Correspondance de Napoléon – Février 1801

Paris, 24 février 1801

Au citoyen Gaudin, ministre des finances

Je sens vivement, Citoyen Ministre, la perte que nous venons de faire du conseiller d’État Dufresne, directeur du trésor public.

L’esprit d’ordre et la sévère probité qui le distinguaient si éminemment nous étaient encore bien nécessaires.

L’estime publique est la récompense des gens de bien. J’ai quelque consolation à penser que, du sein de l’autre vie, il sent les regrets que nous éprouvons.

Je désire que vous fassiez placer son buste dans la salle de la trésorerie.

 

Paris, 25 février 1801

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je désire, Citoyen Ministre, que, dans la journée, l’armistice soit conclu avec le marquis de Gallo; il conclura l’armistice avec vous.

Vous direz au marquis de Gallo que l’armée française doit, dans ce moment-ci, être à Aquila; que Naples menace de se soulever; qu’il n’y a pas un instant à perdre, qu’il faut conclure dans la journée un armistice. Il faut qu’avant la nuit cet armistice soit expédié; j’ai de fortes raisons pour le désirer. Voici les conditions :

1° Les troupes françaises occuperont Rieti, Aquila, et de là suivront la rivière de Pescara jusqu’à son embouchure dans la mer, y compris la ville de Pescara.
2° L’armée française occupera la terre d’Otrante par une division de 10,000 hommes, savoir: depuis l’embouchure de l’Ofanto dans la mer Adriatique jusqu’à Minervino, et de là jusqu’à Gravina, suivant ensuite la rivière de Bradano jusqu’à son embouchure dans la mer.
3° Toutes les places situées dans cette péninsule seront remises à la disposition de l’armée française, et dans la situation où elles se trouvent.
4° Entre la division française qui entrera à Aquila et celle qui restera dans la terre d’Otrante, il ne sera tenu aucun corps de troupes napolitaines, si ce n’est quelques piquets d’infanterie ou de cavalerie pour la police du pays et la sûreté des chemins.
5° Le gouvernement civil de la province d’Otrante et d’Aquino restera aux agents civils de S. M. le roi des Deux-Siciles.
6° Il ne sera levé aucune espèce de contribution, soit en argent, soit en nature; moyennant quoi S. M. le roi des Deux-Siciles fera verser, le 1er de chaque trimestre, les blés nécessaires à la subsistance de la division pendant le trimestre, et verser, pour ce même trimestre, une somme de deux millions. Les troupes, pendant leur marche, recevront leur subsistance aux étapes.

Il sera mis embargo sur tous les bâtiments anglais, soit de guerre, soit de commerce, qui se trouvent dans les États du roi de Naples. Aucun bâtiment de cette nation ne pourra être reçu dans les ports de Sa Majesté Sicilienne; ils seront ouverts à toutes les escadres françaises, russes et espagnoles.

Je vous envoie la carte où la ligne de démarcation est tracée au carmin.

 

Paris,25 février 1801

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Le ministre de la marine donnera l’ordre à cet officier (voir lettre du 21 février au contre-amiral Rosily) de se rendre sur-le-champ, en poste et courant nuit et jour, à Toulon, où il recevra des ordres du préfet maritime.

Le ministre de la marine lui fera donner 2,400 francs pour sa route, et lui assurera, sans titre aucun, sur les dépenses secrètes, un traitement de 400 francs par mois, qui sera augmenté selon les services qu’il rendra.

 

Paris, 25 février 1801, 9 heures du matin. 

Au contre-amiral Ganteaume

Je viens, Citoyen Général, de recevoir votre lettre de Toulon.

L’amiral Keith, bien loin d’être à Aboukir, comme vous le croyiez, est en Syrie et à Malte. Si donc, au lieu de donner l’éveil à l’escadre de l’amiral Warren, dont la mission est de garder Mahon, vous eussiez filé sur l’Égypte, la réussite de notre opération me paraissait immanquable.

