Correspondance de Napoléon – Octobre 1805

Augsbourg, 23 octobre 1805

A M. Maret

Monsieur Maret, partez avec vos bureaux et rendez-vous en droite ligne, par Spire et Heilbronn, en suivant la route de l’armée, jusqu Munich. La députation du Tribunat peut également se rendre jusqu’à Augsbourg, où je lui ferai connaître quand je la recevrai.

 

Augsbourg, 23 octobre 1805

A l’électeur de Bavière

Depuis dix jours, nos armées sont entrées à Munich. L’armée autrichienne qui, la première, a attenté à la paix en envahissant, avec autant de violence que d’injustice, vos États, a été faite prisonnière avec ses généraux, ses drapeaux, ses parcs d’artillerie. Je vais, dans peu de jours, manœuvrer sur l’Inn. Je désire que vous reveniez à Munich, où je ne pense pas que vous ayez plus rien à redouter de qui que ce soit, car, avec l’aide de Dieu, j’espère donner tant de besogne à l’Autriche, dans le centre même de ses pays héréditaires, que je ne pense pas qu’elle cherche même à troubler ses voisins. Vous ne pouvez douter du plaisir que j’aurai à faire votre connaissance et à vous répéter de vive voix l’assurance de tous les sentiments d’amitié et de constante protection que j’accorderai à votre Maison.

 

Augsburg, 23 octobre 1805

ORDRES DU JOUR (imprimé)

A LA GRANDE ARMÉE

Soldats,

La guerre de la troisième coalition est commencée. L’armée autrichienne a passé l’Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié.

Vous-mêmes, vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin : nous ne nous arrêterons plus que nous n’ayons assuré l’indépendance du Corps germanique, secouru nos alliés et confondu l’orgueil des injustes agresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie : notre générosité ne trompera plus notre politique.

Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n’êtes que l’avant-garde du grand Peuple; s’il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix, pour confondre et dissoudre, cette nouvelle ligne qu’ont tissue (sic) la haine et l’or de l’Angleterre.

Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire, des fatigues et des privations de toute espèce à endurer : quelques obstacles qu’on nous oppose, nous les vaincrons, et nous ne prendrons de repos que nous n’ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis.

—-

Par ordre de Sa Majesté

Le major général de la Grande Armée,

Maréchal Berthier,

A l’armée bavaroise

Soldats bavarois,

Je me suis mis à la tête de mon armée pour délivrer votre patrie d’injustes agressions.

La Maison d’Autriche veut détruire votre indépendance et vous incorporer à ses vastes Etats. Vous serez fidèles à la mémoire de vos ancêtres qui, quelquefois opprimés, ne furent jamais abattus et conservèrent toujours leur indépendance, leur existence politique, premiers biens des nations, comme la fidélité à la Maison Palatine est le premier de vos devoirs.

En bon allié de votre souverain, j’ai été touché des marque d’amour que vous lui avez données dans cette circonstance importante. Je connais votre bravoure ; je me flatte qu’après la prernière bataille, je pourrai dire à votre prince et à mon peuple que vous êtes dignes de combattre dans les rangs de la Grande Armée.

Napoléon

(Picard)

 

Augsburg, 23 octobre 1805

ORDRE DU JOUR

L’Empereur témoigne sa satisfaction aux carabiniers, aux chasseurs de sa garde, aux dragons de la division du général Kleon, et aux autres corps de l’armée, qui composent celui aux ordres de M. le prince Murat, qui, après avoir battu l’ennemi au combat de Langenau, à Neresheim, avoir fait capituler le corps du général Werneck, avoir poursuivi le prince Ferdinand jusqu’à Nürnberg, a culbuté et dispersé sa cavalerie.

Une marche aussi rapide, l’intrépidité des différentes charges seront à jamais célèbres dans nos annales militaires.

Les chasseurs de la garde, au nombre de quatre cents, ont seuls chargé l.500 hommes d’élite de la cavalerie ennemie au combat de Nürnberg. Les carabiniers ont soutenu leur réputation. Le colonel Cochois a été blessé.

L’Empereur a appris avec plaisir la conduite du général de brigade Millet, commandant les dépôts de dragons de Nordlingen.

Le résultat de l’expédition du maréchal prince Murat a été la prise de 16.000 hommes, 15 étendards ou drapeaux, tous les parcs d’artillerie de l’ennemi, et plus de 1.500 chariots de munitions et de bagages.

Le prince Ferdinand n’a pu s’échapper qu’avec quelques tirailleurs des hommes d’élite les mieux montés.

(Picard)

 

Camp impérial d’Augsbourg, 24 octobre 1805

A M. Otto

J’ai écrit à l’Électeur de venir à Munich; s’il veut me voir, il faut qu’il ne perde point de temps, car je vais, dans très-peu de jours, me porter sur l’Inn, afin d’essayer d’enlever l’armée russe et faire sentir tous les malheurs de la guerre aux États héréditaires. J’imagine que vous avez donné exactement des nouvelles de l’armée en Hanovre et à Berlin. Il y a plus de quinze jours que je n’ai reçu de nouvelles de Berlin. Je ne reçois plus de nouvelles de M. Talleyrand; j’imagine qu’il a pensé que la route n’était pas assez sûre.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

Au général Duroc

Monsieur le Général Duroc, j’ai besoin de vos services près de moi. Demandez au Roi une audience de congé et venez me joindre à Munich. Il vous sera facile de faire comprendre que, dans les circonstances actuelles, j’ai besoin de vous. Le but, d’ailleurs, pour lequel vous restiez à Berlin est manqué, puisqu’il n’est plus question d’alliance. Je ne suis pas au fait de ce qui se fait à Berlin, étant depuis quinze jours sans nouvelles de M. Talleyrand et des vôtres; mais j’entends dire partout que la Prusse est fort mal pour moi, qu’elle veut arracher mes aigles des bords de l’Elbe. Laissez entrevoir, avec ménagement, que mes aigles n’ont jamais souffert d’affront et que nous sommes encore la même nation qui a résisté à la Prusse, à l’Autriche, à la Russie et à l’Angleterre réunies; ne dites cela que lorsqu’il le faudra. Prenez votre audience de congé et partez immédiatement pour venir me joindre. Dites au Roi en prenant congé :

