Correspondance de Napoléon – Décembre 1805

Austerlitz, 5 décembre 1805

31e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur est parti hier d’Austerlitz et est allé à ses avant-postes, près de Ziaroschitz. Il s’est là placé à son bivouac. L’empereur d’Allemagne n’a pas tardé à arriver. Ces deux monarques ont eu une entrevue qui a duré deux heures. L’empereur d’Allemagne n’a pas dissimulé, tant de sa part que de la part de l’empereur Russie, tout le mépris que leur inspirait la conduite de l’Angleterre. Ce sont des marchands, a-t-il répété, qui mettent en feu le continent pour s’assurer le commerce du monde.

Ces deux princes sont convenus d’un armistice et des principales conditions de la paix, qui sera négociée et terminée sous peu jours. L’empereur d’Allemagne a fait également connaître à l’Empereur que l’empereur de Russie demandait à faire sa paix séparée; qu’il abandonnait entièrement les affaires de l’Angleterre, et n’y prenait plus aucun intérêt.  L’empereur d’Allemagne répéta plusieurs fois dans la conversation : Il n’y a point de doute, dans sa guerre avec l’Angleterre, la France a raison. Il demanda aussi une trêve pour les restes de l’armée russe. L’Empereur lui fit observer que l’armée russe était cernée, que pas un homme ne pouvait échapper, mais, ajouta-t-il, je désire faire une chose agréable à l’empereur Alexandre : je laisserai passer l’armée russe, j’arrêterai la marche de mes colonnes; mais Votre Majesté me promet que l’armée russe retournera en Russie et évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne.  – C’est l’intention de l’empereur Alexandre, a répondu l’empereur d’Allemagne; je puis vous l’assurer : d’ailleurs, dans la nuit, vous pourrez vous en convaincre par vos propres officiers.

On assure que l’Empereur a dit à l’empereur d’Allemagne, en le faisant approcher du feu de son bivouac : Je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois.  L’empereur d’Allemagne a répondu en riant : Vous tirez si bon parti de cette habitation qu’elle doit vous plaire. C’est du moins ce que l’on ci avoir entendu. La nombreuse suite des deux princes n’était pas assez éloignée pour qu’elle ne pût entendre plusieurs choses.

L’Empereur a accompagné l’empereur d’Allemagne à sa voiture et s’est fait présenter les deux princes de Liechtenstein et le général prince de Schwarzenberg. Après cela, il est revenu coucher à Austerlitz.

On recueille tous les renseignements pour faire une belle description de la bataille d’Austerlitz; un grand nombre d’ingénieurs lèvent le plan du champ de bataille. La perte des Russes a été immense. Les généraux Koutouzof et Buxhoevden ont été blessés. Dix ou douze généraux ont été tués. Plusieurs aides de camp de l’empereur de Russie et un très-grand nombre d’officiers de distinction ont été tués. Ce n’est pas 120 pièces de canon qu’on a prises, mais 150. Les colonnes ennemies qui se jetèrent dans les lacs furent favorisées par la glace; mais la canonnade la rompit, et des colonnes entières se noyèrent. Le soir de la journée, et pendant plusieurs heures de la nuit, l’Empereur a parcouru le champ de bataille et fait enlever les blessés : spectacle horrible s’il en fut jamais ! L’Empereur, monté sur des chevaux très-vites, passait avec la rapidité de l’éclair, et rien n’était plus touchant que de voir ces braves gens le reconnaître sur-le-champ. Les uns oubliaient leurs souffrances et disaient :  Au moins la victoire est-elle bien assurée ?  Les autres : Je souffre depuis huit heures, et depuis le commencement de la bataille je suis abandonné; mais j’ai bien fait mon devoir. D’autres : Vous devez être content de vos soldats aujourd’hui. A chaque soldat blessé l’Empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire, quarante-huit heures après la bataille il y avait encore un grand nombre de Russes qu’on n’avait pu panser. Tous les Français le furent avant la nuit. Au lieu de 40 drapeaux, il y en a jusqu’à cette heure 45, et l’on trouve encore les débris de plusieurs.

Rien n’égale la gaieté des soldats à leurs bivouacs. A peine aperçoivent-ils un officier de l’Empereur qu’ils lui crient : L’Empereur a-t-il été content de nous ?

En passant devant le 28e de ligne, qui a beaucoup de conscrits du Calvados et de la Seine-Inférieure, l’Empereur lui dit : J’espère bien que les Normands se distingueront aujourd’hui. Ils ont tenu parole; les Normands se sont distingués. L’Empereur, qui connaît la composition de chaque régiment, dit à chacun son mot, et ce mot arrivait et parlait au cœur de ceux auxquels il était adressé; il devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au 57e : Souvenez-vous qu’il y a bien des années que je vous ai surnommé le Terrib1e. Il faudrait nommer tous les régiments de l’armée : il n’en est aucun qui n’ait fait des prodiges de bravoure et d’intrépidité. C’est là le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs pour s’élancer dans les rangs ennemis. Pas un corps n’a fait un mouvement rétrograde. L’Empereur disait : J’ai livré trente batailles comme celle-ci; mais je n’en ai vu aucune où la victoire ait été si décidée et les destins si peu balancés.

La Garde à pied de l’Empereur n’a pu donner; elle en pleurait de rage. Comme elle demandait absolument à faire quelque chose : Réjouissez-vous de ne rien faire, lui dit l’Empereur; vous devez donner en réserve : tant mieux si l’on n’a pas besoin de vous aujourd’hui.

