Correspondance de Napoléon – Novembre 1805

Linz, 8 novembre 1805, 8 heures du soir

Au prince Murat

  1. le général Gyulai retourne à Vienne; il doit revenir. Je désire que vous favorisiez son passage autant qu’il vous sera possible. Je serai demain dans la journée à Melk; faites-y préparer mon quartier général. Faites-y mettre mes chevaux et mes 400 hommes de Garde qui doivent vous avoir joint. Poussez vos postes jusqu’au bas de la forêt de Vienne, en supposant que l’ennemi ne vous oppose pas trop forte résistance. Tenez-vous en mesure et en masse. Serrez Soult contre vous. Bernadotte sera demain à Amstetten. Envoyez-moi de vos nouvelles. L’électeur de Bavière est ici, ce qui m’a donné beaucoup d’occupation. Il est probable que si les Russes ont repassé le Danube, c’est qu’ils ont appris le passage du maréchal Mortier, ce qui les porte à couvrir Vienne sur la rive gauche. Tâchez de ramasser le plus de Russes que vous pourrez. Je les vois arriver avec grand plaisir; il y en a déjà 5 à 600. Il en est cependant arrivé fort peu jusqu’ici.

Le maréchal Davout arrive demain à Lilienfeld. Il poussera des reconnaissances sur Saint-Poelten. Envoyez à sa rencontre des reconnaissances. Instruisez-le de ce que fait l’ennemi.

 

Linz, 8 novembre 1805

DÉCRET.

ARTICLE 1er. – Il sera formé une armée du Nord, composée de six divisions : deux divisions se réuniront à Anvers; deux autres divisions seront composées des troupes de l’avant-garde du corps de réserve de Mayence et de l’avant-garde du corps de réserve de Strasbourg. La division de Mayence se réunira à Juliers, et celle de Strasbourg dans cette ville.
Les deux autres divisions seront formées de toutes les troupes françaises et bataves qui se trouvent en Batavie et se réuniront à …….
ART. 2. – Le connétable de l’Empire aura le commandement de cette armée.
ART. 3. – Les deux divisions qui se réunissent à Anvers seront composées ainsi qu’il suit, savoir :
La 1e division, du 21e régiment d’infanterie légère, du 65e régiment de ligne, du 72e de ligne, d’un des régiments de la garde municipale de Paris;
La 2e division, d’un bataillon formé de six compagnies complétées chacune à 100 hommes, du 2e régiment d’infanterie légère; d’un bataillon de six compagnies complétées chacune à 100 hommes, du 12e régiment d’infanterie légère; du corps des grenadiers de la réserve de Rennes (les grenadiers de la réserve de Rennes se rendront d’abord à Évreux, où ils séjourneront; le connétable les passera en revue, et ils n’en partiront que dans le cas où leur présence serait jugée nécessaire à Anvers) ; du 22e régiment de ligne; d’un des régiments de ligne italiens, qui sont à Boulogne.
La division dite de l’avant-garde de la réserve de Mayence, réunie à Juliers, sera composée au moins de neuf bataillons; chaque bataillon composé de deux demi-bataillons, et chaque demi-bataillon formé de trois compagnies complétées chacune à 100 hommes, savoir : de la compagnie de grenadiers et de deux autres compagnies de fusiliers de chacun des 3e bataillons qui forment la réserve de Mayence.
Les nouveaux bataillons composant la division dite l’avant-garde de la réserve de Mayence continueront, quant à l’administration, à faire partie de leurs 3e bataillons, leur réunion n’étant considérée que comme détachement de guerre.
M. le maréchal Lefebvre choisira neuf chefs de bataillon et neuf adjudants-majors, ayant soin de ne pas prendre les chefs de bataillon et les adjudants-majors dans le même bataillon. Cependant tous les 3e bataillons qui pourraient fournir quatre compagnies de 100 hommes chacune, y compris la compagnie de grenadiers, formeraient un seul bataillon de quatre compagnies de 400 hommes.
ART. 4. – La division dite avant-garde de la réserve de Strasbourg sera formée dans cette ville et de la même manière que celle de la réserve de Mayence, ainsi qu’il est dit dans l’article ci-dessus.
ART. 5. – Le 20e régiment de chasseurs se rendra à Juliers pour y faire partie de la division dite avant-garde de la réserve de Mayence.
ART. 6. – Le général de division Michaud, commandant en Batavie, formera deux divisions de toutes les troupes françaises et bataves qui se trouvent en Batavie.
ART. 7. – Il y aura à chaque division huit pièces d’artillerie attelées et avec double approvisionnement; il y aura une réserve pièces d’artillerie par deux divisions. Douai et Boulogne foui le matériel et le personnel pour les deux divisions d’Anvers; directions de Strasbourg et de Mayence fourniront le matériel et le personnel pour les deux divisions dites d’avant-garde des réserves.
ART. 8. – Indépendamment de l’artillerie fournie par la France, la Batavie fournira l’artillerie des deux divisions de Batavie, ainsi que toutes les munitions des parcs de réserve des six divisions.
ART. 9. – Tous les corps qui doivent former les deux divisions d’Anvers partiront douze heures après la réception de l’ordre qui leur sera adressé, et ces ordres seront expédiés et partiront immédiatement après la réception du présent décret.
Les divisions dites d’avant-garde des réserves seront réunies et prêtes à partir, savoir : celle de Strasbourg, le 22 brumaire(13 novembre), et celle de Mayence, réunie et prête à partir de Juliers, le 25.
ART. 10. – Le général Collot commandera les deux divisions d’Anvers; le général Lagrange commandera, sous ses ordres, la première division; et le général Clauzel, la seconde.
Les deux généraux de brigade de chaque division seront désignés par le connétable, sur la proposition du général Collot.
Les deux généraux de division et les quatre généraux de brigades qui devront être employés aux deux divisions dites avant-gardes des réserves de Mayence et de Strasbourg seront nommés par le connétable, sur la proposition des maréchaux Kellermann et Lefebvre.
ART. 11. – Le général Dedon commandera l’artillerie de l’armée du Nord.
Le colonel . . . . . . .commandera le génie.
Le commissaire ordonnateur Dubreton est nommé ordonnateur en chef de l’armée du Nord; il présentera l’organisation des administrations de l’armée du Nord.
ART. 12. – Le connétable désignera le chef d’état-major de l’armée du Nord, qui lui proposera l’organisation des états-majors des différentes divisions, lesquelles auront pour chefs d’état-major des adjudants-commandants.
ART. 13. – Le 28e régiment d’infanterie légère, le 31e régiment d’infanterie légère se rendront à Boulogne pour y remplacer les troupes qui vont à Anvers.
La garde nationale du Havre et celle de Dieppe seront mises en activité pour faire le service sur la côte.
ART. 14. -Le ministre de la guerre, le ministre directeur de l’administration de la guerre, et le ministre du trésor public, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.

