Correspondance de Napoléon – Décembre 1806

Golymin, 28 décembre 1806

46e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le maréchal Ney, chargé de manœuvrer pour détacher le lieutenant général prussien l’Estocq de la Wkra, déborder et menacer ses communications, et pour le couper des Russes, a dirigé ses mouvements avec son habileté et son intrépidité ordinaires. Le 23, la division Marchand se rendit à Gurzno. Le 24, l’ennemi a été poursuivi jusqu’à Kuczborg. Le 25, l’arrière-garde de l’ennemi a été entamée. Le 26, l’ennemi s’étant concentré à Soldau et Mlawa, le maréchal Ney résolut de marcher à lui et de l’attaquer. Les Prussiens occupaient Soldau avec 6,000 hommes d’infanterie et un millier d’hommes de cavalerie; ils comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent cette ville, être à l’abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été surmontés par les 69e et 76e. L’ennemi s’est défendu dans toutes les rues, et a été repoussé partout à coups de baïonnette. Le général l’Estocq, voyant le petit nombre de troupes qui l’avaient attaqué voulut reprendre la ville. Il fit quatre attaques successives pendant la nuit, dont aucune ne réussit. Il se retira à Neidenburg. Six pièces de canon, quelques drapeaux, un assez bon nombre de prisonniers, ont été le résultat du combat de Soldau. Le maréchal Ney se joue du général Von der Weid, qui a été blessé. Il fait une mention particulière du colonel Brun, du 69e, qui s’est fait remarquer par sa bonne conduite. Le même jour, le 59e a été poussé sur Lautenburg.

Pendant le combat de Soldau, le général Marchand, avec sa division, repoussait l’ennemi de Mlawa, où il eut un très-brillant combat.

Le maréchal Bessières avec le second corps de la réserve de cavalerie, avait occupé Biezun dès le 19. L’ennemi, reconnaissant l’importance de cette position, et sentant que la gauche de l’armée française voulait séparer les Prussiens des Russes, tenta de reprendre ce poste; ce qui donna lieu au combat de Biezun. Le 23, à huit heures, il déboucha par plusieurs routes. Le maréchal Bessières avait placé les deux seules compagnies d’infanterie qu’il avait, près du pont. Voyant l’ennemi venir en très-grande force, il donna ordre au général Grouchy de déboucher avec sa division. L’ennemi était déjà maître du village de Karniszyn et y avait jeté un bataillon d’infanterie.

Chargée par la division Grouchy, la ligne ennemie fut rompue. La cavalerie ennemie et son infanterie, fortes de 8,000 hommes, ont été enfoncées et jetées dans les marais; 500 prisonniers, 5 pièces de mon, 2 étendards, sont le résultat de cette charge. Le maréchal Bessières se loue beaucoup du général Grouchy, du général Roget, et de son chef d’état-major, le général Roussel. Le chef d’escadron Renié, du 6e régiment de dragons, s’est distingué. M. Launay, capitaine de la compagnie d’élite du même régiment, a été tué.

  1. Bouran, aide de camp du maréchal Bessières, a été blessé. Notre perte est, du reste, peu considérable. Nous avons eu 8 hommes tués et une vingtaine de blessés. Les deux étendards ont été pris par le dragon Plet, du 6e régiment de dragons, et par le fourrier Jeuffoy, du 3e régiment.

Sa Majesté, désirant que le prince Jérôme eût occasion de s’instruire l’a fait appeler de Silésie. Ce prince a pris part à tous les combats qui ont eu lieu, et s’est trouvé souvent aux avant-postes.

Sa Majesté a été satisfaite de la conduite de l’artillerie pour l’intelligence et l’intrépidité qu’elle a montrées devant l’ennemi, soit dans la construction des ponts, soit pour faire marcher l’artillerie au milieu des mauvais chemins.

Le général Marulaz, commandant la cavalerie légère du 3e corps, le colonel Exelmans, du ler de chasseurs, et le général Petit, ont fait preuve d’intelligence et de bravoure.

Sa Majesté a recommandé que, dans les relations officielles des différentes affaires, on fît connaître un grand nombre de traits qui méritent de passer à la postérité; car c’est pour elle, et pour vivre éternellement dans sa mémoire, que le soldat français affronte tous les dangers et toutes les fatigues.