Trois colonels de la garde impériale russe sont pris, avec le général qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur la division Caffarelli; cette seule charge leur a coûté 300 hommes, qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française s’est montrée supérieure et a parfaitement fait. A la fin d la bataille, l’Empereur a envoyé le colonel Dallemagne, avec deux escadrons de sa Garde, en partisans, pour parcourir à volonté les environs du champ de bataille et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux, 15 pièces de canon, et fait 1,500 prisonniers. La Garde regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland tué d’un coup de mitraille en chargeant l’artillerie de la garde impériale russe. Cette artillerie fut prise; mais ce brave colonel trouva la mort. Nous n’avons en aucun général tué. Le colonel Mazas, du 14e de ligne, brave homme, a été tué. Beaucoup de chefs de bataillon ont été blessés. Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers. Le 55e, le 43e, le 14e, le 36e, le 40e, le 17e . . . . .mais on n’ose nommer aucun corps, ce serait une injustice pour les autres; ils ont tous fait l’impossible. Il n’y avait pas un officier, pas un général, pas un soldat, qui ne fût décidé à vaincre ou à périr.

Il ne faut point taire un trait qui honore l’ennemi. Le commandant de l’artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces; il rencontra l’Empereur : Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de perdre mes pièces. –  Jeune homme, lui répondit l’Empereur,j’apprécie vos larmes; mais on peut être battu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire.

Nos avant-postes sont arrivés à Olmütz. L’impératrice et toute la cour s’en sont sauvées en toute hâte.

Le colonel Corbineau, écuyer de l’Empereur, commandant 5e régiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tués; au cinquième il a été blessé lui-même, après avoir enlevé un drapeau. Le prince Murat se loue beaucoup des belles manœuvres du général Kellermann, des belles charges des généraux Nansouty et d’Hautpoul, enfin de tous les généraux; mais il ne sait qui nommer, parce qu’il faudrait les nommer tous. Les soldats du train ont mérité les éloges de l’armée. L’artillerie a fait un mal épouvantable à l’ennemi. Quand on en a rendu compte à l’Empereur, il a dit : Ces succès me font plaisir, car je n’oublie pas que c’est dans ce corps que j’ai commencé ma carrière militaire.

L’aide de camp de l’Empereur, le général Savary, avait accompagné l’empereur d’Allemagne après l’entrevue, pour savoir si l’empereur de Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l’armée russe sans artillerie ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit. Le général Merveldt avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout. L’armée russe était cernée; pas un homme ne pouvait s’échapper. Le prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l’empereur. Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m’en vais; qu’il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour lui; que c’est un prédestiné du Ciel; qu’il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté? – Oui, Sire, lui dit le généra1 Savary, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs de France et d’Allemagne ont arrêté dans leur entrevue. – Et qu’est-ce ?  – Que l’armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les journées d’étapes qui seront réglées par l’Empereur, et qu’elle évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j’ai l’ordre de l’Empereur de me rendre à nos avant-postes, qui vous ont déjà tourné, et d’y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l’Empereur voulant respecter l’ami du Premier Consul.  – Quelle garantie faut-il pour cela ?  – Sire, votre parole. – Je vous la donne. Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davout, auquel il donna l’ordre de cesser tout mouvement et de rester tranquille. Puisse cette générosité de l’empereur des Français ne pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l’Empereur, qui renvoya 6,000 hommes à l’empereur Paul avec tant de grâce et de marques d’estime pour lui !

Le général Savary avait causé une heure avec l’empereur de Russie, et l’avait trouvé tel que doit être un homme de cœur et de sens, quelque revers d’ailleurs qu’il ait éprouvé. Ce monarque lui demanda des détails sur la journée. Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d’attaque. – Sire, répondit le général Savary, c’est l’art de la guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C’est la quarantième bataille que donne l’Empereur. – Cela est vrai; c’est un grand homme de guerre. Pour moi, c’est la première fois que je vois le feu : je n’ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.  – Sire, quand vous aurez de l’expérience, vous le surpasserez peut-être. – Je m’en vais donc dans ma capitale : j’étais venu au secours de l’empereur d’Allemagne; il m’a fait dire qu’il est content; je le suis aussi.

A son entrevue avec l’empereur d’Allemagne, l’Empereur lui a dit :M. et Mme de Colloredo, MM. Paget et Razoumofski ne font qu’un avec votre ministre Cobenzl : voilà les vraies causes de la guerre; et, si Votre Majesté continue à se livrer à ces intrigants, elle ruinera toutes ses affaires et s’aliénera les cœurs de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités pour être heureuse et aimée. Un major autrichien s’étant présenté aux avant-postes, porteur de dépêches de M. de Cobenzl pour M. de Stadion à Vienne, l’Empereur a dit : Je ne veux rien de commun avec cet homme, qui s’est vendu à l’Angleterre pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation en suivant les conseils de sa sœur et de madame de Colloredo.

L’Empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Liechtenstein. Il a dit plusieurs fois :Comment, lorsqu’on a des hommes d’aussi grande distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des intrigants ? Effectivement, le prince de Liechtenstein est un des hommes les plus distingués, non-seulement par ses talents militaires, mais encore par ses connaissances.

On assure que l’Empereur a dit, après sa conférence avec l’empereur d’Allemagne : Cet homme me fait faire une faute, car j’aurais pu suivre ma victoire et prendre toute l’armée russe et autrichienne; mais enfin quelques larmes de moins seront versées.