 

Linz, 9 novembre 1805

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, vous mettrez à la disposition de M. le maréchal Davout, une somme de 25.000 francs pour dépenses secrètes, et une de 3.000 francs à la disposition du général Baraguey d’Hilliers pour le même sujet.

(Picard)

 

Linz, 9 novembre 1805

A M. Maret

Monsieur Maret, envoyez aux ministres, comme si je l’avais signée, la distribution des fonds de brumaire, et gardez-en copie pour me la représenter à votre premier travail. Répondez à M. Fabre, de l’Aude, que le nombre de treize des membres de la députation du Tribunat ne peut que les embarrasser; que, si j’avais connu la marche de celle du Sénat, je lui aurais fait faire la même observation. Écrivez de ma part aux députés du Tribunat une lettre par laquelle vous leur direz que je les autorise à prendre les drapeaux qui sont à Munich, à en garder deux pour le Tribunat et à remettre le reste au Sénat. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous veniez me joindre où je serai, pour faire votre travail. Vous trouverez ci-joint beaucoup de lettres interceptées. Faites mettre dans le Moniteur des extraits de celles qui peuvent peindre le plus l’horreur qu’on a des Russes et le désordre qui règne à Vienne.

 

Linz, 9 novembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, je pense qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce que vous veniez me trouver à l’abbaye de Moelk. Vous passerez par Braunau, où vous verrez le général Lauriston, qui vous apprendra tout ce qu’il y a de nouveau. L’empereur d’Allemagne est encore à Vienne. Il m’a écrit plusieurs lettres; il voudrait s’arranger. Il m’a envoyé un général qui est un fort brave homme que j’ai vu à Ulm. Je présume que je le reverrai après-demain à l’abbaye de Moelk.

 

Melk, 10 novembre 1805

21e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le 16 brumaire (7 novembre), le corps d’armée du maréchal Davout se dirigea de Steyer sur Waidhofen, Mariazell et Lilienfeld. Par ce mouvement, il débordait entièrement la gauche de l’armée ennemie, que l’on supposait devoir tenir sur les hauteurs de Saint-Poelten et de Lilenfeld; il se dirigeait sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.

Le 17, l’avant-garde de ce maréchal, étant encore à plusieurs lieues de Mariazell, rencontra le corps du général Merveldt qui marchait pour se porter sur Neustadt et couvrir Vienne de ce cotés. Le général de brigade Heudelet, commandant l’avant-garde du maréchal Davout, attaqua l’ennemi avec la plus grande vigueur, le mit en déroute et le poursuivit l’espace de cinq lieues. Le résultat de ce combat de Mariazell a été la prise de trois drapeaux, de seize pièces de canon et de 4,000 prisonniers, parmi lesquels se trouvent les colonels des régiments Joseph-Colloredo et Deutschmeister, et cinq majors.

Le 13e régiment d’infanterie légère et le 108e régiment de ligne se sont parfaitement comportés.

Le 18 au matin le prince Murat est arrivé à Saint-Poelten. Il a dirigé le général de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé, aux avant-postes, que l’empereur se préparait à quitter Vienne.

L’armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube, craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées par le mouvement qu’a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du Danube.

Le général Marmont doit avoir dépassé Leoben.

L’abbaye de Melk, où est logé l’Empereur, est une des plus belles de l’Europe. Il n’y a en France, ni en Italie, aucun couvent ni abbaye que l’on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le Danube. C’était un des principaux postes des Romains, qui s’appelait la Maison de fer, bâtie par l’empereur Commode. Les caves et les celliers de l’abbaye se sont trouvés remplis de très-bons vins de Hongrie, ce qui a été d’un très-grand secours à l’armée, qui depuis longtemps en manquait. Mais nous voilà dans le pays du vin; il y en a beaucoup dans les environs de Vienne.

L’Empereur a ordonné qu’on mît une sauvegarde particulière au château de Lustschloss, petite maison de campagne de l’empereur d’Autriche, qui se trouve sur la rive gauche du Danube.

Les avenues de Vienne, de ce côté, ne ressemblent pas aux avenues des grandes capitales. De Linz à Vienne il n’y a qu’une seule chaussée. Un grand nombre de rivières, telles que l’Ybbs, l’Erlaf, la Melk, la Traisen , etc., n’ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de sapins. A chaque pas, des positions inexpugnables, où l’ennemi a en vain essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir débordé et tourné par les colonnes qui manœuvraient au delà de ses flancs.

Depuis l’Inn jusqu’ici le Danube est superbe; ses points de vue sont pittoresques ; sa navigation, en descendant, rapide et facile.

Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l’effroyable chaos dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise par le cabinet autrichien contre l’avis de tous les princes de la famille impériale. Mais Colloredo, mené par sa femme qui, Française, porte à sa patrie la haine la plus envenimée, Cobenzl, accoutumé à trembler au seul nom d’un Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant eux, et chez qui d’ailleurs il est possible que les agents de l’Angleterre aient trouvé moyen de s’introduire, et enfin ce misérable Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de la seconde coalition, voilà les influences qui ont été plus fortes que celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille impériale. Il n’est pas jusqu’au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne, qui ne sente que cette guerre n’est avantageuse que pour les Anglais, que l’on ne s’est battu que pour eux, qu’ils sont les artisans des malheurs de l’Europe, comme, par leur monopole,, ils sont les auteurs de la cherté excessive, des denrées.

