Correspondance de Napoléon – Mai 1813

Rosnig, 30 mai 1813.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Il faut écrire au prince d’Essling pour qu’il ne me constitue pas en dépenses inutiles ; que j’ai jugé sa présence nécessaire à Toulon pour donner de l’énergie aux autorités civiles et militaires, pour mettre de l’ensemble entre les troupes de terre et les soldats de la marine qui doivent concourir à la défense de Toulon, et pour couvrir toutes les petites rivalités par une grande autorité, mais que je suis bien loin d’avoir aucune espèce de crainte pour Toulon; qu’il ne faut donc pas me constituer dans des dépenses qui seraient onéreuses dans la situa­tion actuelle des finances de la guerre; que dans un port comme Toulon, si des circonstances impérieuses se présentaient, on trouve­rait dans les magasins de la marine, dans l’approvisionnement de l’escadre et dans tout ce que fournirait la Provence, toutes les res­sources dont on an rai t besoin.

Je désire que vous fassiez mettre dans des journaux de ces pro­vinces des articles qui fassent croire qu’un grand camp se forme à Toulon, et que vous vous serviez du nom du prince d’Essling pour répandre le bruit qu’on organise de ce côté une grande armée prête à se porter soit en Sicile, soit en Italie; c’est encore un des objets pour lesquels le prince d’Essling a été placé là.

Concertez-vous avec le ministre de la marine pour concourir à tout ce qui est nécessaire pour faire croire à la sortie de l’escadre de Tou­lon avec des troupes de débarquement. Il faut que les journaux de France, d’Italie et d’Allemagne répètent des articles variés et frappés dans ce but.

 

Rosnig, 30 mai 1813.

A Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, à Milan.

Mon Fils, je reçois votre lettre du 19. J’ai vu avec peine les banqueroutes qui ont eu lieu à Venise. Je regrette surtout la maison Bignami. S’il n’y avait pas de sa faute et qu’elle fut victime du malheur, vous viendriez à son secours, s’il en est encore temps. Cette maison me paraissait distinguée par l’attachement qu’elle m’a montré.

Mon intention est que vous pourvoyiez à l’organisation de mes troupes en Italie, et que vous activiez autant que possible la marche et la formation de l’artillerie, des administrations et l’arrivée des effets d’équipement et d’habillement. Vous prendrez toutes vos dispo­sitions pour les troupes françaises, en forme d’ordres du jour, et vous en enverrez copie au ministre de la guerre, et au ministre de l’admi­nistration de la guerre lorsque cela le concernera.

Je n’ai rien à ajouter aux instructions que je vous ai données. Faites augmenter progressivement l’armement de Palmanova et son approvisionnement de siège, surtout en objets qui ne dépérissent pas, tels que le riz, la farine, etc. Quant aux bestiaux, on sera à temps de les réunir quand le besoin sera près. Je ne saurais trop vous recommander ma place de Malghera, près de Venise; faites-y travailler avec la plus grande activité, et que le génie et l’artillerie y soient en règle. Avec les équipages et le grand nombre d’officiers de marine qui sont à Venise, et la petite place de Malghera étant en état, Venise doit être considérée comme le boulevard de mes États en Italie. Je suis extrêmement mécontent du général Peyri : envoyez-moi le plus tôt possible le général Fontanelli ou le général Palombini.

 

Rosnig, 30 mai 1813.

A Frédéric, roi de Wurtemberg, à Stuttgart.

Monsieur mon Frère, j’ai reçu la lettre de Votre Majesté, du 24 mai. Je la remercie des renseignements qu’elle me donne sur la situation des affaires à Vienne. Je la prie d’avoir les yeux ouverts, et de m’instruire exactement de tout ce qui viendra à sa connaissance. Votre Majesté a déjà prévu que j’avais envoyé le vice-roi en Italie en partie pouf cet objet. J’ai fait connaître, il y a déjà longtemps, à Votre Majesté qu’il y aurait toujours quelques bataillons français à sa dis­position, à Mayence et à Strasbourg, pour réprimer les troubles qui pourraient naître dans le Vorarlberg. Le cas arrivant, il suffirait que Votre Majesté le fit connaître ou au ministre de la guerre ou au duc de Valmy. Toutefois mes relations avec Vienne paraissent encore loin de cette dernière extrémité.

 

Neumarkt, 31 mai 1813, dix heures du matin.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Neumarkt.