 

Camp impérial d’Austerlitz, 6 décembre 1805

A M. Daru, intendant général de l’Autriche

Monsieur Daru, donnez l’ordre à M. de Wrbna, qui représente l’Empereur à Vienne, de faire verser sur-le-champ dans la caisse de l’armée française les 500,000 florins de convention qui étaient chez M. le baron de Bartenstein et qu’il a remplacés par des billets de banque; également l’or et tout ce qu’il a. Il est temps enfin que je paye ma solde et me serve des ressources de l’Autriche.

Les quatre millions ne sont pas suffisants pour payer ma solde. Faites-en verser dix ou douze autres, afin que l’armée, dans le moment de repos qu’elle va prendre, puisse s’outiller et faire ses emplettes avec des billets de banque.

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Ci-joint une lettre de M. de Wrbna, que je désire que vous gardiez pour vous seul.

 

Austerlitz, 6 décembre 1805

32e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le général Friant, à la bataille d’Austerlitz, a eu quatre chevaux tués sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les traits de courage sont si nombreux, qu’à mesure que le rapport en est fait à l’Empereur, il dit : Il me faut toute ma puissance pour récompenser dignement tous ces braves gens.

Les Russes, en combattant, ont l’habitude de mettre leur havresac bas. Comme toute l’armée russe a été mise en déroute, nos soldats ont pris tous ses havresacs. On a pris aussi une grande partie de ses bagages, et les soldats y ont trouvé beaucoup d’argent.

Le général Bertrand, qui avait été détaché après la bataille avec un escadron de la Garde, a ramassé un grand nombre de prisonniers, dix-neuf pièces de canon et beaucoup de voitures remplies d’effets. Le nombre de pièces de canon prises jusqu’à cette heure se monte à cent soixante et dix. L’Empereur a témoigné quelque mécontentement de ce qu’on lui eût envoyé des plénipotentiaires la veille de la bataille, et qu’on eût ainsi prostitué le caractère diplomatique. Cela est digne de M. de Cobenzl, que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ses malheurs.

Le prince Jean de Liechtenstein est venu trouver l’Empereur au château d’Austerlitz. L’Empereur lui a accordé une conférence de plusieurs heures. On remarque que l’Empereur cause volontiers avec cet officier général. Ce prince a conclu avec le maréchal Berthier un armistice de la teneur suivante(publiée dans le Moniteur du 17 décembre 1805).

  1. de Talleyrand se rend à Nikolsburg, où les négociations vont s’ouvrir.

 

Austerlitz, 7 décembre 1805

DÉCISION

Le ministre du trésor public demande si la solde des armées en pays ennemi ne doit pas être payée sur le produit des contributions de guerre, et déclare se trouver dans l’impossibilité d’envoyer des fonds à Strasbourg. Qu’est-ce que l’on fait de tout les revenus de l’État ? La solde est la dépense la plus sacrée, il faut la faire.

 

Austerlitz, 7 décembre 1805

33e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le général en chef Buxhoevden a été tué avec un grand nombre d’autres généraux russes dont on ignore les noms. Nos soldats ont ramassé une grande quantité de décorations. Le général russe Koutouzof a été blessé, et son beau-fils, jeune homme de grand mérite, a été tué.

On a fait compter les cadavres; il en résulte qu’il y a 18,000 Russes tués, 600 Autrichiens et 900 Français. Nous avons 7,000 blessés russes. Tout compte fait, nous avons 3,000 blessés français. Le général Roger Valhubert est mort des suites de ses blessures. Il a écrit à l’Empereur une heure avant de mourir : J’aurais voulu faire plus pour vous; je meurs dans une heure; je ne regrette pas la vie, puisque j’ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j’ai une famille; je n’ai pas besoin de vous la recommander.

Les généraux Kellermann, Sebastiani et Thiebault sont hors de danger. Les généraux Marisy et Demont sont blessés, mais beaucoup moins grièvement.

On sera sans doute bien aise de connaître les différents décrets que l’Empereur a pris successivement en faveur de l’armée; ils sorti ci-joints (cf 28 novembre, et plus bas).

Le corps du général Buxhoevden, qui était à la gauche, était de 27,000 hommes. Pas un n’a rejoint l’armée russe. Il a été plusieurs heures sous la mitraille de quarante pièces de canon, dont une partie servie par l’artillerie de la garde impériale, et sous la fusillade des divisions des généraux Saint-Hilaire et Friant. Le massacre a été horrible; la perte des Russes ne peut s’évaluer à moins de 45,000 hommes, et l’empereur de Russie ne s’en retournera pas chez lui avec plus de 25,000 hommes.

Puisse cette leçon profiter à ce jeune prince et lui faire abandonner le conseil qu’a acheté l’Angleterre ! Puisse-t-il reprendre le véritable rôle qui convient à son pays et à son caractère, et secouer enfin le joug de ces vils oligarques de Londres ! Catherine la grande connaissait bien le génie et les ressources de la Russie, lorsque, dans la première coalition, elle n’envoya point d’armée et se contenta de secourir les coalisés par ses conseils et par ses vœux; mais elle avait l’expérience d’un long règne et du caractère de sa nation; elle avait réfléchi sur les dangers des coalitions. Cette expérience ne peut être acquise à vingt-cinq ans.

Lorsque Paul, son fils, fit marcher des armées contre la France, il sentit bientôt que les erreurs les plus courtes sont les meilleures; et, après une campagne, il retira ses troupes. Si Voronzof, qui est à Londres, n’était pas plus anglais que russe, il faudrait avoir une bien petite idée de ses talents pour supposer qu’il ait pu penser que soixante, quatre-vingt, cent mille Russes parviendraient à déshonorer la France, à lui faire subir le joug de l’Angleterre, à lui faire abandonner la Belgique, et à forcer l’Empereur à livrer sa couronne de fer à la race dégénérée des rois de Sardaigne.

Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les troupes françaises; leurs généraux, d’une inexpérience, et leurs soldats, d’une ignorance et d’une pesanteur qui rendent leurs armées en vérité peu redoutables; et d’ailleurs en supposant des victoires aux Russes, il eût fallu dépeupler la Russie pour arriver au but insensé que lui avaient prescrit les oligarques de Londres.

La bataille d’Austerlitz a été donnée sur le tombeau du célèbre Kaunitz. Cette circonstance a fait la plus grande impression sur la tête des Viennois. A force de prudence et de bonne conduite, et en la maintenant toujours en bonne harmonie avec la France, il avait porté l’Autriche à un haut degré de prospérité.

Voici les noms des généraux russes faits prisonniers ; beaucoup d’autres sont morts sur le champ de bataille :

Przybyezewski, Wimpfen , Müller-Zakomelski , Müller, Berg, Selkhof, Strick, Szerliakof, le prince Repnine, le prince Sibirski, Adrian, Lagonof, Sulima, Mezenkof, Woicikof.

Il y a, en outre, 4 ou 500 officiers prisonniers, dont 20 majors ou lieutenants-colonels, et plus de 100 capitaines.

L’Empereur a mandé à Brünn M. de Talleyrand, qui était à Vienne. Les négociations vont s’ouvrir à Nikolsburg.

  1. Maret avait joint à Austerlitz Sa Majesté, qui y a signé le travail des ministres et du Conseil d’État.

L’Empereur a couché ce soir à Brünn.

 

Camp impérial d’Austerlitz, 7 décembre 1805

DÉCRET

ARTICLE 1-. – Les veuves des généraux morts à la bataille d’Austerlitz jouiront d’une pension de 6,000 francs leur vie durant; les veuves des colonels et des majors, d’une pension de 2,400 francs; les veuves des capitaines, d’une pension de 1,200 francs; les veuves des lieutenants et sous-lieutenants, d’une pension de 800 francs; les veuves des soldats, d’une pension de 900 francs.
ART. 2. – Notre ministre de la guerre est chargé de l’exécution du présent décret, qui sera mis à l’ordre du jour de l’armée et inséré au Bulletin des Lois.

 

Camp impérial d’Austerlitz, 7 décembre 1805

DÉCRET

ARTICLE 1er-. – Nous adoptons tous les enfants des généraux, officiers et soldats français morts à la bataille d’Austerlitz.
ART. 2. – Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais; les garçons dans notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais impérial de Saint-Germain. Les garçons seront placés, et les filles mariées par nous.
ART. 3. – Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le droit d’y joindre celui de Napoléon. Notre grand juge, ministre de la justice, fera remplir toutes les formalités voulues à cet égard par le code civil.
ART. 4. – Notre grand maréchal du palais et notre intendant général de la couronne sont chargés de l’exécution du présent décret, qui sera mis à l’ordre du jour de l’armée et inséré au Bulletin des lois.

 

Austerlitz, 7 décembre 1805

A Joséphine

J’ai conclu un armistice; avant huit jours la paix sera faite. Je désire apprendre que tu es arrivée à Munich en bonne santé. Les Russes s’en vont, ils ont fait une perte immense. Plus de 20,000 morts et 30,000 pris : leur armée est réduite des trois quarts. Buxhoewden, leur général en chef, est tué. J’ai 3,000 blessés et 7 à 800 morts.

J’ai un peu mal aux yeux; c’est une maladie courante et très peu de chose.

Adieu, mon amie; je désire bien te revoir. Je vais coucher ce soir à Vienne.

 

Brünn, 9 décembre 1805

ORDRE

L’Empereur a déjà frappé une contribution de cent millions; il reste à M. Daru à en faire la distribution; les décrets sont tout pris.

Quant au tabac et au sel, il y en a pour plusieurs millions. Il faut les faire vendre le plus tôt possible. L’Empereur a signé l’autre décret pour le sel.

Il faut comprendre nominativement, dans la répartition des cent millions de contributions, les villes de Vienne et de Trieste, pour de fortes sommes.

  1. Daru doit prendre des mesures telles, qu’on ait douze millions de florins avant huit jours, pour mettre au courant l’article de la solde jusqu’au 1er nivôse (22 décembre).

 

Brünn, 9 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, j’ai fait toutes les dispositions pour garantir mon royaume d’Italie, les États du Pape et le pays de Venise, et fortifier ma Grande Armée. J’ai ordonné que le maréchal Masséna en commanderait le 8e corps et se rendrait à Laybach; que vous commanderiez le pays vénitien, avec une division française et ce que vous pourriez réunir en Italie; que le général Saint-Cyr se porterait avec 30,000 hommes pour couvrir l’État Romain. Vous aurez été instruit des détails de la bataille d’Austerlitz. Je suis fort content du bon esprit de la garde royale; malheureusement il n’y a que la cavalerie de ma Garde qui ait donné; mais elle en avait bonne envie. Voyez si vous pouvez m’envoyer 3 on 400 beaux hommes pour la renforcer. Vous les enverriez par Innsbruck à Munich, où ils recevront des ordres. Votre régiment (il s’agit des chasseurs à cheval de la Garde) s’est bien comporté; le colonel a été tué. Je désire bien savoir combien de conscrits ont passé les Alpes depuis le 1er vendémiaire pour venir renforcer l’armée d’Italie. Ayez soin que Palmanova soit bien armée et approvisionnée, c’est le principal. En cas d’événements extraordinaires, vous devez jeter des garnisons dans mes places de Mantoue, Legnago et Peschiera. Faites travailler avec la plus grande activité à la tête de pont de Legnago; cela est très-important.

