Correspondance de Napoléon – Février 1805

Paris, 16 février 1805 (La lettre expédiée porte en tête : Bonaparte, Empereur des Français, à Feth-Ali, Chah des Perses, salut !) 

Au roi de Perse

J’ai partout des agents qui m’informent de tout ce qu’il m’importe de connaître. Par eux, je sais en quels lieux et dans quels temps je puis envoyer aux princes, aux peuples que j’affectionne, les conseils de mon amitié et les secours de ma puissance.

La renommée, qui publie tout, m’a fait savoir ce que je suis, ce que j’ai fait; comment j’ai élevé la France au-dessus de tous les peuples de l’Occident; par quelles marques éclatantes j’ai montré aux rois de l’Orient l’intérêt que je leur porte, et quels motifs m’ont détourné de poursuivre, il y a cinq ans, le cours des projets que j’avais conçus pour leur gloire et la félicité de leurs peuples.

Je désire apprendre de toi-même ce que tu as fait, ce que tu te proposes de faire pour assurer la grandeur et la durée de ton empire. La Perse est une noble contrée que le ciel a comblée de ses dons. Elle est habitée par des hommes spirituels et intrépides qui méritent d’être bien gouvernés; et il faut que, depuis un siècle, le plus grand nombre de tes prédécesseurs n’aient pas été dignes de commander à ce peuple, puisqu’ils l’ont laissé se tourmenter et se détruire dans les fureurs des dissensions civiles.

Nadir-Chah fut un grand guerrier; il sut conquérir un grand pouvoir; il se rendit terrible aux séditieux et redoutable à ses voisins; il triompha de ses ennemis et régna avec gloire; mais il n’eut pas cette sagesse qui pense à la fois au présent et à l’avenir; sa postérité ne lui a pas succédé. Le seul Mehemet-Chah, ton oncle, me semble avoir vécu et pensé en prince. Il a réuni sous sa domination la plus grande partie de la Perse, et ensuite il m’a transmis la souveraine autorité qu’il avait acquise par ses victoires.

Tu imiteras, tu surpasseras les exemples qu’il t’a laissés. Comme lui, tu te défieras des conseils d’une nation de marchands qui, dans l’Inde, trafiquent de la vie et des couronnes des souverains, et tu opposeras la valeur de ton peuple aux incursions que la Russie tente et renouvelle souvent sur la partie de ton empire qui est voisine de son territoire.

Je t’envoie un de mes serviteurs qui remplit auprès de moi une place importante et toute de confiance. Je le charge de t’exprimer mes sentiments et de me rapporter ce que tu lui diras. Je lui ordonne de passer à Constantinople, où je sais qu’un de tes sujets, Osseph-Vasissowitch, est arrivé, se disant envoyé par toi, pour me porter en ton nom des propositions d’amitié; mon serviteur Jaubert vérifiera la mission de ce Persan. De là il ira à Bagdad, où Rousseau, un de mes fidèles agents, lui donnera les directions et les recommandations nécessaires pour parvenir à ta cour. La marche de ces communications une fois tracée, rien n’empêche qu’elle ne soit établie d’une manière durable.

Tous les peuples ont besoin les uns des autres. Les hommes d’Orient ont du courage et du génie; mais l’ignorance de certains arts et la négligence d’une certaine discipline, qui multiplie la force et l’activité des armées, leur donnent un grand désavantage dans la guerre contre les hommes du Nord et de l’Occident. Le puissant empire de la Chine a été conquis trois fois et est aujourd’hui gouverné par un peuple septentrional; et tu vois sous les yeux comment l’Angleterre, une nation d’Occident, qui parmi nous est au nombre de celles dont la population est la moins nombreuse et le territoire le moins étendu, fait cependant trembler toutes les puissances de l’Inde.

Tu me feras connaître ce que tu désires, et nous renouvellerons les rapports d’amitié et de commerce qui ont autrefois existé entre ton empire et le mien.

Nous travaillerons de concert à rendre nos peuples plus puissants, plus riches et plus heureux.

Je te prie de bien accueillir le serviteur fidèle que je t’envoie, et je te souhaite les bénédictions du ciel, un règne long et glorieux, et une fin heureuse.

Écrit en mon palais impérial des Tuileries, le 27 pluviôse an XIII et de mon règne le premier.

 

Paris, 17 février 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, mon Ministre de l’intérieur, je vais faire un voyage pour visiter les départements de l’Aube, de Saône-et-Loire, du Rhône, du Mont-Blanc, et les six départements au delà des Alpes. Mon intention est que vous m’accompagniez dans ce voyage.

