Correspondance de Napoléon – Décembre 1805

Schönbrunn, 15 décembre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, je reçois votre lettre du 16 (7 décembre). Je n’ai point coutume de régler ma politique sur les rumeurs de Paris, et je suis fâché que vous soyez toujours assez faible pour y attacher tant d’importance. Mon peuple s’est bien trouvé, dans toutes les circonstances, de s’en fier à moi et la question est aujourd’hui trop compliquée pour qu’un bourgeois de Paris puisse la connaître. Je vous ai fait connaître que je désapprouvais l’éclat que vous avez donné à la nouvelle de l’arrivée des deux plénipotentiaires autrichiens; je blâme également les articles que le Journal de Paris ne cesse de publier, et qui sont tous des plus sots et du plus mauvais goût. Je ferai la paix lorsque je croirai de l’intérêt de mon peuple de la faire, et les criailleries de quelques intrigants ne l’accéléreront ni ne la retarderont d’une heure. Mon peuple sera toujours unanime quand il saura que je suis content, parce qu’il sentira que c’est la marque que ses intérêts sont à couvert. Le temps où il délibérait dans les sections est passé. La bataille d’Austerlitz aura couvert de ridicule ce grand éclat que je n’avais pas ordonné, et je donnerai, s’il le faut, encore plus d’une bataille pour arriver à une paix qui me donne une garantie. Je ne donne rien au hasard; ce que je dis, je le fais toujours, ou je meurs. Vous verrez que la paix, tout avantageuse que je pourrai la faire, sera jugée désavantageuse par ces mêmes personnages qui la demandent tant, parce que ce sont des sots et des ignorants qui n’y peuvent rien connaître. Il est bien ridicule qu’ils ne cessent de répéter qu’on désire la paix, comme si la paix voulait dire quelque chose; ce sont les conditions qui font tout. J’ai lu l’extrait de la lettre de Fesch; il ne sait ce qu’il dit, ni M. Alquier non plus, quand ils parlent d’un débarquement de 8,000 cavaliers autrichiens; comme si l’on pouvait embarquer si facilement 8,000 hommes de cavalerie.

 

Schönbrunn, 15 décembre 1805

A M. Barbé-Marbois

Si vous avez eu des comptes satisfaisants à me rendre pendant quatre ans, c’est que vous avez suivit ce que je vous ai dit : mes finances sont dans une situation critique, parce que, depuis quatre mois, vous vous en êtes écarté. Il n’y a aucun de vos embarras que je n’aie prévu, même ceux de la Banque. Vous êtes un très-honnête homme, mais je ne puis ne pas croire que vous êtes entouré de fripons. Au reste je serai dans peu dans ma capitale, et j’arrangerai mes affaires. En attendant, restreignez-vous dans les attributions votre ministère; vous n’avez point le droit de donner un sous sur une ordonnance du ministre, et le ministre ne peut ordonnancer que sur le crédit que je lui ai accordé. Je ne sais comment vous avez pu méconnaître ce principe et changer la destination d’aucune somme; d’ailleurs le monde périrait, vous n’avez pas le droit de sortir de vos attributions.

 

 Schönbrunn, 15 décembre 1805

Au roi de Prusse

Monsieur mon Frère, j’ai vu M. le comte de Haugwitz; je l’ai longtemps entretenu de mes sentiments, de mes projets et de mes vues. Il a lu dans mon cœur; il m’a vu à nu. C’était une situation nouvelle pour lui d’avoir eu à se plaindre de Votre Majesté, qu’il n’a pu se couvrir d’aucun artifice. Je désire fort que M. le comte Haugwitz ne cache rien à Votre Majesté de tout ce que je lui ai dit et, si elle a à se plaindre de quelque chose, je me flatte qu’elle verra que, si elle avait été pour moi un simple personnage de politique, mon cœur n’eût pas été aussi sensiblement affecté. M. le comte Haugwitz est porteur d’un traité où Votre Majesté jugera que rien n’a pu me faire oublier six ans d’amitié, et surtout la preuve qu’elle m’a donnée de l’intérêt qu’elle me portait, ayant été la première à reconnaître ma dynastie. Il ne tiendra qu’à Votre Majesté que je sois constamment le même pour elle. Si elle veut, par la pensée, se placer exactement dans ma position, et apprécier ce que dans cette circonstance j’ai fait pour l’amour d’elle, elle se convaincra de toute la vérité de mes sentiments. Un des plus grands bienfaits que je veux devoir aux succès que j’ai obtenus , c’est de reconnaître qu’ils m’ont mis au-dessus des préjugés ordinaires et dans le cas de ne consulter que mon cœur et cette tendre amitié que je lui ai vouée depuis longtemps. Il m’a été bien pénible de penser un instant que nos ennemis communs me l’avaient fait perdre; mais je sens aujourd’hui que, dans quelque situation que la politique place désormais nos couronnes, il n’appartient plus à moi de ne pas me livrer à un sentiment qui m’a constamment guidé dans tant de circonstances importantes.

 

Schönbrunn, 15 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, vous trouverez ci-joint copie du traité que j’ai conclu avec M. de Haugwitz. Mon intention est de régler en conséquence les conditions de l’Autriche. Rédigez un projet de traité qui donne à la Bavière tout ce que nous lui garantissons par le traité avec la Prusse. Laissez-moi la latitude de deux mois pour évacuer. Je tiens aux contributions, qui sont partout en recouvrement. Ce traité rédigé, vous me renverrez pour que je l’approuve, et ensuite vous le communiquerez aux ministres autrichiens, en les assurant que je n’y changerai pas un mot; qu’ils peuvent prendre leur parti, faire la paix ou la guerre; que je sais qu’ils font des démarches pour remuer la Prusse; que par ces démarches je me trouve dégagé. C’est la seule manière de traiter avec ces gens-là.

 

Schönbrunn, 15 décembre 1805

Au général Dejean

Je suis fort surpris que vous ayez pris sur vous de suspendre le départ des chevaux destinés à la Grande Armée, et de donner le conseil au prince Louis de les envoyer à l’armée du Nord; vous n’avez point ce droit. Depuis longtemps il me semble que tout le monde manœuvre pour que la Grande Armée soit au dépourvu. Je parle du nord comme du midi. Ce n’est pas en Hollande qu’il manque des chevaux, et il y a un matériel d’artillerie immense à Boulogne.

