Correspondance de Napoléon – Décembre 1806

Posen, 15 décembre 1806

DÉCISIONS

 

Le ministre de la guerre demande quelles sont les intentions de l’Empereur au sujet d’une somme de 21.000 francs accordée à titre de gratification aux officiers d’artillerie de l’armée de Naples par le maréchal Masséna. Suivre les lois. Faire connaître si le conseil d’administration du parc a l’état des frais qui ont motivé ces gratifications.
Le colonel Miquel, du 26e de ligne, de retour des colonies, demande un congé de convalescence de trois mois. Le faire remplacer dans la colonie par le major. II commandera le dépôt pendant l’espace d’un an.

(Picard)

 

Quartier général impérial de Posen, 15 décembre 1806

ORDRE DU JOUR

L’intention de l’Empereur étant que le travail des revues soit continué et exactement suivi dans chaque corps d’armée et dans les arrondissements territoriaux, Sa Majesté ordonne :

l°. – Que MM. les inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues qui sont répartis dans les différents corps d’armée, s’occupent exclusivement des revues des états-majors, des régiments et détachements qui les composent;

2° Que ceux de MM. les inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues qui sont employés extraordinairement comme commissaires impériaux ou intendants des provinces et comme ordonnateurs, soient chargés de passer les revues de présence et de solde des états-majors, corps et détachements stationnés dans leurs intendances et arrondissements.

  1. l’intendant général de l’armée et M. Villemanzy (Jacques-Pierre Orillard, comte de Villemanzy, 1751 – 1830), inspecteur en chef aux revues, surveilleront l’exécution de ces dispositions.

Le prince de Neuchâtel, ministre de la guerre, major général, Maréchal Alex. Berthier.

(Picard)

 

Kutno, 17 décembre 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, expédiez un Polonais au camp devant Breslau, avec l’ordre au prince Jérôme de laisser le commandement du siège au général Vandamme et de partir en toute diligence, de sa personne, de manière à être rendu à Varsovie le 21 ou le 22. Il donnera ordre au général Deroy de se diriger avec sa division, de Wartenberg où elle doit se trouver, sur Lowicz. La brigade d’artillerie attachée à cette division gagnera de l’avance, si elle le peut.

 

Kutno, 17 décembre 1806

Au maréchal Lefebvre

Le comte Rzukowski, seigneur de Kutno, s’est chargé de faire 12,000 rations de pain blanc biscuité pour la Garde. S’adresser la veille à lui pour pouvoir en remplir les caissons.

 

Kutno, 17 décembre 1806

43e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur est arrivé à Kutno à une heure après midi, ayant voyagé toute la nuit dans des calèches du pays, le dégel ne permettant pas de se servir de voitures ordinaires. La calèche dans laquelle se trouvait le grand maréchal du palais Duroc a versé. Cet officier a été grièvement blessé à l’épaule, sans cependant aucune espèce de danger. Cela l’obligera à garder le lit huit à dix jours.

Les têtes de pont de Praga, de Zakroczym, de la Narew et de Thorn, acquièrent tous les jours un nouveau degré de force.

L’Empereur sera demain à Varsovie.

La Vistule étant extrêmement large, les ponts ont partout 3 à 400 toises, ce qui est un travail très-considérable.

 

Kutno, 17 décembre 1806, 7 heures du soir

Au grand-duc de Berg

Faites cuire une grande quantité de pain. Tâchez d’avoir d’ici au 20, indépendamment des rations ordinaires, 150,000 rations de pain biscuité.

Je serai demain à Blonie. Les maréchaux Bessières, Bernadotte et Ney seront le 19 à la hauteur de d’Utrata, avec leurs corps, à Biezun.

Il faut surtout faire finir le pont du maréchal Augereau.

Mon intention est d’attaquer l’ennemi le 21 ou le 22.

S’il y a du vin à Varsovie, il faut s’en procurer à quelque prix que ce soit.

Le chirurgien en chef doit être arrivé. J’imagine que les ambulances sont en règle.

La compagnie de pontonniers de ma Garde doit être arrivée. Envoyez-la sur-le-champ au maréchal Augereau; elle servira au passage.