 

Golymin, 29 décembre 1806, 1 heure du matin

Au grand-duc de Berg

Le major général a dû vous faire connaître mes intentions; il me tarde de vous voir de retour à Varsovie, comme votre santé l’exige. Je me rends aujourd’hui à Pultusk, où j’attends de vos nouvelles. Mais il faut que l’ennemi s’en aperçoive le plus tard possible, afin qu’il continue sa retraite au delà d’Ostrolenka. Il faut même publier que le prince de Ponte-Corvo marche pour le déborder par sa gauche. Faites évacuer l’artillerie que nous avons prise à l’ennemi; ce sont là des trophées. Nous avons 6,000 prisonniers et soixante et dix à quatre-vingts pièces de canon. Le maréchal Lannes a eu une très- belle affaire à Pultusk, où l’ennemi a été culbuté. J’ai reçu une lettre de la princesse Caroline, qui demande à venir à Berlin; il y aura le temps de lui répondre à Varsovie.

 

Golymin, 29 décembre 1806, 1 heure du matin

Au maréchal Lannes

Mon Cousin, j’ai appris avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps d’armée. Mais j’apprends avec peine que votre santé est toujours faible. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me portez. Toute l’armée va entrer en cantonnement. Je compte me rendre dans la journée à Pultusk.

 

Golymin, 29 décembre 1806, 5 heures du matin

A l’Impératrice

Je ne t’écris qu’un mot, mon amie; je suis dans une mauvaise grange. J’ai battu les Russes; je leur ai pris trente pièces de canon, leurs bagages et fait 6,000 prisonniers. Mais le temps est affreux; il pleut, nous avons de la boue jusqu’aux genoux.

Dans deux jours je serai à Varsovie, d’où je tirai.

Tout à toi.

NAPOLÉON

 

Golymin, 29 décembre 1806

A M. Cambacérès

Mon Cousin, vous verrez par les bulletins les brillants succès que nous avons obtenus sur l’armée russe. Sans la rigueur de la saison, nous en aurions obtenu de plus grands encore. Je crois la campagne finie. L’ennemi a mis entre nous des marais et des déserts. Je vais prendre mes quartiers d’hiver. La guerre entre la Porte et la Russie a pris un caractère très-régulier. Ma santé est bonne. Rapp a été blessé au bras, mais n’a point de mal; dites-le à sa femme. Je crois que le jeune Ségur, en portant un ordre, a donné dans un parti de cavalerie ennemie; je crois savoir qu’il n’a point de mal. Je serai dans quelques jours à Varsovie.

 

Golymin, 29 décembre 1806

Au général Clarke

Nous avons en quatre jours de temps battu l’armée russe, poursuivie jusqu’à Ostrolenka, obligée d’abandonner son artillerie et ses bagages. Mais les horribles chemins et la mauvaise saison m’ont décidé à prendre mes quartiers d’hiver; je dois regarder désormais la campagne comme finie.

Nous avons pris à l’ennemi plus de 6,000 prisonniers et 80 pièces de canon. Je l’ai surpris dans ses cantonnements, sans qu’il lui ait été possible de se rallier. Sans les mauvais chemins, il n’aurait pas échappé un homme de ces deux armées.

 

Golymin, 29 décembre 1806

A M. Fouché

Nous avons fait évacuer à l’armée russe toute la position importante qu’elle occupait, et nous lui avons pris ses bagages et son artillerie. Mais la mauvaise saison et les boues et les chemins affreux que nous avons ici m’ont décidé à faire prendre à mon armée ses quartiers d’hiver. Il est convenable de faire courir le bruit que l’Empereur ne doit pas tarder à arriver à Paris. Dans quelques jours, je serai à Varsovie, et je vous écrirai plus en détail sur les rapports que vous m’avez envoyés depuis huit jours. Mon quartier général est ici dans une mauvaise grange.

 

Pultusk, 30 décembre 1806

47e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le combat de Czarnowo, celui de Nasielsk, celui de Kolozomb, le combat de cavalerie de Lopaczin, ont été suivis par les combats de Golymin et de Pultusk; et la retraite entière et précipitée des armées russes a terminé l’année et la campagne.