Il est convenable que vous meniez avec vous quelqu’un qui puisse remplacer le conseiller d’État Cretet, si sa maladie le retient à Paris, et qui soit au courant des travaux ordonnés, ainsi que de la destination et de l’emploi des sommes qui y sont affectées.

 

Paris, 17 février 1805

A M. Gaudin

Je ne puis qu’être mécontent de voir que le directeur de la régie, ou un de nos abonnés de Loctroi de Marseille, est en même temps administrateur et fermier de l’octroi. Mon intention est de faire cesser cet abus sur-le-champ pour l’administration des octrois dans votre département, et que vous y portiez ce coup d’œil et ces bonnes mesures administratives qui vous ont mérité mon estime dans les autres branches du revenu public. Des octrois considérables ne doivent jamais éprouver de grands changements sans votre approbation. Toute irrégularité comme celle qui m’a été dénoncée autorise à supposer ou des connivences ou des fraudes. Depuis que vous êtes chargé des octrois vous ne m’avez proposé aucune mesure tendant à améliorer ce service, objet important, puisque c’est un objet de cinquante à soixante millions. Je vous prie de me faire connaître si vous connaissez qu’il y ait lésion dans le commerce de vins d’Aubagne. On me fait beaucoup de plaintes sur l’administration des finances de Marseille.

 

Paris, 17 février 1805

Au maréchal Berthier

Donnez ordre au prince Eugène de diriger tout le corps de la Garde sous ses ordres sur Milan. Il laissera à Turin, stationnés à Stupinigi, un officier et 15 gendarmes d’élite, et un piquet de 60 chasseurs de la Garde à cheval.

Prenez des mesures pour que tous les détachements de ma Garde soient convenablement logés à Milan, et dès leur arrivée ils feront le service de mon palais.

Vous ferez connaître au prince Beauharnais que j’ai nommé Fontanelli gouverneur de Milan, et que je l’envoie à cet effet pour préparer tout ce qui est nécessaire. Mon intention est que le prince Eugène soit logé dans mon palais.

Tout le service de ma garde sera fait, moitié par la garde italienne du président, et moitié par les troupes de la garde-impériale

Donnez ordre qu’on fasse partir pour Macon 30 chasseurs de ma Garde et un officier, 30 grenadiers à cheval et un officier, et 15 gendarmes d’élite; total, 75.

Un pareil détachement se rendra à Troyes, et un pareil détachement à Bourg, chef-lieu du département de l’Ain.

Les détachements de Macon et de Bourg partiront le 1er ventôse celui de Troyes, le 5 ventôse.

Deux escadrons, chacun de 150 hommes du 30e de dragons, qui est à Moulins, se rendront à Lyon pour y faire le service, lors du passage.

Je désire connaître le jour où le bataillon délite du 56e passera à Lyon.

A Turin, les quatre compagnies de grenadiers du 5e de ligne, à cet effet complétées, serviront de garde d’honneur à l’Empereur. Le 15 ventôse, elles iront s’établir à Stupinigi et recevront l’ordre de service du gouverneur de ce palais. Le ministre écrira au colonel pour que ces compagnies soient dans la meilleure tenue, et aient tous des bonnets à poil. Le colonel du 5e de ligne les commandera. A dater du 15 ventôse et pendant tout le temps qu’elles resteront Stupinigi, il sera accordé une double paye aux officiers et soldats.

Les quatre compagnies de grenadiers du 60e seront destinées à former la Garde de l’Empereur à Alexandrie; et les trois compagnie du 102e se rendront à Asti pour y former la garde de l’Empereur. Il faut que ces compagnies aient leurs bonnets et soient en bon état; elles auront double paye pendant le temps qu’elles feront le service près de l’Empereur.

La compagnie d’élite du 23e de dragons fera le service à Asti. La compagnie d’élite du 23e de chasseurs et la compagnie d’élite du 4e de chasseurs feront le service de l’Empereur à Stupinigi. Ces compagnies d’élite seront complétées et mises dans le meilleur état. Elles seront commandées par les colonels. Celle du 4e, qui va à Stupinigi, s’y rendra également le 15 ventôse.

 

Paris, 17 février 1805

A M. Gaudin

Mon intention étant d’augmenter les moyens disponibles de la caisse d’amortissement, je désire qu’elle vende à la caisse des Invalides de la marine pour un million de rentes en capital, ce qui augmentera ses moyens d’un million d’argent.

