Correspondance de Napoléon – Février 1802

Février 1802

 

Paris, 2 février 1802

Au citoyen Lebrun, aide de camp dur Premier Consul

Le citoyen Lebrun partira cette nuit; il se rendra à Turin, où, sans s’arrêter, il fera remettre la lettre ci-jointe au général Jourdan. De là il se rendra à Rome par Bologne; il verra le citoyen Cacault, le secrétaire d’État, et remettra en main propre la lettre ci-jointe au Pape. De Rome, le citoyen Lebrun se rendra à Naples, descendra chez le ministre de la République et ira dans l’endroit où se trouvera le Roi pour lui remettre la lettre ci-jointe. Sous quel prétexte que ce soit, il ne doit remettre qu’en main propre les lettres au Pape et au roi de Naples.

Il repassera par Rome, Ancône, Bologne, Mantoue, Milan, et le Simplon. En allant, il ne s’arrêtera ni jour ni nuit. A son retour, il s’arrêtera dans les grandes villes, prendra des renseignements sur l’esprit public, sur le prix des subsistances, sur les fortifications, sur les troupes françaises, s’il y en a, et enfin sur les travaux de la route du Simplon.

 

Paris, 2 février 1802

A S. S. Le Pape

Très-Saint Père, je m’empresse de faire connaître à Votre Sainteté que les affaires de la République cisalpine viennent d’être arrangées. Par le premier article, il a été reconnu que la religion catholique, apostolique et romaine, était la religion de l’État. Une loi organique a réglé tous les arrangements relatifs aux évêques et à leurs églises. J’ai eu lieu d’être content de la députation du clergé qui se trouvait à Lyon.

Je prie Votre Sainteté d’accorder au cardinal Caprara les pouvoirs nécessaires pour terminer ce qui reste à faire pour fixer définitivement les biens et les limites des diocèses, avec l’intention d’arranger les choses pour le mieux, et en changeant le moins possible tout ce qui existe.

J’espère que Votre Sainteté voudra honorer la Cisalpine et son ancien diocèse en en conservant toujours la direction.

Il me reste à apprendre, par le retour de mon aide de camp, que Votre Sainteté est satisfaite de toutes les mesures qui ont été prises pour l’arrangement des affaires ecclésiastiques en Italie.

J’arrive à Paris , et je vais pouvoir mettre enfin la dernière main aux affaires de l’Église de France.

Je prie Votre Sainteté de croire aux sentiments particuliers d’estime et de vénération que je lui ai voués.

 

Paris, 2 février 1801

Au roi de Naples

Le général Silly m’a fait connaître l’accueil que Votre Majesté a fait aux 300 Français que les événements de la mer ont forcés de débarquer dans un des ports de la Sicile. J’ai été bien aise de remercier directement Votre Majesté de cet acte spontané qui présage le retour de l’ancienne harmonie entre les deux nations, et de la bien convaincre du désir que j’ai de contribuer à tout ce qui serait utile aux États de Votre Majesté, et à ce qui lui serait personnellement agréable. Mon aide de camp, capitaine Lebrun, aura l’honneur de transmettre cette lettre à Votre Majesté. Je la prie de croire à l’estime et à la considération que j’ai pour elle.

 

Paris, 2 février 1801

Au citoyen Joseph Bonaparte

Je reçois votre lettre du 12 pluviôse. Il parait que tout marche à Amiens. Huit jours plus tôt ou huit jours plus tard sont actuellement indifférents.

Les affaires de la Cisalpine paraissent avoir fait assez généralement plaisir.

Je désire que vous parliez à lord Cornwallis de l’abominable ouvrage que vous trouverez ci-joint, et lui fassiez sentir combien est contraire à la dignité des deux États de laisser à Londres un émigré imprimer de pareilles sottises, dans un temps où je m’emploie particulièrement à étouffer tout ce qui pourrait être fait comme une plainte particulière.

Vous devez dire aussi à lord Cornwallis qu’il doit ajouter peu foi aux renseignements que lui envoie M. Jackson, parce qu’il voit que de mauvaises sociétés, et que ses renseignements lui sont donnés par des escrocs qui ne veulent que de l’argent. Ceux qu’il lui a envoyés jusqu’à présent doivent lui en donner la preuve.

Sebastiani est de retour de Constantinople. Le Grand Seigneur m’a écrit une lettre dont je suis très-content.

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On n’a pas pu trouver le numéro de Peltier

 

Paris, 5 février 1802

DÉCISION

Le ministre de la guerre propose de confirmer le citoyen Fournier dans le grade de chef d’escadron au 12e régiment de hussards. Il ne peut pas être confirmé  dans le grade de chef d’escadron, n’ayant pas deux ans de grade de capitaine; et il y a lieu d’être mécontent que le ministre me propose de confirmer une nomination faite trois mois après celle de capitaine.

 

Paris, 5 février 1802

DÉCISION

Le général Herbin présente le tableau des établissements militaires de Chambéry avec des observations sur l’emploi de chacun d’eux. Le ministre de la guerre se fera faire un rapport sur cet objet par  un officier du génie. J’attache une grande importance à avoir, à Chambéry, de quoi caserner au moins une bonne demi-brigade. On devrait aussi conserver à Chambéry l’emplacement pour un hôpital militaire.

 

Paris, 6 février 1802

ARRÊTÉ

ARTICLE 1er. – Les mémoires, plans, dessins et généralement tous résultats relatifs aux sciences et arts, obtenus pendant le cours de l’expédition d’Égypte, seront publiés aux frais du Gouvernement.
ART. 2.  – Les membres de l’Institut d’Égypte et autres qui ont coopéré à ces recherches seront réunis par le ministre de l’intérieur et chargés de la rédaction, direction et publication de ces divers travaux.
ART. 3. – Les artistes et auteurs qui seront chargés de la rédaction conserveront les appointements dont ils jouissaient en Egypte pendant tout le temps qui sera jugé nécessaire pour achever leur travail.
ART. 4. – L’édition entière sera vendue au profit des auteurs, et la répartition du produit en sera faite d’après les bases qui seront adoptées par l’assemblée des artistes et auteurs eux-mêmes.
ART. 5. – Il sera nommé par les auteurs un secrétaire rédacteur pris dans leur sein, tant pour rédiger une introduction historique, nécessaire à l’intelligence de l’ouvrage, que pour en disposer les diverses parties dans un ordre convenable.
ART. 6. – Le ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent arrêté.

 

Paris, 6 février 1802

Au citoyen Barbé-Marbois, ministre du trésor public

En partant du principe qu’il faut 8 millions par mois pour la solde d’activité, il aura fallu, pour le 1er semestre de l’an  X jusqu’au 1er germinal, 48 millions. Les fonds faits pendant les cinq premiers mois montent à 43 millions. Il reste donc à faire, pour ventôse, un fonds de 5 millions.

