Correspondance de Napoléon – Mars 1804

Malmaison, 23 mars 1804

Au citoyen Talleyrand

Je vous envoie, Citoyen Ministre, une lettre qu’il est bon que vous lisiez. Je désire que, dans le même style et par le même canal, vous fassiez sentir combien la conduite de M. de Markof est fautive, puisque l’individu qu’il réclamait était impliqué dans ces affaires qui sont suivies depuis longtemps, et que d’Entraigues et Vernègues ne tendent qu’au même but ; qu’il n’est pas digne de l’Empereur, après avoir reconnu un gouvernement, vivant en bonne intelligence avec lui, et après avoir donné même des marques d’estime au chef, d’accréditer dans des pays étrangers des hommes qui abusent de ce caractère à ce point ; que cela ne veut pas dire que Sa Majesté n’est pas le maître d’employer dans ses États comme il l’entend des individus quels qu’ils soient.

Je vous renvoie vos deux notes. Je ne vois pas d’inconvénient à faire mettre dans le Moniteur la lettre de M. d’Edelsheim.

 

Malmaison, 23 mars 1804

Au général Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie

Citoyen Général Moncey, je vous prie de me rendre compte comment les deux prêtres dont j’avais ordonné l’arrestation à la Rochelle ont été relâchés, et pourquoi les sept dont j’avais ordonné l’arrestati6n dans le diocèse de Blois n’ont pas été arrêtés.

 

Malmaison, 23 mars 1804

Au contre-amiral Decrès

Les îles qui environnent la rade de Brest ne sont point fortifiées comme l’exigerait l’importance de cette rade. Ce n’est pas sans doute dans un moment comme celui-ci qu’il faut faire des constructions ; mais je désire qu’on en fasse le projet, afin qu’au premier moment de paix on commence la construction des ouvrages. Faites-moi un rapport détaillé,

1° Sur les îles qui environnent Brest où l’on a l’habitude de tenir garnison ;
2° Sur les batteries et fortifications établies pour protéger lesdites garnisons et faire qu’un petit nombre puisse résister à un grand.
3° Quelles sont les îles ou rochers qui ne sont pas occupés et dont l’occupation serait utile pour protéger soit l’arrivage, soit la sortie de la rade ?

Une fois les idées éclaircies sur cette opération, je me ferai faire un rapport par le génie de terre sur l’espèce de fortification à y établir.

 

Malmaison, 27 mars 1804

Au citoyen Régnier, Grand-Juge, ministre de la justice

Il est nécessaire que les interrogatoires soient suivis avec la plus grande activité, pour découvrir la ligne des brigands de Paris à Rennes, et qu’ont suivie probablement les sept individus arrêtés près Fougères.

Il faut aussi bien savoir de Vauricourt le nom du maître de forges de Normandie, ami de Georges ; il me vient à l’idée que ce pourrait être Hyde lui-même, qui a des forges de ce côté. (Jean-Guillaume Hyde de Neuville, 1776-1857.)

Faites-moi un rapport sur ce misérable qui donnait à Rouen des passe-ports au nom du comte de Lille.

Voici une note qui ne doit être communiquée à personne ; il y est question du gîte de plusieurs brigands. Il faudrait envoyer le même officier de gendarmerie qui a été avec Querelle pour une reconnaissance.

 

Malmaison , 27 mars 1804

Au citoyen Régnier

Faites-moi remettre, dans le courant de germinal, l’état des dépenses secrètes du préfet de police pour les six premiers mais de l’an XII. Mon intention est de couvrir, tous les mois, ces dépenses secrètes par un arrêté, comme les vôtres et celles des relations extérieures. Le préfet de police doit donc se faire donner des reçus des individus auxquels il fait des payements motivés.

 

Malmaison, 27 mars 1804

Au citoyen Régnier

Je désire, Citoyen Ministre, que vous adressiez une circulaire aux commissaires du Gouvernement près les tribunaux criminels, pour leur faire connaître que mon intention est que tout prêtre qui ne serait pas dans la communion de son évêque, et qui, dès lors, serait rebelle à l’État et au Pape, vous soit signalé, afin qu’il soit réprimé par tous les moyens de rigueur; que je n’approuve pas les principes de tolérance dont ont paru animés quelques préfets, qui ont pensé que c’étaient des querelles d’opinion étrangères à l’autorité civile; que le Gouvernement ne reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine, dont sont, seuls, les prêtres qui sont dans la communion des évêques établis par le concordat, et, enfin, les différentes religions réformées telles qu’elles sont établies depuis plusieurs siècles ; que toute nouvelle religion que voudraient établir des prêtres qui se sépareraient de la communion de leurs évêques serait considérée comme secte nouvelle, que le Gouvernement ne veut pas plus tolérer que les théophilanthropes.