Deux lois ont autorisé la vente du domaine de Saint-Cyr et du domaine de la Légion d’honneur; je vous prie de rapporter mercredi prochain, au conseil, ces deux ventes.

 

La Malmaison, 19 février 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, mon Ministre de l’intérieur, je désire que vous puissiez faire travailler sur-le-champ à la route du Mont-Cenis, afin de la rendre praticable dans un mois.

 

La Malmaison, 19 février 1805

A M. Lacépède

Monsieur Lacépède, voyez votre correspondant; faites-lui connaître que je pense que le prince de la Paix doit faire déclarer au général Moreau qu’il est de son honneur de suivre sa destination, et qu’il doit, par une vie tranquille, faire oublier là des fautes réelles, et me mettre à même de ne me souvenir que de ses anciens services; que tout ce qui a pour but d’assurer sa tranquillité et de satisfaire la France étant dans les principes de Sa Majesté Catholique, il ne pourrait trouver en Espagne un refuge qui pourrait contrarier le gouvernement de France. Vous ferez dire aussi au prince de la Paix que j’ai reçu sa lettre et que j’ai apprécié le sentiment qui l’a dictée; qu’il en recevra une de moi en réponse, qui lui sera portée par le général Junot, qui part dans la semaine. Vous lui ferez connaître que j’ai une entière confiance dans le général Junot, militaire loyal et surtout attaché; qu’il peut donc s’ouvrir à lui sur toutes sortes de matières; que le secret sera gardé sur tout; que je lui ai ordonné de le voir et de rester exprès plusieurs jours à Madrid. Vous ajouterez que j’ai accordé l’exportation de blés par le canal d’Ouvrard et de Vanlerberghe, et que les 40,000 quintaux de biscuit pour le Ferrol auront l’autorisation et toutes les facilités nécessaires pour l’exportation.

 

La Malmaison, 19 février 1805

Au prince Régent du Portugal

La présente lettre sera remise à Votre Altesse Royale par le général Junot, mon aide de camp, colonel général de mes hussards, et mon ambassadeur près d’elle. Je l’ai spécialement chargé de l’assurer l’intérêt que je porte à la prospérité de la couronne du Portugal, de l’espoir que j’ai que nos deux Etats marcheront d’accord pour arriver au grand résultat de l’équilibre des mers , que menace l’abus de puissance et les vexations que commettent les Anglais, non seulement envers l’Espagne, mais même envers toutes les puissances neutres. Les assurances que j’ai reçues de Votre Altesse Royale, dans tous les temps, me sont un sûr garant que nous nous entendrons pour faire le plus grand tort à l’Angleterre et la porter à des idées plus modérées et plus saines.

 

La Malmaison, 19 février 1805

Au prince de la Paix

Mon Cousin, mon aide de camp, le colonel général de mes hussards, Junot, que j’envoie en Portugal, afin de porter le gouvernement de ce pays à se joindre au roi d’Espagne et à moi contre l’Angleterre, vous remettra cette lettre, dont le principal but est de lui faire connaître que j’ai reçu votre dernière, que j’apprécie le sentiment qui vous l’a dictée , quoique l’objet en soit aujourd’hui , en réalité, d’un intérêt secondaire. Mais j’ai désiré vous parler ici même de l’espoir que je fonde sur votre zèle pour la cause commune, et sur votre énergie pour tout faire marcher en Espagne contre nos communs ennemis.

Vous pouvez vous confier entièrement dans le porteur, qui me fera connaître directement, par un courrier extraordinaire, tout ce que vous lui aurez communiqué sur quelque matière que ce soit. Le roi d’Espagne vous ayant confié la direction de la guerre, j’ai chargé le général Junot de s’entendre avec vous; j’espère que vous me ferez connaître positivement tout ce que vous croyez qu’il vous sera possible de faire, et que je ne serai point trompé dans mon attente. Il faut que les forces de Sa Majesté Catholique prennent véritablement de la consistance et un caractère imposant, si nous voulons arriver au but commun d’une paix honorable et sûre; car Sa Majesté Catholique doit être certaine que je n’ai d’autre but que l’intérêt et le bonheur de la génération présente; la dernière démarche que j’ai faite près du gouvernement anglais l’en aura convaincue.

 

La Malmaison, 20 février 1805

NOTE POUR LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

Le ministre de l’intérieur acquittera les lettres de change tirées par le commissaire général d’Alger sur le fonds imprévu de son budget, et écrira au préfet du Liamone pour lui donner l’ordre de répartir les 4,000 francs entre tous les bateaux qui ont été cette année à la pêche au corail. Il prescrira aux agents de la marine, en Corse et en Provence, de ne pas donner cette année de permission de pêcher, sans qu’au préalable on ait payé par bateau ce qui est nécessaire pour solder ces caisses de corail; et, comme le nombre des bateaux varie, on évaluera d’avance la valeur du contingent de chaque bateau.