Il faut, en ventôse, faire les fonds pour le 1er semestre du traitement de réforme et de la solde de retraite, qui doit être déjà payé, et dont les fonds ont probablement été pris sur ceux destinés à la solde; ce qui fait 6 millions.

Les fonds du 2e semestre se feront en germinal, en suivant la manière proposée au conseil de ce jour par le ministre des finances. L’article intitulé Solde arriérée de l’an IX due à l’armée d’Orient, et montant à 515,400 francs, est un double emploi. Ces sommes ont été payées sur les 1,400,000 francs envoyés à Lyon. Désormais on peut, pour l’armée d’Orient comme pour les autres armées, attendre que les décomptes soient faits, afin de payer sur ordonnances, conformément au dernier arrêté. Il faudra seulement que le bureau des fonds commence les décomptes par cette armée.

Faire connaître les fonds qui seront nécessaires pour solder ce que le bureau du décompte aura régularisé dans ventôse. Les premiers payements se feront en germinal.

On a également, sur les 1,400,000 francs envoyés à Lyon, payé une grande quantité de traites tirées par le payeur de l’armée d’Orient, imputables sur la solde de l’an IX. Je crois donc que 100,000 francs pour l’an IX et 50,000 francs pour l’an VIII suffiront pour ce mois. Plusieurs payeurs de la trésorerie, je ne sais par quel ordre, paraissent avoir soldé plusieurs corps pour l’an IX avec les fonds destinés à la solde de l’an X; ce qui est constaté par les états qui dont été remis des 130 et 160 divisions militaires. Il paraît donc essentiel de mettre 1,700,000 francs sur la solde de l’an IX pour remplacer ces fonds, afin que les différents payeurs puissent les restituer à l’an X, et que les 48 millions qui ont été faits pour le 1er semestre se trouvent entièrement affectés à la solde de l’an X. Je vous prie de me remettre l’état des payeurs qui se sont écartés des instructions de la trésorerie, et de me faire connaître les raisons qui les ont portés. Vous leur ferez sentir qu’ils sont dans leur tort.

Le ministre de la guerre vous a sans doute prévenu que, dans le mois de ventôse, trois demi-brigades se rendent dans la 18e division militaire.

Je vous prie de me faire remettre un état de distribution par division militaire, en distinguant ce qui est : 1° pour la gendarmerie, 2° pour les vétérans nationaux, 3° pour l’infanterie, 4° pour la cavalerie, 5° pour l’état-major, 6° pour les canonniers garde-côtes.

Je désirerais avoir un pareil état, par division militaire, de la distribution qui a été faite, dans le 1er trimestre de l’an X, des 6 millions destinés à payer le traitement de réforme et la solde de retraite.

MARINE

J’ai ajouté 210,000 francs pour le payement du nolis des bâtiments employés à l’expédition d’Égypte.

Vous ne portez que 2 millions pour la solde. Vous avez fait la même chose le mois dernier. Cela suppose que les 15 millions avancés ont été portés en distribution. S’ils ne l’avaient pas été, il faudrait porter 2,500,000 francs par mois, sans quoi on trouverait une erreur dans le compte définitif de l’année.

INTÉRIEUR

Il y a des fonds en caisse pour le Simplon; ainsi il vaudra mieux, si on le juge convenable, porter pour ces travaux 150,000 francs au mois de germinal.

On petit ajourner à un autre mois les 100,000 Francs d’à-compte sur les créances reconnues et liquidées de l’an IX, et les 100,000 francs pour les traitements des fonctionnaires et appointements de l’an VIII.

FINANCES

On peut ajourner à un autre mois moins chargé les sommes portées pour dépenses de l’an VIII et années antérieures, ainsi que le deuxième à-compte sur le remboursement, à la caisse d’amortissement, du capital des cautionnements versés au trésor public.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

Dans la lettre ci-jointe, le chargé d’affaires de Batavie fait connaître que le Gouvernement batave est prêt à solder les 4 millions de florins qu’il doit encore. Je désire que vous preniez des mesures pour les faire rentrer le plus tôt possible, sans que cela nous coûte 2 pour 100 de commission; 1/2 pour cent par mois me paraît bien suffisant. Les 4 millions de florins, provenant d’une recette extraordinaire, seront spécialement destinés à acquitter l’arriéré de la solde les armées de terre et de mer.

 

 Paris, 7 février 1802

Au citoyen Lauriston, aide de camp du Premier Consul

Le citoyen Lauriston se rendra à Brest; il y restera jusqu’à ce que l’escadre commandée Par le contre-amiral Bouvet, composée de deux vaisseaux et quatre frégates, et qui doit porter 3,000 hommes, sous les ordres du général Gobert, soit partie. Il sollicitera, autant qu’il sera en lui, le préfet maritime et les principaux agents pour que cette escadre puisse sortir le plus tôt possible. Je désirerais qu’elle pût mettre à la voile avant le 1er du mois (c’est à dire vers le 20 février).

Si l’amiral batave se trouvait encore à Brest, le citoyen Lauriston presserait son départ, ainsi que celui des vaisseaux le Zélé et le Tourville, qui portent des vivres et des cordages à Saint-Domingue.

Le citoyen Lauriston m’apportera la note de ce qu’aura embarqué chaque bâtiment qui partira, soit pour la Guadeloupe, soit pour Saint-Domingue.

Il prendra tous les renseignements qu’il pourra se procurer sur la marche de l’administration et l’approvisionnement des magasins.

 

Paris, 10 février 1802

Aux gonfaloniers et anciens de la république de Lucques

J’ai lu avec plaisir, dans votre lettre du 5 janvier 1802, que vous étiez définitivement constitués, que vos querelles domestiques avaient cessé et fait place à un gouvernement national. Vous êtes un petit État; vivez tranquilles; défendez-vous de l’esprit de faction, et ne soyez animés que par la grande idée de faire le bonheur de votre peuple, qui, de tout temps, a été distingué par son amour pour travail et la douceur de son caractère. Croyez que je désire beaucoup vous savoir heureux.

 

Paris, 10 février 1802

Au citoyen Fouché, ministre de la police générale

Je vous prie, Citoyen Ministre, d’écrire au citoyen Loysel (Pierre Loysel, 1751-1813.), préfet de la Meuse-Inférieure, que l’on se plaint que, dans son département, la contrebande des grains reprend une nouvelle activité.

 

Paris, 10 février 1802

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

J’ai lu le paragraphe de la lettre de M. Haugwitz. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que l’on expédie les passeports au prince héréditaire d’Orange. Je vous prie de me faire un rapport sur la manière dont il devra être reçu et sur l’étiquette à observer à son égard. Il ne doit plus être considéré comme stathouder, mais comme prince d’Orange. Faites-moi connaître son degré de parenté avec les maisons de Prusse et l’Angleterre, et quelle espèce de souveraineté il a en Allemagne.

La circulaire pour les différents cabinets, relativement à la Consulte de Lyon, me paraît fort bien.