COMBAT DE PULTUSK

Le maréchal Lannes ne put arriver vis-à-vis Pultusk que le 26 au matin. Tout le corps de Bennigsen s’y était réuni dans la nuit. Les divisions russes qui avaient été battues à Nasielsk, poursuivies par la 3e division du corps du maréchal Davout, entrèrent dans le camp de Pultusk à deux heures après minuit. A dix heures, le maréchal Lannes attaqua, ayant la division Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde ligne, la division Gudin, du 3e corps d’armée, commandée par le général Daultanne, sur sa gauche. Le combat devint vif. Après différents événements, l’ennemi fut culbuté. Le 17e régiment d’infanterie légère et le 34e se couvrirent de gloire. Les généraux Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Trelliard, commandant la cavalerie légère du corps d’armée, le général Bonsart, commandant une brigade de la division de dragons Beker, le colonel Barthelemy, du 15e régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille. L’aide de camp Voisin, du maréchal Lannes, et l’aide de camp Curial, du général Suchet, ont été tués l’un et l’autre avec gloire. Le maréchal Lannes a été touché d’une balle. Le 5e corps l’armée a montré, dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l’immense supériorité de l’infanterie française sur celle des autres nations. Le maréchal Lannes, quoique malade depuis dix jours, avait voulu suivre son corps d’armée. Le 85e régiment a soutenu plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès. L’ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka.

COMBAT DE GOLYMIN

Pendant que le corps de Bennigsen était à Pultusk et y était battu, celui de Buxhoevden se réunissait à Golymin, à midi. La division Panin, de ce corps, qui avait été attaquée la veille par le grand-duc de Berg, une autre division qui avait été battue à Nasielsk, arrivaient or différents chemins au camp de Golymin.

Le maréchal Davout, qui poursuivait l’ennemi depuis Nasielsk, l’atteignit, le chargea, et lui enleva un bois près du camp de Golymin.

Dans le même temps, le maréchal Augereau, arrivant de Golaczyzna, prenait l’ennemi en flanc. Le général de brigade Lapisse, avec le 16e d’infanterie légère, enlevait à la baïonnette un village qui servait de point d’appui à l’ennemi. La division Heudelet se déployait et marchait à lui. A trois heures après midi, le feu était des plus chauds. Le grand-duc de Berg fit exécuter avec le plus grand succès plusieurs barges, dans lesquelles la division de dragons Klein se distingua. Cependant, la nuit arrivant trop tôt, le combat continua jusqu’à onze heures du soir. L’ennemi fit sa retraite en désordre, laissant son artillerie, ses bagages, presque tous ses sacs, et beaucoup de morts. Toutes les colonnes ennemies se retirèrent sur Ostrolenka.

Le général Fénerolz, commandant une brigade de dragons, fut tué d’un boulet. L’intrépide général Rapp, aide de camp de l’Empereur, a été blessé d’un coup de fusil à la tête de sa division de dragons. Le colonel Sémélé, du brave 24e de ligne, a été blessé. Le maréchal Augereau a eu un cheval tué sous lui.

Cependant le maréchal Soult, avec son corps d’armée, était déjà ,arrivé à Mosaki, à deux lieues de Makow; mais les horribles boues, suite des pluies et du dégel, arrêtèrent sa marche et sauvèrent l’armée russe, dont pas un seul homme n’eût échappé sans cet accident.

Les destins de l’armée de Bennigsen et de celle de Buxhoevden devaient se terminer en deçà de la petite rivière d’Orzyca; mais tous les mouvements ont été contrariés par l’effet du dégel, au point que l’artillerie a mis jusqu’à deux jours pour faire trois lieues. Toutefois l’armée russe a perdu 80 pièces de canon, tous ses caissons, plus de 1,200 voitures de bagages, et 12,000 hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Les mouvements des colonnes françaises et russes seront un objet de vive curiosité pour les militaires, lorsqu’ils seront tracés sur la carte; on y verra à combien peu il a tenu que toute cette armée ne fût prise et anéantie en peu de jours, et cela par l’effet d’une seule faute du général russe.