L’Impératrice doit être arrivée à l’heure qu’il est à Munich; j’ai eu des nouvelles de son arrivée à Stuttgart. Elle était très-bien portante.

Ci-joint une lettre pour le maréchal Masséna.

 

Brünn, 9 décembre 1805

Au maréchal Masséna

Mon Cousin, mon ministre de la guerre vous fera connaître mes intentions. Vous allez vous joindre à la Grande Armée; vous en formerez le 8e corps; mais vous entendez bien que je vous ferai jouer le rôle que vous méritez, si les circonstances font que les hostilités recommencent. Vous aurez sans doute appris les détails de la bataille d’Austerlitz.

 

Brünn, 9 décembre 1805

À Joséphine

Grand Impératrice, pas une lettre de vous depuis votre départ de Strasbourg ! Vous avez passé à Bade, à Stuttgart, à Munich, sans nous écrire un mot. Ce n’est pas bien aimable, ni bien tendre. Je suis toujours à Brünn. Les Russes sont partis; j’ai une trêve. Dans peu de jours je verrai ce que je deviendrai. Daignez du haut de vos grandeurs vous occuper un peu de vos esclaves.

 

Brünn, 10 décembre 1805

34e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur a reçu aujourd’hui M. le prince Repnine, fait prisonnier à la bataille d’Austerlitz à la êète des chevaliers-gardes dont il était le colonel. Sa Majesté lui a dit qu’elle ne voulait pas priver l’empereur Alexandre d’aussi braves gens, et qu’il pouvait réunir tous les prisonniers de la garde impériale russe et retourner avec eux en Russie. Sa Majesté a exprimé le regret que l’empereur de Russie ait voulu livrer bataille, et a dit que ce monarque, s’il l’avait cru la veille, aurait épargné le sang et l’honneur de son armée.

  1. le prince Jean de Liechtenstein est arrivé hier avec de pleins pouvoirs. Les conférences entre lui et M. de Talleyrand sont en pleine activité.

Le premier aide de camp Junot, que Sa Majesté avait envoyé auprès des empereurs d’Allemagne et de Russie, a vu à Holics l’empereur d’Allemagne, qui l’a reçu avec beaucoup de grâce et de distinction. Il n’a pu continuer sa mission, parce que l’empereur Alexandre était parti en poste pour Saint- Pétersbourg, ainsi que le général Koutouzof.

Sa Majesté a reçu à Brünn M. de Haugwitz et a paru très-satisfait de tout ce que lui a dit ce plénipotentiaire, qu’elle a accueilli d’une manière d’autant plus distinguée qu’il s’est toujours défendu de la dépendance de l’Angleterre, et que c’est à ses conseils qu’on doit attribuer la grande considération et la prospérité dont jouit la Prusse. On ne pourrait en dire autant d’un autre ministre qui , né en Hanovre, n’a pas été inaccessible à la pluie d’or. Mais toutes les intrigues ont été et seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de Prusse. Au reste la nation française ne dépend de personne, et 150,000 ennemis de plus n’auraient fait autre chose que rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de Mollendorf, de Knobelsdorf, Lombard, et surtout du Roi lui-même. Les intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain; mais, comme en dernière analyse on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du Roi. En vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de sa confiance. La Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus désintéressé que la France ?

La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre de fantaisie. Après une bataille perdue ou gagnée, les Russes s’en vont; la France, l’Autriche , la Prusse, au contraire, doivent méditer longtemps les résultats de la guerre. Une et deux batailles sont insuffisantes pour en épuiser toutes les chances.

Les paysans de Moravie tuent les Russes partout où ils les rencontrent isolés; ils en ont déjà massacré une centaine. L’Empereur des Français a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les campagnes et empêchent ces excès. Puisque l’armée ennemie se retire, les Russes qu’elle laisse après elle sont sous la protection du vainqueur. Il est vrai qu’ils ont commis tant de désordres, tant de brigandages, qu’on ne doit pas s’étonner de ces vengeances. Ils maltraitaient les pauvres comme les riches ; trois cents coups de bâton leur paraissaient une légère offense; il n’est point d’attentat qu’ils n’aient commis. Le pillage, l’incendie des villages, le massacre, tels étaient leurs jeux; ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels ! Malheur au souverain qui attirera jamais un tel fléau sur son territoire ! La bataille d’Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu’elle a fait tomber le prestige qui semblait s’attacher au nom de ces barbares. Ce mot ne peut s’appliquer cependant ni à la Cour, ni au plus grand nombre des officiers, ni aux habitants des villes, qui sont, au contraire, civilisés jusqu’à la corruption.

 

Brünn, 10 décembre 1805

A Joséphine

Il y a fort longtemps que je n’ai reçu de tes nouvelles. Les belles fêtes de Bade, de Stuttgart et de Munich font-elles oublier les pauvres soldats qui vivent couverts de boue, de pluie de de sang ?

Je vais partir sous peu pour Vienne. L’on travaille à conclure la paix. Les Russes sont partis, et fuient loin d’ici; ils s’en retournent en Russie, bien battus et fort humiliés.

Je désire bien me retrouver près de toi.

Adieu, mon amie.

Mon mal d’yeux est guéri

 

Brünn, 11 décembre 1805

DÉCISION

Le prince Louis-Bonaparte demande que les colonels Caulaincourt et de Broc, ses aides de camp, le rejoignent à Anvers. Refusé. Personne ne peut quitter la Grande Armée.