 

Melk, 11 novembre 1805, 3 heures et demie

Au prince Murat

Mon Cousin, je ne puis pas approuver votre manière de marcher; vous allez comme un étourdi et vous ne pesez point les ordres que je vous fais donner. Les Russes, au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous ne pouviez agir sans de nouvelles instructions; cela en valait sans doute bien la peine. Sans savoir quels projets peut avoir l’ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur Vienne. Vous avez cependant reçu l’ordre, que vous a transmis le maréchal Berthier, de suivre les Russes l’épée dans les reins. C’est une singulière manière de les poursuivre que de s’en éloigner à marches forcées. Ces ordres vous avaient même été donnés depuis que vous m’aviez rendu compte qu’ils se dirigeaient sur Krems. Je cherche en vain des raisons pour expliquer votre conduite. Je viens de faire connaître au maréchal Soult qu’il ne devait point exécuter le mouvement que vous avez ordonné. Il sera obligé de faire une contre-marche pour se diriger sur Mautern. Envoyez des reconnaissances; occupez Stadt-Tulln et d’autres points sur le Danube. Le maréchal Davout se porte sur Vienne par Lilienfeld; il sera ce soir à Moedling. Restez à Burkersdorf et le maréchal Davout Mödling jusqu’à nouveaux ordres. Il est probable que l’intention de l’ennemi est de couper les ponts du Danube à Vienne. Ainsi les Russes pourront faire ce qu’ils voudront du corps du maréchal Mortier : je crains qu’il ne soit fort exposé, ce qui ne serait pas arrivé si vous aviez exécuté mes ordres. Avec la mesure que j’avais prise d’avoir une grande quantité de bateaux, non-seulement j’étais à l’abri d’un pareil événement, mais j’avais l’espérance bien fondée d’enlever une partie du corps russe. Mais vous m’avez fait perdre deux jours et n’avez consulté que la gloriole d’entrer à Vienne. Il n’y a de gloire que là où il y a du danger; il n’y en a pas à entrer dans une capitale sans défense, surtout après la victoire du maréchal Davout, qui a battu et pris le reste du corps du général Kienmayer, que commandait le général Merveldt. Voyez, dans les pourparlers avec les magistrats de Vienne, si on pourrait convenir qu’on laissât subsister les ponts du Danube, et cela pour éloigner de la capitale les malheurs de la guerre.

 

Saint-Poelten, 12 novembre 1805

Au maréchal Mortier

Votre aide de camp, Monsieur le Maréchal, n’a pu arriver ici qu’à trois heures après midi, et l’Empereur attendait avec bien de l’impatience le rapport de votre engagement.

Si les Russes restent dans la position où ils sont, ou s’ils marchent sur l’Inn, c’est une armée perdue.

Le prince Murat, qui est aujourd’hui à Vienne, a l’ordre d’y passer le Danube pour se porter sur les derrières de l’armée russe.

Quant à vous, Monsieur le Maréchal, vous formez le corps d’observation de la rive gauche.

Vous pouvez faire passer vos blessés, et tout ce qui peut vous embarrasser, sur la rive droite.

Avec le reste de votre corps, bien réuni, vous devez toujours vous retirer devant l’ennemi supérieur, jusqu’au pont de Linz. Vous préviendrez le général Reille, qui commande à Linz, de tous vos mouvements. Lorsque vous serez dans le cas de vous apercevoir que l’ennemi est attaqué par le prince Murat, alors vous marcherez sur lui de votre côté.

Vous ne devez faire votre mouvement de retraite que devant des forces réelles, afin que l’ennemi ne vous mette pas à trois ou quatre marches de lui par un corps d’observation peu nombreux.

L’Empereur est extrêmement satisfait de la brave conduite des troupes, ainsi que de la bonne contenance que vous avez faite, Monsieur le Maréchal.

Prévenez fréquemment, par la rive droite, de tous vos mouvements et de tout ce qui se passera dans la journée de demain. J’ai établi une chaîne de postes de l’abbaye de Melk à Vienne, avec ordre de porter vos dépêches.

Mettez-vous aussi en communication avec les postes qui sont sur la rive droite, afin d’avoir des nouvelles si l’ennemi évacuait cette nuit; dans ce cas, vous vous mettriez à sa poursuite; mais vous ne le feriez qu’avec toute la prudence nécessaire.

Vous ne devez pas perdre de vue que vous n’êtes que corps d’observation.

Il est arrivé sur un bateau à Melk 8,000 rations de pain, qui sont à votre disposition.

 

Saint-Poelten, 12 novembre 1805, 5 heures du soir

Au prince de Murat

Je reçois enfin des nouvelles du maréchal Mortier; elles ne sont pas aussi mauvaises que je l’avais craint. Hier, 20 (11 novembre), à huit heures du matin, il s’est porté sur Stein, a enlevé le village de Loiben, qui a été pris et repris trois fois, a fait à l’ennemi 800 prisonniers, pris deux pièces de canon et quatre drapeaux. Mais, pendant ce temps-là, l’ennemi manœuvrait : deux colonnes, chacune de 6,000 hommes, tournaient les montagnes, et à quatre heures après midi débouchaient sur le village de Dürrenstein; en même temps l’ennemi a débouché de Stein avec toutes ses forces, et le maréchal Mortier a eu 25,000 Russes sur le corps. Heureusement qu’en même temps la division Dupont arrivait, tombait sur les colonnes russes, leur faisait 200 prisonniers et prenait deux drapeaux. Ceci se passait sur les derrières; le maréchal Mortier n’en eut pas connaissance. Se voyant cerné, il prit le parti le plus sage, de se faire une route. Il fit sa jonction avec la division Dupont. Le carnage de l’ennemi a été horrible. La 4e légère est celle qui a le plus souffert. Les Russes montrant la plus grande barbarie contre les prisonniers qu’ils nous ont faits, nous avons en revanche tué ou blessé beaucoup des leurs; il s’y trouve un colonel russe.

Le maréchal Mortier se trouve aujourd’hui en position entre Spitz et Weissenkirchen. Les Russes ne paraissent point disposés à vouloir sen aller. Vous avez dû passer le pont de Vienne. Si vous avez eu le bonheur d’avoir intact le pont de Vienne, ne perdez pas un moment; passez le Danube avec une portion de la cavalerie, les grenadiers et la division Suchet. Faites-vous suivre par les divisions Legrand et Vandamme. Cette armée russe peut se trouver, par cette manœuvre, toute prise. Je viendrai moi-même vous joindre dans la journée de demain. Si, au contraire, il n’y a aucune possibilité de passer le Danube à Vienne, et qu’il soit plus facile de le passer à Stadt-Tulln ou à Klosterneuburg, envoyez l’ordre qu’on le passe.