“Sire, l’Empereur me mande près de lui. Il voulait écrire à Votre Majesté pour l’informer de ses succès, mais il n’ose plus, étant vaguement instruit, par les bruits de l’Allemagne, que ses ennemis lèvent la tête à Berlin, et triomphent auprès d’elle. Sire, vous avez dans l’Empereur un ami capable de venir des extrémités du monde à votre secours. L’Empereur est peu connu en Europe : c’est plus un homme de cœur encore qu’un homme de politique. Serait-il possible que Votre Majesté voulût, par une conduite douteuse, aliéner un homme d’un si grand caractère et qui lui est si attaché ? L’affaire d’Anspach n’est qu’un vain prétexte; le territoire de cette province n’est pas compris dans le traité; ce motif a suffi au prince Ferdinand, qui s’est échappé par là. L’Empereur, d’ailleurs, comme commandant en chef ses armées, auraient (sic) dû être informé de cette nouvelle disposition. Sire, je conjure Votre Majesté, je le dois aux sentiments que m’ont inspirés ses bontés pour moi dans les différentes missions que j’ai remplies près d’elle, de ne point perdre, par une conduite douteuse, un ami que la nature a formé incapable de plier aux menaces, et que j’ai toujours connu disposé à tout faire pour plaire à Votre Majesté. »

Dites-lui ces mots d’une parole claire, envoyez-en l’extrait à M. Laforest pour qu’il le communique à MM. Hardenberg et Lombard. Vous y ajouterez que l’Empereur ne tient pas au Hanovre, mais qu’il faut qu’on y mette des formes; qu’il est incalculable ce que peut faire l’Empereur ; que l’Empereur est l’homme du monde sur lequel les menaces ont le moins d’effet et qui s’en irrite le plus; qu’il sait bien que Frédéric, avec la Prusse, a résisté à l’Europe entière; qu’il vaut mieux que Frédéric, et la France que la Prusse; que le comité de salut public a résisté aussi à l’Europe entière, et que tout le monde sait que l’Empereur a des armées différentes de celles du comité de salut public. Dites à M. Lombard qu’il y a eu de la gloire à se mettre le premier contre moi , mais qu’il y a de la lâcheté à s’y mettre le dernier, après que j’ai fait tout ce qu’a voulu la Prusse; que si les Russes sont des ennemis barbares et à redouter, je ne suis pas un ennemi à dédaigner. C’est surtout à M. Lombard qu’il faut dire :

“L’Empereur m’écrit qu’on veut arracher ses aigles des bords du Weser; on doit savoir qu’elles n’ont jamais souffert d’affront.”

D’ailleurs faites comprendre que j’ignorais l’état de la question; que je ne suis instruit que par les bruits de l’Allemagne.

Du reste, écrivez au général Barbou, qui commande en Hanovre, qu’il doit se retirer dans les places, les défendre contre tout le monde et ne les rendre que sur un ordre de moi, qui lui serait porté par un de mes aides de camp.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

A M. Otto

J’imagine que vous avez fait passer des nouvelles, an fur et à mesure qu’il y en a eu, au commandant en Hanovre. Je ne pense pas que les Prussiens aient l’audace de se porter en Hanovre pour arracher mes aigles; cela ne pourrait se faire sans du sang. Les drapeaux français n’ont jamais souffert d’affront. Je ne tiens point au Hanovre, mais je tiens à l’honneur plus qu’à la vie. Je serai ce soir à Munich. Les prisonniers sont aujourd’hui sur la route de France.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

Au général Barbou (Gabriel Barbou d’Escourières, 1761-1827)

Monsieur le Général de division Barbou, j’ignore ce qui se prépare; mais, quelle que soit la puissance dont les armées veuillent entrer en Hanovre, serait-ce même une puissance qui ne m’eût pas déclaré la guerre, vous devez vous y opposer. N’ayant point assez de forces pour résister à une armée, enfermez-vous dans les forteresses et ne laissez approcher personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n’ont jamais souffert d’affront. J’espère que les troupes que vous commandez seront dignes de leurs camarades et sauront conserver l’honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des nations. Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous serait porté par un de mes aides de camp.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

Ordre au colonel Lebrun

L’aide de camp Lebrun se rendra à Donauwoerth, et de là à Noerdlingen, jusqu’à ce qu’il trouve le grand parc.

Il verra pourquoi le grand parc ne vient pas à Augsbourg. Il prendra note du nombre de voitures, canons, chevaux, infanterie d’escorte; combien de pièces, chariots, munitions, on a pris à l’ennemi.

Il prendra à Donauwoerth une patrouille d’une cinquantaine de chasseurs, et se rendra avec sur la route de Noerdlingen à Aalen, par la montagne. Il ramassera les chariots, etc., restés, et requerra les baillis pour faire conduire le tout à Donauwoerth.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

Au général Songis

Je vous ai fait donner l’ordre d’armer la place d’Augsbourg. A Ulm, il y a quelques grosses pièces, car l’ennemi nous a tiré quelques coups de canon, qui sont au moins du 16. Faites faire des recherches, soit à Ulm , soit à Donauwoerth , ou dans quelque place de la Bavière, car il serait utile d’avoir du canon d’un calibre supérieur à 16, pour armer Augsbourg. Établissez-y un petit arsenal, une grande salle d’artifice, un magasin de cartouches et de poudre, des magasins de bourrelier pour vos attelages, et enfin tous les objets que mon intention est de tenir dans cette ville. Laissez le nombre d’officiers d’artillerie nécessaire pour bien organiser le service de la place. Établissez-y une salle d’armes, un atelier d’armurier, et réunissez dans cette place les fusils et canons qui ont été pris aux Autrichiens.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

A M. Petiet, intendant général de l’armée

Nous avons marché sans magasins; nous y avons été contraints par les circonstances. Nous avons eu une saison extrêmement favorable pour cela; mais, quoique nous ayons été constamment victorieux et que nous ayons trouvé des légumes dans les champs, nous avons cependant beaucoup souffert. Dans une saison où il n’y a point de pommes de terre dans les champs, ou si l’armée éprouve quelques revers, le défaut de magasins nous conduirait aux plus grands malheurs.