Le général Murat est au milieu des Etats de Naples. L’armistice avec ce roi doit, à l’heure qu’il est, être signé; ainsi tous les ports de la Sicile vous sont ouverts.

Le général Murat envoie une division de 10,000 hommes pour occuper Tarente, Brindisi et tous les petits ports situés dans la presqu’île, au delà de la ligne de Tarente à Brindisi.

La flotte qui est devant Brest ne savait rien de votre départ le 18 pluviôse; on ne l’a su en Angleterre, par la frégate qui s’est engagée avec la Bravoure, que le 15.

Différents rapports, qui sont parvenus à l’amirauté, sur des vaisseaux de votre escadre aperçus isolément, ont mis la plus grande confusion dans toutes leurs idées.

Puisque vous êtes à Toulon, passez-y quelques jours, réparez-vous, et profitez du reste de la mauvaise saison pour remplir votre mission : car il faut, à tel prix que ce soit, porter des secours à l’armée d’Orient.

Si l’amiral Warren n’a que quatre vaisseaux de guerre et quelques frégates, comme tout porte à le croire, ne vous laissez pas bloquer par lui.

Il n’y a qu’une demi-heure que j’ai reçu votre lettre. Je vous expédierai demain matin un nouveau courrier.

 

Paris , 26 février 1801

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Je n’ai donné aucun ordre à Toulon, Citoyen Ministre, relativement au contre-amiral napolitain Simone. Mon intention est qu’il s’embarque sur l’escadre du contre-amiral Ganteaume, pour servir de pilote sur les côtes qu’il connaît.

 

Paris , 26 février 1801

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je vous prie, Citoyen Ministre, de me proposer dans la journée de demain, un ministre pour remplacer le Citoyen Reinhard. Le Citoyen Reinhard sera purement et simplement rappelé.

 

Paris , 26 février 1801

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Je n’ai donné aucun ordre à Toulon, Citoyen Ministre, relativement au contre-amiral napolitain Simone. Mon intention est qu’il s’embarque sur l’escadre du contre-amiral Ganteaume, pour servir de pilote sur les côtes qu’il connaît.

 

Paris , 27 février 1801

A l’empereur de Russie

J’ai reçu la lettre de Votre Majesté, du 18 décembre; elle m’annonçait l’arrivée de M. de Kalitchef; mais, ce plénipotentiaire n’étant pas encore arrivé, je prends le parti de répondre promptement à Votre Majesté sur le contenu de sa lettre du 15 janvier.

L’arrogance et l’insolence des Anglais n’ont point d’exemple. Je vais réunir, comme Votre Majesté paraît le désirer, trois on quatre cents chaloupes canonnières dans les ports de Flandre, où je réunirai une armée. J’ai donné les ordres pour rassembler en Bretagne une armée qui pourra être embarquée sur l’escadre de Brest.

Une division de l’armée française est sur les frontières du royaume de Naples. J’ai demandé au roi des Deux-Siciles qu’il mît embargo sur tous les bâtiments anglais qui se trouvent dans les ports de ses Étais. M. le marquis de Gallo, muni de ses pleins pouvoirs, est arrivé. Je n’ai pu que lui faire témoigner ma surprise et mon mécontentement de ce que les ministres de l’empereur d’Allemagne et du roi d’Angleterre se trouvaient nommés, dans ses pleins pouvoirs, comme devant traiter conjointement avec lui, tandis que les ministres de Votre Majesté n’y étaient pour rien. Avant l’échange du traité, il devra se procurer d’autres pouvoirs.

Dans la situation maritime actuelle de l’Europe, il est essentiel que le roi des Deux-Siciles sache bien qu’il ne doit la conservation de ses États qu’à la protection de Votre Majesté.

J’ai envoyé un renfort de dix vaisseaux, de Brest à Toulon, qui y sont heureusement arrivés. L’Espagne réunit une escadre à Cadix, afin que, si les circonstances se présentent, ces escadres puissent se combiné avec celle que Votre Majesté a dans la mer Noire.