J’attendrai vos premiers rapports, pour savoir si vous avez pu passer le Danube à Vienne, pour faire mes autres dispositions. Envoyez l’ordre au maréchal Davout, afin que, demain à la pointe du jour, il parte pour se rendre à Vienne.

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Ayez soin que tous les postes de cavalerie que j’ai ordonnés sur la route de Vienne, toutes les deux lieues, soient en activité et même suivent votre quartier général. Du moment que vous aurez passé le Danube, inondez votre route de cavalerie, etc. Le maréchal Mortier continuera à être corps d’observation sur la rive gauche. Le général Klein s’est jeté en avant de la Bohême.

 

Saint-Poelten, 12 novembre 1805

Au maréchal Soult, 11 heures et demie du soir.

Mon Cousin, tout me porte à penser que les Russes commencent leur mouvement cette nuit. A la petite pointe du jour, le prince  Murat tâchera de surprendre le pont de Vienne, et aussitôt y passera le Danube pour se porter sur les Russes. Vos deux divisions, Vandamme et Legrand, s’y porteront également. Ce que fera la division Saint-Hilaire dépendra de ce qu’aura fait l’ennemi à Krems, et de ce qu’aura fait le maréchal Mortier. Prenez vos mesures pour arriver à votre corps d’armée avant qu’il entre à Vienne. Restez à la position où vous êtes jusqu’à ce que le jour soit bien fait et que l’on ait quelques nouvelles de la position de l’ennemi. Laissez Franceschi avec son régiment, ainsi que la division Saint-Hilaire. Si elle pouvait se procurer des moyens de passage pour se mettre à la poursuite de l’ennemi, du moment que son évacuation sera bien caractérisée ou que le prince Murat sera à sa hauteur, cela lui éviterait la peine de passer par Vienne, et la division aurait la journée de demain pour se reposer, car je ne pense pas que le prince Murat puisse être vis- à-vis Krems avant après-demain. Enfin ayez soin, en entrant à Vienne, que ses bagages n’y entrent pas. Il serait aussi nécessaire que vous établissiez, au débouché du défilé, un officier d’ordonnance pour arrêter tous les traîneurs de votre corps d’armée pendant l’espace d’une journée, et de les faire ensuite rejoindre en masse. Par le retour de mon aide de camp, faites-moi connaître tout ce qu’il y a de nouveau. Si le prince Murat ne pouvait pas surprendre le pont de Vienne, ou qu’il fallût beaucoup de temps pour rétablir ce pont, je l’ai laissé maître de passer sur un autre point. On dit qu’aux points de Stadt-Tulln et de Klosterneuburg il y a des moyens de passage.

 

Saint-Poelten, 13 novembre 1805

Au maréchal Bernadotte

  1. le maréchal Bernadotte passera sur la rive gauche du Danube, s’emparera de Stein et de Krems, et suivra l’armée russe pour lui faire tout le mal qui sera possible, entamer son arrière-garde.

Le prince Murat passe à Vienne et va chercher à déborder l’ennemi pour gagner, s’il est possible, sa tête, ou l’attaquer par ses flancs, ce qui dépendra des circonstances.

L’ennemi ne peut prendre que trois partis :

1° Se rendre en Bohême;
2° Ou en Moravie;
3° Se concentrer à Krems.

Ce dernier parti paraît si absurde, que l’on n’a voulu en parler uniquement que pour présenter tout ce qui est possible.

Il n’y aurait pas de vivres, puisqu’il n’est pas maître du Danube; il se trouverait cerné par toute l’armée française, dont il connaît bien la force. Mais toutes les probabilités sont que l’ennemi est déjà en ce moment en marche. Mais, si des considérations inconnues le portaient à attendre encore quelques jours dans la position de Stein ou de Krems, il faudrait se contenter de prendre vis-à-vis de lui une position sur la rive gauche, du côté de Spitz, et faire placer sur la rive droite du canon à Mautern; avoir des postes de cavalerie le long du Danube jusqu’à Vienne, et attendre que le prince Murat eût passé le Danube et se trouvât à hauteur et à même d’attaquer de son côté.

Si l’ennemi se rend en Moravie, il est probable qu’il sera débordé, au moins attaqué en flanc, par le prince Murat. L’intention de l’Empereur est que M. le maréchal Bernadotte le poursuive et lui fasse le plus de mal possible.

Aussitôt que M. le maréchal Bernadotte aura coupé, c’est-à-dire traversé la première grande route de Vienne, il se trouvera, par cette route, en correspondance directe avec cette capitale.

Si l’ennemi se rend en Bohême, M. le maréchal Bernadotte le poursuivra, et, aussitôt qu’il sera assez élevé et qu’il se trouvera à l’intersection des routes de Linz et de Vienne, il communiquera avec les deux villes; il se fera alors joindre par le général Klein et sa division, qui se trouvera dans ce moment sur Freystadt et sur Linz.

L’Empereur, qui d’ailleurs sera à Vienne, enverra à M. le maréchal Bernadotte, suivant les circonstances, de nouvelles instructions et des renforts.

Je préviens M. le maréchal Bernadotte que je donne l’ordre au maréchal Mortier de reformer ses trois divisions et de servir de réserve à son corps d’armée; en conséquence, il occupera Krems et Stein, pendant le temps que le maréchal Bernadotte, avec son armée, poussera en avant. Ainsi, si l’ennemi menaçait de se porter sur Linz, le maréchal Mortier y enverrait un renfort pour garder le pont.

Enfin M. le maréchal Bernadotte aura soin de placer des petits postes de cavalerie depuis Melk jusqu’à Sieghartskirchen; il donnera l’ordre au général Kellermann de laisser, de deux lieues en deux lieues, sur cette route, un maréchal des logis et huit hommes, dont les chevaux serviront à relayer les officiers porteurs de dépêches. Les hommes à cheval pourront même porter les lettres.

 

Burkersdorf, 13 novembre 1805

Au général Marmont

J’ai reçu votre lettre du 19 (10 novembre), de Leoben. Je crois que, le 21(12 novembre) l’artillerie de votre corps d’armée sera réunie. Si le prince Charles venait effectivement par Judenburg, il y a dans la vallée de la Mur deux ou trois ponts qui, brûlés à propos et défendus par quelques postes, occasionneraient deux ou trois jours de retard à ce prince, et vous donneraient le temps de réunir vos troupes pour marcher à sa rencontre avec précaution, avantage, et me mettre à même de vous envoyer des secours.