J’imagine que d’ici à quinze jours les moyens de transport de la compagnie Breidt seront arrivés à Augsbourg. Je désire que d’ici ce temps-là vous ayez Augsbourg 1,000,000 de rations de biscuit, des fours pour pouvoir cuire 80,000 rations par jour, et des farines en magasin pour pouvoir cuire 2,000,000 de rations; 300,000 boisseaux d’avoine, et 100,000 pintes d’eau-de-vie.

La place d’Augsbourg est forte; je la fais armer. Elle sera toujours munie de troupes pour se défendre en cas d’attaque. J’ai déterminé qu’elle serait le dernier terme d’évacuation pour les malades et les blessés. C’est ici qu’il faut centraliser tous les magasins. Je ne saurais trop vous recommander ces objets importants; la moindre négligence, le moindre retard peuvent avoir les effets les plus funestes pour l’armée et pour l’Empire.

 

Augsbourg, 24 octobre 1805

A M. Petiet

Mettez 5,000 paires de souliers à la disposition du général Marmont, pour être distribuées à son corps d’armée. Faites-en passer 5.000 à Munich pour être partagées entre les corps qui composent le corps d’armée du maréchal Soult. Envoyez-en 5,000 à Landshut, faites-les partir demain à la pointe du jour; ces souliers sont destinés à la division Oudinot, corps du maréchal Lannes. Ils pourront être escortés par les détachements de grenadiers qui escortaient le biscuit que je vous ai donné l’ordre de faire rentrer en magasin. Faites aussi distribuer demain 1,000 paires de souliers à ma Garde; et, puisque Augsbourg ne fournit pas les moyens d’avoir des souliers, voyez si Donauwoerth, Ulm ou toute autre ville vous offriraient plus de ressources, et faites en sorte de vous procurer, indépendamment des souliers que doivent recevoir les corps, une cinquantaine de mille paires. Rien n’est aussi important que cela. Je ne sais point si Nuremberg ne pourrait pas en fournir; c’est une ville qui a l’avantage d’être un centre de commerce et d’être peu éloignée d’ici. Voyez à y envoyer quelqu’un pour y faire faire une centaine de milliers de paires de souliers.

 

Munich, 24 octobre 1805 (date présumée)

Au maréchal Berthier, major général

J’arrive á Munich; j’attends de vos nouvelles; je suis toujours assez bien portant.

(Picard)

 

Munich, 24 octobre 1805 (date présumée)

DÉCISION

Le ministre de la guerre propose d’accorder des exemptions de service à 24 conscrits des ans XI, XIV et XV, demandés par le ministre de la marine pour être employés dans les fonderies de canons Refusé.

(Picard)

 

Quartier impérial, Munich, 25 octobre 1805

ORDRE GÉNÉRAL

Ce qui restait de la garde impériale détaché au corps du prince Murat, à Ingolstadt, a ordre de se rendre à Munich.

Le premier corps, aux ordres du maréchal Bernadotte, part demain de Munich et environs, et se dirige sur Wasserburg, où son avant-garde doit arriver le soir, si l’ennemi ne s’y trouve pas en force, et son arrière-garde doit dépasser Oberndorf. Ce corps est destiné à conquérir le pays de Salzburg.

Le corps bavarois suit les mouvements du premier corps, en laissant un régiment à Donauwoerth, un bataillon à Bain, un à Landsberg et une brigade à Ulm.

Le 2e corps, Marmont, divisions Grouchy et Boudet, sont en marche d’Augsbourg sur Munich; elles arriveront demain aux environs. La division batave, qui est à Ingolstadt, a ordre de partir demain pour Landshut.

Le 3e corps, maréchal Davout, qui est à Freising, doit prendre position demain entre Freising et Mühldorf,, en passant par Erding et Dorfen.

Le 4e corps, maréchal Soult, en marche de Landsberg sur Munich, doit arriver demain à deux lieues en avant de Munich, sur le chemin de Mühldorf, sa cavalerie légère devant joindre le prince Murat, qui sera demain à Hohenlinden.

Le 5e corps, maréchal Lannes, qui se concentre à Landshut, doit se rendre le plus tôt possible à Vilsbiburg.

Le 6e corps doit quitter Ulm demain, pour se rendre à Landshut, excepté la division Dupont, qui, se trouvant à Neustadt, doit marcher sur Landshut.

Le 7e corps, maréchal Augereau, qui arrive à Fribourg, doit marcher sur Kempten.

Du corps de réserve aux ordres du prince Murat, la division de cavalerie Nansouty doit se rendre demain de Neustadt à Landshut, où elle sera aux ordres du maréchal Lannes.

La division d’Hautpoul, qui est entre Freising et Munich, passe demain l’Isar pour se rendre à Hohenlinden.

La 1e division de dragons, Klein, a ordre de se rendre d’Ingolstadt à Landshut.

La 2e et la 3e se rendront des environs de Munich à Hohenlinden. La 4e division, Bourcier, a eu ordre de se rendre de Geislingen à Augsbourg.

Des dragons à pied, une brigade, en partie montée à Ulm , arrive à Augsbourg; l’autre est à Ingolstadt.

Le grand parc achève d’arriver à Augsbourg.

L’équipage de pont part demain de Munich, pour aller à quatre lieues, sur la rive de Hohenlinden, avec les sapeurs et mineurs de l’état-major général.

 

Munich, 26 octobre 1805

A l’électeur de Bade

Mon Frère, je reçois votre lettre du 22 octobre. Je vous remercie des choses aimables que vous me dites. Je sais que vous prenez part à mes succès, et par votre propre intérêt, et par les sentiments que vous me portez.