 

Kutno, 18 décembre 1806

Au général  Clarke

Faites mettre dans les journaux de Berlin que le régiment de Ploetz, officiers et soldats, s’est débandé dès qu’on l’a mis sous les ordres des Russes; qu’ils sont accablés par ceux-ci de mauvais traitements, et que la plus grande mésintelligence règne entre les Prussiens et les Russes.

 

Lowicz, 18 décembre 1806, 17 heures du soir

Au général Clarke

J’arrive à Lowicz. Je vous écris pour vous ôter toute espèce d’inquiétude. Il n’y a rien ici de nouveau. Les armées sont en présence. Les Russes sont sur la rive droite de la Narew, et nous sur la rive gauche. Indépendamment de Praga, nous avons deux têtes de pont, une à Zakroczym, l’autre sur la Narew, à l’embouchure de la l’Ukra. Nous avons Thorn, et une armée, vingt lieues en avant, qui manoeuvre sur l’ennemi. Toutes ces nouvelles sont pour vous. Il est possible que d’ici à huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne. Prenez vos précautions pour qu’il n’y ait aucun fusil à Berlin, ni dans les campagnes, que Spandau et Küstrin soient en bon état, et que partout on fasse un bon service.

Écrivez à Mayence et à Paris pour dire seulement que vous écrivez, qu’il n’y a rien de nouveau; ce qu’il faut faire en général tous les jours quand il ne passe pas de mes courriers; cela déconcerte les mauvais bruits.

 

Varsovie, 19 décembre 1806, 10 heures du matin

Au maréchal Davout

Mon Cousin, je suis arrivé à Varsovie à minuit. Je comptais voir ce matin vos postes, mais le brouillard m’en a dissuadé, je n’aurais rien vu. Il est temps de prendre nos quartiers d’hiver, ce qui ne peut avoir lieu qu’après avoir chassé les Russes.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo, les maréchaux Ney et Bessières sont à Biezun. Ce mouvement, prononcé depuis plusieurs jours, doit déjà avoir attiré l’attention de l’ennemi. Le maréchal Soult passera la Vistule, partie à Wyszogrod et partie sur le pont du maréchal Augereau vis-à-vis Zakroczym. Par ce moyen tout sera réuni, et il faudrait que votre pont fût terminé le 21, afin qu’on pût passer, le 22. Faites-moi connaître ce que je dois espérer là-dessus.

 

Varsovie, 20 décembre 1806

A M. Cambacérès

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 8. Je suis à Varsovie depuis deux jours. Il fait encore un temps du mois d’octobre, un temps de dégel et humide, ce qui rend le chemin très-mauvais. Les habitants disent que cela est sans exemple. Il n’y a du reste rien de nouveau. L’armée russe borde la Narew, hormis plusieurs têtes de pont que j’occupe. Les bords de la Vistule et Thorn sont occupés par l’armée française.

 

Varsovie. 20 décembre 1806

A M. Fouché

Je reçois votre lettre du 8. Je vois avec plaisir le bon effet que produit le camp volant du général Boyer. Fixez toute votre attention pour faire marcher la conscription. Rien de nouveau ici, tout marche assez bien.

 

Varsovie, 20 décembre 1805

Au général Clarke

Que font 500 chevaux de la compagnie Breidt à Berlin ? Il serait bien plus nécessaire qu’ils fussent à l’armée. Faites en sorte qu’il n’en reste pas un; faites tout partir.

 

Varsovie, 20 décembre 1806, 3 heures après midi

A l’Impératrice

Je n’ai point reçu de tes nouvelles, mon amie. Je me porte bien. Je suis depuis deux jours à Varsovie. Mes affaires vont bien. Le- temps est très-doux, et même un peu humide. Il n’a pas encore gelé un peu fort; il fait le temps du mois d’octobre. Adieu, ma bonne amie, j’aurais bien envie de le voir; mais j’espère, dans cinq à six jours, pouvoir te mander.

Mille choses aimables à la reine de Hollande et à ses petits Napoléon.