 

Malmaison, 28 mars 1804

Au général Berthier, ministre de la guerre

Voici l’état, que m’envoie le général Soult, des mortiers armant la côte de Boulogne. Il s’ensuit que la rade de Boulogne qui commence depuis la Crèche jusqu’au cap d’Alpreck, n’est armée que de onze mortiers à plaque et dix-neuf à la Gomer, ce qui fait trente mortiers.

Je n’estime pas que cela soit suffisant.

Je désirerais que vous ordonnassiez qu’on fit partir de suite les deux premiers mortiers à plaque que vous aurez disponibles, pour les batteries du musoir de Boulogne. Vous ordonnerez que ces mortiers soient placés entre la première batterie et la batterie haute.

Je désirerais aussi que six autres mortiers à grande portée et à semelle soient dirigés sur Boulogne, pour être placés sur les forts de l’Heurt et de la Crèche ; et, en attendant que ces deux forts soient en état, on les placera sur le monticule.

Dirigez aussi sur Boulogne une douzaine de mortiers à la Gomer.

 

Malmaison, 28 mars 1804

Au général Soult, commandant le camp de Saint-Omer

Citoyen Général Soult, mon intention est que les deux premiers mortiers à semelle que vous recevrez soient placés sur la batterie du musoir; mais pour cela il ne faut rien déranger à ce qui existe. Il n’y a aucun inconvénient à les mettre derrière les pièces de la première batterie. Les observations de Sganzin me paraissent très-fortes. Il faudra se contenter, sur le fort en bois, de deux mortiers à la Gomer.

J’ordonne aussi au ministre de vous envoyer six mortiers à semelle, dont trois seront placés sur le fort de l’Heurt et trois sur le fort de la Crèche ; et, en attendant que ces forts soient en état, vous les placerez comme vous l’entendrez.

Vous avez des écuries qui ne sont pas encore disponibles. Vous en avez pour 183 chevaux à Calais. Complétez le nombre de 600 avec les écuries que vous avez à Boulogne.

Le ministre de la marine donne ordre qu’on réunisse à Calais tout ce qui est encore à Dunkerque, Ostende et Gravelines, pour compléter le nombre de 1,800 ; et ces bâtiments-là, vous les donnerez à la réserve de cavalerie qui est à Saint-Omer. Donnez les 600 qui vous restent à Boulogne à l’artillerie, qui, par ce moyen, en aura 1,100.

Faites pousser les travaux de l’Heurt et de la Crèche avec toute l’activité possible, ainsi que le fort en bois.

 

Malmaison, 28 mars 1804

Au contre-amiral Decrès, ministre de la marine et des colonies

Mon intention est qu’on réunisse à Calais des écuries pour 1,800 chevaux. On y réunira d’abord toutes les écuries qui sont actuellement à Calais, et toutes celles qui sont encore à Ostende, Dunkerque et Gravelines. Selon les états qui m’ont été remis, cela devrait compléter au moins le nombre de 1,800. Dans tous les cas, le directeur de la flottille de transport m’en rendra compte, si cela ne suffisait pas.

Ces écuries sont destinées à porter les chevaux de la cavalerie de réserve commandée par le général Bourcier.

Vous donnerez l’ordre à l’amiral, à Boulogne, de faire partir pour Étaples les écuries destinées à porter les chevaux de la division de cavalerie du camp de Montreuil. Vous me ferez connaître quel est le numéro que porte la division des bateaux canonniers de Montreuil, pourquoi elle n’est pas complète à trente-six, et si les bâtiments qui doivent la compléter sont désignés.

Vous ordonnerez également qu’il soit réuni à Étaples une division de chaloupes canonnières, qui fera la 5e division , et qui sera composée de quatre chaloupes canonnières qu’on armera à Étaples, et de quatorze autres, lesquelles seront envoyées à Étaples au fur et à mesure qu’il en arrivera, lorsque cependant les quatre divisions de Boulogne seront complétées, c’est-à-dire qu’il y aura à Boulogne soixante et douze chaloupes canonnières.