 

Paris, 10 février 1802

Au citoyen Talleyrand

Le mémoire des Maltais, Citoyen Ministre, n’est point du style maltais; il n’a ni la couleur, ni le style, ni le ton des habitants de cette île, tandis qu’il porte la couleur, le ton et le style d’un Anglais révolutionnaire. Si l’on en voulait une preuve, on la trouverait dans la liberté avec laquelle on y parle des généraux et des troupes anglaises. Cette franchise et cette liberté ne sont pas du climat de l’Afrique. Le plénipotentiaire français doit bien s’attacher à faire sentir ceci à M. Cornwallis. L’auteur de ce mémoire est un Anglais attaché à la douane et à la santé de l’île.

 

Paris, 10 février 1802

Au contre-amiral Decrès, ministre de la marine et des colonies

Il me revient, Citoyen Ministre, que vous avez fait quelques changements dans l’administration du port de Flessingue. Je vous prie de m’en instruire, et, si le bruit n’est pas fondé, je désire que vous ne fassiez aucun changement à Flessingue sans m’en avoir prévenu, parce que, notre établissement maritime et militaire dans cette place tenant à des considérations politiques, il est nécessaire de peser le moindre changement dans ces circonstances.

 

Paris, 14 février 1802

Au citoyen Chaptal, ministre de l’intérieur

Le citoyen Ricard, préfet du département de l’Isère, qui vient mourir à Grenoble, était un magistrat que j’avais particulièrement distingué, dans les conseils d’administration que j’ai tenus à Lyon, par la sagesse de ses vues administratives et par sa tendre sollicitude pour le département dont il était chargé. Je désire que vous me fassiez connaître la situation de sa famille, l’âge de ses enfants et le genre d’éducation qu’ils ont reçue, afin que je les mette à même de marcher sur les traces de leur père.

 

Paris, 14 février 1802

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

J’ai appris, Citoyen Ministre, que le citoyen Moreau Saint-Méry avait remis aux corps polonais des drapeaux français à leur passage à Parme. Je vous prie de me faire connaître d’après quel ordre il s’est porté à cette démarche.

 

Paris, 15 février 1802

Au citoyen Régnier, conseiller d’État

La loi sur la vente des biens nationaux que vous êtes chargé rédiger, Citoyen Conseiller d’État, doit l’être en vertu de la loi du 30 ventôse. Il y est dit, article 13, qu’il sera vendu pour 120 millions de biens nationaux; article 14, qu’il sera prélevé, sur le produit des ventes, 30 millions pour l’an VIII, 90 millions pour l’an IX, 70 millions pour la caisse d’amortissement.

Il sera donc nécessaire de dire qu’à compter du 1er vendémiaire an XII le trésor public tiendra compte, sur le produit des ventes, à la caisse d’amortissement, à raison de 10 millions par an.

 

Paris, 15 février 1802

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je vous prie, Citoyen Ministre, de faire connaître au citoyen Félix Desportes que mon intention est qu’il ne se mêle en rien des affaires de la Maison d’Iranda (NDLR. ?)

 

Paris, 16 février 1802

A l’empereur de Russie

J’ai reçu la lettre de Votre Majesté, du 5 décembre dernier. Le tendre intérêt que Votre Majesté prend aux affaires de l’Helvétie est tout à fait digne du caractère paternel que Votre Majesté déploie dans le gouvernement de ses États et qui la fait bénir de ses peuples. J’ai un plaisir tout particulier à faire connaître à Votre Majesté ce que j’ai pu faire pour tâcher de ramener la tranquillité chez cette bonne nation.

  1. Reding, qui paraît jouir d’un grand crédit parmi ses compatriotes, est venu à Paris; je lui ai conseillé d’user de toute son influence pour concilier les différents partis, étouffer toutes les haines, afin de retrouver leur esprit national. Un sénat, composé des hommes les plus éclairés et les plus probes de toutes les factions, s’occupe de l’organisation définitive de l’Helvétie; et je suis dans l’espérance que, sous peu de mois,la nation se trouvera réorganisée et tout à fait digne de reprendre sa place parmi les nations indépendantes. Je joins, ici la note des individus qui composent le sénat, ainsi que les différents articles qui m’ont paru convenir et devoir être mis à exécution. Les troupes françaises évacueront l’Helvétie dès l’instant que le sénat croira pouvoir s’en passer, afin d’éviter le retour de l’anarchie et du désordre. Je lui ai fait témoigner publiquement que je n’étais animé, que du désir du bien-être de l’Helvétie, et que la France rie regarderait à aucun sacrifice pour la reconstituer avec le plus de dignité possible.

Je me trouvais à Lyon lorsque j’ai reçu la lettre de Votre Majesté. Je me suis empressé de faire connaître au commerce de cette grande ville la protection qu’elle voulait bien lui promettre. Ce sera pour les fabricants de Lyon un nouveau motif d’encouragement, qui, les mettant à même d’ouvrir des communications directes, sera extrêmement utiles aux sujets de Votre Majesté.

Je m’étais rendu à Lyon pour mettre un terme aux dissensions et à l’anarchie qui affligeaient l’Italie. Votre Majesté trouvera ci-joint ce qui m’a parait les mettre d’accord ; et j’espère que cette nouvelle puissance, dont je me suis chargé de guider encore les premiers pas, organisée à l’abri des convulsions intérieures et de l’anarchie, sera tout à la fois dans les intérêts de la Russie et de la France, puisque cette puissance intermédiaire met un frein à l’accroissement de l’Autriche, déjà bien puissante en Italie par l’acquisition de Venise.

J’espère pouvoir annoncer bientôt à Votre Majesté la signature du traité d’Amiens. Malte sera restituée à l’Ordre ; nous entendrons par l’ordre le grand maître que les chevaliers nommeront en conséquence de l’invitation qui leur en a été faite par le grand prieuré de Russie. L’Angleterre et la France prieront Votre Majesté d’intervenir dans cet arrangement, afin que, dans les guerres qui pourraient survenir, ni l’une ni l’autre de ces puissances ne puissent profiter de la faiblesse de l’Ordre pour lui faire aucune espèce de tort.

Les affaires d’Allemagne me paraissent aller lentement. Votre Majesté a des rapports d’alliance avec la maison de Baden, qui a beaucoup souffert pendant la guerre. Je désirerais connaître le degré d’appui que Votre Majesté voudrait donner à cette maison : ce sera le moment favorable pour lui procurer un accroissement raisonnable et proportionné à l’honneur qu’a cette maison d’être alliée à Votre Majesté. Si cela pouvait s’arranger, ce serait une dette que la France payerait à un prince si recommandable par ses vertus, qui s’est toujours conduit avec une grande sagesse.