 

Munich, 26 octobre 1805

A M. Fouché

Renvoyez le commissaire autrichien de Strasbourg. Faites mettre au cachot le prisonnier anglais Wright, ce misérable assassin qui a voulu s’échapper du Temple. Empêchez qu’on ne mette dans les journaux de Paris ce que M. Lebrun fait imprimer à Gênes, entre autres des lettres supposées de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier.

 

Munich, 26 octobre 1805

11e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur est arrivé à Munich le 2 brumaire (24 octobre), à neuf heures du soir. La ville était illuminée avec beaucoup de goût. Un grand nombre de personnes avaient décoré le devant de leurs maisons d’emblèmes qui étaient les expressions de leurs sentiments.

Le 3 (25 octobre), au matin, les grands officiers de l’Électeur, les chambellans et gentilshommes de la cour, les ministres, les généraux, les conseillers intimes, le corps diplomatique accrédité près S.A. S. Électorale, les députés des États de Bavière et les magistrats de la ville de Munich ont été présentés à Sa Majesté, qui les a entretenus fort longtemps des affaires économiques de leur pays.

Le prince Murat est arrivé à Munich. Il a montré dans son expédition une prodigieuse activité. Il ne cesse de se louer de la belle charge des chasseurs de la garde impériale et des carabiniers. Un trésor de 200,000 florins est tombé en leur pouvoir; ils ont passé outre sans en rien toucher et ont continué à poursuivre l’ennemi.

Le prince Ferdinand s’est trouvé au dernier combat et s’est sauvé sur le cheval d’un lieutenant de cavalerie.

Toute la ville de Nuremberg a été témoin de la bravoure des Français. Un grand nombre de déserteurs et de fuyards des débris de l’armée autrichienne remplissent la province de Franconie, où ils commettent beaucoup de désordres. Tous les bagages de l’ennemi ont été pris.

Le soir, l’Empereur s’est rendu an théâtre, où il a été accueilli par les démonstrations les plus sincères de joie et de gratitude.

Aujourd’hui l’Empereur, après avoir vu défiler les troupes du corps d’armée du maréchal Soult, est allé à la chasse à Nymphenburg, maison de plaisance de l’Électeur.

Tout est en mouvement; nos armées ont passé l’Isar et se dirigent sur l’Inn, où le maréchal Bernadotte d’un côté, le général Marmont d’un autre, et le maréchal Davout seront ce soir.

 

Munich, 27 octobre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, je pense qu’il est assez convenable de ne rien mettre dans le Moniteur des bruits que l’on répand. A mesure que je m’éloigne, on en répandra de faux qu’on sera obligé de démentir. Il faut donc laisser le temps aux nouvelles réelles d’arriver.

J’espère qu’à la fin du mois je pourrai vous témoigner ma satisfaction sur l’arrivée des conscrits. Je n’ai point encore fait de grandes pertes. Cependant, s i la guerre se prolonge, il faut que je calcule sur une forte armée à laisser dans le nord, pour protéger la Hollande.

La Prusse se conduit d’une manière assez équivoque.

Je n’ai appelé que la réserve de cinquante-quatre départements; ce n’est pas que je n’eusse besoin de la réserve entière, mais c’est qu’il y a des départements dont je crains le mauvais esprit. Si le ministre de l’intérieur ne voit pas d’inconvénients à faire l’appel de la réserve des autres départements, qu’il la fasse. Quant au lieu de leur destination, il faut les diriger toutes sur Strasbourg. J’indiquerai au ministre de la guerre les corps dans lesquels je désire que ces hommes soient incorporés.

Je manœuvre contre l’armée russe, qui est en position sur l’Inn, et assez forte.

Avant quinze jours, j’aurai en tête 100,000 Russes et 60,00 Autrichiens venus soit d’Italie, soit des autres corps qui étaient en réserve dans la monarchie. Je les vaincrai, mais probablement cela me coûtera quelques pertes.

J’imagine que le ministre Dejean prend les mesures nécessaires pour assurer l’habillement des conscrits. Notre absence de la France doit lui épargner beaucoup de subsistances et de frais qu’il était obligé de faire lorsque nous étions au camp de Boulogne.

 

Munich, 27 octobre 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, proposez-moi un préfet pour le département du Rhône; il est instant de le nommer. Voyez à vous concerter avec le ministre de la police pour faire marcher la réserve des départements. Je n’ai point appelé la réserve de tous les départements, parce qu’il y en a que j’ai voulu ménager. Écrivez aux préfets des départements dont je n’ai pas appelé la réserve de vous faire connaître s’ils pensent que l’appel de leur réserve ne nuira pas à la conscription de l’an XIV. Ils feront, dans ce cas, comme s’ils avaient reçu le décret, et dirigeront sur-le-champ leurs conscrits sur Strasbourg.

 

Munich, 27 octobre 1805

A M. Fouché

J’ai reçu vos différents bulletins. J’imagine que vous avez donné suite à l’affaire d’Aix. Je suis fâché de voir qu’il y a dans cette ville un mauvais esprit, et qu’on y ait saisi cette circonstance pour se conduire si mal. Vous pouvez dire à Siméon et à Portalis d’écrire que je l’ai appris avec peine au fond de l’Allemagne. Il paraît que les prêtres se comportent fort bien. Je n’ai pas appelé la réserve de la conscription de tous les départements; il y en a plusieurs dont je craignais le mauvais esprit. S’il en est que les préfets croient pouvoir faire marcher sans inconvénient, concertez-vous avec le ministre de l’intérieur pour les faire diriger sur Strasbourg.

Dites au préfet de Toulouse que je n’entends pas raillerie; qu’il faut que la conscription marche, sans quoi j’en conclurai qu’il a donné une mauvaise direction à son département. Écrivez la même chose à Bordeaux.

