que Sa Majesté a fait connaître à M. de Malsburg, ministre du prince de Hesse-Cassel à Paris, que tout armement de la part du prince de Hesse-Cassel serait regardé comme une hostilité ; que, pour toute réponse, la cour de Hesse-Cassel a ordonné à M. de Malsburg de demander des passe-ports à Paris et de retourner à Cassel;

Que, depuis, les troupes prussiennes sont entrées à Cassel; qu’elles y ont été accueillies avec enthousiasme par le prince héréditaire, général au service de Prusse, qui a même traversé la ville à leur tête;

Que ces troupes ont traversé tous les États de Hesse-Cassel pour attaquer l’armée française à Francfort;

Qu’immédiatement après, le plan de campagne de l’armée française étant venu à se développer, les généraux prussiens ont senti la nécessité de rappeler tous leurs détachements pour se concentrer à Weimar, afin de livrer bataille;

Que c’est donc par l’effet des circonstances militaires, et non de la neutralité de la Hesse, que les troupes prussiennes ont rétrogradé sur leurs lieux de rassemblement;

Que, pendant tout le temps que le sort des armes a été incertain, la cour de Cassel a continué ses armements, toujours en opposition aux déclarations de l’Empereur qu’il considérerait tout armement comme un acte d’hostilité;

Que, les armées prussiennes ayant été battues et rejetées au delà de l’Oder, il serait aussi imprudent qu’insensé de la part du général de l’armée française de laisser se former cette armée hessoise, qui serait prête à tomber sur les derrières de l’armée française si elle éprouvait un échec;

Que le soussigné a donc reçu l’ordre exprès de déclarer que la sûreté de l’armée française exige que la place de Hanau et tout le le pays de Hesse-Cassel soient occupés ; que les armes, canons, arsenaux, soient remis à l’armée française, et que tous les moyens soient pris pour assurer les derrières de l’armée contre l’inimitié constante qu’à montrée à l’égard de la France la Maison de Hesse-Cassel.

Il reste au prince de Hesse-Cassel à voir dans la situation des choses s’il veut repousser la force par la force et rendre son pays le théâtre des désastres de la guerre. Toutefois, cela étant incompatible avec une mission politique, le soussigné a reçu ordre de demander ses passe-ports et de se retirer de suite.

PROCLAMATION

Habitants de Hesse, je viens prendre possession de votre pays. C’est le seul moyen de vous éviter les horreurs de la guerre.

Vous avez été témoins de la violation de votre territoire par les troupes prussiennes. Vous avez été scandalisés de l’accueil que leur a fait le prince héréditaire. D’ailleurs, votre souverain et son fils, ayant des grades au service de Prusse, sont tenus à l’obéissance aux ordres du commandant en chef de l’armée prussienne. Sa qualité de souverain est incompatible avec celle d’officier au service d’une puissance et la dépendance des tribunaux étrangers.

Votre religion, vos lois, vos mœurs, vos privilèges seront respectés; la discipline sera maintenue. De votre côté, soyez tranquilles. Ayez confiance au grand souverain dont dépend votre sort. Vous ne pouvez éprouver que de l’amélioration.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

15e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Voici les renseignements qu’on a pu recueillir sur les causes de cette étrange guerre.

Le général Schmettau (mort prisonnier à Weimar) fit un mémoire écrit avec beaucoup de force, et dans lequel il établissait que l’armée prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu’elle était cependant en état de battre les Français, et qu’il fallait faire la guerre. Les généraux Rüchel (tué) et Blücher (qui ne s’est sauvé que par un subterfuge, en abusant de la bonne foi française) souscrivirent ce mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au Roi. Le prince Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l’appuya de toutes sortes de sarcasmes. L’incendie gagna toutes les têtes. Le duc de Brunswick (blessé très-grièvement), homme connu pour être sans volonté et sans caractère, fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi appuyé, on le présenta au Roi. La Reine se chargea de disposer l’esprit de ce prince et de lui faire connaître ce qu’on pensait de lui. Elle lui rapporta qu’on disait qu’il n’était pas brave, et que, s’il ne faisait pas la guerre, c’est qu’il n’osait pas se mettre à la tête de l’armée. Le Roi, réellement aussi brave qu’aucun prince de Prusse, se laissa entraîner, sans cesser de conserver l’opinion intime qu’il faisait une grande faute.