Mon Cousin, donnez ordre au prince de la Moskova de se porter aujourd’hui sur Breslau avec le 5e corps ; il laissera le 7e corps à Lissa pour garder la communication et pour éloigner moins de forces du centre de l’armée. Je désire que les troupes restent campées aux portes de Breslau, qu’il n’entre dans la ville que ce qui est néces­saire pour y établir la police, qu’on y fasse faire des vivres pour envoyer à l’armée, et qu’on se tienne toujours prêt à se porter où les circonstances l’exigeraient.

  1. S. On fera d’abord rétablir les ponts, s’ils étaient brûlés, pour pouvoir manœuvrer sur les deux rives.

 

Neumarkt, 31 mai 1813.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Dresde.

Monsieur le Duc de Bassano, les troupes suédoises étant entrées à Hambourg, il est convenable que vous me proposiez sur-le-champ une déclaration de guerre à la Suède.

Le rapport et les pièces à l’appui seront envoyés au Sénat. M. Otto en fera la lecture.

 

Neumarkt, 31 mai 1813.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

La question que vous propose M. le général César Berthier, relativement à la conduite qu’il aura à tenir envers la reine Caroline de Sicile, est probablement oiseuse. Toutefois vous devez lui répondre que, si le cas arrivait, il doit la traiter avec les honneurs dus à son rang et te plus de considération possible ; à double titre, comme grand-mère de l’Impératrice, et surtout comme reine malheureuse, persécutée par les Anglais.

 

Neumarkt, 31 mai 1813, onze heures et demie du soir.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Neumarkt.

Mon Cousin, écrivez sur-le-champ au duc de Raguse que vous avez reçu sa lettre d’aujourd’hui, à quatre heures et demie du soir, où il y a plusieurs phrases chiffrées; que le 3e corps est à Diezdorf et le général Latour-Maubourg à Moys ; que de Diezdorf à Moys il n’y a que 3,300 toises; que vous ne concevez donc pas comment il se trouve en l’air ayant trois divisions et un corps de cavalerie, et à
3,000 toises de l’armée. Dites-loi que, dans ce genre de guerre, il faut éviter de se trop serrer, et que les Russes ayant beaucoup de cavalerie, leur situation est toute différente ; qu’à Diezdorf il y a une route qui va sûr Schweidnitz, d’où il ne se trouve qu’à six petites lieues; qu’il n’aura pas fait attention à la route dont vous lui avez parlé hier, qui de Striegau va à l’Oder. Cette route est large et bonne, et faite depuis peu d’années ; je l’ai fait reconnaître jusqu’au point où elle rejoint l’Oder; elle sert spécialement à conduire des charbons à ce fleuve.

Dites-lui qu’’il n’entre pas dans des détails qui fassent connaître s’il a devant lui de l’infanterie ; que toutes les reconnaissances faites près de son camp n’ont vu que de la cavalerie fort loin; qu’on assure aussi avoir entendu une canonnade aujourd’hui entre le Zobtenberg et Schweidnitz ou Striegau, et qu’il fasse connaître s’il n’en a rien entendu. Recommandez-lui de vous faire savoir demain, à la pointe du jour, ce qu’il a devant lui, et répétez-lui qu’il faut éviter, l’incon­vénient de prendre une position trop serrée, qui empêche les armes de se déployer et donne un grand avantage à la cavalerie ennemie.

Dites-lui que tout ce qui est à Neumarkt et au village de Diezdorf viendrait rapidement à son secours; de tâcher de communiquer avec le duc de Tarente et de vous donner de ses nouvelles ; qu’avec la ca­valerie du général Latour-Maubourg, en la faisant soutenir par quel­ques bataillons et de l’artillerie, il aurait pu pousser très-loin aujour­d’hui ses reconnaissances et savoir positivement ce qu’il a devant lui; il parait qu’il n’en a rien fait, puisqu’il a des inquiétudes là-dessus; que quelques gens affidés disent que l’ennemi est en mouvement de Schweidnitz sur Zobten. Ce serait alors la poussière qu’il aurait vue sur une ligne qui serait à six lieues de lui. Si ce mouvement se véri­fiait, c’est que l’ennemi voudrait se rapprocher de Breslau par sa droite. Dites-lui de pousser demain de fortes reconnaissances et de vous instruire des résultats; que le duc de Tarente a mandé hier, 30, qu’il marcherait le 31 sur Striegau; que cette canonnade entendue pourrait être son mouvement sur Striegau. Dî8tes-lui que, si le duc de Tarente était venu à Striegau, il serait utile qu’il se portât en avant, sur la route de Schweidnitz sur la Striegauerwasser, du côté, par exemple, de Neuhof ou de Kostenbluth, en prenant là une bonne position.

Faites-lui connaître que nous devons être entrée aujourd’hui à Breslau.