Il paraît que l’ennemi a évacué toutes les positions du Tyrol et de l’évêché de Salzburg. Faites donc veiller les débouchés de Rottenmann. Il serait assez important de tenir cette route libre et de vous mettre en correspondance avec le commandant bavarois qui est à Salzburg, et qui a des forces assez considérables. A l’heure qu’il est, Kufstein doit être pris. Le général bavarois pourrait vous envoyer quelques bataillons, de vous à lui. En tout cas, c’est ce que vous devez bien faire reconnaître; et qu’il y ait des patrouilles à moitié chemin, de part et d’autre.

Envoyez un parti sur Graz, tant pour avoir des nouvelles que pour en tirer des vivres. Vous vous trouverez à même de bien monter votre cavalerie. Tâchez de m’envoyer cinq centaines de chevaux pour les chasseurs et les grenadiers de ma Garde. La Styrie a beaucoup de chevaux, et, pour peu que vous restiez là, vous aurez doublé votre cavalerie. Maintenez-vous maître des hauteurs qui séparent Bruck de Vienne. Il serait bien utile que cette route fût libre pour
nos courriers.

Je suis entré à Vienne ce matin. Je me suis emparé du pont du Danube (en fait, ce sont Lannes et Murat qui, par ruse, se sont rendus maîtres des ponts de Tabor), où j’ai trouvé une soixantaine de pièces d’artillerie de campagne. L’armée russe s’est retirée à Stein en repassant sur la rive gauche du Danube. Elle a eu une forte échauffourée avec le maréchal Mortier, qui, quoique à la tête de 4,000 hommes seulement, a tenu tête à 25,000 Russes et leur a pris quatre drapeaux.

Le pont de Vienne me met à même de marcher sur eux; on ne sait pas ce qui leur arrivera.

Si je me résous à vous laisser longtemps dans votre position, je vous enverrai la division batave. Toutes les nouvelles qu’on débite sur l’armée d’Italie, je les crois fausses. Le fait est que, le 8 brumaire, le quartier général du maréchal Masséna était à Vicence. Ayez l’œil sur ce qui se passe dans le Tyrol. Ney devrait être à Innsbruck; cependant je n’ai pas de nouvelles encore. Faites reconnaître aussi la route de Bruck à Saint-Poelten. Faites-en faire un croquis en règle, ainsi que de celle de Bruck à Vienne par Neustadt, de Leoben à Enns par l’Esling, et de Leoben à Salzburg par Rottenmann. Que les distances, les villages, les rivières, tout cela soit bien marqué sur une grande échelle. Faites-vous faire du biscuit, afin de pouvoir, cinq ou six jours , manœuvrer librement sans être embarrassé de subsistances.

Emparez-vous de tous les revenus de Styrie, au compte de l’armée, et nommez un commissaire pour les gérer, ainsi que toutes les branches de l’administration. Il ne sera pas difficile de vous procurer en abondance des souliers à votre corps d’armée; procurez-en aussi 12,000 pour les autres corps. Graz est un lieu de grande ressource. Procurez-vous également des capotes.

 

Saint-Poelten, 13 novembre 1805

22e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le maréchal Davout a poursuivi ses succès. Tout le corps de Merveldt est détruit. Ce général s’est sauvé avec une centaine d’uhlans, Le général Marmont est à Leoben. Il y a fait 100 hommes de cavalerie prisonniers.

Le prince Murat était depuis trois jours à une demi-lieue de Vienne. Toutes les troupes autrichiennes avaient évacué cette ville. La garde nationale y faisait le service; elle était animée d’un très bon esprit.

Aujourd’hui, 22 brumaire (13 novembre), les troupes françaises ont fait leur entrée dans cette capitale.

Les Russes se sont refusés à toutes les tentatives que l’on a faite pour les engager à livrer bataille sur les hauteurs de Saint-Poelten (Saint-Hippolyte). Ils ont passé le Danube à Krems, et, aussitôt après leur passage, brûlé le pont, qui était très-beau.

Le 20 (11 novembre), à la pointe du jour, le maréchal Mortier, à la tête de six bataillons, s’est porté sur Stein. Il croyait y trouver une arrière garde, mais toute l’armée russe y était encore, ses bagages n’était pas filé. Alors s’est engagé le combat de Dürrenstein, à jamais mémorable dans les annales militaires. Depuis six heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, ces 4,000 braves firent tête à l’armée russe et mirent en déroute tout ce qui leur fut opposé.

Maîtres du village de Loiben, ils croyaient la journée finie; mais l’ennemi, irrité d’avoir perdu dix drapeaux, six pièces de canon, 900 hommes faits prisonniers et 2,000 hommes tués, avait dirigé deux colonnes par des gorges difficiles pour tourner les Francais. Aussitôt que le maréchal Mortier s’aperçu de cette manœuvre, il marcha droit aux troupes qui l’avaient tourné et se fit jour au travers des lignes de l’ennemi, dans l’instant même où le 9e régiment d’infanterie légère et le 32e d’infanterie de ligne, ayant chargé un autre corps russe, avaient mis ce corps en déroute, après lui avoir pris
deux drapeaux et 400 hommes.

Cette journée a été une journée de massacre; des monceaux de cadavres couvraient un champ de bataille étroit. Plus de 4,000 Russes ont été tués ou blessés; 1,300 ont été faits prisonniers. Parmi ces derniers se trouvent deux colonels.
De notre côté, la perte a été considérable. Le 4e et le 9e d’infanterie légère ont le plus souffert. Les colonels du 100e et du 103e ont été légèrement blessés. Le colonel Watier, du 4e régiment de dragons, a été tué. Sa Majesté l’avait choisi pour l’un de ses écuyers : c’était un officier d’une grande valeur; malgré les difficultés du terrain, il était parvenu à faire contre une colonne russe une charge très-brillante; mais il fut atteint d’une balle et trouva la mort dans  la mêlée.