 

Schönbrunn, 15 décembre 1805

Au maréchal Ney

Je reçois votre lettre du 19 frimaire. Je conçois vos regrets de ne vous être pas trouvé à la bataille. J’en ai éprouvé aussi, me souvenant de votre belle conduite à Elchingen, que vous ne vous soyez pas trouvé à un événement aussi mémorable. Vous ne pouviez être partout. Vous avez très-bien fait dans le Tyrol. Reposez votre armée; aussitôt que vous aurez atteint votre destination, occupez vous à l’organiser, à lui procurer des capotes et des souliers, et à mettre au courant sa solde. Réunissez votre cavalerie; rassemblez vos petits dépôts, et tâchez de l’accroître et de la mettre en bon état. On traite de la paix; mais rien n’est encore signé. Les Russes sont en marche; mais, si d’autres ennemis nous menacent, je me servirai de votre corps d’armée à l’avant-garde. Donnez-lui-en l’assurance; il ne peut douter du cas que je fais de vos troupes. J’ai fait reposer la division Dupont à Vienne, où elle est depuis un mois. Vous ne correspondez pas assez souvent avec le quartier général. Il faut y avoir constamment un officier.

 

Schönbrunn, 15 décembre 1805 

Au général Songis

Ne calculez point sur l’armistice; ne donnez aucun ordre qui fasse qu’au 24 (24 décembre) je ne puisse livrer bataille. Complétez l’organisation des corps de l’armée. Celui du maréchal Davout n’a pas assez d’artillerie. Complétez les approvisionnements de toute espèce. L’expérience a prouvé que mes mouvements sont imprévus. Faites-moi connaître mes ressources en cartouches d’infanterie et de canon, depuis Augsbourg jusqu’à Brünn, afin que je voie si les dépôts sont convenablement placés. Ne regardez pas la guerre comme finie. N’employez point trop de chevaux d’artillerie à l’évacuation de l’artillerie de Vienne; faites, pour cet objet, des marchés. A la dernière bataille, je n’ai pas eu assez d’artillerie. Visitez l’artillerie des corps d’armée à votre portée. Faites-vous-en rendre compte par les généraux, afin de pouvoir m’en donner un état général et de prendre les mesures pour que tout soit en bon état.

 

 

Schönbrunn, 16 décembre 1805

Au maréchal Berthier

Le maréchal Berthier écrira au prince Charles, par un parlementaire qu’il enverra à Oedenburg, pour faire connaître à ce prince que les bestiaux pour la subsistance de la ville de Vienne sont arrêtés et les communications coupées entre la capitale et la Hongrie, ce qui fera souffrir la ville de Vienne; que ces procédés sont très-opposés aux termes dans lesquels se trouvent les deux empereurs; que, si l’on en est à n’avoir plus de ménagements, l’empereur Napoléon en jugera par ce que l’on fera à cet égard; que, si l’empereur François a absolument abandonné Vienne et ses malheureux habitants, l’empereur Napoléon prendra des mesures pour le gouvernement de cette capitale, ce qu’il avait toujours différé de faire, voulant donner en cela une preuve d’égards et d’estime à l’empereur François II.

 

Schönbrunn, 16 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, je vous renvoie d’anciennes dépêches et de nouvelles que j’ai décachetées. Il n’y a rien à répondre à la demande de la Suisse; il n’y a plus de raisons qui rendent nécessaire le détachement de l’armée fédérale; ils peuvent, s’ils veulent, le licencier.

Je vous ai envoyé le traité fait avec la Prusse; je vous enverrai demain les ratifications que M. Maret fait dresser; il est convenable de préparer votre dépêche à M. Laforest, à qui vous devez l’envoyer. Voici ce que je pense :

1° Le premier effet de l’échange des ratifications doit être d’arrêter sur-le-champ la marche des armées combinées sur la Hollande et devant Hameln; de faire rentrer immédiatement les Suédois, les Russes, les Anglais, chacun chez eux, et d’occuper le Hanovre. Alors j’enverrai des ordres au général Barbou pour remettre la place de Hameln aux Prussiens. Mais avant tout il faut qu’aucun Russe, Suédois ni Anglais, ni aucune armée n’existe de ce côté.

2° Les articles de la Gazette de Berlin annonçant le retour de M. de Haugwitz, les circulaires du cabinet aux ministres prussiens dans les cours étrangères, et le langage de Berlin , doivent faire connaître que les relations d’amitié sont rétablies entre les deux puissances, et que l’intimité est entière et absolue.

3° il est convenable qu’en Hanovre il ne reste aucune trace d’administration anglaise; l’administration doit être sur-le-champ toute prussienne. M. Laforest peut dire, si les circonstances veulent qu’il le dise, que j’ai fait un grand sacrifice en cédant le Hanovre à la Prusse. Dans l’article du traité qui concerne l’Italie, il est question de toute l’Italie; ainsi la Prusse ne doit s’y ingérer en rien. La principauté de Neufchâtel doit être remise sur-le-champ en ma possession, et en même temps que la Prusse prendra possession de Hameln. Je n’ai point besoin de dire que je prétends emporter de Hameln l’artillerie, les munitions, le mobilier et tout ce qui m’appartient; ce sont des détails militaires. Si , pour tous ces objets et pour expédier ledit courrier, qui devra seulement partir dans trois jours, parce que M. de Haugwitz mettra dix jours en route, vous croyez votre présence nécessaire à Vienne, je vous autorise à vous y rendre; aussi bien je crois le séjour de Brünn très-malsain. Alors mon intention n’est point que les plénipotentiaires autrichiens vous suivent; mais vous pourrez établir les négociations dans un lieu plus rapproché de Vienne, par exemple, à Presbourg, où vous serez plus commodément et où vous serez à portée du séjour de l’empereur d’Allen et du mien. Il est bon de vous dire, quant à la raison de votre voyage à Vienne, qu’elle ne se réduit pas à la seule affaire de Prusse : les affaires d’Amérique, d’Angleterre, etc., peuvent rendre nécessaire votre rappel près de moi. Il est inutile de confier au papier mes idées sur tout ce qui a été fait; je vous le dirai à ma première entrevue.