Les États de Votre Majesté et la France auraient beaucoup à gagner si l’on pouvait ouvrir, de nos ports de la Méditerranée, un commerce direct avec la Russie par la mer Noire; Catherine avait eu ce projet; ce serait un des mouvements de commerce les plus utiles, en ce qu’il est le plus direct, et sur des mers toujours navigables, entre les États de Votre Majesté et la France. Nous pourrions de Marseille, porter directement dans les ports de la mer Noire le produit de nos colonies et de nos manufactures, et recevoir, en échange, les blés, les bois et les autres objets, qui arriveraient facilement par les grands fleuves qui débouchent dans la mer Noir. S’il entrait dans les vues de Votre Majesté de protéger ce commerce et de lui donner un mouvement, cela illustrerait son règne et cimenterait sur un nouvel intérêt commun la réunion de nos deux grand, puissances.

Je prie Votre Majesté d’ajouter peu de foi aux différents bulletins à la main et secrets que des agents subalternes pourraient lui envoyer et qui sont la source des mauvais bruits dont on remplit l’Europe sur la situation de la France. Il me reste à prier Votre Majesté de croire au désir que j’ai de lui être agréable.

 

Paris, 18 février 1801

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je reçois votre billet. Donnez l’ordre par un courrier extraordinaire au citoyen Dejean de se rendre à Paris; il laissera son secrétaire de légation chargé des affaires de la République. Il assurera le Gouvernement ligurien qu’il ne doit avoir aucune inquiétude, que son indépendance lui sera assurée, et qu’aussitôt son arrivée à Paris, toutes leurs affaires seront arrangées.

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Je vous prie de joindre à cette lettre à l’empereur de Russie les noms de tous ceux qui composent aujourd’hui le sénat de l’Helvétie et copie des articles convenus avec M. Reding. Je désire que ces courriers partent aujourd’hui.

Recommandez au citoyen Champagny (il est alors ministre plénipotentiaire à Gênes) de remettre la lettre en secret à l’archiduc Ferdinand.

Le Moniteur est pour joindre à la lettre à l’empereur Alexandre.

 

Paris, 18 février 1802

Au citoyen Gaudin, ministre des finances

Je suis instruit, Citoyen Ministre, que le principal de la contribution foncière des maisons de Paris est, pour cette année, de 22 centimes 7582/10000 pour frais de dévaluation du produit net, et 26 centimes 9890/10000 du principal de cette contribution pour les centimes additionnels; tandis que, pour l’an IX, le principal de la contribution était  de 21 centimes 17/64, et les centimes additionnels, 18 centimes 569/10000 du principal de la contribution.

Les contributions de l’an IX ayant été, par une loi, prorogées pour l’an X, je vous prie de me faire connaître d’où provient cette augmentation.

 

Paris, 18 février 1802

DÉCISION

Le citoyen Soyez, chef de la 18e gère, expose la malheureuse situation de cette demi -brigade et demande quelques adoucissements. Le citoyen Lacuée fera connaître au chef de brigade qu’il est impossible qu’il soit dû trois mois de l’an X; que, s’il lui est dû pour l’an XIII, elle devrait avoir un décompte de la trésorerie; que cependant, sur la première plainte que m’a portée ce chef de brigade j’avais, il y a un mois, ordonné au ministre du trésor public d’envoyer 60,000 francs, sur l’exercice de l’an VIII, pour solder ce qui est dû à cette demi-brigade pour cette année. Je prie le citoyen Lacuée de faire venir ce chef de brigade et d’avoir avec lui une conférence, car cela me parait très-extraordinaire. J’ai toujours connu cet officier pour un brave homme; son style n’annonce pas une tête assise.

 

Paris, 19 février 1801

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je vous envoie, Citoyen Ministre, trois notes relatives aux dépêche d’Amiens.

Dans celle relative à l’ordre de Malte, vous verrez un moyend’arranger l’affaire en levant un bataillon suisse. Comme cette idée a été conçue en dictant la lettre, elle n’est pas placée dans l’ordre convenable. Vous donnerez donc pour instruction au plénipotentiaire de la proposer comme un moyen de conciliation, et de donner le temps au cabinet britannique de rejeter cette idée pour en revenir à l’autre.

PREMIÈRE ANNEXE

Les dépêches d’Amiens, du 22 pluviôse, Citoyen Ministre, traitent d’abord la question de la Porte Ottomane. Le ministre de la République doit faire inscrire au protocole la note suivante :

Les préliminaires de paix ont été signés entre la France et la Porte. Ils ont été ratifiés par celle-ci, avec cette simple restriction, conçue en ces termes : “autant qu’ils ne seraient pas contraires au traité de Londres” Comme ils ne sont pas contraires à ce traité, nous les regardons comme simplement ratifiés.

Sur ces entrefaites, un colonel français, étant arrivé à la Porte, a déjoué des intrigues subalternes, et le Grand Seigneur, dans une lettre qu’il a écrite au Premier Consul, lui a témoigné le désir de traiter directement avec la France, et de convertir en traité définitif les articles préliminaires. En conséquence, l’ambassadeur de la Porte à Paris a reçu les pleins pouvoirs et instructions nécessaires. Cet ambassadeur a été présenté au Premier Consul et lui a paru convaincu que la Porte sentait que la France lui était aujourd’hui nécessaire; qu’il était prêt à signer la paix définitive, mais qu’il devait, par honnêteté et déférence, en prévenir le ministre anglais. Le Premier Consul consentit à ce que le ministre ottoman écrivît sur-le-champ au ministre anglais, pour lui faire part de cette démarche. La paix définitive sera définitivement conclue avec la France. Toute paix qui ne serait pas faite directement entre deux aussi grandes puissances que la Porte et la France pourrait être une trêve, mais ne serait que chimérique. Il est dans le système diplomatique deux espèces d’alliances : l’alliance naturelle et l’alliance accidentelle. L’alliance de l’Angleterre avec la Porte n’étant qu’accidentelle, la France a dû stipuler dans les préliminaires la cessation des hostilités; mais les arrangements particuliers doivent être directement traités ; agir autrement ce serait mettre ces deux puissances au rang des puissances du second ordre, et l’une et l’autre sont au rang des puissances du premier ordre.

Tout ce dont peut assurer le plénipotentiaire français, c’est, 1° qu’il y aura dans ce traité aucun article secret; 2° qu’il sera entièrement basé sur les préliminaires. Toute autre prétention ne serait pas raisonnable de la part de Sa Majesté Britannique.

DEUXIÈME ANNEXE

Le second objet de la dépêche d’Amiens est Malte. Il n’y a point d’inconvénient à dire, non-seulement que la France et l’Angleterre n’auront point de Langues dans tordre de Malte, mais encore il faudrait dire qu’aucun sujet de ces deux puissances ne pourra être considéré comme chevalier de Malte, et tous ceux qui auraient cette croix cesseraient de la porter. Ainsi l’on pourrait dire :

L’une et l’autre des deux parties contractantes, voulant placer Malte dans la plus parfaite indépendance de chacune d’elles, conviennent, : 1° qu’il n’y aura plus dans cet Ordre ni Langue anglaise ni Langue française ; 2° que les citoyens, sujets, habitants ou natifs des deux États, ne pourront être chevaliers de Malte, ni faire partie des officiers employés dans la garnison de cette île ; que tous ceux qui sont aujourd’hui chevaliers de Malte cesseraient de l’être et ne pourraient plus en porter la décoration.