Chaque patron sera tenu de donner caution pour le payement de son contingent.

 

La Malmaison, 20 février 1805

NOTE POUR LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

La cour d’Espagne demande que M. Vanlerberghe, qui doit lui fournir 40,000 quintaux de biscuit pour la marine du Ferrol, ait la permission de les exporter. Cela paraît raisonnable. Le ministre de l’intérieur se fera rendre compte du poids de la ration et du prix, de manière que le trésor public ne profite pas de cette vente, ni le fournisseur non plus, ou du moins que les bénéfices de l’un et de l’autre soient établis dans la même proportion.

 

La Malmaison, 20 février 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, mon Ministre de l’intérieur, je me rendrai à Milan dans le courant de ventôse. Je m’arrêterai à Troyes, à Dijon, à Macon, à Lyon, à Chambéry, à Turin, à Asti, à Alexandrie. Je verrai dans ces chefs-lieux de département tous les fonctionnaires publics, et spécialement les membres des conseils généraux et des colléges électoraux; ils seront convoqués à cet effet. Je logerai, à Lyon, à l’archevêché; à Turin, je logerai dans mon palais de Stupinigi. Je ferai connaître l’itinéraire que j’arrêterai pour mon retour Il serait possible que je passasse à Bourg, département de l’Ain; mais cela est subordonné aux circonstances.

 

La Malmaison, 20 février 1805

DÉCISION

Le ministre de la marine propose d’annuler la nomination d’un élève d’administration de la marine. Cette proposition est motivée sur ce que le père de cet employé avait une mauvaise réputation et sur ce qu’un de ses parents avait été au bagne.Rejeté. Il sera maintenu dans son grade. Les fautes sont personnelles.

 

La Malmaison, 21 février 1805

Au général Pino

Monsieur Pino, Ministre de la guerre, l’artillerie des places de Mantoue, Peschiera et Legnago ne me paraît pas en bon état; faite dresser l’état de ce qui est nécessaire et de ce qui existe, et proposez-moi d’en armer les fronts, soit avec l’artillerie de la République soit avec tout autre moyen. Elles ne me paraissent pas assez approvisionnées de boulets ni de poudre. Ces objets sont de premier intérêt; portez-y tous vos soins.

 

La Malmaison, 21 février 1805

A la reine de Naples

Madame, la lettre de Votre Majesté, datée du 25 janvier, m’a été remise par M. le marquis de Gallo, dans une audience particulière que je lui ai accordée au moment même où il m’a fait savoir qu’il avait une lettre à me remettre de votre part. Une correspondance directe avec Votre Majesté me serait agréable, même lorsqu’elle ne devrait pas être utile. Vous pardonnerez, Madame, la franchise avec laquelle je serai souvent dans le cas de vous parler. Votre ambassadeur n’a pu qu’être embarrassé quand je lui ai fait connaître la nature des pièces qui sont entre mes mains et qui n’ont pu me laisser aucun doute, il y a plusieurs mois, sur vos dispositions les plus secrètes. Mais Dieu me garde de penser qu’elles ne puissent changer ! Les affections changent, et la raison et les règles d’une véritable politique sont les seules choses qui ne changent jamais. Toutes les personnes qui viennent de Naples, les Français ou les étrangers, s’accordent en ceci, que Votre Majesté ne dissimule pas la haine qu’elle porte à la France. Et même, quoique votre lettre contienne quelques expressions obligeantes pour moi, elle conserve presque toujours les premières impressions de Votre Majesté; et la modération et la justice qu’elle veut bien voir dans mon administration n’ont pas réussi à me concilier entièrement son amitié. Elle me juge sans doute assez bien pour croire que je ne suis pas surpris de ses dispositions, et que la seule chose qui m’étonne, c’est de reconnaître, tous les jours, qu’une reine qui a souvent régné avec succès ne sait pas que le malheur attaché à la condition des rois est d’avoir à dissimuler fréquemment des sentiments que, simples particuliers, ils auraient le plus de peine à maîtriser.