 

Schönbrunn, 16 décembre 1805

Au général Marescot

Organisez le génie; ayez des caissons d’outils auprès des compagnies de sapeurs; faites-leur porter à eux-mêmes les outils; ne laissez rien sur les derrières, et faites-les avancer à l’armée. Que votre surveillance ne se ralentisse pas sous le prétexte de l’armistice; l’expérience du passé doit vous convaincre que, mes mouvements étant souvent prompts, il faut que tout soit prêt et disposé à chaque corps d’armée, et qu’ils soient munis de tout ce qui est nécessaire.

 

Schönbrunn, 16 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 10 décembre. J’aurais désiré que vous m’eussiez envoyé l’état de situation des gardes nationales que vous avez réunies. Vous devez avoir reçu mon ordre qui vous donne le commandement du pays vénitien et de tout mon royaume d’Italie. Je ne sais si vous avez reçu le décret qui vous nomme général de division; il est inutile de faire aucun éclat de cette nomination, mais vous pouvez en porter les marques. Vos gardes nationales vous serviront bien à faire le service autour de Venise, avec la cavalerie et l’artillerie française que vous avez en réserve. Le mieux, si nous n’occupons pas Venise, est de construire des redoutes dans tous les lieux où l’ennemi pourrait faire des sorties. Envoyez quelques bataillons de la garde nationale à Bolzano et à Trente, conformément aux ordres que vous avez dû recevoir, pour maintenir la police dans cette partie du Tyrol, qui se trouvera aussi sous vos ordres. Je désire que vous me teniez bien instruit de tout ce qui se passe à l’armée de Naples, et de la marche du général Saint-Cyr. Faites-moi connaître la force des dépôts qui sont restés en Piémont et en Lombardie, le nombre des conscrits arrivés de France, et aussi la situation et les lieux où se trouvent les différents corps qui composent le camp volant d’Alexandrie. Ne désapprovisionnez point la place de Mantoue, l’avenir est encore inconnu, car toute ma force en Italie est dans mon système de places. Je retirerai le maréchal Masséna à moi, si les hostilités recommencent. Veillez à ce que Palmanova soit bien armée et approvisionnée. Envoyez-moi l’état de situation de toutes vos forces et de tout ce qui se trouve en Piémont. Procurez-vous de l’artillerie. Faites beaucoup exercer vos nouvelles troupes, en ne les compromettant point.

 

Schönbrunn, 18 décembre 1805

A M. Barbé-Marbois

Monsieur Barbé-Marbois, je vous ai ordonné, par ma lettre du 27(18 novembre) brumaire, de tenir la solde assurée jusqu’au ler frimaire (22 novembre). Je compte qu’elle existe dans la caisse du payeur de Strasbourg; cependant j’apprends que vous en disposez pour l’armée du Nord. Il n’y a rien à envoyer à l’armée du Nord. Écrivez au Grand Pensionnaire que c’est à lui à en faire les frais; cette armée est pour la défense de la Hollande.

 

Schoenbrunn, 18 décembre 1805

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, envoyez un officier au maréchal Mortier pour lui faire connaître qu’il se rende à l’extrémité de sa ligne à Prosnitz,  pour s’informer lui-même de ce qu’il y a du côté d’Olmütz, et m’en envoie un rapport journalier, ainsi que de ce qui se passe à Zwittau, de ce que l’ennemi fait, et où est sa cavalerie légère; je n’ai pas encore reçu un rapport depuis que je suis revenu de Brünn.

Envoyez également un officier au maréchal Bernadotte, pour lui faire connaître qu’il doit voir par l’ordre du jour qu’une trop grande sécurité serait funeste; qu’il tienne en première ligne les Bavarois, devant le prince Ferdinand, et se place de manière à se porter rapidement à sa droite et à cacher ses mouvements à l’ennemi; que les princes Charles et Jean sont devant nous : le corps du général Merveldt, sur la gauche de la March ; le prince Jean, depuis la rive droite du Danube jusqu’aux positions vis-à-vis Neustadt; et enfin le prince Charles, depuis les positions vis-à-vis Neustadt jusqu’aux positions vis-à-vis Graz; que tout cela peut encore former une armée de plus de 70,000 hommes;

Qu’il me parait donc convenable, comme je l’ai déjà ordonné, que les troupes françaises soient dans le cercle d’Iglau et à portée d’arriver en quatre ou cinq jours sur Vienne, et en deux jours sur Brünn, selon les circonstances; que les Bavarois doivent être bientôt en force pour pouvoir, dans un cas extraordinaire, tenir tête au prince Ferdinand, et lui disputer le terrain, le temps nécessaire pour faire disparaître entièrement le prince Charles.

Donnez l’ordre an général Dumonceau de se rendre à Neustadt où il rentrera dans le corps du général Marmont et sera sous ses ordres. Donnez ordre au général Marmont de tenir une division à Bruck, de manière à se porter le plus rapidement possible à Neustadt, au secours du général Dumonceau, qui s’y trouve. Donnez ordre an maréchal Masséna d’envoyer sa division de dragons à Marburg et sa division de cuirassiers à Cilli; prévenez-en le général Marmont, afin qu’ils prennent des mesures pour leur nourriture. Il est convenable d’attacher à chacune de ces divisions trois pièces d’artillerie légère, selon l’organisation générale de l’armée. Donnez aussi l’ordre au maréchal Masséna de tenir une de ses divisions d’infanterie, avec son artillerie, à l’extrémité de sa province, sur la gauche, prête à se rendre en peu de marches sur Graz.