 

Munich, 27 octobre 1805

Au roi de Prusse ( La minute de cette pièce porte en marge : On ignore si cette lettre a été envoyée)

Monsieur mon Frère, j’apprends que la lettre que j’ai écrite de Ludwigsburg à Votre Majesté ne lui a pas paru une suffisante satisfaction. Cependant c’était la pure vérité. J’ignorais absolument que le passage d’une partie de mes troupes sur le territoire d’Anspach pût être une question. Le traité de Bâle et l’exemple de deux guerres qui ont eu lieu depuis m’avaient empêché de considérer que ce passage pût être un sujet de difficultés. Lorsque l’électeur de Bavière m’en donna quelques soupçons, mes troupes étaient déjà sur les marquisats. Ces pays ne tiennent pas à sa monarchie. Il eût été difficile au prince Ferdinand de n’en point violer le territoire dans les dernières circonstances où il s’est trouvé. Mais Votre Majesté est maître sans doute d’établir dans ses États, quelle que soit leur situation, police et la règle qu’il lui plaît. Ce qui doit prouver à Votre Majesté la bonne foi dans laquelle j’étais sur ce point, c’est le nombre et la puissance des ennemis que j’ai en tête : comment aurais-je pu penser à m’en susciter un si puissant, que tant de raisons de politique et tant de sentiments me portaient à honorer ? Sire, je désire que les autres princes soient aussi disposés que moi à saisir toutes les circonstances qui puissent convaincre Votre Majesté et l’Europe de mon parfait attachement et de l’extrême ménagement que je porte à ses intérêts. Il n’est aucune espèce de satisfaction que je ne sois prêt à donner à Votre Majesté. Qu’elle se rappelle que c’est moi-même lui ai proposé d’accroître ses États de tout l’Électorat, ce qui toutefois me rendait plus difficile la paix avec l’Angleterre. Je n’y ai mis aucune clause, puisque je laissais Votre Majesté maîtresse de ne se déclarer qu’un an après. Depuis, j’ai consenti à lui donner le Hanovre en dépôt, et si toutes les conditions n’ont point eu son assentiment, Sire, elles n’ont point été imaginées; elles sont, mot pour mot, les propres propositions de votre ministre, comme le constatent les dépêches de M. Laforest, il y a trois mois. Il est vrai qu’alors je n’avais qu’une guerre maritime à soutenir; que, depuis, une coalition continentale s’est déclarée contre moi; mais je comptais sur la générosité de Votre Majesté, qui ne voudrait pas profiter de circonstances que l’ambition de la Russie, qui pèse tant sur ses voisins, a seule fait naître. D’ailleurs ces conditions n’étaient point un ultimatum. Tout ce qui m’offrira les moyens de regagner l’amitié et la confiance de Votre Majesté, je suis prêt à le faire. Mais, Sire, je vous conjure d’écouter, non uniquement la voix de mes ennemis, et, j’ose le dire, de ceux de la Prusse, mais un sentiment que je me flatte que Votre Majesté conserve encore dans son cœur pour moi. Qu’elle ne mette pas, moi et mon peuple, dans la cruelle nécessité de n’avoir aucun refuge entre son inimitié et le déshonneur. Mes drapeaux ne sauraient supporter la honte. Il n’est aucun Français qui ne préfère la mort. Votre Majesté peut, par ses résolutions actuelles, puissamment aider les armées russes; mais, j’ose le dire à Votre Majesté, les conséquences en seront funestes pour toute l’Europe, et surtout pour les voisins de la Russie. Cette lettre, Votre Majesté verra que c’est mon cœur qui l’a dictée; je désire qu’il n’y ait rien qui l’offense, étant écrite dans le but de lui plaire. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur mon Frère, qu’il veuille tenir Votre Majesté en sa sainte et digne garde.

Votre bon Frère, Napoléon.

 

Munich, 27 octobre 1805

12e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Au cinquième. bulletin de l’armée il faut joindre la capitulation de Memmingen, qui a été oubliée.

On travaille dans ce moment avec la plus grande activité aux fortifications d’Ingolstadt et d’Augsbourg.

Des têtes de pont sont construites à tous les ponts du Lech, et des magasins sont établis sur les derrières.

Sa Majesté a été extrêmement satisfaite du zèle et de l’activité du général de brigade Bertrand, son aide de camp, qu’elle a fréquemment employé à des reconnaissances.

Elle a ordonné la démolition des fortifications des villes d’Ulm et de Memmingen.

L’électeur de Bavière est attendu à tout instant. L’Empereur a envoyé son aide de camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui offrir sur sa route des escortes d’honneur.

Un Te Deum a été chanté à Augsbourg et à Munich. La proclamation (de l’électeur de Bavière) ci-jointe a été affichée dans toutes les villes de Bavière. Le peuple bavarois est plein de bons sentiments; il court aux armes et forme des gardes volontaires pour défendre le pays contre les incursions des Cosaques.

Les généraux Deroy et Wrede montrent la plus grande activité : ce dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens; il a servi, pendant la guerre passée, dans l’armée autrichienne, et il s’y est distingué.

Le général Mack, ayant traversé en poste la Bavière pour retourner à Vienne, rencontra le général Wrede aux avant-postes près l’Inn. Ils eurent une longue conversation sur la manière dont les Français traitaient l’armée bavaroise.

” Nous sommes mieux qu’avec vous, lui dit le général Wrede, nous n’avons ni morgue, ni mauvais traitements à essuyer; et loin d’être exposés aux premiers coups, nous sommes obligés de demander les postes périlleux, parce que les Français se les réservent de préférence. Chez vous, au contraire, nous étions envoyés partout où il y avait de mauvaises affaires à essuyer.”

Un officier d’état-major vient d’arriver de l’armée d’Italie. La campagne a commencé le 26 vendémiaire (18 octobre). Cette armée formera bientôt la droite de la Grande Armée.

L’Empereur a donné hier un concert à toutes les dames de la Cour; il a fait un accueil très-distingué à madame de Montgelas, femme du premier ministre de l’Électeur, et distinguée d’ailleurs par son mérite personnel.

Il a témoigné son contentement à M. de Winter, maître de musique de l’Électeur, sur la bonne composition de ses morceaux, tous pleins de verve et de talent.

Aujourd’hui dimanche, 5 brumaire (27 octobre), l’Empereur a entendu la messe dans la chapelle du palais.