Mais, pour cet effet, il me parait nécessaire de pouvoir être assuré d’un port en Sicile et d’un sur la côte de Tarente; et il n’y aura de sûreté pour les escadres qui seront dans ces ports que lorsqu’ils seront occupés par des troupes russes et françaises; c’est pourquoi je désirerais qu’il y eût garnison russe dans un des principaux ports de la Sicile et garnison française dans un des ports du golfe de Tarente.

  1. le marquis de Lucchesini m’a communiqué une note du roi de Prusse par laquelle il paraît que ce prince vient enfin de faire ce que Votre Majesté et l’Europe attendaient de lui, en fermant l’Elbe et le Weser aux Anglais. Ne paraîtrait-il pas convenable à Votre Majesté, en occupant le Hanovre jusqu’à la paix générale, d’y envoyer les troupes de M. de Sprengporten, auxquelles on pourrait joindre une division de troupes françaises? Je me chargerais, dans ce cas, de leur fournir tout l’attirail de guerre dont elles pourront avoir besoin.

Si Votre Majesté tient la main à ce que les Anglais ne fassent aucun commerce avec les puissances du nord, si le corps de M. de Sprengporten se porte dans le Hanovre pour ne mettre aucune espèce de doute à la fermeture de l’Elbe et du Weser, un corps d’observation que j’ai envoyé à Bordeaux forçant le Portugal à fermer ses ports à l’Angleterre, et ceux de Naples et de la Sicile leur étant également  fermés, les Anglais n’auront aucune communication avec l’Europe. Je recommande à Votre Majesté les prisonniers français qui sont dans les bagnes de Constantinople.

Les Anglais tentent un débarquement dans l’Égypte. L’intérêt de toutes les puissances de la Méditerranée, comme de celle de la mer Noire, est que l’Égypte reste à la France. Le canal de Suez, qui joindrait les mers de l’Inde à la Méditerranée, est déjà tracé; c’est un travail facile et de peu de temps, qui peut produire des avantages incalculables au commerce russe. Si Votre Majesté est toujours dans l’opinion, qu’elle a manifestée souvent, de faire faire une partie du commerce du nord par le midi, elle peut attacher son nom à une aussi grande entreprise, qui aura tant d’influence sur la situation future du continent, en intervenant auprès de la Porte dans les affaires d’Égypte .

Dans le traité de paix qui a été conclu entre la France et l’Autriche, Votre Majesté aura vu que tout a été calculé pour pouvoir remplir tous ses désirs.

J’attends avec impatience M. de Kalitchef; dès qu’il sera arrivé, j’expédierai un officier à Votre Majesté; je la prie de donner les ordres sur la frontière pour qu’il y trouve l’autorisation nécessaire.  Je prie Votre Majesté de me croire, avec les sentiments tout particuliers qu’elle m’a inspirés, etc.

 

Paris, 28 février 1801

Au Citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Donnez l’ordre, Citoyen Ministre, au Citoyen Alquier, de se rendre au quartier général du général Murat, avec les pouvoirs nécessaires pour conclure la paix avec le Plénipotentiaire du Roi des Deux Siciles. Il serait nécessaire que le Citoyen Alquier partit le 11 ventôse. (2 mars)

 

Paris, 28 février 1801

Au citoyen Talleyrand,  ministre des relations extérieures

Le citoyen Cacault, Citoyen Ministre, ira à Rome sans titre; il ne prendra son caractère de ministre plénipotentiaire que lorsque toutes les discussions entre la République française et le Pape seront terminées.

 

Paris, 28 février 1801

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Je vous prie, Citoyen Ministre, de faire partir un courrier extra-ordinaire pour Toulon.