Nous avons perdu 800 hommes tués, et nous avons eu 2, 000 blessés. Maître d’une grande partie de l’artillerie ennemie, de toutes les positions ennemies, ayant repoussé l’ennemi à plus de quarante lieues, l’Empereur a mis son armée en quartiers d’hiver.

Avant cette expédition, les officiers russes disaient qu’ils avaient 150,000 hommes; aujourd’hui ils prétendent n’en avoir eu que la moitié. Qui croire, des officiers russes avant la bataille, ou des officiers russes après la bataille ?

La Perse et la Porte ont déclaré la guerre à la Russie. Michelson attaque la Porte. Ces deux grands empires, voisins de la Russie, sont tourmentés par la politique fallacieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui agit depuis dix ans chez eux comme elle a fait pendant cinquante ans en Pologne.

  1. Philippe de Ségur, maréchal des logis de la Maison de l’Empereur, se rendant à Nasielsk, est tombé dans une embuscade de Cosaques, qui s’étaient placés dans une maison du bois qui se trouve derrière Nasielsk. Il en a tué deux de sa main, mais il a été fait prisonnier. L’Empereur l’a fait réclamer, mais le général russe l’avait sur-le-champ dirigé sur Saint-Pétersbourg.

 

Pultusk, 30 décembre 1806

NOTE POUR LE MONITEUR

Il paraîtrait qu’ayant de si grands projets sur ses voisins la Russie devait laisser tranquille la France. Telle aurait dû être sa politique, si l’intérêt de la Russie guidait ce cabinet; mais ce sont les passions de celui de Saint-James qui le guident. Toutefois elle procède contre la Porte en mettant de côté tous les égards que se doivent les nations.

Au moment où ses troupes entraient en Moldavie, elle déclare que c’est d’accord avec le Grand Seigneur; elle fait imprimer dans toutes les gazettes et colporter par ses agents un prétendu traité d’alliance avec la Porte : la Porte vient de le démentir, elle court aux armes. Passwan-Oglou et Mustapha Baraïctar, successeur de Terzeriek-Oglou, à Rustchuk, ont passé le Danube et occupé Bucarest avec 30,000 hommes, ce qui a arrêté la marche de l’armée russe. La Porte a fait demander des explications au ministre de Russie, qui a répondu qu’il ne savait ce que cela voulait dire. Mustapha Baraïctar et le pacha de Widdin, instruits que les Russes avaient arrêté le consul de France, ont fait arrêter le consul de Russie.

Quatre vaisseaux anglais sont devant Constantinople pour en imposer à la Porte; ils ne lui en imposeront pas, et l’Angleterre agirait contre ses plus chers intérêts si elle secondait les prétentions démesurées de la Russie. D’ailleurs, que fera-t-elle ? elle pillera quelques bâtiments ; mais tous les ports de la Turquie lui seront fermés, et les pertes qu’éprouvera son commerce porteront conseil à sa politique.

Tous les prétendus traités d’alliance entre la Porte et la Russie qu’on a colportés se sont trouvés faux; la guerre est déclarée entre ces deux puissances. L’excès des maux que la Russie fait à la Porte ralliera tous les Musulmans à la cause commune et aux intérêts les plus chers de leur patrie. Déjà Michelson et Dolgorouki, qui commandent l’armée russe, ont fait demander des secours.

Le Schah de Perse se prépare aussi à repousser l’injuste agression de la Russie et à entrer en Géorgie.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A l’Impératrice

J’ai bien ri en recevant tes dernières lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée qu’elles ne méritent pas. J’ai eu deux ou  trois jours le plaisir d’entendre Paër et deux chanteuses qui m’ont fait de la très-bonne musique. J’ai reçu ta lettre dans une mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille pour tout lit. Je serai demain à Varsovie. Je crois que tout est fini pour cette année. L’armée va entrer en quartiers d’hiver.

Je hausse les épaules de la bêtise de madame de L . . . . . . . Tu devrais cependant te fâcher, et lui conseiller de n’être pas si sotte. Cela perce dans le public et indigne bien des gens.

Quant à moi, je méprise l’ingratitude comme le plus vilain défaut du cœur. Je sais qu’au lieu de te consoler ils t’ont fait de la peine.

Adieu, mon amie; je me porte bien.