Le commandement du maréchal Davout comprendra Presbourg, les pays compris entre Presbourg et Marchegg, les pays faisant partie de la basse Autriche sur la rive droite du Danube jusqu’à Fischamend, et le long du petit ruisseau jusqu’à Goetzendorf. Il tiendra une division d’infanterie à Presbourg, et une cantonnée le long de la Leytha jusqu’aux limites de son commandement. Il mettra là la division la plus reposée. Sa cavalerie légère sera en plus grande partie le long de cette rivière. Il fera construire un pont à Presbourg, avec une tête de pont sur les deux rives. Il s’étudiera à bien connaître le pays, depuis Presbourg jusqu’au lac, sur la rive droite du Danube. Il chargera des ingénieurs d’en lever toutes les positions. Il fera reconnaître surtout la position de Hainburg. Le maréchal Soult tiendra sa cavalerie légère depuis Goetzendorf jusqu’à Neustadt, en ayant toujours des vedettes sur l’extrême frontière; le général Marmont, depuis Neustadt jusqu’à Marburg; le général Milhaud, le long de la rive droite de la March; le maréchal Mortier, tout le long de la ligne de démarcation qu’il occupe depuis Prosnitz , en faisant observer les débouchés de Zwittau, et en se liant par la gauche avec les postes du maréchal Bernadotte à Zwittau; le maréchal Bernadotte, tout le long de sa ligne de démarcation.

Renvoyez un second officier au maréchal Ney, pour lui faire comprendre qu’il est possible qu’il devienne nécessaire sur la ligne d’opérations; que j’attends donc avec impatience son arrivée à Klagenfurt; qu’immédiatement après il poussera sa plus forte division, avec artillerie et cavalerie, sur les limites de la Carinthie, le plus près possible de Leoben; les princes Charles et Jean ayant une armée considérable à plusieurs lieues de Vienne, il est convenable de se tenir toujours en mesure. Vous lui recommanderez, par le même officier, de vous faire connaître le jour où il arrivera à Klagenfurt, et le jour où sa première division sera arrivée à Leoben.

L’armistice existe, il est vrai; mais on ne doit jamais s’y fier lorsqu’on est dans la capitale de son ennemi.

 

Schönbrunn, 18 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 12 décembre, à dix heures du soir. J’eusse désiré avoir l’état de situation des gardes nationales de mon royaume d’Italie. Vous aurez déjà reçu l’ordre de prendre le commandement de toutes mes troupes dans mon royaume d’Italie et dans le pays de Venise. On doit vous adjoindre une division française pour servir de réserve à toutes mes troupes italiennes. Saint-Cyr doit déjà être parti et, à l’heure qu’il est, avoir, j’espère, dépassé Bologne. Son armée sera assez forte; d’ailleurs je la ferai, selon les circonstances, appuyer, si cela est nécessaire.

Portez une partie des gardes nationales du côté de Rimini, pour que mon royaume soit à l’abri d’être entamé par les Cosaque ou par d’autres troupes légères. Tenez l’autre partie du côté de Venise. Écrivez au général Menou de faire passer une partie de la réserve de son camp volant devant Venise. Renforcez votre corps; ayez beaucoup d’artillerie; faites construire des redoutes. D’ailleurs le corps autrichien qui est à Venise est compris dans l’armistice et ne peut faire de sorties contre le corps que vous mettrez devant cette ville. Je vous recommande Palmanova; car, si les hostilités doivent recommencer, je dégarnirai entièrement Laybach et je ferai venir Masséna sur Vienne. On négocie toujours; mais il faut toujours se tenir sur ses gardes.

Vous pouvez écrire confidentiellement au cardinal Fesch et à la princesse de Piombino que je me suis arrangé avec la Prusse. Ce bruit peut même courir, mais sans aucun caractère officiel.

 

Schönbrunn, 18 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, je désire que vous m’envoyiez, par le retour de mon courrier, un mémoire sur l’Istrie et la Dalmatie, qui me fasse connaître la division de ces deux provinces, leur population, les noms et la population des cinquante principales villes ou bourgs, leurs ports et le revenu de chacune de ces provinces, enfin tout ce qui peut me donner une idée précise de la valeur de chacune d’elles. Dandolo doit être en état de vous faire ce travail.

 

Schönbrunn, 19 décembre 1805

A M. Fouché

Je ne veux point entendre parler de changement de bail pour les jeux. Tous ces renouvellements de bail ne sont que des prétextes pour se faire donner des pots-de-vin. Les choses resteront ainsi jusqu’à mon arrivée.

 

Schönbrunn, 19 décembre 1805

Au maréchal Berthier

Un million en billets sera à votre disposition.

Vous me proposerez un projet de répartition de deux millions entre les maréchaux, généraux de division, de brigade, adjudants commandants et colonels des régiments.

 

Schönbrunn, 20 décembre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, j’ai reçu votre lettre du 20 frimaire (11 décembre), par laquelle vous m’annoncez la dépêche télégraphique qui vous a appris la nouvelle de la bataille d’Austerlitz. Les négociations continuent; mon armée se repose et se répare. L’armée du prince Charles est tout près d’ici. Il est probable que, si la paix ne se fait pas promptement, il y aura, sous un mois, une affaire après laquelle il ne restera plus à la monarchie autrichienne une ombre de ressources.

Il s’en faut de beaucoup que les états de situation des 11 et 20 frimaire qu’envoie le maréchal Kellermann portent un aussi grand nombre de conscrits que l’annoncent les rapports du maréchal Moncey; il n’y en a pas encore 10,000 dans les deux armées de réserve.

Louis a poussé les choses à l’extrême en dégarnissant Paris à ce point. J’avais fait venir le 86e et le 5e à Versailles pour les appeler à Paris, si cela était nécessaire. L’inconvénient de faire venir à Paris les autres régiments du camp de Poitiers, tout composés de Belges, est que le voisinage les fera déserter. Il n’y a rien à craindre du coté du Nord; les sujets de refroidissement qui existaient entre la France et la Prusse ont été levés, à la satisfaction commune. Cela est inutile à publier, comme de faire de grandes avances à Lucchesini.

 

Schönbrunn, 20 décembre 1805

A M. Cambacérès

Mon Cousin, le temps est assez froid; l’hiver commence à paraître, mais il est beau. Il guérit nos blessés et fait le plus grand bien à l’armée. Nous nous reposons, et tout se répare. Nous avons évacué sur Braunau une partie de l’arsenal de Vienne et beaucoup de choses curieuses (dont les canons qui vont servir à la construction de la colonne Vendôme). La paix se fera; mais, comme je suis décidé à faire une paix qui me mette enfin à l’abri des intrigues de l’Angleterre, il faudra peut-être encore quelques jours pour savoir l’issue définitive qu’auront les négociations.