 

Brünn, 11 décembre 1805

Au cardinal archevêque de Paris

Mon Cousin, nous avons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis, le jour de l’anniversaire de notre couronnement, de ce jour où le Saint-Père, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières dans le sanctuaire de Notre-Dame pour la prospérité de notre règne. Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l’église de Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné, en conséquence, qu’ils vous soient adressé pour la garde en être confiée à votre chapitre métropolitain. Notre intention est que, tous les ans, au dit jour, un office solennel soit chanté dans ladite métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette grande journée; lequel office sera suivi d’actions de grâces pour la victoire qu’il a plu au Dieu des armées de nous accorder.

Cette lettre n’étant pas à une autre fin, nous prions Dieu qu’il vous ait, mon Cousin , en sa sainte et digne garde.

De notre palais de Brünn, le 20 frimaire an XIV (11 décembre 1805).

 

Brünn, 11 décembre 1805

Au maréchal Kellermann, commandant le 3e corps de réserve de la Grande Armée, à Strasbourg

Je reçois votre lettre du 10 frimaire (1er décembre). Le ministre de la guerre a dû demander par un courrier extraordinaire l’état des conscrits qui sont arrivés. Cet état m’est très-nécessaire. Je ne manque ici ni de sergents, ni de vieux soldats, ni de fusils, ni d’habillement. Si vous pouvez me former un corps de 10 ou 12,000 conscrits, conduit par un de vos généraux, et les conscrits de chaque corps commandés par un officier, dirigez-le-moi sur Augsbourg. Il est indifférent qu’ils soient en habits de paysans et sans armes. Il est bon cependant qu’il y en ait un certain nombre d’armés pour les escorter, tel que 2 ou 3,000. Je les ferai habiller et armer du moment de leur arrivée à Augsbourg. J’attendais, pour vous faire donner cet ordre, le retour des états de situation. Ainsi donc ne vous donnez aucune inquiétude, et dirigez le plus tôt possible sur Augsbourg les hommes que vous avez. J’ai pris mes quartiers d’hiver, et ces hommes seront bientôt formés. Quant aux officiers et sous-officiers en recrutement, il n’est pas au pouvoir du ministre de la guerre de les retirer; cela tient à un système général qu’on ne peut déranger, puisque la conscription ne pourrait marcher, et j’ai encore 100,000 hommes à retirer.

Le ministre de la guerre me rend compte que vous avez donné des fusils à la garde nationale; je ne puis approuver cette mesure. Je n’ai pas assez de fusils pour cela, et ce ne peut être que dans un cas urgent où l’ennemi se présenterait devant Strasbourg.

 

Brünn, 11 décembre 1805

35e Bulletin de la Grande Armée

L’armée russe s’est mise en marche le 17 frimaire (8 décembre) sur trois colonnes , pour retourner en Russie; la première a pris le chemin de Cracovie et Terespol; la seconde celui de Kaschau, Lemberg et Brody; et la troisième celui de Tyrnau, Waitzen et Husiatyn. A la tête de la première est parti l’empereur de Russie, avec son frère, le grand-duc Constantin.

Indépendamment de l’artillerie de bataille, un parc entier, de cent pièces de canon, a été pris aux Russes avec tous leurs caissons.

L’Empereur a été voir ce parc. Il a ordonné que toutes les pièces prises fussent transportées en France. Il est sans exemple que, dans une bataille, on ait pris cent cinquante à cent soixante pièces de canon , toutes ayant fait feu et servi dans l’action.

Le chef d’escadron Challopin, aide de camp du maréchal Bernadotte, a été tué.

Les colonels Lacour, du 5e régiment de dragons; Digeon, du 26e de chasseurs; Bessières, du 11e de chasseurs, frère du maréchal Bessières; Gérard, colonel, aide de camp du maréchal Bernadotte; Marès, colonel, aide de camp du maréchal Davout, ont été blessés.

Les chefs de bataillon Perrier, du 36e régiment d’infanterie de ligne; Guye, du 4e de ligne; Schwiter, du 57e de ligne; les chefs d’escadron Grumblot, du 2e régiment de carabiniers; Didelon, du 9e de dragons; Boudinhon, du 4e de hussards; le chef de bataillon du génie Abrissot, Rabier et Robillard , du 55e de ligne; Proffit, du 43e, et les chefs d’escadron Tréville, du 26e de chasseurs, et David, du 2e de hussards, ont été blessés.

Les chefs d’escadron des chasseurs à cheval de la garde impériale Beurmann, Bolin et Thiry ont été blessés.

Le capitaine Thervay, des chasseurs à cheval de la Garde, est mort des suites de ses blessures.

Le capitaine Geist, les lieutenants Bureau , Barbanègre, Guyot, Fournier, Addet, Bayeux et Renno, des chasseurs à cheval de la Garde, et les lieutenants Menager et Rollet, des grenadiers à cheval de la Garde, ont été blessés.

 

Schoenbrunn, 13 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, j’arrive à Vienne. J’imagine que vous signerez dans la journée de demain. Les cent millions de contributions sont déjà répartis et commencent à se payer; une grande partie de l’artillerie est déjà déménagée; dans votre rédaction, s’il en encore temps, laissez du vague, afin que je ne perde ni de l’une, ni de l’autre.

L’électeur de Wurtemberg est un peu alarmé des bruits de Ratisbonne; il m’en a écrit en date du 4 décembre. Je lui réponds de se tranquilliser.

Tâchez de faire donner à la Bavière, si vous pouvez, la partie de l’électorat de Salzburg, sur la rive gauche de l’Inn, dont il a été question.