Voici les noms des généraux autrichiens qui ont été faits prisonniers. Le nombre des officiers est de 1,500 à 2,000. Chaque officier a signé sa parole d’honneur de ne pas servir; on espère qu’ils la tiendront exactement; s’il en était autrement, les lois de la guerre seraient suivies dans toute leur rigueur.

ÉTAT DES OFFICIERS GÉNÉRAUX AUTRICHIENS
FAITS PRISONNIERS AUX AFFAIRES D’ELCHINGEN, WERTINGEN, MEMMINGEN, ULM, ETC.

  1. le baron Mack, feld-maréchal- lieutenant, quartier-maître général;
  2. le prince de Hesse-Hombourg, le baron de Stipsicz, feld-maréchaux-lieutenants;
  3. le comte de Gyulai, le baron de Laudon, le comte de Klenau, le comte de Gottesheim, le comte de Riesch, le comte Baillet, le comte de Werneck, le prince de Hohenzollern, feld-maréchaux-lieu tenants, quartiers-maîtres généraux de l’armée du prince Ferdinand.
  4. le prince de Liechtenstein, le baron d’Abele, le baron dUlm, le baron de Weidenfeld, le comte d’Auersperg, le comte de Ghenedegg, le comte de Fresnel, le comte de Sticker, le comte de Herrmann, pris à Elchingen; le comte de Hermann, pris à Ulm; le comte de Richter, le comte de Dinnersberg, le comte de Mecséry, le comte de Vogl, le comte de Weber, le comte de Hohenfeld , le baron d’Aspre, le comte de Spangen, généraux-majors.

 

Munich, 27 octobre 1805

Au maréchal Berthier, major général de la Grande Armée

Mon Cousin, demandez aux maréchaux Brune, Kellermann et Lefebvre et au général Gouvion l’état de leur résertve au 1er brumaire et de ce qu’ils ont perdu et gagné depuis le 1er vendémiaire. Recommandez-leur que les états soient de la plus grande exactitude. Faîtes-moi faire également un état de situation de tous les corps de l’empire au 1er vendémiaire, du nombre de conscrits qu’ils recevront par l’appel de la réserve et de ce qu’ils recevront par la conscription de l’an 14, afin que je connaisse l’état de ces régiments au 1er frimaire, époque à laquelle je pense que les appels de la réserve et une grande partie de la conscription de l’an 14 seront arrivés.

(Brotonne)

 

Haag, 28 octobre 1805

13e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le corps d’armée du maréchal Bernadotte est parti de Munich le 4 brumaire; il est arrivé le 5(27 octobre) à Wasserburg, sur l’Inn, et est allé coucher à Altenmarkt. Six arches du pont étaient brûlées. Le comte Minucci, colonel de l’armée bavaroise, s’est porté de Rott à Rosenheim; il avait trouvé également le pont brûlé et l’ennemi de l’autre côté. Après une vive canonnade, l’ennemi céda la rive droite. Plusieurs bataillons français et bavarois passèrent l’Inn, et le 6 (28 octobre), à midi, l’un et l’autre pont étaient entièrement rétablis. Les colonels du génie Morio et Somis ont mis la plus grande activité à la réparation desdits ponts. L’ennemi a été vivement poursuivi dès qu’on a pu passer; on a fait à son arrière-garde 50 prisonniers.

Le maréchal Davout, avec son corps d’armée, est parti de Freissing le 4 (26 octobre), et s’est trouvé le 5 (27 octobre) à Mühldorf. L’ennemi a défendu la rive droite, où il avait établi des batteries très-avantageusement situées. Le pont était tellement détruit qu’on a eu de la peine à le rétablir. Le 6 (28 octobre), à midi, une grande partie du corps du maréchal Davout était passé au delà.

Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur le pont de Mühldorf, a fait rétablir les ponts d’OEtting et de Marktl, et les a passés avec une partie de sa réserve. L’Empereur s’est porté de sa personne à Haag.

Le corps d’armée du maréchal Soult a bivouaqué en avant de Haag; le corps du maréchal Marmont couche ce soir à Vilsbiburg; celui du maréchal Ney à Landsberg; celui du maréchal Lannes sur la route de Landshut à Braunau. Tous les renseignements que l’on a sur l’ennemi portent que l’armée russe marche en retraite.

Il a beaucoup plu toute la journée. Tout le pays situé entre l’Isar et l’Inn n’offre qu’une forêt continue de sapins : pays fort ingrat. L’armée a eu beaucoup à se louer du zèle et de l’empressement des habitants de Munich à lui fournir les subsistances qui lui étaient nécessaires.

 

Munich, 28 octobre 1805 (de la main de Maret, non signée)

DÉCISION

Le maréchal Berthier propose de transformer en compagnie de canonniers gardes-côtes la compagnie franche de l’île de Caprera. Approuvé

 

Projet de décret relatif aux travaux des commissions mixtes réunies dans la place de Liége et dans les postes militaires de Huy, Hasselt et Maaseyk Renvoyé en Conseil d’État.

 

Le ministre de la guerre propose de renvoyer au Conseil d’État un projet de décret sur le travail de la commission pour la supression de la place de Charleroi Renvoyé en Conseil d’État.

(Picard)

 

Braunau, 30 octobre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, je suis arrivé à Braunau aujourd’hui. Il tombe de la neige à gros flocons. L’armée russe paraît fort épouvantée du sort de l’armée autrichienne. Elle m’a laissé Braunau, qui est une des clefs de l’Autriche; cette place a une belle enceinte et est munie de magasins de toute espèce. Nous allons voir ce que fera cette armée russe; elle a perdu la tête. On est fort mécontent, en Autriche, des Russes, qui pillent, volent et violent partout. Ils dédaignent avec mépris les Autrichiens, qui commencent à ne plus se battre qu’à regret, les officiers russes s’entend, car les soldats sont tout à fait brutes et ne savent pas distinguer un autrichien d’un Français.