J’ai fait donner des ordres pour qu’on meuble les Tuileries; je vous prie de presser un peu ces travaux. Recommandez bien qu’on ne mette dans les appartements ni odeur ni peintures à la colle ou autres (“Il était impossible à son organisation particulière de supporter l’odeur de la peinture” – Las Cases), de sorte que je n’aie pas encore à essuyer, après les fatigues de la campagne, l’incommodité des odeurs et le caprice des architectes. Mais, quoi que vous puissiez dire, je doute que ces messieurs veuillent obéir, et ils m’empoisonneront encore, comme ils l’ont fait, avec leur barbouillage.

 

Schönbrunn, 20 décembre 1805

NOTES POUR LE MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES

Les réclamations de M. de Talleyrand, dès son arrivée, seront :

1° Que la communication soit rétablie entre la Hongrie pour l’approvisionnement de la capitale; sans quoi les négociations seront rompues. Il motivera cette demande sur l’impossibilité de laisser mourir de faim la ville de Vienne. Il dira qu’au même moment l’Empereur fera arborer ses armes et prendra le gouvernement de la ville.

Là-dessus M. de Talleyrand doit témoigner l’indignation de l’Empereur de toutes les mesures que prend le prince Charles depuis son arrivée; que ce n’est point après que l’Empereur a eu tant de ménagements pour le pays d’Autriche, que l’empereur d’Allemagne doit en avoir si peu pour ses sujets.

2° La seconde réclamation sera pour les levées en masse de Hongrie : que l’Archiduc palatin organise une levée en masse, plus bas que Bude, cela est contre l’armistice en général. Il se présentera comme portant peu d’intérêt que l’armistice dure; en leur montrant le danger prochain, c’est le seul moyen de le leur faire voir dans toute son étendue.

3° Il faudrait convenir, pour Presbourg, de ne point mettre de sentinelles aux portes de la ville; que je n’avais pas compris dans l’armistice le comitat de Presbourg; que la demande du maréchal Davout n’est pas fondée, mais que j’avais entendu la banlieue, c’est-à-dire une demi-lieue ou trois quarts de lieue autour de la ville; que je désire que cette demi-lieue ou ces trois quarts de lieue soient accordés; qu’il n’y aura pas de poste français, mais qu’il ne doit point y avoir de poste autrichien, et que je préférerais évacuer Presbourg, si, de leur côté, les armées autrichiennes veulent s’éloigner de plusieurs journées dans l’intérieur de la Hongrie.

  1. de Talleyrand doit faire sentir que mon armée est toute réunie sous Vienne, et qu’elle s’y concentre tous les jours davantage; que cela porte préjudice à la capitale, et que ce préjudice est le résultat de la grande extension que le prince Charles donne à ses quartiers; et que je ne suis pas assez nigaud pour donner la même extension à mes cantonnements; que de tout cela c’est la capitale qui souffre.
  2. de Talleyrand doit s’attacher à ne pas leur laisser lever le ton, de quelque manière que ce soit; rien ne serait plus contraire à des négociations. Il doit dire ce que j’ai dit plusieurs fois : Si vous avez des moyens de chasser l’Empereur des Français de Vienne, vous avez tort de ne pas le faire; car je ne prétends pas vous dissimuler que, le lendemain d’une victoire que vous auriez remportée, votre traité de paix serait meilleur.

 

Schönbrunn, 20 décembre 1805

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, faites connaître au général Marmont que mon intention est qu’il appuie l’extrémité de sa droite à Graz, de sorte que deux heures après qu’il en aura reçu l’ordre, tout son corps d’armée puisse être réuni à  Neustadt, en trois petites journées.

 

Schönbrunn, 20 décembre 1805

A Joséphine

Je reçois ta lettre du 25 (frimaire, c’est à dire 16 décembre). J’apprends avec peine que tu es souffrante; ce n’est pas là une bonne disposition pour faire cent lieues dans cette saison. Je ne sais ce que je ferai: je dépends des évènements; je n’ai pas de volonté; j’attends tout de leur issue. Reste à Munich, amuse-toi; cela n’est pas difficile, lorsqu’on a temps de personnes aimables, et dans un si beau pays. Je suis, moi, assez occupé. Dans quelques jours je serai décidé.

Adieu, mon amie; mille choses aimables et tendres.

 

Vienne, 21 décembre 1805

DÉCISION

M. Daru propose à l’Empereur de faire l’acquisition d’un miroir ardent, le plus remarquable de ceux qui existent en Europe. Le sieur Rospini, fils de l’inventeur, est le propriétaire de cet instrument, dont il demande 3,000 florins. Ce miroir, établi aux frais d’une société d’alchimistes, a coûté, dit-on, plus de 10,000 florins. Approuvé. On ne doit pas laisser échapper l’occasion d’avoir un objet utile aux sciences. M. Petiet fera payer la somme de 3,000 florins sur les 100,000 de dépenses extraordinaires.

DÉCISION

Le ministre de l’intérieur prie l’Empereur de faire connaître ses intentions au sujet de l’offre d’argenterie faite au préfet d’Indre-et-Loire par le conseil général de ce département. Le conseil général a excédé son pouvoir. Tout ce qui tient au mobilier des préfectures est propriété publique à l’usage des successeurs des préfets par l’administration desquels elle a été acquise.

 

Schönbrunn, 21 décembre 1805

ORDRE DU JOUR

Demain, à onze heures du matin, toutes les brigades de caissons de la compagnie Breidt qui se trouvent à Vienne seront réunies dans l’emplacement où l’Empereur a passé aujourd’hui la revue des troupes, pour passer sa revue.

Le chef de l’entreprise et le commissaire des guerres chargé de faire le décompte s’y trouveront.

Si le général Lauriston a gardé seize caissons à Braunau, sans ordre, que le major général lui ordonne de les faire partir sur-le-champ, et lui en témoigne mon mécontentement.