Tout ce que m’a dit M. de Gallo me fait concevoir l’espérance que Votre Majesté prendra d’autres sentiments à notre égard; et, si je puis un jour me vanter d’avoir obtenu ce changement, ce sera une conquête que je tiendrai à honneur, soit par l’estime particulière que je fais de votre personne, soit par le chemin qu’il aura fallu regagner dans votre cœur, qui ne peut cependant être entièrement fermé à une nation dont vous aimez la langue et la littérature, et dont vous avez souvent prisé l’amabilité.

Votre Majesté se plaint d’avoir des troupes françaises dans son royaume. Elle peut se plaindre aussi d’avoir des troupes anglaise dans une de ses provinces. Le séjour des Français est une conséquence du traité de Florence, qui a établi les relations de nos deux États. C’est sans doute un malheur pour elle, mais un malheur indispensable, qu’elle doit considérer comme une suite des événement qui l’avaient précipitée de son trône. J’ai, autant qu’il a dépendu de moi, allégé, ce fardeau. Sur une simple demande, et contre une disposition précise du traité de Florence, j’ai consenti à faire supporter la solde par mon trésor. Si ce premier acte de condescendance m’avait valu quelque confiance, et si j’avais pu penser que 3 ou 4,000 Français fussent en sûreté à Tarente, il n’y a nul doute que je n’eusse réduit mes troupes à ce nombre, car mon intention n’a été que de tenir ce poste avancé dans le Levant, afin de me garantir l’évacuation de Malte et de Corfou par les puissances qui occupent ces îles. Les sentiments de Votre Majesté m’ayant forcé, au contraire, à me méfier toujours davantage des dispositions auxquelles elle pourrait se porter, j’ai dû maintenir cette division assez en force pour n’avoir rien à redouter; et même, si depuis j’ai été obligé de l’augmenter, l’arrivée des troupes russes à Corfou a nécessité cette mesure. Ce n’est certainement pas dans une correspondance directe que je m’amuserai discuter le but de l’arrivée des Russes à Corfou; le patronage de Russie sur Naples, que je me suis plu moi-même à proclamer, était sans inconvénient lorsqu’elle n’avait pas de troupes à portée; mais aujourd’hui il est plus dangereux à Votre Majesté et peut-être il sera plus funeste à votre Maison que la Révolution même. Les approvisionnements du fort Saint-Elme; la direction donnée à différents chefs d’insurrection ; l’affectation d’appeler au service du roi de Naples des hommes étrangers à ce pays, connus par leur haine forcenée pour leur patrie et portant partout leur portefeuille et leur épée, sans laisser de regrets nulle part; l’inconsidération marquée, il y a peu de jours, lorsqu’on apprit que l’escadre de Toulon était partie : tout cela ne démontre-t-il pas que la modération ne préside point aux conseils de Votre Majesté; qu’elle n’apprécie ni les temps ni les hommes; qu’il attire les orages, au lieu de les conjurer ? Est-il donc si difficile rester tranquille, de ménager les puissances, et de ne pas ruiner son peuple pour soulever avec effort un grain de sable à jeter dans la balance du monde? Un secours de 10,000 Napolitains ne serait en effet rien dans la balance des affaires, et cependant il entraînerait le roi dans des guerres, le désignerait aux premiers coups, ruinerait ses finances et troublerait son bonheur. Il règne sans doute encore beaucoup de passions dans les différentes parties de l’Europe; mais, quoi qu’on fasse, le mouvement général des idées est pour la paix; la génération actuelle a besoin de repos , et si cependant la guerre venait à se rallumer, Votre Majesté elle-même, qui fut victime et abandonnée, sentirait que la situation de son royaume, le caractère de son peuple, et en général la position des puissances du second ordre, lui font un besoin de vivre en repos, de s’occuper de prospérité intérieure, et de se ménager, avec toute l’adresse que les circonstances exigent, le moyen de s’éloigner de toutes les tempêtes, car le moindre orage pourrait causer sa ruine et remplir son existence d’amertume.

Votre Majesté trouvera sans doute que ma lettre est pleine de sermons; peut-être même y verra-t-elle des choses désagréables pour elle; mais il lui sera impossible de ne pas reconnaître que, dans mon impartialité et dans la position où je suis, je n’ai d’autre but que sa tranquillité personnelle, celle de sa famille et le repos de son peuple.

Et, en effet, quel intérêt puis-je avoir à bouleverser ses États et à renverser son trône ? La seule chose qui puisse m’importer, c’est que le cabinet soit dirigé par les vrais intérêts du peuple; que la cour donne l’impulsion, et que le roi et la nation prennent pour la France les sentiments qu’ils avaient il y a vingt ans. Voilà, ma Sœur et Cousine, ce que je demande, uniquement et ce qui peut seul assurer la prospérité, la tranquillité, le bonheur des vastes pays qui sont sous votre domination.