Quant à la Langue d’Aragon, il faut bien se garder de la nommer, et, à cet effet, il faut instruire le plénipotentiaire espagnol que le roi d’Espagne paraît décidé à s’emparer des biens de l’ordre de Malte dès lors il faut laisser au temps le soin d’arranger cette affaire.

Quant à l’article 9, il faut insister ; car il serait absurde que l’ordre de Malte, qui a pour but de protéger l’Europe, et spécialement l’Italie, contre les courses des Barbaresques, pût être en paix avec eux ; à cet effet, je désire que M. le plénipotentiaire français inscrive dans le protocole la note ci-après :

L’article 12 est inadmissible ; nous ne pouvons point reconnaître le mot de suzeraineté; il est dans le style féodal, que nous ne pouvons admettre; il faudrait d’abord chercher un autre nom. D’ailleurs, il faudrait donc aussi exiger que le roi de Naples reconnût le Pape pour son suzerain. Enfin il y aurait quelque chose de choquant à ce qu’un ordre composé d’Espagnols, d’Autrichiens, d’Allemands, reconnût la suzeraineté du roi de Naples. Sans doute, lorsque la chrétienté ne formait qu’une seule puissance, il pouvait être naturel que l’ordre des chevaliers hospitaliers reconnût la suzeraineté du roi chrétien le plus proche de lui ; mais aujourd’hui cet article parait tout à fait inconvenable. Ainsi, lors même qu’on accorderait les troupes napolitaines, il faudrait en retrancher cette déclaration.

Enfin, ou l’ordre peut exister, ou il ne le peut pas. S’il le peut, comment concevoir qu’il faille trois ans, au lieu de six mois, pour organiser 800 homme qui lui sont nécessaires pour garder Malte ? Ce qui, joint à 400 chevaliers et à 600 hommes que l’on peut lever dans le pays, sont plus que suffisants pour mettre cette place dans une position raisonnable. Si l’Ordre ne peut pas exister, c’est-à-dire si les puissances à qui sont les différentes Langues n’y adhèrent pas, trois ans ne suffisent pas.

Nous croyons donc, ou que l’Angleterre pourrait garder cette île encore six mois après la signature du traité (bien entendu que, de notre côté, nous garderons Tarente), ou que l’une et l’autre puissance ne garderont leurs positions que pendant trois mois au plus, et qu’à cette époque l’Angleterre cédera Malte aux chevaliers et à une garnison composée de 1,000 Napolitains. Bien entendu qu’il y aura, au moment de la cession, 200 chevaliers. Ces 1,000 ou 1,200 Napolitains ne pourront pas rester au delà du 11 janvier 1803, ou une année juste du jour de la ratification du présent traité définitif. Le roi de Naples devra prendre pour cette garnison, non de nouvelles troupes, mais des troupes toutes composées de Napolitains, sans qu’il puisse y avoir aucun étranger, et depuis longtemps organisées.

Il y aurait un autre mezzo termine à proposer : ce serait de faire lever, aux frais des deux puissances, un bataillon de 1,000 Suisses. Les officiers seraient nommés par le landamman actuel, et pris parmi les hommes qui ont été au service de la Hollande, de l’Espagne et du roi de Sardaigne, mais qui seraient sortis du service depuis trois ans au moins, et qui n’auraient pas porté les armes dans la présente guerre. Ce parti paraîtrait le plus sage, en ce qu’il aiderait à l’organisation de l’Ordre, qui a fortement besoin d’être aidée. Quant au choix des hommes, en nommant des commissaires français et anglais qui aideraient le premier landamman, il serait facile de trouver des hommes incapables de trahir leur devoir militaire, et qui seraient même beaucoup plus sûrs que des Napolitains. Mais, dans tous les cas, ce subside ne devrait pas durer plus d’une année après l’échange des ratifications.

Le plénipotentiaire français mettra en règle la proposition du bataillon suisse; mais il déclarera ouvertement que, n’entendant point que Malte passe au roi de Naples, si le cabinet britannique n’accède pas à la proposition des Suisses, les troupes napolitaines ne pourront rester plus d’une année dans l’île; et, dans ce ras, le Gouvernement français ne veut rien payer, puisque le roi de Naples a ses troupes tout organisées, et est lui-même intéressé à la conservation de l’île de Malte à l’Ordre.

TROISIÈME ANNEXE

Le soussigné a ordre de son Gouvernement d’insister sur la proposition récemment faite relativement aux puissances barbaresques consistant en ce que les quatre puissances s’étendent pour mettre fin au brigandage qu’exercent Alger, Tunis et Tripoli, qui est la honte de l’Europe et du siècle où nous vivons. La seule notification faite par les quatre puissances d’accord, aux Barbaresques, donnera la paix au commerce des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, du roi d’Étrurie, de Gênes, des puissances du Nord. Il peut en résulter peut-être une diminution de puissance pour les hautes parties contractantes; mais il faut convenir que, le commerce de la Méditerranée étant à la France et à l’Espagne par leur position topographique, elles feraient, dans, ce cas, les plus grands sacrifices. Certes, le soussigné a trop bonne opinion de la loyauté du ministère et du peuple anglais pour croire qu’ils puissent calculer sur des motifs d’intérêt une question qui doit l’être sur les sentiments de dignité d’hommes européens et de morale publique; car, enfin, Dieu a donné la force aux puissances comme aux individus pour qu’ils protègent le faible. Il sera beau, du moins, de voir une guerre qui a produit tant de calamités se terminer par un acte d’espérance et de consolation.

Cette question, d’ailleurs, est intimement liée à l’ordre de Malte car, si les parties contractantes ne prennent pas sur elles l’engagement qu’a contracté, dans son origine, l’ordre de Malte, il sera vrai de dire que l’ordre ne peut pas, sous peine de perdre tous ses biens cesser de rester en guerre avec les puissances barbaresques. Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l’ont fait que pour protéger les chrétiens contre la piraterie des Barbaresques, et tous les publicistes de l’Europe seront unanimement d’accord que si l’ordre de Malte renonçait formellement à remplir ses engagements trahissant le but de son institution, il aurait perdu ses droits à la possession des biens.

 

Paris, 19 février 1802

Au citoyen Talleyrand

Il me paraît qu’il est convenable, Citoyen Ministre, que le plénipotentiaire français à Amiens fasse insérer dans le protocole une note à peu près conçue en ces termes :

Le soussigné a fait connaître à son Gouvernement la répugnance qu’aurait Sa Majesté Britannique à reconnaître le roi d’Étrurie, la République italienne et la République de Gênes. La reconnaissance de ces trois puissances par Sa Majesté Britannique n’étant d’aucun avantage pour la République française, le soussigné n’y insistera pas davantage; mais il désire, cependant, que les observations qu’il va faire soient prises en grande considération pour le cabinet britannique.