 

Schönbrunn, 21 décembre 1805

A l’électeur de Bavière

J’envoie mon grand maréchal du palais, le général Duroc, pour demander à Votre Altesse sa fille, la princesse Auguste, en mariage pour mon fils, le prince Eugène. Il y a déjà plusieurs années que j’ai désiré l’alliance de Votre Altesse, et, dans les circonstances actuelles, où plusieurs propositions m’ont été faites, je suis resté fidèle aux engagements que j’avais pris à Linz avec son ministre Gravenreuth. Il sera fort agréable pour moi de donner à Votre Altesse et à son peuple cette preuve d’amitié et d’estime.

Je charge le général Duroc de prendre de ma part tous les engagements convenables et les arrangements pour ledit mariage, que je désire voir célébrer le plus tôt possible, au même moment de la paix générale, qui sera incontestablement signée dans la quinzaine.

Que Votre Altesse voie dans ce désir, d’avoir dans ma famille une princesse aussi accomplie que la princesse Auguste et de former avec Votre Altesse des liens si étroits, le secret le plus constant de ma politique et la preuve des sentiments d’estime et d’amitié que je lui ai voués.

 

Schönbrunn, 22 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, je vous ai déjà fait connaître que je désirais avoir l’état de situation de vos gardes nationales. Tenez-les sur pied. Mon intention est de leur faire occuper Venise, que je vais réunir définitivement à ma couronne de fer. Je vous ai demandé des notions claires sur l’Istrie et la Dalmatie. Je désire que vous m’envoyiez également un mémoire qui me fasse connaître les domaines nationaux existant dans le pays vénitien, appartenant soit à l’Empereur, aux villes, soit à des corporations religieuses.

 

Schönbrunn, 22 décembre 1805

A M. Fouché

J’ai ordonné au maréchal Berthier de délivrer un passe-port à M. Hyde pour se rendre en Amérique. Il s’embarquera à Cadix. J’ai accordé aussi une surveillance à Larue, qui paraît moins coupable; éloignez-le du pays où il est dangereux, et de Paris. Le séquestre ne sera levé des biens de ces individus que lorsqu’ils seront rendus à leur poste.

 

Schönbrunn, 22 décembre 1805

Au cardinal Fesch

Mon Cousin, je cous ai déjà fait connaître que mon intention était qu’au moindre danger vous quittassiez Rome pour vous retirer à Bologne. Vous êtes très-mal avec le cardinal Consalvi; je désire que vous vous mettiez mieux, ou bien que vous me fassiez connaître les raisons que vous avez de vous en méfier, et la personne qui peut le remplacer.

Je désapprouve fort les démarches que vous avez fait faire auprès des commandants russes et anglais pour savoir si votre légation serait en sûreté. Il faut avoir bien peu de tact pour croire que je vous laisserais exposé à leurs vexations. Je vous réitère donc l’ordre de vous retirer à Bologne au moindre danger.

J’ai reçu votre lettre du 21 ; je désire avoir fréquemment de vos nouvelles.

 

Schönbrunn, 22 décembre 1805

Au général Songis

Vous n’organisez point l’artillerie de mon armée. Je m’embarrasse fort peu des transports de Vienne. Vous avez des moyens considérables au parc et vous laissez l’armée dans le dénuement. Les divisions des généraux Dupont, Gazan, le corps du maréchal Davout, n’ont pas ce qu’il leur faut; pourvoyez-y sur-le-champ. N’oubliez pas que tout dans l’artillerie, à la guerre, doit être à l’armée et non au parc.

 

Schönbrunn, 23 décembre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, je vous envoie une lettre ouverte dont vous prendrez connaissance, et que vous remettrez à M. Barbé-Marbois après l’avoir cachetée. Je doute si je dois attribuer à la trahison ou à l’ineptie la conduite de ce ministre. Il a avancé aux fournisseurs quatre-vingt- cinq millions de l’argent du trésor. Si j’avais été battu, la coalition n’avait pas un allié plus puissant. Je suspends mon jugement jusqu’à ce que j’aie pu éclaircir par moi-même la nature d’un si énorme déficit. Causez-en confidentiellement avec le ministre des finances, et veillez, autant qu’il vous sera possible, à ce qu’il ne sorte pas un sou du trésor sans ordonnance, et à ce que le mal ne s’aggrave pas. M. Barbé-Marbois a trahi son devoir. Il est inutile de lui parler de cela et de trop l’alarmer jusqu’à mon arrivée, qui est imminente.

Vous pouvez montrer cette lettre au ministre des finances et faire venir secrètement le caissier qui tient les obligations, pour savoir ce qu’il en est sorti de sa caisse et vous assurer qu’il n’en sortira pas davantage. Je vous dirai franchement que je crois que cet homme m’a trahi. Ne dites rien de cela à M. Cambacérès, parce que les frères Michel y sont pour quelque chose, et que je ne sais pas jusqu’à quel point ses intérêts peuvent s’y trouver mêlés. Dites seulement légèrement à M. Marbois que ceci est l’avant-coureur d’un orage; qu’il n’y a qu’un moyen de le conjurer, c’est que les obligations soient rétablies au trésor à mon arrivée; qu’il fera bien de s’arranger avec Desprez pour faire tout rentrer dans l’ordre accoutumé, sans quoi l’orage éclatera. Il ne serait pas étonnant que Desprez et les deux ou trois meneurs de Barbé-Marbois, dans la crainte de ce qui leur arrivera, ne prissent le parti de faire rétablir les sommes.

 

Schönbrunn, 23 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, j’ai reçu votre lettre d’aujourd’hui. Je vois avec plaisir que vous finirez; mais je vous recommande expressément de ne point parler de Naples. Les outrages de cette misérable  reine redoublent à tous les courriers. Vous savez comment je me suis conduit avec elle, et je serais trop lâche si je pardonnais des excès aussi infâmes envers mon peuple. Il faut qu’elle ait cessé de régner. Que je n’en entende donc point parler absolument. Quoi qu’il arrive, mon ordre est précis, n’en parlez pas. Quant aux contributions, je vous ai dit mon mot : la moitié, c’est-à-dire cinquante millions.