Il faut sigualer les hommes qui n’ont pas partagé les illusions des partisans de la guerre : ce sont le respectable feld-maréchal Moellendorf et le général Kalkreuth.

On assure qu’après la belle charge du 9e et du 10e régiment de hussards, à Saalfeld, le Roi dit :

« Vous prétendiez que la cavalerie francaise ne valait rien, voyez cependant ce que fait la cavalerie légère, et jugez ce que feront les cuirassiers. Ces troupes ont acquis leur supériorité par quinze ans de combats; il en faudrait autant afin de parvenir à les égaler; mais qui de nous serait assez ennemi de la Prusse pour désirer cette terrible épreuve ?  »

L’Empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de l’ennemi, écrivit, le 12 de ce mois, la lettre ci-joint qu’il envoya au roi de Prusse par l’officier d’ordonnance Montesquiou. (voir la lettre du 12 octobre, écrite de Gera)

Cet officier arriva le 13, à quatre heures après midi, au quartier du général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui et qui prit la lettre dont il était porteur. Le camp du roi de Prusse était à deux lieues en arrière; ce prince devait donc recevoir la lettre de l’Empereur au plus tard à six heures du soir; on assure cependant qu’il ne la reçue que le 14, à neuf heures du matin, C’est-à-dire lorsque déjà l’on se battait.

On rapporte aussi que le roi de Prusse dit alors :

« Si cette le était arrivée plus tôt, peut-être aurait-on pu ne pas se battre; mais ces jeunes gens ont la tête tellement montée, que, s’il eût été question hier de paix, je n’aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.  »

Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui et a reçu un coup de fusil dans la manche.

Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre; il a mal conçu et mal dirigé les mouvements de l’armée; il croyait 1’Empereur à Paris, lorsqu’il se trouvait sur ses flancs; il pensait avoir l’initiative des mouvements, et il était déjà tourné.

Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les chefs. Ils reconnaissaient qu’on était mal posté, et qu’on allait jouer le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous :

« Eh bien, nous payerons de notre personne;  »

ce qui est d’ordinaire le sentiment des hommes qui conservent peu d’espérance.

La Reine se trouvait toujours au quartier général à Weimar; il a bien fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le lendemain il pouvait se passer de grands événements pour la monarchie prussienne. Elle voulait que le Roi lui dît de s’en aller et, en effet, elle fut mise dans le cas de partir.

Lord Morpeth, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang prussien, mission véritablement indigne d’un homme tel que lui, arriva le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes et de proposer des subsides considérables. L’horizon s’était déjà obscurci. Le cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu’il y avait peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l’engagea à retourner à Hambourg pour y attendre l’événement. Qu’aurait dit la duchesse de Devonshire si elle avait vu son gendre chargé de Souffler le feu de la guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de revenir sur ses pas tristement et en grande hâte ? On ne peut que s’indigner de voir l’Angleterre compromettre ainsi des agents estimables et jouer un rôle aussi odieux.

On n’a point encore de nouvelles de la conclusion d’un traité entre la Prusse et la Russie, et il est certain qu’aucun Russe n’a paru jusqu’à ce jour sur le territoire prussien. Du reste l’armée désire fort les voir; ils trouveront Austerlitz en Prusse.

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse et les autres généraux qui ont succombé sous les premiers coups des Français sont aujourd’hui désignés comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le Roi, qui en a couru toutes les chances et qui supporte tous les malheurs qui en ont été le résultat, est, de tous les hommes entraînés par elle, celui qui y était demeuré le plus étranger.

Il y a à Leipzig une telle quantité de marchandises anglaises, qu’on a déjà offert soixante millions pour les racheter.