 

Camp impérial de Braunau, 30 octobre 1805

MESSAGE AU SÉNAT CONSERVATEUR

Sénateurs, j’ai jugé devoir nommer à la place éminente de sénateur deux citoyens de Gênes des plus distingués par leur rang, leur talents, les services qu’ils m’ont rendus et l’attachement qu’ils m’ont montré dans toutes les circonstances. Je désire que le peuple de Gènes voie dans cette nomination une preuve de l’amour que je lui porte.

 

Braunau, 30 octobre 1805

A M. Cambacérès

Je vous remercie de ce que vous me dites dans votre lettre. Nous avons un très-mauvais temps, ce qui ne nous empêche pas de faire de grandes marches et d’aller droit à notre but. Nous bivouaquons et marchons dans la boue; mais heureusement que, si ce temps nous fait souffrir, il fait encore plus souffrir l’armée russe, qui se retire dans le plus grand désordre.

 

Braunau, 30 octobre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, je suis enchanté de la prise de Braunau, qui est une place forte que j’ai trouvée remplie de magasins, de poudre et de munitions de toute espèce. Ces gens-ci n’ont plus de chef; la peur panique s’est emparée d’eux. Je pense qu’il ne faut envoyer mes bulletins de l’armée qu’en Italie, à l’Impératrice et au prince Joseph, et non à Berlin. Il ne faut pas qu’on y connaisse ma position. L’empereur Alexandre y est, et peut très-bien en profiter pour envoyer des ordres à son armée. Tout bien pensé, il ne faut pas envoyer de bulletin à Berlin. Écrivez à mon ministre, à la Haye, de voir le Grand Pensionnaire pour l’engager à faire tous ses efforts pour mettre la Hollande dans un bon état de défense et armer les places; pour lui faire connaître que je saurai, en temps et lieu, envoyer à son secours une colonne de mon armée; qu’il ne doit rien épargner pour avoir des chevaux d’artillerie, des magasins, et pour que les places soient parfaitement approvisionnées et armées; et que l’activité et l’éclat qu’on y mettra en imposeront beaucoup à l’ennemi.

 

Braunau, 30 octobre 1805

14e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le maréchal Bernadotte est arrivé le 8 (30 octobre), à dix heures du matin, à Salzburg. L’Électeur en était parti depuis plusieurs jours. Un corps de 6,000 hommes, qui y était, s’était retiré précipitamment la veille.

Le quartier général impérial était le 6(28 octobre) à Haag, le 7 (29 octobre) à Mühldorf et le 8 (30 octobre) à Braunau.

Le maréchal Davout a employé la journée du 7(29 octobre) à faire réparer entièrement le pont de Mühldorf.

Le 11e régiment de chasseurs a exécuté une belle charge sur l’ennemi, lui a tué une vingtaine d’hommes et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s’est trouvé un capitaine de hussards.

Dans la journée du 7 (29 octobre), le maréchal Lannes est arrivé avec la cavalerie légère au pont de Braunau. Il était parti de Landshut. Le pont était coupé. Il a sur-le-champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine d’hommes. L’ennemi, qui d’ailleurs était poursuivi par la réserve du prince Murat, a abandonné la ville; l’audace des chasseurs du 13e a contribué à précipiter sa retraite.

La mésintelligence entre les Russes et les Autrichiens commence à s’apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits d’entre eux comprennent bien que la guerre qu’ils font est impolitique, puisqu’ils n’ont rien à gagner contre les Français, que la nature n’a pas placés pour être leurs ennemis.

Braunau, comme il se trouve, peut être considéré comme une des plus belles et des plus utiles acquisitions de l’armée. Cette place est entourée d’une enceinte bastionnée avec pont-levis, demi-lune et des fossés pleins d’eau. Il y a de nombreux magasins d’artillerie et tous en bon état; mais, ce qui paraîtra difficile à croire, c’est qu’elle est parfaitement approvisionnée. On y a trouvé 40,000 rations de pain, prêtes à être distribuées, plus de 1,000 sacs de farine. L’artillerie de la place consiste en quarante-cinq pièces de canon avec double affût de rechange, en mortiers approvisionnés de plus de 40,000 boulets et obusiers. Les Russes y ont laissé une centaine de milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, de plomb, un millier de fusils, et tout l’approvisionnement nécessaire pour soutenir un grand siège.
L’Empereur a nommé le général Lauriston, qui arrive de Cadix, gouverneur de cette place, où il a établi le dépôt du quartier général de l’armée.

 

Braunau, 31 octobre 1805, 11 heures du matin. 

Au prince Murat

Je reçois vos nouvelles de la bonne conduite de ma cavalerie à Ried. Je désire beaucoup savoir le nom du maréchal des logis du 8e de dragons.

Voici mon ordre de marche :

Le maréchal Davout suit la route de Braunau, Altheim, Ried, Lambach, d’où je le dirigerai sur Steyer.

Le maréchal Soult suit la route d’Obernberg, Zell, Neumarkt et Wels; mais il ne sera que ce soir, tout au plus, à Obernberg.

Le maréchal Lannes arrivera aujourd’hui à Schaerding, et suivra la route de Linz par Willibald et Efferding.

Le général Marmont ne sera que demain à Strasswalchen, suivra la route de Strasswalchen, Voecklabrück et Gmunden.

Le maréchal Bernadotte, qui est à Salzburg, ne bougera que pour servir de réserve, à moins que mes rapports ne m’apprennent que l’ennemi est dans une très-forte position. Le maréchal Ney marche sur Inspruck.(Innsbruck)

Le général Dupont se porte sur Passau, pour occuper cette place. Mais il faut donner un peu le temps à tout le monde de faire son mouvement. Il ne faut donc point aller si vite. Si l’ennemi tient à Wels, il est nécessaire que le maréchal Davout ne dépasse pas aujourd’hui Ried, ayant son avant-garde à Haag. Si, au contraire, l’ennemi évacuait Wels, il n’y aurait aucun inconvénient que ce général allât à Lambach.