 

Schönbrunn, 23 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, j’ai le projet de réunir Venise à mon royaume d’Italie. Il est nécessaire que vous me fassiez préparer un travail de la division de ce pays en départements.

J’approuve tout ce que vous me proposez dans votre lettre du  5 décembre pour les contributions; vous devez considérer le décret comme signé. Dans le moment actuel, il faut de l’argent; mais économisez-le ! Je vous ai chargé du commandement du pays de Venise : ne souffrez point qu’il lui soit fait aucun mauvais traitement; que tout s’y fasse avec ordre; que les contributions qu’on y lève soient à mon profit et versées dans la caisse du payeur de la Grande Armée, la Bouillerie ou à la caisse d’amortissement.

 

Schönbrunn, 24 décembre 1805

DÉCISION

M. Portalis fils, secrétaire général du ministère des cultes, fait observer à l’Empereur, au sujet du désir d’un jeune prêtre des environs de Bordeaux, nommé Boisset, d’épouser une de ses paroissiennes, que les lois en vigueur ne le défendent pas, mais que la défense du mariage des prêtres dans le catholicisme est autant une loi politique que religieuse; qu’elle a eu autant pour objet de veiller sur la sainteté du sacerdoce que de protéger la société elle-même contre des prêtres qui oublieraient leur devoir pour se livrer à leurs passions. Le ministre de la police générale fera lancer un mandat d’arrêt contre le prêtre Boisset, et ordonnera qu’il soit détenu dans une maison de correction à Bordeaux.

Mon intention est que cette décision ne soit pas secrète. Les prêtres doivent savoir qu’abuser des sacrements pour attenter à la fois à la paix des familles, aux mœurs et à la religion, c’est le plus grand délit qu’ils puissent commettre.

La demoiselle Rosalie Plantey sera rendue à la surveillance et à la garde de sa famille.

Au bas de cette décision le secrétaire d’État a écrit : Sur de nouvelles informations, Sa Majesté a retiré décision. Elle a fait connaître ses intentions aux ministres des cultes et de la police. Munich, 2 janvier 1806.

 

Schönbrunn, 24 décembre 1805

A l’électeur archichancelier de l’empire germanique

Mon Cousin, j’ai reçu votre lettre du 18 décembre; j’ai vu avec peine les démarches qu’a faites Votre Altesse pour réveiller l’esprit germanique, surtout lorsqu’elle n’avait point jugé à propos d’en faire au moment où la Bavière avait été occupée par l’Autriche et le territoire germanique envahi par les barbares du Nord.

Je serai probablement à Munich dans la huitaine; j’y verrai Votre Altesse avec plaisir, et je serai toujours fort aise des occasions qui se présenteront de lui renouveler l’assurance de mes sentiments d’estime et de constante amitié.

 

Schönbrunn, 24 décembre 1805

Mon Cousin, donnez ordre au maréchal Masséna de faire lever sur une grande échelle tout le cours de l’Isonzo et jusqu’à trois lieues du côté de l’Allemagne, et d’employer à ce travail un grand nombre d’ingénieurs, afin qu’il soit fait très-promptement.

 

Quartier impérial, Schönbrunn, 25 décembre 1805

ORDRE DU JOUR

L’Empereur a passé lundi la revue des divisions des carabiniers et cuirassiers des généraux Nansouty et d’Hautpoul.

Sa Majesté, après la revue, a éprouvé une véritable satisfaction de voir en aussi bon état ces braves régiments de cuirassiers qui ont donné tant de preuves de courage dans le courant de la campagne, et notamment à la bataille d’Austerlitz.

Mardi, Sa Majesté a passé la revue de la division Vandamme. L’Empereur charge le maréchal Soult de faire connaître qu’il a été satisfait de cette division, et de revoir, après la bataille d’Austerlitz, en aussi bon état et si nombreux, les bataillons qui ont acquis tant de gloire et qui ont tant contribué au succès de cette journée.

Arrivé au 1er bataillon du 4e régiment de ligne, qui avait entamé à la bataille d’Austerlitz et y avait perdu son aigle, l’Empereur lui dit : Soldats, qu’avez-vous fait de l’aigle que je vous ai donnée ? Vous aviez juré qu’elle vous servirait de point de ralliement et que vous la défendriez au péril de votre vie; et avez-vous tenu votre promesse ? Le major a répondu que le porte-drapeau ayant été tué dans une charge au moment de la plus forte mêlée, personne ne s’en était aperçu au milieu de la fumée; que, cependant, la division avait fait un mouvement à droite; que le bataillon avait appuyé ce mouvement, et que ce n’était que longtemps après que l’on s’était aperçu de la perte de son aigle; preuve qu’il avait été réuni et qu’il n’avait point été rompu, c’est qu’un moment après il avait culbuté deux bataillons russes et pris deux drapeaux dont il faisait hommage à l’Empereur, espérant que cela leur mériterait qu’il leur rendît une autre aigle.

L’Empereur a été un peu incertain, puis il a dit : Officiers, soldats, jurez-vous qu’aucun de vous ne s’est aperçu de la perte de son aigle, et que, si vous vous en étiez aperçus, vous vous seriez précipités pour la reprendre, ou vous auriez péri sur le champ de bataille, car un soldat qui a perdu son drapeau a tout perdu ? Au même moment mille bras se sont élevés : Nous le jurons, et nous jurons aussi de défendre l’aigle que vous nous donnerez avec la même intrépidité que nous avons mise à prendre les deux drapeaux que nous vous présentons. En ce cas, a dit en souriant l’Empereur,je vous rendrai donc votre aigle.

Le major général rappelle à M.M. les maréchaux et généraux commandant en chef à la bataille d’Austerlitz la demande qui leur a été faite d’un état certifié des conseils d’administration des corps qui servaient sous leurs ordres à cette bataille, vérifié par le sous-inspecteur aux revues et revêtu de leur visa, constatant les veuves et les enfants des officiers et soldats français morts dans cette mémorable journée, afin de les faire jouir sans délai des bienfaits des deux décrets du 16 frimaire, insérés dans l’ordre du jour du 17. MM. les colonels doivent sentir combien il importe d’accélérer l’exécution de ces deux décrets, qui font la fortune et assurent le bien-être des veuves et des enfants de leurs camarades morts au champ d’honneur.