Tout à toi.

NAPOLÉON

 

Varsovie, 21 décembre 1806

44e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur a visité hier les travaux de Praga. Huit belles redoutes, palissadées et fraisées, forment une enceinte de 1,500 toises; et trois fronts bastionnés de 600 toises de développement forment le réduit de ce camp retranché.

La Vistule est une des plus grandes rivières qui existent. Le Bug, qui est comparativement beaucoup plus petit, est cependant plus fort que la Seine. Le pont sur ce dernier fleuve est entièrement terminé. Le général Gautier, avec les 25e et 85e régiments d’infanterie, occupe la tête de pont que le général Chasseloup a fait fortifier avec intelligence, de manière que cette tête de pont, qui n’a cependant que 400 toises de développement, se trouvant appuyée à des marais et à la rivière, entoure un camp retranché qui peut renfermer, sur la rive droite, toute une armée à l’abri de toute attaque de l’ennemi. Une brigade de cavalerie légère de la réserve a tous les jours de petites escarmouches avec la cavalerie russe.

Le 18, le maréchal Davout sentit la nécessité, pour rendre son camp sur la rive droite meilleur, de s’emparer d’une petite île située à l’embouchure de la Wkra. L’ennemi reconnut l’importance de ce poste. Une vive fusillade d’avant-garde s’engagea, mais la victoire et l’île restèrent aux Français. Notre perte a été de peu d’hommes blessés. Le capitaine du génie Clouet, jeune homme de la plus grande espérance, a eu une balle dans la poitrine. Le 19, un régiment de Cosaques, soutenu par des hussards russes, essaya d’enlever la grand’garde de cavalerie légère placée en avant de la tête de pont du Bug; mais la grand’garde s’était placée de manière à être à l’abri d’une surprise. Le ler de hussards sonna à cheval. Le colonel se précipita à la tête d’un escadron, et le 13, s’avança pour le soutenir. L’ennemi fut culbuté. Nous avons eu dans cette petite affaire 3 ou 4 hommes blessés; mais le colonel des Cosaques a été tué. Une trentaine d’hommes et 25 chevaux sont restés en notre pouvoir. Il n’y a rien de si misérable et de si lâche que les Cosaques; c’est la honte de la nature humaine. Ils passent le Bug et violent chaque jour la neutralité de l’Autriche, pour piller une maison en Galicie ou pour se faire donner un verre d’eau-de-vie, dont ils sont très-friands; mais notre cavalerie légère est familiarisée, depuis la dernière campagne, avec la manière de combattre de ces misérables, qui peuvent arrêter, par leur nombre et le tintamarre qu’ils font en chargeant, des troupes qui n’ont pas l’habitude de les voir; mais, quand on les connaît, 2,000 de ces malheureux ne sont pas capables de charger un escadron qui les attend de pied ferme.

Le maréchal Augereau a passé la Vistule à Utrata. Le général Lapisse est entré à Plonsk et en a chassé l’ennemi.

Le maréchal Soult a passé la Vistule à Wyszogrod.

Le maréchal Bessières est arrivé le 18 à Kikol avec le second corps de réserve de cavalerie. La tête est arrivée à Sierpe. Différentes rencontres de cavalerie avaient eu lieu avec des hussards prussiens, dont bon nombre a été pris. La rive droite de la Vistule se trouve entièrement nettoyée.

Le maréchal Ney, avec son corps d’armée, appuie le maréchal Bessières. Il était arrivé le 18 à Rypin. Il avait lui-même sa droite appuyée par le maréchal prince de Ponte-Corvo.

Tout se trouve donc en mouvement. Si l’ennemi persiste à rester dans sa position, il y aura une bataille dans peu de jours. Avec l’aide de Dieu, l’issue n’en peut être incertaine. L’armée russe est commandée par le maréchal Kamenski, vieillard de soixante et quinze ans. Il a sous lui les généraux Bennigsen et Buxhoevden.