NAPOLÉON

Je ne pense pas que tu doives aller à Cassel; cela n’est pas convenable. Tu peux aller à Darmstadt.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. Cambacérès

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 18 décembre. Veillez au prix des blés. Vous savez que M. de Champagny a trop de sécurité sur cet objet important. Je vois avec plaisir que le régiment des fusiliers de ma Garde est parti le 22.

Vous verrez par les bulletins que nous avons eu les plus rapides succès. J’ai résolu de faire chanter un Te Deum. Vous remettrez, à cet effet, la lettre ci-jointe à M. Portalis. Faites écrire, dites, faites dire, parce que cela est vrai , que, bien loin qu’il y ait un traité d’alliance entre la Porte et la Russie, ces deux puissances sont en état de guerre et courent aux armes. Au même moment que les Russes sont entrés en Moldavie, les Turcs sont entrés en Valachie, ont occupé Bucarest et fait arrêter le consul russe.

 

De notre camp impérial de Pultusk, 31 décembre 1806

Aux évêques

Monsieur l’Évêque de . . . . .les nouveaux succès que nos armées ont remportés sur les bords du Bug et de la Narew, où en cinq jour de temps elles ont mis en déroute l’armée russe avec perte de son artillerie, de ses bagages et d’un grand nombre de prisonniers, en l’obligeant à évacuer toutes les positions importantes où elle s’était retranchée, nous portent à désirer que notre peuple adresse des remerciements au ciel pour qu’il continue à nous être favorable, et pour que le Dieu des armées seconde nos justes entreprises, qui ont pour but de donner enfin à nos peuples une paix stable et solide que ne puisse troubler le génie du mal.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. de Ségur

Votre fils a été fait prisonnier par les Cosaques; il en a tué deux de sa main avant de se rendre; il n’a été que très-légèrement blessé. Je l’ai fait réclamer, mais ces messieurs l’ont fait sur-le-champ partir pour Saint-Pétersbourg, où il aura le plaisir de faire sa cour à l’Empereur. Il vous sera facile de faire comprendre à Mme de Ségur que cet événement n’a rien de désagréable et doit ne l’alarmer en rien.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. Fouché

Je vois avec plaisir ce que vous avez fait pour le manuscrit de M. Ruthière; j’attends avec impatience d’en avoir un exemplaire.

  1. Raynouard est très-capable de faire de bonnes choses, s’il se pénètre bien du véritable esprit de la tragédie chez les anciens : la fatalité poursuivait la famille des Atrides, et les héros étaient coupables sans être criminels; ils partageaient les crimes des dieux. Dans l’histoire moderne, ce moyen ne peut être employé; celui qu’il faut employer, c’est la nature des choses : c’est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers. S’il eût suivi ce principe, Philippe le Bel aurait joué un beau rôle; on l’eût plaint, et on eût compris qu’il ne pouvait faire autrement. Tant que le canevas d’une tragédie ne sera pas établi sur ce principe, elle ne sera pas digne de nos grands maîtres. Rien ne montre davantage le peu de connaissance que beaucoup d’auteurs font voir des ressorts et des moyens de la tragédie, que les procès criminels qu’ils établissent sur la scène. Il faudrait du temps pour développer cette idée , et vous sentez que j’ai autre chose à penser. Toutefois je crois l’auteur des Templiers capable de faire de bonnes choses.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. Fouché

Je lis dans le Publiciste du 18 une prétendue lettre de Kosciuszko. Ce sont des moyens bien misérables que ceux-là et qui ne tendent qu’à décréditer. A quoi sert le mensonge, lorsque la vérité est si bonne à dire ? Qu’avons-nous besoin de Kosciuszko, puisque Kosciuszko veut rester tranquille ? Le peuple de Pologne n’est pas un peuple qu’on remue avec des proclamations. Tout cela, vu de Varsovie, est bien pitoyable, je vous l’ai déjà mandé.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. Fouché

Le prince Auguste de Prusse, prisonnier de guerre, a été envoyé en France par le général Clarke. Il est convenable de le bien traiter, mais de l’isoler des Prussiens. Il a été envoyé à Dijon; concertez-vous avec le ministre Dejean pour lui donner une autre destination. Le plus clair serait peut-être de l’envoyer à Paris.