Il est nécessaire aussi que vous me fassiez connaître de quelle manière on pourra compléter la division de chaloupes canonnières qui est à Wimereux, qui n’est composée que de bâtiments d’ancienne construction. Si l’on attend encore à Boulogne d’anciens bâtiments, on pourra attendre, pour la compléter, qu’ils arrivent ; sans quoi il faudra la compléter avec de nouveaux bâtiments.

Ainsi nos préparatifs s’étendent depuis Flessingue jusqu’à Étaples. La troisième partie de la flottille batave est à Flessingue. Les première et seconde parties, avec des écuries pour 1,000 chevaux et des bâtiments de transport pour les bataillons, doivent être réunies à Ostende.

Les quatre-vingt-une corvettes de pêche de guerre doivent être réunies à Dunkerque.

Des écuries pour 1,800 chevaux, destinées à la cavalerie de lai réserve, doivent être réunies à Calais.

Ambleteuse, Wimereux et Boulogne doivent pouvoir contenir des écuries pour l’artillerie de la Garde et la division de cavalerie du camp de Boulogne. Étaples doit contenir, de ce moment, la 5e division de chaloupes canonnières, une de bateaux canonniers et les écuries nécessaires à l’embarquement de la cavalerie du camp d’Étaples.

Mon intention, du reste, est que de Boulogne on ne fasse aucun mouvement sur Wimereux, Étaples ou Ambleteuse, que par ordre.

Il est nécessaire surtout de laisser beaucoup de place à Ambleteuse et Wimereux, puisque, dans une sortie de la flottille, la partie qui se trouverait sous le vent serait obligée d’aller mouiller dans ces ports.

Quant aux prames et péniches, je n’ai pas encore des idées assez claires sur le nombre que nous en aurons; mais je vous prie de bien recommander que toutes les prames aient le nombre d’avirons qu’elles peuvent armer.

Il n’y a point assez de boulets de 36 à Boulogne; envoyez-en 2,000. On pourra les embarquer au Havre ou ailleurs sur les bâtiments de la flottille.

 

Malmaison, 30 mars 1804

Au citoyen Portalis

Citoyen Portalis, Conseiller d’État, un curé des environs d’Abbeville a été arrêté comme favorisant l’espionnage. Un autre curé de Strasbourg a été arrêté comme logeant la baronne de Reich. Le prêtre Ottmann, de Marseille, qui a demeuré à Gibraltar, est également suspect. Je vous ai aussi envoyé, il n’y a pas longtemps, une note sur quelques prêtres dissidents du département du Pas-de-Calais, correspondant avec l’infâme ex-évêque d’Arras. Je désirerais que vous me fissiez connaître quelles seraient les formes canoniques à employer pour les dégrader, afin qu’ils puissent être livrés à toute la rigueur de la justice, car je pense qu’il faut un exemple qui frappe tout le clergé. Je ne suis pas plus content du vicaire de Saint-Sulpice, parent de Barco; c’est un homme également à dégrader.

Je désire que vous adressiez une circulaire aux évêques, pour leur faire connaître que les évêques rebelles à l’État et au Pape, retirés à Londres et vendant leur conscience à l’or de nos ennemis, font imprimer toutes sortes de libelles contre le concordat et contre l’Étal; qu’ils doivent veiller à ce qu’aucun prêtre de leur diocèse n’entretienne avec eux des correspondances, et vous donner sur-le-champ connaissance de ceux qui ne seraient pas de leur communion; que mon intention est de punir avec sévérité ces ennemis de la religion et de l’État.

Je vous prie de faire rechercher dans vos papiers les plaintes qui vous auraient été adressées par des évêques sur des individus rebelles au concordat.

 

Malmaison, 31 mars 1804

DÉCISION

Le ministre de l’intérieur propose d’ouvrir un crédit de 1,045,000 francs, pour les communications militaires des
départements de la Somme, du Pas-de-Calais, du Nord et de la Lys.
Il est impossible d’accorder un million pour les quatre départements du Nord. La route qu’il  paraît convenable d’entretenir est celle de Paris à Boulogne, par Chantilly, Clermont, Amiens, Abbeville.

Après celle-ci, la plus importante est celle de Boulogne à Calais et de Boulogne à Saint-Omer; enfin les routes militaires de Boulogne à Étaples par Neufchâtel, Étaples à Montreuil, de Marquise à Ambleteuse, et du port de Wimereux au grand chemin.

Présenter de suite un travail général.