On se demande ce que l’Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte, faire une paix honorable et rendre la tranquillité au monde. Elle a voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l’Empereur et la France à bout. Eh bien, elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré à l’Empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande puissance, et le temps approche où l’on pourra déclarer l’Angleterre en état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie ? De grands malheurs peuvent fondre sur l’Angleterre. L’Europe les attribuera à la perte de ce ministre, honnête homme, qui voulait gouverner par des idées grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des larmes de sang.

Les colonnes francaises sont déjà en marche sur Potsdam et Berlin. Les députés de Potsdam sont arrivés pour demander une sauvegarde.

Le quartier général est aujourd’hui à Wittenberg.

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

Au prince Eugène

Mon fils, vous avez envoyé un bataillon de dragons à Ancone; vous avez ainsi organisé ces régiments de manière qu’ils n’ont pas d’hommes pour monter les chevaux que je leur envoie; cependant ce qui m’importe, c’est d’avoir de la cavalerie; faites donc rentrer ces détachements à leurs corps. Veillez à ce que les dépôts des régiments de cavalerie de l’armée de Naples aient chacun 200 chevaux sellés et exercés, ce qui vous ferait 12 ou 14 escadrons qui vous seraient d’une grande utilité. Il serait même convenable, s’ils ont des hommes, qu’on augmentât le nombre des chevaux.

(Mémoires du prince Eugène)

 

Wittenberg, 23 octobre 1806

16e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l’Empereur. Cet officier était chargé d’une lettre par laquelle le duc recommandait ses États à Sa Majesté.

L’Empereur lui a dit :

« Si je faisais démolir la ville de Brunswick et si je n’y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince ? La loi du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu’il voulait faire dans ma capitale ? Annoncer le projet de démolir des villes, cela peut être insensé; mais vouloir ôter l’honneur à toute une armée de braves gens, lui proposer de quitter l’Allemagne par journées d’étapes, à la seule sommation de l’armée prussienne, voilà ce que la postérité aura peine à croire. Le duc de Brunswick n’eût jamais dû se permettre un tel outrage. Lorsqu’on a blanchi sous les armes, on doit respecter l’honneur militaire; et ce n’est pas d’ailleurs dans les plaines de la Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que le militaire qui l’a pu faire. Ce n’est pas au roi de Prusse que restera ce déshonneur; c’est au chef de son conseil militaire, c’est au général à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des affaires; c’est enfin le duc de Brunswick, que la France et la Prusse peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a donné l’exemple a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le Roi contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, Monsieur, dites aux habitants du pays de Brunswick qu’ils trouveront dans les Français des ennemis généreux; que je désire adoucir à leur égard les rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage des troupes serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu’il sera traité avec tous les égards dus à un officier prussien, mais que je ne puis reconnaître dans un général prussien un souverain. S’il arrive que la Maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres, elle ne pourra s’en prendre qu’à l’auteur des deux guerres qui, dans l’une, voulut saper jusque dans ses fondements la grande capitale, qui, dans l’autre, prétendait déshonorer 200,000 braves qu’on parviendrait peut-être à vaincre, mais qu’on ne surprendra jamais hors du chemin de l’honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en peu de jours; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne. Qu’il est digne de blâme, cet homme qui, d’un mot, pouvait les prévenir, si, comme Nestor élevant la parole au milieu des conseils, il avait dit : Jeunesse inconsidérée, taisez-vous; femmes, retournez à vos fuseaux et rentrez dans l’intérieur de vos ménages ! Et vous, Sire, croyez-en le compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs : puisque l’Empereur Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le déshonneur; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée qui s’honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a accoutumée à tout soumettre. Au lieu de tenir ce langage, qui convenait si bien à la prudence de son âge et à l’expérience de sa longue carrière, il a été le premier à crier aux armes ! il a méconnu jusqu’aux liens du sang, en armant un fils contre son père; il a menacé de planter ses drapeaux sur le palais de Stuttgart; et, accompagnant ces démarches d’imprécations contre la France, il s’est déclaré l’auteur de ce manifeste insensé qu’il avait désavoué pendant quatorze ans, quoiqu’il n’osât pas nier de l’avoir revêtu de sa signature. »