Le système politique de l’Europe est fondé sur l’existence et la reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et beau territoire. Si l’Angleterre refuse de reconnaître trois puissances qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États. Cependant, comment admettre l’hypothèse que le commerce anglais soit indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et de la République italienne ? Et si son commerce souffre des entraves dans ces trois États, à qui Sa Majesté Britannique aura-t-elle à s’en prendre; la réciprocité qu’elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États de Gênes, de Toscane et de la République italienne ne font aucune espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et même nécessaires au commerce anglais ? Et si ces trois puissances, frappées de voir qu’elles ne sont pas reconnues par les grandes puissances, font des changements dans leur organisation et cherchent un refuge dans une incorporation avec une grande puissance continentale, Sa Majesté Britannique se refuse donc aussi le droit de s’en plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence ? On se plaint quelquefois de l’extension continentale de la République française : et comment ne s’augmenterait-elle pas nécessairement, lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans la France seule ?

La République cisalpine, reconnue par le traité de Campo-Formio, par l’Empereur, ne put jamais, cependant, obtenir que son ministre fût reçu à Vienne; elle continua à être traitée par ce prince comme si le traité de Campo-Formio n’eût jamais existé. Alors, sans doute, vu que la paix générale n’était pas faite, la cour de Vienne regardait son traité comme une trêve. Mais aujourd’hui que la paix générale est faite,, si ces puissances restent incertaines de voir leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler la déconsidération qu’elles ont déjà éprouvée, et sentiront la nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même principe qui fait que la France a évacué les trois quarts des conquêtes qu’elle avait faites a dicté au Premier Consul la conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances qu’autant qu’il le fallait pour y rétablir l’ordre et y fonder une organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées des autres puissances ? Ou bien ne considérerait-on la paix que comme une trêve ? Perspective affligeante, décourageante pour l’homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire des résultats que l’on ne saurait calculer.

Le soussigné prie lord Cornwallis de mettre ces observations sous les yeux de son cabinet.

 

Paris, 19 février 1802

Au citoyen Talleyrand

Vous expliquerez au citoyen Otto comment les événements de la guerre du Portugal et ceux d’Égypte ne peuvent entrer pour rien dans les négociations de la paix : puisque si, par exemple, un des articles du traité disait que le roi de Portugal jouira de l’intégrité de ses États, il est évident que, quand même les armées française et espagnole se seraient emparées de deux ou trois de ses provinces, elles les évacueraient et les restitueraient;

De même, s’il est dit que l’Égypte doive être restituée au Grand Seigneur, soit qu’elle appartienne aux Anglais ou aux Français, ou moitié à chacun d’eux, il est bien évident que le pays serait restitué aux Turcs;

Qu’il s’agit donc aujourd’hui d’établir un système qui convienne aux deux nations, et de ne pas s’arrêter aux événements qui peuvent se passer entre de petites armées et qui n’influent pas d’une manière péremptoire sur la force des masses des deux nations.

La question est donc toujours celle-ci :

Si l’Égypte doit, par le traité, rester à la France, l’Angleterre doit conserver une plus grande partie de ses possessions.

Si, au contraire, l’Égypte est restituée à la Porte, il paraît naturel que l’Angleterre conserve un moindre nombre d’établissements, et cela afin de remettre autant que possible l’équilibre dans les différentes parties.

 

Paris, 19 février 1802

Au citoyen Lauriston, aide de camp du Premier Consul

J’ai reçu, Citoyen, vos différentes lettres et votre dernière du 25 pluviôse (14 février). Je vous prie de prendre en secret des renseignements sur l’administration des vivres, dont le service paraît exciter des plaintes.

A votre retour, sachez me rapporter un état détaillé sur les marchandises du Nord qu’a fournies, dans le courant de l’an X, la compagnie Larue; elle prétend en avoir dans ce moment pour 1,700,000 francs en magasin.

Quelle est la quantité de bois qui est arrivée du Havre depuis la paix, et travaille-t-on enfin à l’achèvement des cinq vaisseaux qui sont en construction ?

En repassant à Lorient, voyez combien il y a de vaisseaux en construction et le temps où chacun d’eux pourra prendre la mer. Visitez les canonniers et les grenadiers garde-côtes, afin de pouvoir me rendre compte quelle espèce d’hommes ce sont, et ce qu’il sera possible d’en faire au moment de la paix définitive. Enfin voyez à Nantes de vous assurer des quantités de marchandises du Nord qui ont été reçues en l’an X, ce qu’il reste encore de chanvre, et si le transport
des bois à Brest est en activité. Arrêtez-vous deux jours à Vannes pour prendre sur l’esprit public les observations convenables.

Dans toutes ces observations, tâchez de voir par vous-même et sans le canal des autorités.

Sachez me dire quelle réputation le nommé Charron (Commissaire général de police à Lorient) a laissée à Lorient, et restez-y trois ou quatre jours, afin d’observer la marche de l’administration dans ce port.

Enfin ne laissez échapper aucune circonstance de voir par vous-même et de former votre opinion sur l’administration militaire, maritime et civile.

Informez-vous dans chaque département quelle apparence a la récolte prochaine.

J’imagine que vous m’apporterez des notes sur la manière dont les troupes sont soldées, habillées, et sur la tenue des principaux hôpitaux de terre.

 

Paris, 19 février 1802

NOTES POUR LE MINISTRE DE LA MARINE

1° Prétendre que la France seule ait une marine égale à celle de l’Angleterre avant dix ans, c’est une chimère. Les dépenses considérables que cette prétention exigerait compromettraient notre position continentale sans nous assurer une prépondérance maritime.
2° Ce que nous pouvons donc espérer, c’est, avant dix ans, de lutter avec quelques chances de succès, la France, l’Espagne et la Hollande se trouvant réunies.
3° Si le malheur voulait que la paix ne fût pas durable, que serait-il possible de faire ?

Il est concevable que, dans l’an X et l’an XI et XII, on parvienne à équiper quinze ou seize nouveaux vaisseaux de guerre; ce qui, joint au fonds de notre escadre actuelle, nous ferait une escadre de soixante vaisseaux en nombre, capable d’en fournir cinquante sous voiles.

D’ici à la fin de l’an XII, nous aurons dépensé 50 ou 60 millions pour approvisionner nos arsenaux en munitions du Nord. Il faudrait alors avoir vingt-cinq vaisseaux à Toulon et trente-cinq dans le ports de l’Océan, afin d’avoir toujours dix-huit à vingt vaisseaux à la mer dans la Méditerranée, et quelques escadres à Brest ou à Rochefort pour secourir nos colonies et les Indes.

Si les Espagnols avaient une escadre de vingt vaisseaux à Cadix et huit ou dix au Ferrol, il n’est pas probable que l’Angleterre serait maîtresse de la Méditerranée, si d’ailleurs la Hollande avait, dans ses colonies d’Amérique ou au Texel, une vingtaine de vaisseaux.