 

La Malmaison, 21 février 1805

DÉCISION

Le ministre de la marine demande à l’Empereur l’autorisation de disposer extraordinairement d’une somme de 12,000 francs à prendre sur la caisse des Invalides, pour être distribuée, sur la proposition du préfet maritime de Brest, entre ceux des ouvriers indigents de ce port qui sont licenciés.Approuvé la disposition de 50,000 francs pour cet objet à prendre sur la caisse des Invalides. Le ministre prendra des mesures pour donner de l’emploi à ces ouvriers. Il faut construire : si ce n’est à Brest, il faut que ce soit où il y a des bois, à Nantes, à Rochefort, au Havre. Le licenciement est impolitique et l’origine de grands désordres.

 

La Malmaison, 22 février 1805

DÉCISION

Le ministre de l’intérieur présente un rapport sur les dépenses à faire pour les réparations de Saint-Denis et l’achèvement du Panthéon.Le ministre de l’intérieur fera réparer Saint-Denis.

DÉCISION

M. Cretet présente un rapport sur les dépenses et l’état des travaux de la route du Simplon.Mon intention est qu’au ler frimaire prochain un équipage d’artillerie et toutes les voitures composant les bagages d’une armé puissent passer le Simplon sans dételer. M. Cretet me fera un rapport qui me fasse connaître les sommes qui seraient nécessaire par mois pour remplir ce but, tant à fournir par le trésor de Paris que par celui de Milan, et le nombre d’hommes nécessaires pour accélérer ces travaux.
Je désire également que la route du Mont-Cenis soit finie le plus promptement possible; la saison doit permettre dès à présent d’y travailler.

 

La Malmaison, 23 février 1805

A M. Lebrun, architrésorier de l’Empire

Mon Cousin, je vous envoie les comptes de l’administration de l’Opéra de l’an XII. Faites venir M. de Luçay, et faites-lui rédiger sous vos yeux le budget pour l’an XIII. Donnez-lui la division de chapitres, car je le crois hors d’état d’établir seul ce compte.

 

La Malmaison, 23 février 1805

A M. Maret, secrétaire d’État

Écrivez à tous les ministres une circulaire pour les prévenir que le Ier ventôse il y aura un grand conseil d’administration des finances. Chaque ministre portera à ce conseil un état en forme de livret contenant autant de feuilles qu’il y a de chapitres dans son budget. Les objets suivants feront la matière de cet état : 1° le crédit accordé par le chapitre de l’année; 2° ce que le ministre a ordonnancé chaque mois; 3° à quoi se monte juste le service liquidé du premier trimestre; 4° à quoi se monte le service présumé du second trimestre, ce qui établira la balance de ce qui sera dû. Il y aura dans chaque chapitre un raisonnement qui fera connaître les bases des revues, des rations, et le prix de chaque objet. Le ministre du trésor public portera à ce conseil le crédit de chaque ministère par chapitres. Il portera aussi l’état, au 1er ventôse, de tous les exercices et de tous les crédits, afin qu’il puisse être pris un parti pour la distribution de ce qui peut rester de fonds de réserve des différents exercices.

 

La Malmaison, 23 février 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, mon Ministre de l’intérieur, depuis l’an VIII j’ai fait chaque année des fonds pour l’extraordinaire de l’intérieur, destinés aux routes, canaux, ponts, ports et autres grands travaux des ponts et chaussées. Je désire que vous me mettiez sous les yeux le compte de tous les fonds qui ont été mis à votre disposition pour cet objet dans les années VIII, IX, X, Xi, XII; ce que vous avez dépensé pour chaque port, pont, canal, etc. ; la portion des travaux qui a été faite avec ces fonds; ce que vous ferez avec ce qui vous reste de crédit au trésor public, et ce qu’il vous faudrait pour achever les ouvrages commencés; enfin ce qui vous a été accordé en l’an XIII. Comme ce travail est un ouvrage de quelques jours, je désire en avoir d’abord la partie qui concerne les ports et autres travaux des côtes, parce que je suis bien aise de prendre des mesures pour porter sur ces points une plus grande masse de travaux que je ne l’avais d’abord arrêté, afin de donner du travail au peuple et de soulager la misère des côtes.

 

La Malmaison, 23 février 1805

Au général Junot

Monsieur le Général Junot, mon Aide de camp, Colonel général de mes hussards et mon Ambassadeur en Portugal, vous vous rendrez en toute diligence à Madrid. Vous remettrez les lettres ci-jointes au roi d’Espagne et au prince de la Paix.