Le général Michelson est décidément entré en Moldavie. Des rapports assurent qu’il est entré le 29 novembre à Jassy. On assure même qu’un de ses généraux a pris d’assaut Bender et a tout passé au fil de l’épée. Voilà donc une guerre déclarée à la Porte sans prétexte ni raison; mais on avait jugé, à Saint-Pétersbourg, que le moment où la France et la Prusse, les deux puissances les plus intéressées à maintenir l’indépendance de la Turquie, étaient aux mains, devenait le moment favorable pour assujettir cette puissance. Les événements d’un mois ont déconcerté ces calculs, et la Porte leur devra sa conservation.

Le grand-duc de Berg est malade de la fièvre. Il va mieux.

Le temps est doux comme à Paris au mois d’octobre, et humide; ce qui rend les chemins difficiles. On est parvenu à se procurer une assez grande quantité de vin, pour soutenir la force du soldat.

Le palais des rois de Pologne est beau et bien meublé. Il y a à Varsovie un grand nombre de beaux palais et de belles maisons. Nos hôpitaux y sont bien établis, ce qui n’est pas un petit avantage dam ce pays. L’ennemi parait avoir beaucoup de malades; il a aussi beaucoup de déserteurs. On ne parle pas des Prussiens, car même des corps entiers ont déserté pour ne pas être, sous les Russes, obligés de dévorer de continuels affronts.

 

Varsovie, 21 décembre 1806

A M. Daru

Tout porte à croire, Monsieur l’Intendant général, que d’ici à trois ou quatre jours nous aurons une grande bataille. Il est donc bien important de prendre toutes les mesures relatives aux ambulances; où sont-elles, dans quel état se trouvent-elles, et où sont les chirurgiens ? Il est un objet bien important et qui n’a jamais été assez prévu dans nos batailles, c’est d’avoir, indépendamment des ambulances, quelques brigades de voitures du pays, avec de la paille, confiées à plusieurs agents, pour, aussitôt après l’action, parcourir le champ de bataille et y ramasser les blessés. Il serait utile d’avoir dix de ces brigades à dix voitures chacune, ce qui ferait cent voitures. Cela doit être indépendant des ambulances et de tout ce qui y est attaché; c’est un moyen de plus et qui est bien nécessaire; mais, pour que cela puisse être réellement utile, il faut que ces voitures se trouvent sur le champ de bataille au moment où le combat finit, de manière qu’avant la nuit tous les blessés soient enlevés. Mais, je vous le répète, il faut que cela soit indépendant des ambulances ordinaires et de tout autre moyen d’évacuer les blessés.

 

Varsovie, 21 décembre 1806

NOTE POUR L’INTENDANT GÉNÉRAL

État des médecins. – Que veut dire un médecin en chef par corps d’armée ? C’est un privilège donné pour ne rien faire. Il faut déterminer l’organisation par corps d’armée. Ils doivent être distribués par le médecin en chef dans le territoire. Les corps d’armée n’ont de territoire que dans les quartiers d’hiver; alors il est tout simple que le médecin principal commande dans le territoire.

Quant aux chirurgiens, ils doivent être considérés comme médecins dans les hôpitaux et comme proprement chirurgiens: comme chirurgiens dans les hôpitaux, ils n’appartiennent à aucun corps d’armée; comme chirurgiens proprement dits, ils appartiennent aux hommes, et dès lors à un corps d’armée.

Il doit y avoir quatre espèces d’ambulances : ambulances de régiment, de division, de corps d’armée, et de réserve ou grande ambulance du quartier général.

L’ambulance de régiment se compose expressément d’une portion des officiers de santé du corps; en matériel, des caissons que le corps doit avoir moyennant les avances qui lui ont été faites et les masses qu’il touche. Cette ambulance est sous les ordres du colonel et doit toujours suivre le régiment. C’est peut-être la plus importante, parce que l’esprit de corps fait que les officiers de santé s’attachent aux hommes et sont récompensés par l’estime des officiers du régiment. Le personnel des corps se compose de deux ou au plus de trois chirurgiens et d’un caisson; et, en supposant que chaque régiment eût quatre chirurgiens présents, vu les malades et les places vacantes, il resterait donc un chirurgien pour l’ambulance de la division; ce qui ferait à peu près quatre chirurgiens pour l’ambulance de la division.