Il faut marcher avec prudence. Les Russes ne sont pas encore entamés; ils savent aussi attaquer, et il serait malheureux que les derrières du maréchal Davout, qui sont faibles et exténués, fussent attaqués dans cette position. Il faut aussi que le maréchal Davout procure du pain et de la viande aux soldats.

J’ai nommé le général Lauriston gouverneur de Braunau, qui est pour nous d’une ressource immense.

 

Braunau, 31 octobre 1805

15e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE.

Plusieurs déserteurs russes sont déjà arrivés, entre autres un sergent-major natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On s’imagine bien que tout le monde l’a questionné. Il a dit que l’armée russe était dans des dispositions bien différentes pour les Français que dans la dernière guerre; que les prisonniers qui étaient revenus de France s’en étaient beaucoup loués; qu’il y en avait six dans sa compagnie, qui, au moment du départ de Pologne, avaient été envoyés plus loin; que si on avait laissé dans les régiments tous les hommes revenus de France, il n’y avait pas de doute qu’ils n’eussent tous déserté; que les Russes étaient fâchés de se battre pour les Allemands qu’ils n’aiment pas, et qu’ils avaient une haute idée de la valeur française. On lui a demandé s’ils aimaient l’empereur Alexandre; il a répondu qu’ils étaient trop misérables pour lui porter de l’attachement; que les soldats aimaient mieux l’empereur Paul, mais que la noblesse préférait l’empereur Alexandre; que les Russes, en général, étaient contents d’être sortis de chez eux, parce qu’il vivaient mieux et étaient mieux payés; qu’ils désiraient tous ne pas retourner en Russie, et qu’ils préféraient s’établir dans d’autres climat à retourner sous la verge d’une aussi rude discipline; qu’ils savaient que les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles et ne faisaient que pleurer.

Le prince Murat s’est mis à la poursuite de l’ennemi. Il a rencontré l’arrière-garde des Autrichiens, forte de 6,000 hommes, sur la route de Mernbach. L’apercevoir et la charger n’a été qu’une même chose pour sa cavalerie. Cette arrière-garde a été disséminée sur les hauteurs de Ried. La cavalerie ennemie s’est alors ralliée pour protéger le passage de l’infanterie par un défilé; mais le 1e régiment de chasseurs et la division de dragons du général Beaumont l’ont culbutée, et se sont jetés avec l’infanterie ennemie dans le défilé. La fusillade a été assez vive, mais l’obscurité de la nuit a sauvé cette division ennemie. Une partie s’est éparpillée dans les bois; il n’a été fait que 500 prisonniers. L’avant-garde du corps du prince Murat a pris position à Haag. Le colonel Montbrun , du 1er de chasseurs, s’est couvert de gloire.

Le 8e régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation. Un maréchal des logis de ce régiment, ayant eu le poignet emporté, dit devant le prince, au moment où il passait :

“Je regrette ma main, parce qu’elle ne pourra plus servir notre brave Empereur”

L’Empereur, en apprenant ce trait, a dit :

” Je reconnais bien là les sentiments du 8e : qu’on donne à ce maréchal des logis une place avantageuse et selon son état dans le palais de Versailles.”

Les habitants de Braunau, selon l’usage, avaient porté dans leurs maisons une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait rapporter. Il y a à présent un millier de sacs de farine, une grande quantité d’avoine, des magasins d’artillerie dé toute espèce, une très-belle manutention et 60,000 rations de pain, dont nous avions grand besoin; une partie a été distribuée au corps du maréchal Soult.

Le maréchal Bernadotte est arrivé à Salzburg. L’ennemi s’est retiré sur la route de Carinthie et de Wels. Un régiment d’infanterie voulait tenir au village de Hallein; il a dû se retirer sur le village de Golling, où le maréchal espérait que le général Kellermann parviendrait à lui couper la retraite et à l’enlever.

Les habitants assurent que, dans son inquiétude, l’empereur d’Allemagne s’était porté jusqu’à Wels, où il avait appris le désastre de son armée. Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Bohême et d’Autriche contre les Russes, qui pillent et violent d’une manière si effrénée, qu’on désirait l’arrivée des Français pour les délivrer de ces singuliers alliés.

Le maréchal Davout, avec son corps d’armée, a pris position entre Ried et Haag. Tous les autres corps d’armée sont en grand mouvement. Mais le temps est affreux; il est tombé un demi-pied de neige, ce qui a rendu les chemins détestables.

Le ministre secrétaire d’État Maret a joint l’Empereur à Braunau. L’électeur de Bavière est de retour à Munich. Il a été reçu avec le plus grand enthousiasme par le peuple de sa capitale.

Plusieurs malles de Vienne ont été interceptées : les lettres les plus récentes étaient du 28 octobre; on commençait à y avoir des nouvelles de l’affaire de Wertingen; elle y avait répandu la consternation. Les vivres y étaient d’une cherté à laquelle on ne pouvait atteindre; la famine menaçait Vienne; cependant la récolte a été abondante; mais la dépréciation du papier-monnaie et des assignats, qui perdaient plus de 40 pour cent, avait porté tout au plus haut prix. Le sentiment de la chute du papier-monnaie autrichien était dans tous les esprits; le cultivateur ne voulait plus échanger ses denrées contre un papier de nulle valeur. Il n’est pas un homme en Allemagne qui ne considère les Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et Alexandre comme victimes de leurs intrigues. Il n’est personne qui ne dise : Il n’y aura point de paix tant que les oligarques gouverneront l’Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que Georges respirera. Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le terme de celui des oligarques, qui, dans tous les pays, sont égoïstes et insensibles aux malheurs du monde.

L’empereur Alexandre était attendu à Vienne; mais il a pris un autre parti : on assure qu’il s’est rendu à Berlin.

 

Braunau, 31 octobre 1805

DÉCISION

Le ministre de la guerre a soumis à l’approbation de l’Empereur, un rapport du général Gouvion, commandant le camp volant de la Vendée, par lequel il demande le remplacement du détachement du 82e qui est à l’île d’Aix, pour assurer son habillement et son instruction à Poitiers. L’Empereur a décidé que ce détachement pouvait rentrer sans être relevé.

(Picard)