Vous direz au roi que je compte sur toute l’énergie de l’Espagne pour m’aider à rétablir enfin l’équilibre des mers; que je connais trop son caractère élevé pour douter des efforts qu’il fera pour venger l’honneur espagnol si violemment outragé. Vous parlerez dans le même sens à la reine, et vous lui direz de plus que je vous ai spécialement chargé de lui faire connaître que je compte sur elle pour presser l’exécution des mesures à prendre pour que les flottes espagnoles soient équipées et qu’on ne manque point d’argent, car c’est le seul moyen d’avoir des matelots et d’approvisionner les arsenaux; que j’ai les yeux sur la conduite de l’Espagne, comme toute l’Europe a les yeux sur elle, pour savoir ce qu’elle fera dans un moment si décisif pour l’honneur et la dignité de sa couronne. Vous direz à la reine ces propres mots :

La dernière fois que j’ai vu l’Empereur, il m’a dit : « Dites à la reine que j’apprends que la flotte de Cadix manque d’argent, et, faute de ce nerf, tout rentre ici dans les ports.

C’est à elle à donner l’exemple, à faire des sacrifices, et à exiger qu’on en fasse, pour sauver le pavillon et l’honneur castillans.

Vous vous exprimerez ainsi avec les grands et les chefs du clergé.

Vous verrez plusieurs fois le prince de la Paix; vous lui direz que j’ai confiance en lui; que j’ai vu avec plaisir qu’il a montré de l’énergie; que je crois qu’il a de la bonne volonté; que je suis revenu de tous les préjugés qu’on avait voulu me donner contre lui, et que je vois qu’il a plus d’énergie que le reste de la cour et des grands; que je le soutiendrai et le seconderai de toute mon autorité; que j’attends de lui une seule chose, que les flottes espagnoles soient prêtes pour les grandes expéditions que je médite; mais que, pour cela, il faut de l’argent; que ce n’est qu’avec de l’argent qu’il aura des matelots et des armements; que je vois avec peine qu’il n’y en a pas au Ferrol et à Cadix; que j’ai moi-même, deux fois par semaine, des rapports de mes agents de ces deux ports; que je vois que tout languit encore, et que, lorsque vous êtes parti, au ler ventôse, je venais de recevoir l’avis de l’emprunt de fonds qu’on faisait aux négociants de Cadix; que l’Espagne a des ressources immenses; que ce n’est qu’en couvrant d’or Cadix, le Ferrol et Carthagène, qu’on chassera la peste et la famine et qu’on surmontera tous les obstacles.

  1. les ministres des relations extérieures et de la marine vous remettront une copie du traité passé entre M. de Gravina et ce dernier.

Vous direz au prince de la Paix que je crains, d’après les renseignements que j’ai reçus, que l’Espagne ne soit pas prête; mais que j’exige de lui qu’il prenne des mesures efficaces pour qu’il y ait, du 20 au 30 mars, 6 vaisseaux de ligne et 2 ou 3 frégates à Cadix, sous les ordres de l’amiral Gravina, et 6 vaisseaux et 2 ou 3 frégates au Ferrol, sous les ordres d’un amiral sûr; que ces escadres soient approvisionnées pour sept mois et aient leurs équipages complets, plus 150 soldats à bord de chaque vaisseau, c’est-à-dire un millier d’hommes sur chaque escadre, tous d’infanterie, c’est-à-dire de troupes de débarquement; que des escadres françaises se présenteront devant ces ports et les débloqueront, et qu’au moment où l’Aigle joindra l’escadre française, l’amiral Gravina, sans perdre une heure, s’y joigne aussi de même, et qu’au moment où mon escadre du Ferrol joindra l’escadre qui débloquera le Ferrol, l’escadre espagnole la joigne aussi, mais sans une heure de retard; que si, après m’avoir promis que cela sera fait, cela ne l’était pas, mes opérations seraient compromises, et il s’attirerait autant de haine et de mépris qu’il s’acquerra d’estime en se conduisant différemment; que, quant aux vivres, les vaisseaux doivent avoir leurs quatre mois d’eau et être approvisionnés de six mois de vivres en tous les objets que fournit l’Espagne; qu’il faut le plus de biscuit possible, mais que, quant à ce qui pourrait en manquer, les autres vaisseaux de mes escadres y pourvoiraient; qu’il faut en avoir cependant au moins pour six semaines, pour vivre en cas de séparation, et jusqu’à ce que les vaisseaux aient pu faire les revirements, car mon intention n’est pas que mes escadres entrent ni à Cadix ni au Ferrol; la jonction devra se faire étant à la voile; qu’il est nécessaire qu’il m’écrive une lettre dans laquelle ces dispositions seront contenues, et où il promette personnellement que tout sera prêt; que tout peut l’être au Ferrol s’il y a des matelots; que, pour avoir des matelots, il faut de l’argent; qu’il expédie donc des millions en poste; que c’est ainsi que j’ai créé des escadres et des flottilles.