L’ambulance de la division est la seconde espèce d’ambulance; il doit y avoir là des administrateurs (qui seront nommés dans une colonne), des officiers de santé, et du matériel qui consiste en deux caissons.

Il est évident que le défaut de cette organisation est qu’il faut que le chef de cette ambulance n’appartienne à aucun corps, pour qu’il soit impartial, et pour ne pas priver un corps de son chirurgien-major; il faudrait donc ne priver aucun corps de son chirurgien-major, et avoir, par division, un chirurgien-major extraordinaire.

Les ambulances des corps d’armée sont appelées ambulances légères, parce qu’elles sont à cheval. En remettre également l’état sur trois colonnes, personnel d’administrateurs, d’officiers de santé, et matériel.

Quant à la réserve du quartier général, au lieu de la partager eu un grand nombre de divisions, il faudrait la diviser en trois parties, et il faudrait que ces trois parties, administration, officiers de santé et matériel, marchassent ensemble et reçussent des ordres de marche suivant les circonstances.

 

Varsovie, 21 décembre 1806

DÉCISION

Le ministre de la guerre transmet une demande du préfet du département de la Seine, à l’effet d’obtenir que les compagnies de réserve de ce département, dont le serviee, très actif, exige un accroissement d’effectif, soient portées de la 3e classe à la 2e. Approuvé

(Picard)

 

Pont de la Narew, près d’Okunin, 23 décembre 1806

ORDRE

Le major général enverra l’ordre à la cavalerie légère du maréchal Lannes de passer, ce soir, le pont de la Narew, hormis le régiment qui était détaché du côté de Sierock, qui restera jusqu’à nouvel ordre. La division Gazan prendra position, cette nuit, le plus près du pont de la Narew, de manière à être à proximité. La division Suchet prendra position en avant de Jablonna. Toute la Garde à cheval viendra au pont. Les ambulances du quartier général resteront cette nuit à Jablonna, et partiront demain avant le jour.

 

Paluki, 27 décembre 1806, 1 heure du matin

A M. de Talleyrand

Monsieur le Prince de Bénévent, je reçois votre lettre avec les dépêches de Vienne et de Constantinople du 30 novembre. De Vienne, il faut faire diriger les ambassadeurs de Turquie et d’Ispahan sur Varsovie. D’ailleurs, j’ai de la peine à croire à cette violence faite à M. Reinhard. Quand cela se confirmera, il faudra voir à en faire autant à quelque agent russe.

Les affaires vont ici fort bien. Les Russes sont battus partout. Ils ont perdu plus de trente pièces de canon et une grande quantité de morts et de blessés. Si les jours étaient moins courts, nous en aurions déjà pris plus de la moitié; mais il n’y a pas de jour. Le chemin et le temps sont bien mauvais. Écrivez à Constantinople pour donner la nouvelle que le feld-maréchal Kamenski a été trois fois battu de sa personne, chassé de son quartier général et en danger d’être pris. Écrivez à Sebastiani de faire part de ces nouvelles à Ispahan.

 

24 décembre 1806

DÉCISION

Rapport à l’Empereur sur la réclamation du sieur Chaize, ex-capitaine de canonniers volontaires, qui demande la levée de sa destitution et son admission à la retraite. Rejeté. Il a été écrit au ministre de la police pour que cet homme soit renvoyé dans son département.

(Picard)

 