Cette affaire de Mme Salmatoris me parait fort extraordinaire. Je désire que vous en écriviez à M. Salmatoris. Vous me ferez connaître sa réponse. Faites-lui comprendre qu’il faut que sa femme reste tranquille dans un petit village et ne donne plus de dîners; sans quoi je la ferai mettre à Fenestrelle pendant plusieurs mois.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

Au général Junot, gouverneur de Paris

Je reçois votre lettre du 18 décembre. Je vois que les fusiliers de ma Garde, forts seulement de 1,400 hommes, sont partis le 22; je les compte donc arrivés à Mayence. Les bataillons de Paris sont partis le 22. Ils ne tarderont donc pas non plus à être à Mayence. J’ai ordonné que tous les officiers et sous-officiers employés au recrutement fussent remplacés; ce qui vous donnera des officiers pour les 3e bataillons. Pressez auprès du ministre Dejean la retraite des officiers hors d’état de servir et pour leur remplacement. Pour tout ce qui regarde ma Garde, mon intention est que vous preniez des ordres de l’archi-chancelier; c’est la règle. Nous avons obtenu ici les plus grands succès, et, en trente jours, nous avons poussé l’armée russe à plus de quarante lieues. Elle est cependant heureuse d’être échappée, car, sans un affreux dégel qui nous a mis dans la boue jusqu’à la ceinture, pas un homme ne se serait échappé.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

ORDRE POUR LE GÉNÉRAL GARDANE

Le général Gardane se rendra aux avant-postes. Il mènera avec lui deux officiers d’ordonnance et deux aides de camp. Il m’en expédiera un toutes les fois qu’il y aura quelque chose de nouveau, ou tous les soirs, lorsque les rapports seront arrivés. Il se tiendra tant au quartier du général Watier qu’à celui des généraux Lasalle et Milhaud. Il aura soin de bien reconnaître le pays et les cantonnements qu’occupent tous les corps de dragons et de cavalerie légère, ainsi que les troupes du maréchal Soult. Il restera là huit jours, et jusqu’à ce qu’il soit relevé par un autre aide de camp. Il préviendra les généraux du départ de ses officiers, pour qu’on puisse en profiter et envoyer les rapports au major général.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. de Talleyrand

Monsieur le Prince de Bénévent, je reçois votre dépêche du 30; j’y vois avec plaisir les bonnes nouvelles de Constantinople. Je suis aise surtout que les Turcs aient occupé Bucarest. Envoyez en toute hâte une réponse, qui est ci-jointe, à la lettre du Grand Seigneur. Instruisez Sébastiani et nos différents consuls de tout ce qui s’est passé. Quant à la cour de Vienne, recommandez à M. Andréossy d’observer tous ses mouvements et de rester tranquille. Recommandez à M. Sebastiani de faire passer toutes les nouvelles et bulletins en Perse. Faites mettre dans le Moniteur des articles de Bucarest pour faire connaître la conduite hypocrite de la Russie et la situation de ses affaires avec la Porte.

 

Pultusk, 31 décembre 1806

A M. Fouché, ministre de la police générale, à Paris

Si M. de Chénier se permet le moindre propos, faite lui connaître que je donneri l’ordre qu’il soit envoyé aux îles Sainte-Marguerite. Le temps de la plaisanterie est passé. Qu’il reste tranquille, c’est le seul droit qu’il ait.

Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de madame de Stael, Je sais qu’elle n’en est pas éloignée.

Vous verrez par les derniers Bulletins les grands succès que nous avons obtenus sur les armées russes. Le prétendu traité d’alliance entre la Porte et la Russie est faux. Les Turcs sont entrés en Valachie, au même moment que les Russes sont entrés en Moldavie. Faites faire des articles datés de Bucarest dans ce sens ; cela est vrai, mais encore faut-il éclairer l’opinion. Faites-en faire également de Tiflis sur la Perse. Le fait est que l’empire de Russie est attaqué de tous côtés.

(de Brotonne)

 

31 décembre 1806

DÉCISION

Le ministre propose à l’Empereur de prendre pour base de la liquidation des loyers des militaires de Paris un nouveau recensement plus exact que le premier qui a été soumis à Sa Majesté. Sa Majesté ne revient point sur ses premières déterminations.

(Picard)