On a remarqué que, pendant cette conversation, l’Empereur, avec cette chaleur dont il est quelquefois animé, a répété souvent :

« Renverser et détruire les habitations des citoyens paisibles, c’est un crime qui se répare avec du temps et de l’argent; mais déshonorer une armée, vouloir qu’elle fuie hors de l’Allemagne devant l’aigle prussienne, c’est une bassesse que celui-là seul qui la conseille était capable de commettre. »

  1. de Lucchesini est toujours au quartier général. L’Empereur a refusé de le voir; mais on observe qu’il a de fréquentes conférences avec le grand maréchal du palais, Duroc.

L’Empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps anglais qui a été trouvée à Leipzig, d’un habillement complet à chaque officier, et d’une capote et d’un habit à chaque soldat.

Le quartier général est à Kropstaedt.

 

Camp impérial, Kropstaedt, 24 octobre 1806

A M. de Champagny

Monsieur Champagny, vous verrez que, par décret de ce jour, j’ai ordonné la mise en activité de 3,000 hommes de gardes nationales dans les départements des 11e et 12e divisions militaires. J’en ai donné le commandement et l’organisation au général Lamartillière. Cela sera un moyen de donner du pain à beaucoup d’hommes dans les départements de la Gironde, et un moyen de pourvoir à la sûreté de ces contrées. Concertez cela avec le ministre Dejean et le général Lamartillière, et que celui-ci parte sur-le-champ.

 

Postdam, 24 octobre 1806

A Joséphine

Je suis a Postdam, ma bonne amie, depuis hier. Je resterai aujourd’hui. Je continue à être satisfait de mes affaires. Ma santé est bonne, le temps est très beau. J’ai trouve Sans-Souci très agréable.

Adieu mon amie, bien des choses à Hortense et a M. Napoléon.

 

Potsdam. 24 octobre 1806

Au maréchal Davout

Mon Cousin, une colonne assez considérable est partie de Magdeburg pour Stettin; on manœuvre en ce moment pour la couper. Toute la cavalerie légère du maréchal Lannes et la réserve de cavalerie se dirigent sur Oranienburg, où il me paraît qu’il est à propos que vous dirigiez toute votre division de dragons. Envoyez de forts partis pour vous mettre en correspondance avec le général Milhaud, qui sera dans la matinée à Hennigstlorf, le général Lasalle qui sera à Oranienburg; de l’autre côté, envoyez des partis à huit ou dix lieues de Berlin chercher des renseignements, et faites-moi connaître tous les renseignements que vous pourrez avoir dans cette grande ville. Je resterai toute la journée d’aujourd’hui à Potsdam. Comme le fort de Spandau veut tenir, on le canonnera aujourd’hui. Envoyez savoir des renseignements, mais n’en prenez pas d’inquiétude.

 

Potsdam, 24 octobre 1806

Au général Bertrand

Rendez-vous au lieu où vous avez laissé le 10e régiment hussards. Soyez arrivé avant le jour avec ce régiment à Spandau; occupez la ville et le pont; cernez le fort, mais hors de portée, assez pour parfaitement le reconnaître; interrogez les habitants de Spandau sur ce qu’il y a eu de nouveau depuis trois ou quatre jours. Le régiment enverra un petit parti sur Wüstermark pour se réunir avec le général Savary, qui sera au jour dans ce village avec 100 chevaux. Envoyez également un petit parti à Hennigsdorf pour éclairer cette route et se réunir avec le général de brigade Milhaud, qui doit s’y rendre dans la matinée avec sa cavalerie.

A huit heures j’attendrai le premier rapport que vous me ferez sur Spandau et sur tout ce qui pourrait se passer à votre connaissance, de manière que je l’aie avant dix heures du matin.

Le prince Murat, la cavalerie de dragons arriveront avant neuf heures, l’infanterie avant dix, avec des pièces de 12. Vous aurez avec vous les officiers du génie du prince Murat et du maréchal Lannes. Si l’on peut concevoir l’espérance de s’emparer, par une canonnade, du fort, vous placerez les batteries et vous commencerez la canonnade. Vous m’enverrez un rapport à midi, un deuxième à trois heures, un troisième à six heures. Vous reviendrez lorsque Spandau sera pris. Vous m’enverrez une note sur sa position et sa population.