Les conscrits arrivent; il y en a déjà un très-grand nombre à Strasbourg. Toutes mes affaires sont dans la situation la plus sa satisfaisante. Il n’y a pas jusqu’à l’Italie qui s’est levée en masse contre les Napolitains, et ce petit Eugène est déjà à Bologne avec une force considérable de garde nationale, à laquelle j’ai joint environ 18,000 hommes de troupes; de sorte que l’esprit est changé à Rome, et que les Napolitains sont au désespoir de leurs sottises.

Si vous pouvez ne point parler de Naples, cela sera bien fait; sans quoi, rédigez l’article de manière que le renvoi d’Acton et de Dainas soit une condition sine qua non. Parlez aussi vaguement de ma renonciation à la couronne d’Italie; faites remarquer que ces mots à la paix générale m’empêchent de faire ma paix avec l’Angleterre; mais en disant, lorsque l’Angleterre rétablira l’équilibre des mers, ou que les conditions dont j’ai parlé pour ma renonciation seront remplies, cela me donne du vague et des facilités pour faire ma paix avec l’Angleterre. Quant à la Prusse, que veut-elle ? je n’en sais rien. Il paraît qu’elle envoie une armée en Silésie. Je n’ai pas encore vu M. de Haugwitz.

On m’écrit de Paris une chose extravagante : que l’Angleterre a déclaré la guerre à la Prusse et lui a pris treize bâtiments.

Je veux la paix, mais arrangez tous ces articles du mieux que vous pourrez.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

Au prince Joseph

Mon Frère, il était fort inutile d’annoncer avec tant d’emphase l’envoi des plénipotentiaires et de tirer le canon. C’est un bon moyen d’endormir l’esprit national et de donner aux étrangers une fausse idée de notre situation intérieure. Ce n’est pas en criant Paix ! qu’on l’obtient. Je n’avais pas voulu mettre cela dans un bulletin; à plus forte raison ne fallait-il pas l’annoncer au spectacle. La paix est un mot vide de sens; c’est une paix glorieuse qu’il nous faut. Je ne trouve donc rien de plus impolitique et de plus faux que ce qu’on a fait à Paris à cette occasion.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A M. Champagny

C’est avec un sentiment de douleur que j’apprends qu’un membre de l’Institut, célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd’hui en enfance, n’a pas la sagesse de se taire et cherche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation et du corps auquel il appartient, tantôt en professant hautement l’athéisme, principe destructeur de toute organisation sociale, qui ôte à l’homme toutes ses consolations et toutes ses espérances. Mon intention est que vous appeliez auprès de vous les présidents et les secrétaires de l’Institut, et que vous les chargiez de faire connaître à ce corps illustre, dont je m’honore de faire partie, qu’il ait à mander M. de Lalande (Joseph Jérôme Le Français de Lalande, 1732-1807. Il professe l’athéisme, ce qui lui vaut les foudres de Napoléon) , et à lui enjoindre, au nom du corps, de ne plus rien imprimer, et de ne pas obscurcir dans ses vieux jours ce qu’il a fait dans ses jours de force pour obtenir l’estime des savants; et, si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d’empêcher que l’on empoisonne la morale de mon peuple, car l’athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A M. Champagny

Monsieur Champagny, j’ai reçu vos tableaux de la conscription. Continuez toujours; la paix n’est pas signée. Les Russes, il est vrai ont évacué par capitulation les États de la Maison d’Autriche; mais tant que la paix ne sera pas conclue, il faut se tenir dans une bon position. Il est malheureux qu’on ait donné à l’esprit public une fausse direction. Ce n’est pas quand le monde arme contre nous qu’il faut annoncer avec tant d’empressement des négociations de paix.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A M. Cretet

Je reçois votre lettre du 11 frimaire. Je vois avec intérêt que Simplon, le mont Cenis et le mont Genèvre sont praticables pour les voitures; mais je n’en prends pas moins à ce qu’on aille de Chambéry au mont Cenis en montant le moins possible. Je ne veux qu’une montée inévitable, c’est celle qui sépare les deux vallées. Rien ne me coûtera pour aplanir cette route; tout ce qui tend à rendre plus faciles les communications avec l’Italie est aujourd’hui dans ma politique et conforme à mes plus chers intérêts.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A M. Fouché

On donne une fausse direction à l’opinion publique en lui parlant tant de paix. Des ouvertures de négociations ne sont pas une conclusion. Mettez une nouvelle activité pour que les conscrits marchent et que les moyens de renforcer la Grande Armée continuent.

Il est bien ridicule d’avoir annoncé par cent coups de canon l’arrivée de deux malheureux plénipotentiaires. C’est en flattant les peuples qu’on les avilit.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

Au cardinal Fesch

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 12 frimaire. Une armée considérable va se mettre en marche pour protéger les États du Saint-Père, et chasser de Naples les Russes et les Anglais. J’ai été fâché d’apprendre qu’on ne se soit pas comporté à Rome comme je devais l’espérer. Mon intention est que vous viviez en bonne intelligence avec le secrétaire d’État, et que, s’il y a quelque raison de se plaindre de lui, vous me le disiez, tout en vivant bien avec lui; je trouverai le moyen de le faire chasser. Il y a des personnes qui veulent dire que vous voulez être secrétaire d’État à Rome : vous ne pouvez pas avoir cette folie dans la tête.