Il paraît que les Russes se retirent à grandes journées. L’empereur d’Allemagne, l’impératrice, le ministère et la cour sont à Brünn, en Moravie. Tous les grands ont quitté Vienne, toute la bourgeoisie y est restée. On attend à Brünn l’empereur Alexandre à son retour de Berlin.

Le général comte Gyulay a fait plusieurs voyages, porteur de lettres des empereurs de France et d’Allemagne. L’empereur d’Allemagne se résoudra sans doute à la paix lorsqu’il aura obtenu l’assentiment de l’empereur de Russie.

En attendant, le mécontentement des peuples est extrême. On dit à Vienne et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne que l’on est mal gouverné; que, pour le seul intérêt de l’Angleterre, on a été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse; que l’on a inondé l’Allemagne de barbares mille fois plus à craindre que tous les fléaux réunis; que les finances sont dans le plus grand désordre; que la fortune publique et les fortunes particulières sont ruinées par l’existence d’un papier-monnaie qui perd 50 pour 100; qu’il y avait assez de maux à réparer pour qu’on ne dût pas y ajouter encore tous les malheurs de la guerre.

Les Hongrois se plaignent d’un gouvernement illibéral (sic)qui ne fait rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leur privilèges et inquiet de leur esprit national.

En Hongrie comme en Autriche, à Vienne comme dans les autres villes, on est persuadé que l’Empereur Napoléon a voulu la paix, qu’il est l’ami de toutes les nations et de toutes les grandes idées.

Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous le sujets de l’empereur d’Allemagne, et de la haine la plus universelle. N’est-il pas temps enfin que les princes écoutent la voix de leur peuples, et qu’ils s’arrachent à la fatale influence de l’oligarchie anglaise ?

Depuis le passage de l’Inn , la Grande Armée a fait, dans les différentes affaires d’avant-gardes et dans les diverses rencontres qui ont eu lieu, environ 10,000 prisonniers.

Si l’armée russe avait voulu attendre les Français, elle était perdue; plusieurs corps d’armée la poursuivent vivement.

 

Saint-Poelten (?), 13 novembre 1805

DÉCISION

Sire,

J’ai reç de l’ordonnateur en chef en Italie une lettre, en date du 13 brumaire, dans laquelle il me mande que, les contributions devant tourner au profit direct de l’armée, il est nécessaire de lui ouvrir les crédits que réclament les divers services administratifs.

J’ai répondu que, quand même il existerait un décret de Votre Majesté qui accordeait à l’armée d’Italie le partage des contributions, etc., il faudrait toujours commencer par assurer les besoins des troupes au moyen des ressources locales et aux dépens du pays ennemi. J’ai ajouté que je ne pouvais continuer à faire payer que les appointements des employés de mon administration.

Il me paraît d’autant plus nécessaire de suivre cette marche que S.A.S. le pince Eugène m’annonce que les ressources du pays où se trouvait l’armée et celles du Trésor royal italien sont presque entièrement épuisées dans le moment actuel.

J’ai cru devoir rendre compte à Votre Majesté et j’espère que je ne me suis pas écarté de ses intentions.

Ce décret n’existe plus et ne doit pas exister.

(Picard)

 

Palais de Schönbrunn, 14 novembre 1805

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, on a pris plusieurs bateaux chargés d’artillerie, d’effets d’habillement et de cuirs, tant en descendant qu’en remontant le Danube. Envoyez deux adjoints de l’état-major qui feront quatre lieues, l’un en remontant, l’autre en descendant l’une et l’autre rive du fleuve. Ils feront l’inventaire de tout et auront soin de mettre des sauvegardes, pour que tout soit en règle.

Je suis aussi instruit que, dans les villages en descendant, il y aussi beaucoup d’objets et d’hommes épars; il faut que le général Beaumont fasse faire des patrouilles bien commandées et nettoyent nos environs. Donnez l’ordre qu’on évacue tous les Russes blessé dangereusement sur Vienne. Mon principal but est, par cette mesure, de faire voir à cette grande ville que les Russes ont perdu beaucoup de monde. Prévenez-en sur-le-champ les magistrats de hôpitaux; il ne faut pas qu’on les place dans des hôpitaux français ni autrichiens. Il ne faut pas faire venir les blessés français à Vienne. Il faut envoyer ceux du combat de Dürrenstein à l’abbaye de Melk. Les moines sont assez riches pour les bien traiter; cela leur servir de contribution. Il faut y envoyer une ambulance.

 

Schönbrunn, 14 novembre 1805

Au maréchal Berthier

Donnez l’ordre au maréchal Mortier d’envoyer à Saint-Poelten tous les Bataves, et de vous faire connaître quand ils y seront arrivés. Cependant il ne les y enverra que quand il croira, par l’éloignement des Russes, qu’ils ne lui sont plus éminemment utiles. Faites-lui connaître que le prince Murat et les maréchaux Lannes et Soult couchent aujourd’hui à Stockerau. Vous lui direz aussi que, comme les divisions Gazan et Dupont ont beaucoup souffert, mon intention est, du moment où elles ne seront plus nécessaires à la poursuite des Russes et à la présente opération, de leur donner du repos et des quartiers d’hiver où elles puissent se remettre.

Faites connaître au général de Wrede, qui commande les Bavarois, qu’il peut demander le nombre de fusils nécessaire pour armer ses troupes.

Faites connaître au maréchal Bernadotte que, du moment où il croira n’avoir plus besoin des Bavarois pour la poursuite de l’armée russe, il les renvoie à Saint-Poelten, vu qu’il ne paraît pas convenable de les faire entrer à Vienne, tant est grande la haine de ces deux peuples.

 

Schönbrunn, 14 novembre 1805

Au prince Murat

Je vous expédie une lettre du maréchal Mortier fort importante. Il parait que l’ennemi se dirige sur Znaym. Il est probable que son quartier général sera tout au plus aujourd’hui à Meissau. Si la seconde colonne a, comme il parait, longé le Danube, vous ne devez pas être loin d’en être venu aux mains.

 

Schönbrunn, 14 novembre 1805, 1 heure après midi

Au général Marmont

Monsieur le Général Marmont, le prince Charles était le 11 novembre à Caldiero; on n’avait point encore alors de nouvelles en Italie qu’il y eût eu un détachement fait depuis peu de jours. Il serait possible que les troupes que vous avez devant vous fussent  12,000 hommes détachés depuis bien du temps sur Salzburg, et qui depuis l’auraient été sur Leoben. Toutefois la division Gudin sera ce soir à Neustadt et se mettra en communication avec vous. Votre position militaire est sur les hauteurs entre Leoben et Bruck, au pendant des eaux; c’est là seulement que vous devez vous battre : la division Gudin serait à vous dans une marche.