 

Potsdam, 25 octobre 1806

17e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Potsdam.

Le corps du maréchal Davout a fait son entrée le 25, à dix heures du matin, à Berlin.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandeburg. Le corps du maréchal Augereau fera son entrée à Berlin demain 26.

L’Empereur est arrivé hier à Potsdam et est descendu au palais; dans la soirée il est allé visiter le nouveau palais, Sans-Souci et toutes les positions qui environnent Potsdam. Il a trouvé la situation et la distribution du château de Sans-Souci agréables. Il est resté quelque temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée telle qu’elle l’était à sa mort.

Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin.

On a trouvé dans l’arsenal de Berlin cinq cents pièces de canon, plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de fusils.

Le général Hulin est nommé commandant de Berlin.

Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, s’est rendu à Spandau; la forteresse se défend; il en a fait l’investissement avec les dragons de la division Dupont.

Le grand-duc de Berg s’est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite d’une colonne qui file de Spandau sur Stettin, et qu’on espère couper.

Le maréchal Lefebvre, commandant la Garde impériale à pied, et le maréchal Bessières, commandant la Garde impériale à cheval, sont arrivés à Potsdam le 24, à neuf heures du soir. La Garde à pied a fait quatorze lieues dans un jour.

L’Empereur reste toute la journée du 26 à Potsdam.

Le corps du maréchal Ney bloque Magdeburg.

Le corps du maréchal Soult a passé l’Elbe à une journée de Magdeburg et poursuit l’ennemi sur Stettin.

Le temps continue à être superbe; c’est le plus bel automne l’on ait vu.

En route l’Empereur, étant à cheval pour se rendre de Wittenberg à Potsdam , a été surpris par un orage et a mis pied à terre dans la maison du grand veneur de Saxe. Sa Majesté a été fort surprise de s’entendre appeler par son nom par une jolie femme; c’était une Égyptienne, veuve d’un officier français de l’armée d’Égypte, et qui se trouvait en Saxe depuis trois mois; elle demeurait chez le gouverneur de Saxe, qui l’avait recueillie et honorablement traitée. L’Empereur lui a fait une pension de 1,200 francs et s’est chargé de placer son enfant.

« C’est la première fois, a dit l’Empereur, que je mets pied à terre pour un orage; j’avais le pressentiment qu’une bonne action m’attendait là. »

On a remarqué comme une singularité que l’Empereur Napoléon est arrivé à Potsdam et est descendu dans le même appartement, le même jour et presqu’à la même heure que l’empereur de Russie lors du voyage que fit ce prince, l’année passée, qui a été si funeste à la Prusse. C’est de ce moment que la Reine a quitté le soin de affaires intérieures et les graves occupations de la toilette pour se mêler des affaires d’État, influencer le Roi, et susciter partout ce dont elle était possédée.

La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des plus grands malheurs qui soit arrivé à la Prusse. On ne se fait point l’idée de l’activité de la faction prussienne pour porter Roi à la guerre malgré lui. Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric, le 4 novembre 1805, a été la bataille d’Austerlitz et l’évacuation de l’Allemagne par l’armée russe à journées d’étapes. On fit, quarante-huit heures après, sur ce sujet, une gravure qu’on voit dans toutes les boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel empereur de Russie, près de la Reine, et de l’autre côté le Roi qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric; la Reine elle-même, drapée d’un châle, à peu près comme les gravures de Londres représentent lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l’air de regarder l’empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait laissé répandre une aussi pitoyable satire.

Toutefois l’ombre du grand Frédéric n’a pu que s’indigner de cette scène scandaleuse. Son génie, son esprit et ses vœux étaient avec la nation qu’il a tant estimée, et dont il disait que, s’il en était roi, il ne se tirerait point un coup de canon en Europe sans sa permission.