Les trois nations réunies pourraient, d’après ces calculs, avoir en mer 100 vaisseaux de guerre.

Il n’est pas probable que l’Angleterre, si les circonstances voulaient quelle fit la guerre d’ici à l’an XIII, puisse faire d’assez grands sacrifices pécuniers (sic) pour maintenir un fonds de quarante vaisseaux dans la Méditerranée, afin d’en avoir trente ou trente-cinq à la mer, et certainement elle serait assez occupée, surtout les premières campagnes, dans les Indes, en Amérique et sur ses côtes. Il est donc probable qu’elle renoncerait à faire la guerre dans la Méditerranée, et, avec un peu de prépondérance sur terre, il serait facile à la seconde campagne de rendre inutile son intervention dans cette mer.

Maîtres de Venise, assurés de la neutralité de Naples ou maîtres de cette ville, l’Angleterre n’aurait point d’intérêt à sacrifier 100 millions pour rester sans but maîtresse de la Méditerranée.

 

Paris, 20 février 1802

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je vous renvoie, Citoyen Ministre, les pièces relatives à Alger. Le plus court parti est de ratifier celui des traités qui nous est le plus avantageux, et de faire partir la ratification par un courrier extraordinaire, qui s’embarquera à Toulon sur un aviso. Il n’y aurait pas d’inconvénient à charger de porter le traité un de vos plus jeunes élèves.

 

Paris, 20 février 1802

Au citoyen Talleyrand

La constitution helvétique, Citoyen Ministre, ne me paraît pas mauvaise. Je ne sais pas, cependant, si les proportions de représentation à la diète sont conformes à la force et à la population de chaque canton. Cela supposé, je ne vois qu’une seule chose qui nous intéresse véritablement, c’est que l’on ne mette pas dans la constitution le Frickthal, ni le pays de Bienne : l’un, parce qu’il n’est pas encore acquis à l’Helvétie; l’autre, parce que c’est un pays français. On peut supprimer ces articles et dire, en place, que les acquisitions que ferait la République formeraient des cantons particuliers et auraient à la diète une représentation proportionnée à leurs force et population.

Une fois que la constitution sera en vigueur, il nous intéresse que le même sénat reste en place, et que les nominations à la diète soient faites sans cabale et sans partialité, dans le sens de la nomination du sénat.

En attendant, dès l’instant que la constitution sera imprimée, le citoyen Verninac reconnaîtra le sénat et le landamman comme gouvernement de l’Helvétie, leur prêtera appui; il pourra même assister à cette solennité et prononcer un petit discours, dans lequel il fera voir l’espérance qu’a le Gouvernement français que le sénat mettra un terme aux malheurs de l’Helvétie. Bien entendu que, dans la constitution imprimée, Bienne et le Fricktbal seront supprimés.

Une fois le gouvernement helvétique reconnu, le citoyen Vernina pourra commencer les négociations pour arranger toutes les affaires que nous avons à régler avec l’Helvétie; mais il fera connaître que cette négociation n’aura un terme que lorsque la constitution sera en activité et le pays définitivement constitué.

Résumé :

1° Le citoyen Verninac fera connaître que, si l’on mettait Bienne avant que la France l’eût cédée, on insulterait la France;
Que, si l’on mettait le Frickthal avant que la France l’eût donné, ce serait tout à fait ridicule et contre tous les principes; que ce serait le moyen de n’avoir ni l’un ni l’autre, quoiqu’il soit dans l’intention de la France de céder l’un et l’autre de ces pays, si tout s’arrange.
2° Il engagera le gouvernement à faire imprimer leur constitution ou à la présenter; dès ce moment, le citoyen Verninac reconnaîtra définitivement le gouvernement et lui sera solennellement présenté.
3° Une fois présenté, il pourra ouvrir des conférences avec le secrétaire d’État ou tout autre désigné par le landamman; il enverra le protocole jour par jour, à Paris, et fera connaître que rien ne sera signé ni ratifié que la constitution ne soit en activité, car la France ne veut faire des traités qu’avec un gouvernement définitivement constitué.
4° Enfin, aider le landamman et le sénat, presser le plus possible l’organisation;

Influer autant que possible pour que les choix soient bons;

Maintenir le sénat dans l’état actuel.

Et quant au traité définitif, le citoyen Verninac recevra des instructions plus amples. Vous pourrez lui faire connaître, en attendant que le Gouvernement français n’aura pas d’inconvénient à céder le Fricktbal et Bienne, à retirer les troupes françaises, à prendre à sasolde trois demi-brigades faisant 6,000 hommes, et à leur donner des avantages convenables; à faire droit, autant que possible, au réclamations particulières que l’Helvétie aurait à faire, et à renoncer à son traité d’alliance offensive. Mais la France veut garder la souveraineté des pays que traversera le chemin qui conduit au Simplon.

 

Paris, 20 février 1802

Au général Beurnonville, ministre plénipotentiaire à Berlin

Le ministre des relations extérieures a dû vous envoyer, Citoyen, Ministre, le congé que vous demandez. J’ai lu votre lettre du 28 nivôse(18 janvier) avec toute l’attention que je porte à tout ce qui vient de vous. Si ma lettre vous trouve encore à Berlin, assurez le Roi de mon désir sincère de lui donner, dans les arrangements des affaires d’Allemagne, des preuves de l’intérêt que nous portons à la Prusse.

Je vous salue affectueusement.

 

Paris, 24 février 1802

Au citoyen Fouché, ministre de la police générale

Vous voudrez bien, Citoyen Ministre, donner l’ordre au citoyen Laharpe (Jean-François Delharpe, dit La Harpe, 1739-1803. Écrivain, ami de Madame Récamier, admirateur du Premier Consul, ce qui ne lui évite pas l’exil à Corbeil, pour… “délire réacteur”. Il sera beintôt rappelé et nommé à l’Institut, un mois avant sa mort) de sortir de Paris sous vingt-quatre heures; vous lui désignerez une campagne ou une petite ville à vingt-cinq lieues de Paris, où il restera en surveillance jusqu’à nouvel ordre.

Mesdames Champcenetz et Damas ayant des correspondances suivies avec les ennemis de l’État, mon intention est que vous les fassiez conduire hors des frontières.

 

Paris, 24 février 1802

Au citoyen Fouché

J’apprends, Citoyen Ministre, que le préfet de police arrête fréquemment des individus qui sont sur la liste des émigrés, qui se comportent mal et ont l’impertinence de déclarer qu’ils ont servi contre leur patrie. Ils se croient à couvert, sous le prétexte qu’ils sont enrôlés dans des corps anglais et autrichiens.

Le préfet de police a eu même la faiblesse de relâcher plusieurs de ces individus sur la réclamation de plusieurs ambassadeurs.

Le préfet de police, qui me rend compte, tous les soirs, de la situation de Paris, ne doit jamais relâcher un individu arrêté pour raisons politiques, sans m’en avoir rendu compte, et, à plus forte raison, dans des cas compliqués comme ceux-ci.