Paluki, 27 décembre 1806

45e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le général russe Bennigsen commandait une armée que l’on évaluait à 60,000 hommes. Il avait d’abord le projet de couvrir Varsovie; mais la renommée des événements qui s’étaient passés en Prusse lui porta conseil, et il prit le parti de se retirer sur la frontière russe. Sans presque aucun engagement, les armées françaises entrèrent dans Varsovie, passèrent la Vistule et occupèrent Praga. Sur ces entrefaites, le feld-maréchal Kamenski arriva à l’armée russe au moment même où la jonction du corps de Bennigsen avec celui de Buxhoevden s’opérait. Il s’indignait de la marche rétrograde des Russes. Il crut qu’elle compromettait l’honneur des armes de sa nation, et il marcha en avant. La Prusse faisait instances sur instances, se plaignant qu’on l’abandonnât après lui avoir promis de la soutenir, et disant que le chemin de Berlin n’était ni par Grodno, ni par Olita, ni par Brzesc; que ses sujets se désaffectionnaient; que l’habitude de voir le trône de Berlin occupé par des Français était dangereuse pour elle et favorable à l’ennemi. Non-seulement le mouvement rétrograde des Russes cessa, mais ils se reportèrent en avant. Le 5 décembre, le général Bemiigsen rétablit son quartier général à Pultusk. Les ordres étaient d’empêcher les Français de passer la Narew, de reprendre Praga et d’occuper la Vistule jusqu’au moment où l’on pourrait effectuer des opérations offensives d’une plus grande importance.

La réunion des généraux Kamenski, Buxhoevden et Bennigsen, fut célébrée au château de Sierock par des réjouissances et des illuminations qui furent aperçues du haut des tours de Varsovie.

Cependant, au moment même où l’ennemi s’encourageait par des fêtes, la Narew se passait : 800 Français jetés de l’autre côté de cette rivière, à l’embouchure de la Wkra, s’y retranchèrent cette même nuit; et, lorsque l’ennemi se présenta le matin pour les rejeter dans la rivière, il n’était plus temps; ils se trouvaient à l’abri de tout événement.

Instruit de ce changement survenu dans les opérations de l’ennemi, l’Empereur partit de Posen le 16. Au même moment, il avait mis en mouvement son armée. Tout ce qui revenait des discours des Russes faisait comprendre qu’ils voulaient reprendre l’offensive.

Le maréchal Ney était, depuis plusieurs jours, maître de Thorn. Il réunit son Corps d’armée à Gollub. Le maréchal Bessières, avec le 2e corps de la cavalerie de la réserve, composé des divisions de dragons Sahuc et Grouchy et de la division des cuirassiers d’Hautpoul, partit de Thorn pour se porter sur Biezun. Le maréchal prince de Ponte-Corvo partit avec son corps d’armée pour le soutenir. Le maréchal Soult passait la Vistule vis-à-vis de Plock; le maréchal Augereau la passait vis-à-vis de Zakroczym, où l’on travaillait à force à établir un pont; celui de la Narew se poussait aussi vivement.

Le 22, le pont de la Narew fut terminé. Toute la réserve de cavalerie passa sur-le-champ la Vistule à Praga, pour se rendre sur la Narew. Le maréchal Davout y réunit tout son corps. Le 23, à une heure du matin, l’Empereur partit de Varsovie et passa la Narew à neuf heures. Après avoir reconnu la Wkra et les retranchements considérables qu’avait élevés l’ennemi, il fit jeter un pont au confluent de la Narew et de la Wkra. Ce pont fut jeté en deux heures par les soins du général d’artillerie.

COMBAT DE NUIT DE CZARNOWO

La division Morand passa sur-le-champ pour aller s’emparer des retranchements de l’ennemi près du village de Czarnowo. Le général de brigade Marulaz la soutenait avec sa cavalerie légère. La division de dragons du général Beaumont passa immédiatement après. La canonnade s’engagea à Czarnowo. Le maréchal Davout fit passer le général Petit avec le 12e de ligne pour enlever les redoutes du pont. La nuit vint; on dut achever toutes les opérations au clair de lune, et à deux heures du matin, l’objet que se proposait l’Empereur fut empli. Toutes les batteries du village de Czarnowo, furent enlevées; Celles du pont furent prises; 15,000 hommes qui les défendaient furent mis en déroute, malgré leur vive résistance. Quelques prisonniers et six pièces de canon restèrent en notre pouvoir. Plusieurs généraux ennemis furent blessés. De notre côté, le général de brigade Boussart a été légèrement blessé. Nous avons eu peu de morts, mais près de 200 blessés.