Le maréchal Berthier, par ordre de l’Empereur.

 

Schönbrunn, 25 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, je reçois votre lettre du 3 nivôse. Je regrette beaucoup que la paix ne soit point signée. L’empereur et le prince Charles m’ont écrit, en m’envoyant le général-major comte de Grünne. La lettre était du 23 décembre; j’ai répondu aujourd’hui 25; j’aurai une entrevue avec le prince Charles le 27, à deux heures après midi, dans une maison de chasse de l’empereur, à trois lieues de Vienne; l’empereur n’en saura l’issue que le 28, et ses plénipotentiaires ne pourront recevoir de nouveaux ordres que le 30. Vous trouverez ci-joint copie de ma lettre à l’empereur, qui m’en a écrit une d’un style tout à fait aimable. Vous verrez tout de suite la position que j’ai prise. Sans faire connaître ma lettre aux plénipotentiaires, dites-leur-en la substance. J’ai félicité l’empereur sur la conclusion de la paix; je n’y ferai aucun changement; en signant sans délai , ils gagneront cinq ou six jours. Je n’ai point voulu donner de rendez-vous au prince Charles ici, parce que je ne veux point beaucoup parler d’affaires avec lui. Au rendez-vous que j’ai choisi je passerai deux heures; une sera employée à dîner, l’autre à parler guerre et en protestations réciproques. Du reste, tout est ici évacué ou vendu, hormis cinq ou six cents pièces de canon, que je puis d’autant plus aisément leur laisser que j’en trouverai à peu près l’équivalent à Venise. En homme de la paix, faites donc sentir aux plénipotentiaires combien les délais qu’ils apportent à la signature sont imprudents avec un prince qui, chaque jour, reçoit 10,000 hommes de renfort dans son armée, qui se trouve avoir 40,000 hommes disponibles dans le Nord, depuis que la nouvelle de la bataille d’Austerlitz a frappé de terreur les Anglais et les Russes et les a engagés à rétrograder, et que la Prusse ne laisse plus de doute sur ses sentiments. Enfin, s’il n’y a pas moyen de signer sur-le-champ, attendez et signez au nouvel an; car j’ai un peu de préjugés, et je suis bien aise que la paix date du renouvellement du calendrier grégorien, qui présage, j’espère, autant de bonheur à mon règne que l’ancien. Il n’y a qu’un inconvénient, c’est que cela retarde de quelques jours mon arrivée à Paris; mais cela a aussi de l’avantage, c’est de nous faire rester de plus cinq ou six jours dans Vienne, que nos malades auront plus de temps pour se rétablir, et que beaucoup de choses pourront être évacuées; ce sont des jours qui valent beaucoup pour l’armée. En dernière analyse, signez demain, si vous pouvez, ou bien le premier de l’an. Du reste, vous pourrez assurer ces messieurs qu’il ne tiendra qu’à leur maître que je sois bien avec lui; que je n’ai d’autre intérêt que celui de faire fleurir mon commerce et de réorganiser ma marine, et, après avoir été général de terre, d’être amiral; que, cela dépend d’eux. Cependant, si je suis obligé de traiter d’affaires avec le prince Charles, pour assurer mon langage, envoyez-moi tous les articles dont on est convenu.

 

Schönbrunn, 25 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, faites connaître à M. Laforest que je ne suis pas trop content de sa lettre du 22 frimaire. Il se donne beaucoup trop de mouvement; il fait des propositions sans savoir si elles me conviennent; il propose, par exemple, de masquer la forteresse de Hamelia ; c’est une proposition ridicule; j’aime beaucoup mieux qu’elle soit démasquée.

 

Schönbrunn, 25 décembre 1805

A M. Fouché

Je vois des difficultés au sujet de la lecture des bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture convenable, elle n’est propre qu’à donner plus d’importance aux prêtres qu’ils ne doivent en avoir car cela leur donne le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà comme on n’est jamais dans des principes exacts : tantôt on ne veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut laisser tomber cela, M. Portalis a eu très-tort d’écrire sa lettre sans savoir si c’était mon intention.

 

Schönbrunn, 25 décembre 1805

A l’empereur d’Autriche

Monsieur mon Frère, je remercie Votre Majesté de la lettre aimable qu’elle a bien voulu m’écrire. J’ai éprouvé un grand plaisir d’apprendre ce matin par un courrier de M. Talleyrand que toutes les difficultés sont levées et que la paix est rétablie entre nous, qu’il n’y avait plus que des formalités de rédaction, Que Votre Majesté me permette de me réjouir avec elle de cette heureuse circonstance : je sens, aux sentiments profonds qu’elle m’a inspirés lorsque j’ai eu le bonheur de la voir, qu’il ne tiendra qu’à elle que je sois aussi sincèrement son ami, et que le reste de ma vie soit employé à lui être agréable, autant que ces dernières années ont pu lui être contraires. Que Votre Majesté ne doute jamais de l’estime et de l’amitié que toutes les qualités qu’elle possède m’ont fait concevoir pour elle et dont on ne peut se défendre dès le moment qu’on a l’avantage de la connaître. Je serai charmé, avant de quitter les Etats de Votre Majesté, d’avoir une occasion de lui faire ma cour, et de lui renouveler l’assurance de tous les sentiments que je lui porte.

 

Schönbrunn, 25 décembre 1805

A l’archiduc Charles

Mon Cousin, M. le général comte de Grünne m’a remis votre lettre. J’aurai un véritable plaisir à faire votre connaissance. L’estime que je vous porte date déjà de bien des années, et depuis, dans toutes les circonstances, vos grandes et belles actions m’ont confirmé dans cette haute opinion que j’avais conçue de vous. La première chose que je ferai, lorsque j’aurai l’avantage de vous voir sera de vous remercier des choses aimables que contient votre lettre, et de vous offrir l’assurance des sentiments d’estime et d’amitié je vous porte.