Vous ferez connaître au contre-amiral Ganteaume que tous les ports de Sicile et des États de Naples sont fermés aux Anglais et ouverts à nos vaisseaux;

Qu’aujourd’hui, plus que jamais, le Gouvernement met le plus grand intérêt à porter des secours en Égypte;

Qu’il doit donc faire tout ce qui est possible pour achever de remplir sa mission;

Que la Régénérée et l’Africaine sont parties de Rochefort avec ordre de se rendre à Alexandrie.

Vous lui recommanderez de tenir tout son monde à bord et de ne laisser descendre personne.

Donnez ordre an préfet maritime d’expédier de fréquents courriers pour instruire le Gouvernement des mouvements de l’escadre et pour lui donner toutes les nouvelles que l’on aurait de l’Égypte et des Anglais.

 

 Paris, 28 février 1801

Au citoyen Lacuée, aide de camp du Premier Consul

Vous vous rendrez, Citoyen, en toute diligence à Toulon. Vous remettrez la lettre ci-jointe au contre-amiral Ganteaume. Vous verrez tous les vaisseaux de l’escadre, ainsi que l’arsenal; vous aurez soin de vous assurer par vous-même de la force et du nombre des vaisseaux anglais qui bloqueraient le port de Toulon. S’il est moindre que celui du contre-amiral Ganteaume, vous l’engagerez à ne point se laisser bloquer par une force inférieure.

Si les circonstances décident le général Ganteaume à continuer sa mission, vous l’engagerez à prendre à Toulon le plus de troupes qu’il pourra porter. Vous verrez, à cet effet, le commandant militaire pour lever tous les obstacles, et que les troupes lui soient fournies.

Vous ferez sentir au contre-amiral Ganteaume que l’on a, en ,général, un peu blâmé sa course sur Mahon, parce qu’elle a réveillé l’attention de l’amiral Warren, dont le seul but était de défendre Mahon.

Si le contre-amiral Ganteaume se décide à achever sa mission vous resterez à Toulon quatre jours après son départ.

Si, au contraire, les nouvelles de la mer faisaient penser qu’il resterait trop longtemps, vous reviendrez à Paris, après avoir passé quinze jours à Toulon, six à Marseille, quatre à Avignon et cinq ou six à Lyon.

Vous aurez soin de me rapporter l’état de tout ce qui est embarqué sur chaque vaisseau, l’état des bâtiments et frégates expédiés de Toulon depuis le ler  vendémiaire de l’an IX, l’état de l’arsenal et des notes sur les fonctionnaires publics du pays où vous passerez, ainsi que de l’esprit qui y règne.

Vous profiterez de tous les courriers qu’expédiera le préfet maritime pour me donner des nouvelles de l’escadre, de la mer et des Anglais.

Vous encouragerez par vos discours tous les capitaines de vaisseau, en leur faisant sentir de quel immense intérêt, pour la paix générale, est leur expédition.

 

Paris, 28 février 1801

Au contre-amiral Ganteaume

Le citoyen Lacuée vous remettra, Citoyen Général, la copie de l’armistice conclu avec Naples; vous pourrez en dire le contenu, mais non le faire imprimer.

Je vous ai déjà mandé que j’avais vu avec peine que vous vous étiez trop approché de Mahon, et que vous ayez par là donné l’éveil à l’amiral Warren, dont la principale mission était de garder Mahon. Mais il n’est plus question actuellement que de trouver le remède.

J’attends avec impatience le retour du courrier que je vous expédié, pour savoir votre position et la force des ennemis qui vous bloquent.

Je ne doute pas que vous ne soyez convaincu que l’intérêt majeur de la République et la gloire de votre escadre consistent à remplir la mission que le Gouvernement vous a confiée. Ma confiance en vous est toujours la même. Prenez actuellement conseil de la position de l’ennemi.

Recevez mes félicitations sur la prise du Succès. Le règlement sur les prises est arrêté et sera publié demain dans le Moniteur.

Les puissances du nord, les Hollandais et nous, armons tant que nous pouvons.

Votre sortie de Brest a été trouvée belle et hardie.

Je vous salue affectueusement.