 

Malmaison, 31 mars 1804

Au citoyen Talleyrand

Voici, Citoyen Ministre, des lettres de Russie. Je vous prie de faire une réponse à la note du chargé d’affaires de Russie à Rome, laquelle sera adressée au Pape par le cardinal Fesch. Vous direz que l’indépendance des puissances de l’Europe est évidemment attaquée par la Russie, puisqu’elle veut se donner une juridiction sur des sujets qui ne sont pas nés Russes et bouleverser le droit public du monde tout aussi bien que le droit de la nature; que les émigrés sont des hommes condamnés à la mort par les lois de leur pays, et considérés dans tous les pays comme des individus morts civilement; que des émigrés, cependant, soient employés en Russie, nous n’y avons jamais trouvé à redire; mais ce dont nous nous plaignons, c’est que la Russie prétende les protéger et les accréditer au milieu des intrigues qu’ils traînent sur nos frontières; que jamais la France ne consentira à admettre des principes aussi erronés.

Pour M. de Vernègues, cela est d’autant plus extraordinaire qu’il a été constamment en Italie chargé de toutes les intrigues comme soi-disant représentant du comte de Lille, et c’est là où le ministre russe qui est aujourd’hui à Rome l’a connu.

Puisqu’ils aiment l’idéologie, il faut tourner la question sous tous les points de vue, dire que c’est une conduite imprudente, qu’on ne peut définir, de vouloir inquiéter un gouvernement ami par les intrigues d’hommes qui y ont leur intérêt naturel; qu’on a de la peine à reconnaître dans ce procédé la politique et la générosité d’un grand empire.

Faites une lettre au cardinal Caprara en lui envoyant une copie de cette note.

Envoyez au cardinal Fesch un courrier pour lui faire connaître qu’il doit absolument exiger qu’on livre M. de Vernègues; que les principes de la cour de Russie sont subversifs de nos droits et de notre indépendance, et que nous ne souffrirons jamais d’aucune puissance qu’on se mêle de discuter nos droits intérieurs.

Je désire que vous écriviez à l’ambassadeur de la République à Rome, pour que l’abbé Bonnevie retourne en France à son poste.

 

Malmaison, 31 mars 1804

Au citoyen Talleyrand

Je vous envoie, Citoyen Ministre, une lettre de Hanovre qui me paraît extravagante. Il y a cependant des faits qui doivent passer toujours avant les conjectures. N’en parlez point à M. Lucchesini, mais tachez de pénétrer s’il sait qu’il se fait des mouvements de troupes; et portez une attention particulière à toutes les pièces de notre correspondance de Hambourg, Cassel ou Berlin. Si la Prusse rassemble des troupes, c’est probablement pour se mettre en mesure d’en imposer à l’Empereur.

 

Malmaison, 31 mars 1804

Au général Berthier

Je désire, Citoyen Ministre, que vous fassiez témoigner ma satisfaction au 18e de ligne, aux détachements des 39e, 96e, 4e léger, au ler de cuirassiers, aux détachements des 11e de cuirassiers, 3e et 27e de dragons qui ont fait le service extraordinaire des barrières.

Vous leur ferez donner un demi-mois de solde en gratification , sans que cette dépense puisse passer 60,000 francs. Ces quinze jours de gratification seront du traitement ordinaire des troupes sans y comprendre le supplément qu’elles ont à Paris. Il est inutile de donner aucune publicité à cette mesure.

 

Malmaison, 31 mars 1804

Au contre-amiral Ver Huell, commandant la flottille batave

Monsieur le Contre-Amiral Ver Huell, j’ai reçu votre lettre du 4 germinal (25 mars). J’ai vu avec peine que la chaloupe canonnière que vous avez placée entre Schouwen et le Nord-Beveland avait été surprise.

Je suis instruit d’ailleurs que la canonnière n’avait ni sa garnison d’infanterie, ni filets d’abordage. Les canonnières doivent avoir 30 hommes de garnisons soit Bataves, soit Français; et, si en même temps elle eût eu ses filets d’abordage, il eût été
difficile à l’ennemi de l’enlever.

J’ai vu aussi avec peine que la seconde chaloupe canonnière était loin de la première. L’audace des Anglais est connue. Elles doivent être près l’une de l’autre et se faire éclairer, même par des canots.

J’ai vu cependant avec plaisir que la chaloupe nous est restée. Écrivez à la Haye pour faire construire une cinquantaine de bâtiments armés d’un obusier et d’une pièce de 4. C’est, à mon sens, la meilleure manière de défendre les canaux.