Dans le même temps, à l’autre extrémité de la ligne d’opération, le maréchal Ney culbutait les restes de l’armée prussienne, et les jetait dans les bois de Lautenburg, en leur faisant éprouver une perle notable; le maréchal Bessières avait une brillante affaire de cavalerie, cernait trois escadrons de hussards qu’il faisait prisonniers, et enlevait plusieurs pièces de canon.

COMBAT DE NASIELSK.

Le 24, la réserve de cavalerie et le corps du maréchal Davout se dirigèrent sur Nasielsk. L’Empereur donna le commandement de l’avant-garde au général Rapp. Arrivé à une lieue de Nasielsk, on rencontra l’avant-garde ennemie.

Le général Lemarois partit avec deux régiments de dragons pour contourner un grand bois et cerner cette avant-garde. Ce mouvement fat exécuté avec promptitude. Mais l’avant-garde ennemie, voyant l’armée française ne faire aucun mouvement pour avancer, soupçonna quelque projet et ne tint pas. Cependant il se fit quelques charges, dans l’une desquelles fut pris le major Ouvarof, aide de camp de l’empereur de Russie. Immédiatement après, un détachement arriva sur la petite ville de Nasielsk. La canonnade devint vive. La position de l’ennemi était bonne : il était retranché par des marais et des bois. Le maréchal Kamenski commandait. Il croyait pouvoir passer la nuit dans cette position, en attendant que d’autres colonnes vinssent le joindre. Vain calcul : il en fut chassé, et mené battant pendant plusieurs lieues (Une note de la minute, faite au cabinet après le départ du Bulletin pour Paris) porte : Le général Friant et les braves corps qui composent la division surmontèrent tous les obstacles et menèrent l’ennemi battant pendant plusieurs heures.) . Quelques généraux russes furent blessés, plusieurs colonels faits prisonniers, et plusieurs pièces de canon prises. Le colonel Beckler, du 8e régiment de dragons, brave officier, a été blessé mortellement.

PASSAGE DE LA WKRA

Au même moment, le général Nansouty, avec la division Klein et une brigade de cavalerie légère, culbutait en avant de Kolozomb les cosaques et la cavalerie ennemie qui avaient passé la Wkra sur ce point, et traversait là cette rivière. Le 7e corps d’armée, que commande le maréchal Augereau, effectuait son passage de la Wkra à Kolozomb, et culbutait les 15,000 hommes qui la défendaient. Le passage du pont fut brillant. Le 14e de ligne l’exécuta en colonnes serrées, pendant que le 16e d’infanterie légère établissait une vive fusillade sur la rive droite. A peine le 14e eut-il débouché du pont, qu’il essuya une charge de cavalerie qu’il soutint avec l’intrépidité ordinaire à l’infanterie française; mais un malheureux lancier pénétra jusqu’à la tête du régiment, et vint percer d’un coup de lance le colonel Savary, qui tomba roide mort. C’était un brave soldat ; il était digne de commander à un si brave corps. Le feu à bout portant qu’exécuta son régiment, et qui mit la cavalerie ennemie dans le plus grand désordre, fut le premier des honneurs rendus à sa mémoire.

Le 25, le 3e corps, que commande le maréchal Davout, se porta à Strzegocin, où s’était retiré l’ennemi. Le 5e corps, commandé par le maréchal Lannes, se dirigeait sur Pultusk, avec la division de dragons Beker.

L’Empereur se porta, avec la plus grande partie de la cavalerie de réserve, à Ciechanow.

PASSAGE DE LA SONNA

Le général Gardane, que l’Empereur avait envoyé avec 30 hommes de sa Garde pour reconnaître les mouvements de l’ennemi , rapporta qu’il passait la rivière de Sonna à Lopaczin , et se dirigeait sur Strzegocin.

Le grand-duc de Berg, qui était resté malade à Varsovie, n’avait pu résister à l’impatience de prendre part aux événements qui se préparaient. Il partit de Varsovie et vint rejoindre l’Empereur. Il prit deux escadrons des chasseurs de la Garde pour observer les mouvements de la colonne ennemie. Les brigades de cavalerie légère de la réserve et les divisions Klein et Nansouty pressèrent le pas pour le joindre. Arrivé au pont de Lopaczin, il trouva un régiment de hussards russes qui le gardait. Ce régiment fut aussitôt chargé par les chasseurs de la Garde et culbuté dans la rivière, sans autre perte de la part des chasseurs qu’un maréchal des logis blessé.