Vous direz au prince de la Paix que vos instructions portent que vous devez essayer pendant quinze jours les moyens de négociations et de douceur, et que, si le Portugal se refuse à fermer ses ports à l’Angleterre, à mettre embargo sur les bâtiments anglais, à confisquer les marchandises anglaises, les deux ambassadeurs doivent partir simultanément; la guerre sera déclarée immédiatement au Portugal, et les propriétés et biens appartenant au Portugal seront immédiatement confisqués dans les deux États; qu’alors je fournirai, avant l’automne, les forces que l’Espagne voudra, et nous nous emparerons du Portugal.

Ajoutez à tout ceci qu’il est nécessaire que le roi d’Espagne, cinq jours après votre arrivée à Lisbonne, écrive une lettre au prince régent pour lui demander de faire cause commune avec la France et l’Espagne contre l’Angleterre.

Si la guerre avait lieu, vous êtes autorisé à vous entendre avec lui sur la destinée future du Portugal et sur ce qu’il conviendra d’en faire.

Après des objets d’une aussi haute importance, vous direz au prince de la Paix que je désire avoir un mémoire et des plans sur la Trinité, qui doivent exister dans les archives de l’Espagne, sur les moyens de s’en emparer. Cette expédition ne pourrait se faire qu’en septembre, après l’expédition dont il est question ci-dessus.

Vous lui direz aussi que le roi de Prusse m’a envoyé douze grands cordons de l’Aigle prussienne, pour distribuer aux personnes les plus considérables de France; que je verrais avec plaisir que le roi d’Espagne, de son propre mouvement, fit la même chose pour l’ordre de la Toison d’or; que vous êtes autorisé à vous entendre avec lui sur cet objet; que l’échange aurait lieu entre les deux souverains, et que j’enverrais la grande décoration de la Légion d’honneur pour le roi et les princes.

Vous lui direz que je vois avec plaisir les communications de M. Lacépède avec son agent à Paris, et que je vous ai chargé d’entendre tout ce qu’il aurait à me faire dire, soit personnel, soit dans l’intérêt de l’Espagne.

Vous lui laisserez entendre que, si tout marche comme j’ai lieu d’espérer, et qu’un concert parfait règne entre nous, il peut compter à jamais sur mon appui, et que, s’il lui prend envie de venir à Paris, il y jouira de beaucoup de considération; que je vous ai chargé, quoique à Lisbonne, de me transmettre ce qu’il aurait à me communiquer qui ne pourrait passer par mon ministre Beurnonville ou par les canaux ordinaires. Vous lui laisserez entrevoir que Beurnonville, qui jouit de ma confiance pour les affaires générales, ne l’a pas pour les affaires plus intimes. Enfin vous écouterez toutes ses communications, de quelque nature qu’elles puissent être; vous écrirez tout et me rendrez compte de tout.

Quand tout sera entamé et que vous commencerez à être intimes, dans la quatrième on cinquième conférence, vous glisserez quelque chose sur le sort futur de l’Espagne, et lui laisserez entrevoir combien l’influence de la fille de l’Autrichienne de Naples serait contraire à l’Espagne, si le roi d’Espagne mourait.

Vous resterez huit jours en Espagne, vous m’expédierez un courrier. Vous ne laisserez point voir au général Beurnonville que vous êtes chargé d’aucune communication auprès du prince de la Paix, et vous ne remettrez ma lettre au roi d’Espagne que par le prince de la Paix. Du reste, vous serez poli avec lui et bon camarade, sans cependant lui laisser prendre sur vous aucun empire ni aucune espèce de ton. Si les dépêches que vous m’expédierez exigent réponse, je vous répondrai, et vous direz au prince de la Paix que vous serez chargé de lui faire connaître ma réponse de Lisbonne.

Vous ajouterez au prince de la Paix que j’ai le projet de lui faire un présent pour lui montrer mon estime; que j’attends que les escadres espagnoles aient fait quelque chose pour lui en attribuer la gloire et lui donner un témoignage public de mon estime.