Vous comprendrez facilement qu’aujourd’hui mon intention n’est pas d’être l’agresseur dans la Styrie, au moins de quelques jours. Les corps des maréchaux Lannes, Soult, Bernadotte et une partie de ma cavalerie investissent l’armée russe et forcent de marche pour l’atteindre. Je suis fondé à espérer qu’avant cinq ou six jours je lui aurai fait un mauvais parti. Le corps du maréchal Ney est entré dans le Tyrol; le corps du maréchal Augereau, au delà de l’Inn et le corps du maréchal Davout, à Vienne. Ne vous battez donc que dans la position que je vous ai indiquée, et plus tard vous serez attaqué , plus cela sera dans mes projets; car, dans peu de jours, vous deviendrez l’avant-garde d’une armée de 60,000 hommes si cela devient nécessaire.

J’ai pris à Vienne tout l’arsenal, tous les magasins d’artillerie; les canons, fusils et munitions de toute espèce sont par milliers et milliers. Envoyez des parlementaires; dîtes que je suis maître de Vienne, que je négocie un arrangement; que l’on s’arrête, de part et d’autre, où l’on est, pour ne pas verser le sang. Gagnez du temps; et par ces communications, que doit désirer le corps qui vous est opposé pour avoir des nouvelles, sachez qui vous avez devant vous.

 

Camp impérial de Schönbrunn, 14 novembre 1805

Au maréchal Lannes

Mon Cousin, je reçois votre lettre. Je ne conçois pas pourquoi vous avez laissé échapper 8,000 hommes et ce beau régiment de cuirassiers; il fallait toujours les prendre, jusqu’à ce que vous eussiez reçu mon ordre. Cette complaisance est d’autant plus mal placée qu’ils n’ont pas livré le pont, mais qu’il a été forcé, tant par adresse que par les circonstances impérieuses de leur capitale. Le général Milhaud a pris aujourd’hui, à mi-chemin de Brünn, trente pièces de canon attelées, et à midi il avait fait 600 prisonniers. Désarrnez les bataillons autrichiens de Stockerau; dirigez-les sur Linz, d’où ils seront envoyés à Braunau, et de là en France. Il ne faut pas les faire passer par Vienne.

J’apprends que vous avez trouvé de bonnes chaussures; je suis bien aise que vos braves grenadiers soient bien; j’espère qu’il n’y aura plus de traîneurs. Point de ridicules ménagements; on est toujours à temps d’être généreux. Le parc qui était à la tête du pont est en notre pouvoir. Nous avons trouvé un arsenal immense.

Je n’ajoute pas foi aux renseignements que vous avez sur les Russes. Hier à dix heures du matin, ils ont évacué Krems et Stein; les maréchaux Mortier et Bernadotte étaient à leur poursuite. Vous aurez vu, par les renseignements du maréchal Mortier que j’ai envoyés au prince Murat, qu’ils marchaient en effet sur deux colonnes. Ils ont l’art de se faire croire nombreux; mais soyez assuré qu’ils ne sont pas en tout plus de 30,000 hommes. S’il est arrivé à Znaym une colonne russe, c’est une colonne de 6,000 hommes, qui était attendue depuis longtemps.

 

Schönbrunn, 14 novembre 1805

Au prince Murat

Le général Milhaud était à midi près de Volkersdorf, et avait pris trente pièces de canon attelées et 600 hommes, et il espérait faire encore des prisonniers. Nous avons fait, dans la ville et les environs, dans la journée d’aujourd’hui, au moins 1,500 prisonniers. Faites-en tant que vous pourrez. Il faut ôter des moyens à l’ennemi pour arriver à la paix et au repos dont les peuples ont tant besoin. Il nous faudrait des chevaux; notre cavalerie en a grand besoin. Il faut que les chasseurs, dans les pays qu’ils traversent, laissent leurs mauvais et en prennent de bons. Le régiment de cuirassiers que le maréchal Lannes a laissé échapper nous serait très-utile. Nos ennemis seraient impitoyables; il ne faut pas l’être, mais il est toujours temps d’être généreux, et auparavant notre ennemi doit être désarmé. Je vous ai envoyé hier des nouvelles des Russes de Krems. Le maréchal Bernadotte a mis tant de lenteur que je crois qu’il n’aura passé le Danube qu’aujourd’hui.

D’après ce que m’écrit le maréchal Lannes à deux heures après midi, combiné avec le rapport de Mortier d’hier, il paraîtrait que l’ennemi ne peut s’échapper.

J’attends avec impatience de vos nouvelles de six heures du soir.

Recommandez bien qu’on protége les postes, afin que la communication puisse se faire facilement.

 

Château de Schönbrunn, 14 novembre 1805

23e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Au combat de Dürrenstein, où 4,000 Français attaqués, dans journée du 20 (11 novembre), par 25 à 30,000 Russes ont gardé leurs position, tué à l’ennemi 3 à 4,000 hommes, enlevé des drapeaux et fait 1,300 prisonniers, les 4e et 9e régiments d’infanterie légère et les 100e et 32e régiments d’infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le général Gazan y a montré beaucoup de valeur et de conduite. Les Russes, le lendemain du combat, ont évacué Krems et quitté le Danube en nous laissant 1,500 de leurs prisonniers dans le plus profond dénuement. On a trouvé dans leurs ambulances beaucoup d’hommes qui avaient été blessés et qui étaient morts dans la nuit.

L’intention des Russes paraissait être d’attendre à Krems des renforts et de se maintenir sur le Danube; le combat de Dürrenstein a déconcerté leurs projets. Ils ont vu, par ce qu’avaient fait 4,000 Français, ce qui leur arriverait à forces égales.

Le maréchal Mortier s’est mis à leur poursuite; pendant que d’autres corps d’armée passent le Danube sur le pont de Vienne pour les déborder par la droite, le corps du maréchal Bernadotte est en marche pour les déborder par la gauche.