Cependant la moitié de cette colonne n’avait pas encore passé; elle passait plus haut. Le grand-duc de Berg la fit charger par le colonel Dahlmann, à la tête des chasseurs de la Garde, qui lui prit trois pièces de canon, après avoir mis plusieurs escadrons en déroute.

Tandis que la colonne que l’ennemi avait si imprudemment jetée sur la droite cherchait à gagner la Narew pour arriver à Strzegocin, point de rendez-vous, Strzegocin était occupé par le maréchal Davout, qui y prit 200 voitures de bagages et une grande quantité de traînards qu’on ramassa de tous côtés.

Toutes les colonnes russes sont coupées, errant à l’aventure, dans un désordre difficile à imaginer. Le général russe a fait la faute de cantonner son armée ayant sur ses flancs l’armée française, séparée, il est vrai, par la Narew, mais ayant un pont sur cette rivière. Si la saison était belle, on pourrait prédire que l’armée russe ne se retirerait pas et serait perdue sans bataille; mais, dans une saison où il fait nuit à quatre heures, et où il ne fait jour qu’à huit, l’ennemi qu’on poursuit a toutes les chances pour se sauver, surtout dans un pays difficile et coupé de bois. D’ailleurs, les chemins sont couverts de quatre pieds de boue, et le dégel continue. L’artillerie ne peut faire plus de deux lieues dans un jour. Il est donc à prévoir que l’ennemi se retirera de la position fâcheuse où il se trouve; mais il perdra toute son artillerie, toutes ses voitures, tous ses bagages.

Voici quelle était, le 25, au soir, la position de l’armée française La gauche, composée des corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et des maréchaux Ney et Bessières, marchant de Biezun sur la route de Grodno;

Le maréchal Soult arrivant à Ciechanow;

Le maréchal Augereau marchant sur Golymin;

Le maréchal Davout entre Golymin et Pultusk;

Le maréchal Lannes à Pultusk.

Dans ces deux jours nous avons fait 15 à 1600 prisonniers, pris vingt-cinq à trente pièces de canon, trois drapeaux et un étendard.

Le temps est extraordinaire ici; il fait plus chaud qu’au mois d’octobre à Paris; mais il pleut, et, dans un pays où il n’y a pas de chaussées, on est constamment dans la boue.

 

Golymin, 28 décembre 1806, 3 heures du matin

Au grand-duc de Berg

Une partie des troupes qui étaient à Pultusk s’est retirée dans la nuit du 26 au 27 par la rive droite de la Narew. Il est convenable que vous vous assuriez de la route qu’elle a prise; et, si elle s’était dirigée sur Makow ou Budzyno, elle pourrait y être arrivée hier avant dix heures du matin, et l’ennemi dans cette position se trouve en force. Si au contraire elle s’est dirigée directement sur Rozan, il est bon de savoir si elle y a couché, ou si elle y a fait halte, et, comme le chemin de Pultusk à Rozan doit être très-mauvais, de faire reconnaître ce qu’elle aura été obligée de laisser. Si l’ennemi est en force à Makow, je recommande de ne rien engager, afin de pouvoir réunir dans la journée des forces très-considérables et livrer une bataille en règle. Si au contraire il a évacué Makow, poursuivez-le. Mais il est toujours important de bien suivre les mouvements de la colonne de Pultusk; car, si l’ennemi avait résolu d’attendre dans quelque position qu’il aurait reconnue, cela serait indiqué par la jonction de cette colonne.

 

Golymin, 28 décembre 1806

J’ai appris avec peine que vous aviez été blessé; mais j’ai vu avec plaisir la bonne conduite que vous avez tenue à la tête de la division que je vous ai confiée. Je désire que vous vous rendiez à Varsovie, que vous vous guérissiez le plus tôt possible, et que vous ne vous donniez aucune inquiétude.