Vous lui donnerez l’ordre de récapituler sur ses registres tous les individus qui sont dans ce cas, et de les faire arrêter sans délai, spécialement un qui a été accusé d’avoir été du débarquement de Quiberon.

Je suis instruit également qu’un nommé Gondalier, arrêté à Strasbourg et conduit à Paris, a été relâché par vos ordres, sans que j’en fusse prévenu, et que cet individu ne se trouve plus aujourd’hui au Temple. Je vous ai écrit hier sur cet objet. Je vous prie de me faire un rapport et de prendre des mesures pour le faire arrêter, ainsi qu’un nommé Borel, dont la présence désole la Lozère, atteste à ces contrées et à la ville de Lyon l’ineptie de l’administration.

Je vous avais fait connaître que mon intention était qu’il ne fut donné aucune amnistie dans le Morbihan, et que tous les brigands devaient être arrêtés et déportés. J’apprends cependant que, par des ordres de la police, ces hommes ont été mis en surveillance dans les mêmes communes où ils ont exercé leur brigandage; mesure à la fois impolitique, faible, contraire à mes ordres, et qui donne un véritable crédit et une force politique à ces restes de brigands.

Faites-moi un rapport sur cet objet, et prenez des mesures pour les faire arrêter sur-le-champ et transférer à Belle-Île, jusqu’à ce que je puisse les faire transporter au delà de la ligne.

Le rétablissement de la paix avec les puissances me mettant à même de m’occuper plus particulièrement de la police, je désire être instruit de tout dans le plus grand détail, et travailler avec vous au moins une et souvent deux fois par jour, lorsque cela sera nécessaire. Les heures qui me sont le plus commodes sont le matin, à onze heures, et le soir, à onze heures. En général, je désire qu’indépendamment de la conversation vous me laissiez des notes à mi-marge sur les décisions que vous me demanderez, afin de pouvoir met les réponses à côté.

 

Paris, 25 février 1802

Au citoyen Melzi, vice-président de la République  cisalpine

J’ai vu avec plaisir la manière dont s’est faite votre installation. J’imagine que Marescalchi vous écrit tous les jours et vous tient courant. Il est convenable que vous gardiez à Milan les ministres toutes les puissances d’Italie, et que vous correspondiez directement avec les ministres de la République dans les petites cours d’Italie pour toutes les affaires de commerce, de limites, etc. Sous peu de jours, quand j’aurai appris la réunion de la Consulta di Stato, je lui ferai connaître la situation actuelle des relations de la République italienne avec les grandes puissances de l’Europe.

Ma confiance en vous est entière et absolue; travaillez sans relâche à l’organisation et au bonheur de votre patrie.

 

Paris, 27 février 1802

Au citoyen Melzi

Citoyen Vice-président, vous trouverez ci-joint copie de l’arrêté que je fais expédier pour l’organisation de l’armée française à l’époque du 1er germinal. Il est nécessaire que les mesures soient prises pour que les 1,600,000 francs soient ponctuellement payés en numéraire. Cette somme doit être suffisante pour les troupes françaises, puisque j’en réduis la force, que j’en ôte deux régiments de cavalerie et une demi-brigade d’infanterie, et qu’enfin on peut laisser à payer par le duc de Parme les 1,500 hommes composant l’établissement d’artillerie qui se trouve à Plaisance.

Le règlement des logements demande à être fait avec attention. Mantoue, Peschiera, Pizzighettone, Porto-Legnago, Vérone, Rovigo, étant villes de guerre ou frontières, l’on ne pourra régler que peu à peu ce qui est relatif au logement; mais il faudrait tâcher de débarrasser entièrement Bologne, Milan, Modène, et les principales villes de l’intérieur. Au reste, le moyen proposé, que chaque municipalité exige qu’un certain nombre d’individus tiennent des hôtels garnis et donnent des logements pour le prix affecté à chaque grade, convient à tout le monde et mettra de l’ordre.

Dans les 600,000 francs ne sont pas compris les frais de caserne et de logement, qui sont considérés comme des dépenses locales.

Dans votre correspondance journalière avec le citoyen Marescalchi, envoyez-lui des notes qui fassent connaître les abus qui existent; on les réprimera.

S’il y a des commandants de place plus qu’il ne faut, s’ils exigent un traitement extraordinaire, il suffira de les connaître pour faire disparaître ces abus.

L’armée italienne va se trouver augmentée des 6,000 Polonais. Il est convenable de ne jamais tenir ces Polonais sur la frontière d’Autriche; leur place naturelle paraît être dans la Romagne. Il doivent être payés comme l’armée italienne, et il serait injuste et tout à fait inconvenant que l’armée italienne fût mieux payée qui l’armée française en france. Le soldat français n’a qui 30 centimes par jour; le soldat italien ne doit pas avoir davantage; il aura encore le double des soldats autrichiens qui sont dans l’État de Venise. Quant aux soldats français, je leur ai conféré 20 centimes de haute paye, parce qu’ils ne sont pas aussi bien casernés dans la République italienne qu’ils le sont en France, parce que le climat auquel ils ne sont pas accoutumés et le grand éloignement de leur patrie exigent qu’ils boivent du vin pour leur santé.

Renvoyez au ministre Marescalchi l’arrêté relatif à la mise su l’état de paix de l’armée italienne, s’il vous convient. Au lieu de citer les règlements français, comme le fait la minute, vous pouvez joindre le tarif à l’arrêté, afin de lui donner une marche plus nationale.

Quoique Milan ne doive plus donner de logement, il est convenable que le général en chef, venant pour se concerter avec le Gouvernement, ne loge point dans une maison particulière, ce qui a toujours un caractère inconvenant. Il faudrait que la République lui donnât un logement dans un palais national, ou bien en, louât un dans une maison particulière et où il fût indépendant.

Je trouve également convenable que vous lui fassiez connaîtra qu’indépendamment de son traitement, qui se trouve porté sur le fonds de l’armée, vous mettez, sur les fonds extraordinaires et secrets de la République, 30,000 francs, tous les trimestres, à sa disposition, pour ses dépenses extraordinaires et secrètes.

 

Paris, 28 février 1802

Au général Berthier, ministre de la guerre

Le Premier Consul vous prie de ne lui proposer, à l’avenir, pour le grade de chef de brigade, que des officiers ayant au  moins quatre années de service dans le grade de chef de bataillon ou d’escadron, et, pour tous les autres grades, que des officiers ayant trois années de service dans le grade immédiatement inférieur.

Le Premier Consul vous prie aussi, à moins de cas extraordinaires,  de faire rouler, pour l’avancement ou le remplacement aux places vacantes, les officiers d’infanterie entre eux, les officiers de cavalerie entre eux, ceux de chasseurs, hussards ou dragons aussi entre eux afin d’éviter des changements nuisibles au service et coûteux pour les individus.