Hier 22 (13 novembre), à dix heures du matin, le prince Murat traversa Vienne. A la pointe du jour, une colonne de cavalerie s’est portée sur le pont du Danube et a passé, après différents pourparlers avec des généraux autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brûler le pont l’essayèrent plusieurs fois et ne purent y réussir.

Le maréchal Lannes et le général Bertrand, aide de camp l’Empereur, ont passé le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arrêtées dans Vienne, et ont continué leur marche pour suivre leur direction.

Le prince Murat a établi son quartier général dans la maison duc Albert (aujourd’hui l’Albertina). Le duc Albert a fait beaucoup de bien à la ville; plusieurs quartiers manquaient d’eau; il en a fait venir à ses frais et a dépensé des sommes notables pour cet objet.

Ci-joint l’état de l’artillerie et des munitions trouvées dans Vienne. La Maison d’Autriche n’a pas d’autre fonderie ni d’autre arsenal que Vienne. Les Autrichiens n’ont pas eu le temps d’évacuer au delà du cinquième ou du quart de leur artillerie et d’un matériel considérable. Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler quatre fois nos équipages d’artillerie, si nous les perdions. Nous avons aussi des approvisionnements de siège pour armer un grand nombre de places.

L’Empereur s’est établi au palais de Schönbrunn. Il s’est rendu aujourd’hui à Vienne, à deux heures du matin. Il a passé le reste de la nuit à visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que les positions, et à s’assurer si le service se faisait convenablement; il était rentré à Schönbrunn à la petite pointe du jour.

Le temps est devenu très-beau; la journée est une des plus belles de l’hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont à Vienne comme à l’ordinaire. Les habitants sont pleins de confiance et très-tranquilles chez eux; la population de cette ville est de 250,000 âmes; on ne l’estime pas diminuée de 10,000 personnes par l’absence de la cour et des grands seigneurs.

L’Empereur a reçu à midi M. de Wrbna, qui se trouve à la tête de l’administration de toute l’Autriche.

Le corps d’armée du maréchal Soult a traversé Vienne aujourd’hui, à neuf heures du matin; celui du maréchal Davout la traverse en ce moment.

Le général Marmont a eu à Leoben différents petits avantages d’avant-postes.

L’armée bavaroise reçoit tous les jours un grand accroissement. L’Empereur vient de faire à l’Électeur de nouveaux présents. Il lui a donné 15,000 fusils pris dans l’arsenal de Vienne, et lui a fait rendre toute l’artillerie que, dans différentes circonstances, l’Autriche avait prise dans les États de Bavière.

La ville de Kufstein a capitulé entre les mains du colonel Pompei. Le général Milhaud a poussé l’ennemi sur la route de Brünn, jusqu’à Volkersdorf. Aujourd’hui, à midi, il avait fait 600 prisonniers et pris un parc de quarante pièces de canon attelées.

Le maréchal Lannes est arrivé à deux heures après midi à Stockerau. Il y a trouvé un magasin immense d’habillements, 8,000 paires de souliers et de bottines, et du drap pour faire des capotes à toute l’armée.

On a aussi arrêté sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient le fleuve et qui étaient chargés d’artillerie, de cuir et d’effets d’habillement.

 

Château de Schönbrunn, 14 novembre 1805

ORDRE DU JOUR

L’Empereur témoigne sa satisfaction au 4e régiment d’infanterie légére, au 100e de ligne, au 9e d’infanterie légère, au 32e de ligne,
pour l’intrépidité qu’ils ont montrée au combat de Dürnstein où leu fermeté à conserver la position qu’ils occupaient a forcé l’ennemi à quitter celle qu’il avait sur le Danube.

Sa Majesté témoigne sa satisfaction au 17e régiment de ligne et au 30e qui au combat de Lambach, ont tenu tête à l’arrière-garde russe, l’ont entamée et lui ont fait 400 prisonniers.

L’Ernpereur témoigne également sa satisfaction aux grenadiers d’Oudinot qui, au combat d’Amstetten, ont repoussé de leurs belles et formidables positions les corps russes et autrichiens et ont fait 1.500 prisonniers, dont 600 russes.

Sa Majesté est satisfaite des ler, 16e et 22e régiments de chasseurs, 9e et 10e régiments de hussards, pour leur bonne conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l’Inn jusqu’aux portes de Vienne. et pour les 800 prisonniers russes faits à Stein.

Le prince Murat, le maréchal Lannes, la réserve de cavalerie, avec leurs corps d’armée, sont entrés à Vienne, le 22, et se sont emparés, le même jour, du pont sur le Danube, ont empêché qu’il ne fût brûlé, l’ont passé sur-le-champ et se sont mis à la poursuite de l’armée russe.

Nous avons trouvé dans Vienne plus de 2.000 pièces de canon, une salle d’armes garnie de 100.000 fusils. des munitions de toute espèce, enfin, de quoi former l’équipage de campagne de trois ou quatre armées.

Le peuple de Vienne a paru voir l’armée avec amitié.

L’Empereur ordonne que l’on porte le plus grand respect aux propriétés, et que l’on ait les plus grands égards pour le peuple de cette capitale, qui a vu avec peine la guerre injuste qu’on nous a faite et qui nous témoigne, par sa conduite, autant d’amitié qu’il montre de haine contre les Russes, peuple qui, par ses habitudes et ses moeurs barbares, doit inspirer le même sentiment à toutes les nations policées.

Sa Majesté, dans la tournée qu’elle a faite, à deux heures du matin, aux avant-postes, a remarqué beaucoup de négligence dans le service et s’est aperçue qu’il ne se faisait pas avec cette exactitude rigoureuse qu’exigent les ordonnances et les règlements militaires. Avant la pointe du jour, les généraux, les colonels doivent se trouver à leurs avant-postes, et la ligne doit se tenir sous les armes jusqu’à la rentrée des reconnaissances : on doit toujours supposer que l’ennemi a manoeuvré pendant la nuit pour attaquer à la pointe du jour.

L’Empereur rappelle donc aux soldats que cette trop grande confiance, en donnant lieu à des surprises, leur a été souvent funeste ; plus on obtient de succès, moins on doit se livrer à une dangereuse sécurité ; il faut, au contraire, mettre la plus grande exactitude et la plus grande régularité dans tous les détails du service.

Maréchal Berthier

Par ordre de l’Empereur.

(Picard)