Si les ennemis entraient sur le territoire de Rome avant mon armée, mon intention est qu’aussitôt, vous et vôtre légation, vous vous réfugiiez dans mon royaume d’Italie. Vous attendrez à Bologne les nouveaux ordres que je vous ferai transmettre par mon ministre.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A l’électeur de Wurtemberg

Mon Frère, je ne reçois qu’en ce moment votre lettre du 4 décembre. Aussitôt que j’ai été instruit que l’archichancelier faisait le grand patriote allemand, aujourd’hui que l’on touche à la noblesse immédiate, je lui ai fait connaître le danger pour le Corps germanique de se mettre aujourd’hui contre moi, lorsque la Diète a jugé à propos de se taire quand les États d’un électeur ont été envahis et le territoire germanique violé par les Russes. Mon ministre a ordre de déclarer que ce que vous avez fait est sous ma garantie, et qu’à la moindre atteinte qui y serait portée par le Corps germanique, au lieu de le soutenir, j’aiderais à son disloquement. Ni vous, ni moi, ni le cabinet de Berlin lui-même ne savent ce que veulent les armées prussiennes. Dans tous les cas, je n’ai pas été sans prendre mes précautions. J’ai ordonné à l’armée du maréchal Augereau de se rendre, par Heidenheim, Aalen et Heilbronn, à Mayence. J’ai fait entrer mon armée du Nord à Amsterdam ; elle se rendra sur les frontière de Münster; et enfin je lève tant de conscrits en France, que, si les choses ne s’arrangent pas promptement, je pourrai former encore deux grandes armées. Prévenez-moi de tout ce qui viendra à votre connaissance, et soyez sans inquiétude. J’espère cependant que la bataille d’Austerlitz et le départ des Russes amèneront l’empereur d’Allemagne à signer la paix dans peu de jours.

  1. Talleyrand est à Brünn pour cet objet. Quoi qu’il arrive, vous et mes alliés n’aurez qu’à gagner à la continuation de la guerre. Il faudrait que vos officiers vinssent plus vite et s’arrangeassent à venir en quatre jours, lorsque vos dépêches en valent la peine. Je ne sais ce que je ferai de ma personne, car je dépends des événements. Cependant ne soyez pas surpris si un de ces soirs je tombe chez vous pour vous demander à souper. Il me sera agréable de pouvoir de nouveau faire ma cour à l’Électrice et de vous témoigner de vive voix toute l’amitié que je vous porte.

Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, mon Frère, en sa sainte digne garde.

Votre bon frère

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

Au général Dejean

Monsieur Dejean, vous avez mal fait d’ôter aucun des moyens de la Grande Armée pour l’armée du Nord. L’armée du Nord va en Hollande; elle n’y manquera pas d’équipages. Vous dites que dix-sept brigades de caissons, de vingt-cinq chacune, sont à la Grande Armée; il s’en faut beaucoup qu’il y ait ce nombre : je n’en ai pas soixante en tout. J’ai vu avec peine que vous ayez fourni l’habillement aux gardes nationales en activité ; c’est vouloir jeter son argent par les fenêtres. Je suis fâché que vous ayez fait faire des souliers parce qu’ils seront mauvais. Il y a en France beaucoup trop de commissaires des guerres.

 

Schoenbrunn, 13 décembre 1805

Au maréchal Davout

Envoyez-moi, je vous prie, un détail plus circonstancié de tout ce que vous avez fait dans la bataille d’Austerlitz. Dites-moi les choses au vrai et tout ce qui s’est passé. Faites-moi connaître aussi si la division Klein a fait quelque chose.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

Au prince Eugène

Mon Cousin, témoignez ma satisfaction au Conseil d’État et à la municipalité de Milan sur les lettres qu’ils m’ont écrites. Vous avez déjà reçu les dispositions que j’ai faites, il y a peu de jours, à Brünn. Vos gardes nationales vous seront utiles pour garder le corps d’observation qui est devant Venise. D’après les renseignements que je reçois, l’ennemi n’a pas débarqué à Naples plus de 15,000 hommes. Vous commandez seul dans tout mon royaume d’Italie et dans l’État de Venise.

Il faut laisser lever les contributions, les faire verser dans les caisses, et les tenir à ma disposition.

Le corps de Masséna, qui fait le 8e corps de la Grande Armée, doit se nourrir en Carinthie, en Styrie et dans le comté de Goritz.

Vous trouverez ci-joint un décret qui nomme M. Brème mon ministre de l’intérieur; vous me ferez connaître ce que je dois faire pour M. Felici.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

Au maréchal Masséna, commandant le 8e corps de la Grande Armée

Mon Cousin, je vous ai fait connaître mes intentions pour l’organisation de mes armées de Naples et d’Italie. Vous faites le 8e corps de la Grande Armée. Mon intention est de vous appeler à Vienne. Mettez-vous donc en communication avec Marmont par Graz. Envoyez-moi tous les jours un officier de votre état-major. Le prince Charles est en Hongrie et fort près de Vienne. Aux premières hostilités il marcherait sur cette ville; faites vos dispositions pour être en état de vous en approcher en peu de marches, au premier ordre. Vos équipages et tous vos embarras seront en sûreté à Palmanova.

 

Schönbrunn, 13 décembre 1805

A Joseph

J’ai lieu d’être surpris que vous ayez tiré des mandats sur un préposé de ma liste civile. Je ne veux rien donner à Jérôme au delà de sa pension; elle lui est plus que suffisante, et plus considérable que celle d’aucun prince de l’Europe.

Mon intention bien positive est de le laisser emprisonner pour dettes, si cette pension ne lui suffit pas. Qu’ai-je besoin des folies qu’on fait pour lui à Brest ? C’est de la gloire qu’il lui faut et non des honneurs.

Il est inconcevable ce que me coûte ce jeune homme, pour ne me donner que des dérangements et n’être bon à rien à mon système.

 

Schönbrunn, 14 décembre 1805

ORDRE DU JOUR

La paix se traite; un armistice est convenu; l’armée ne doit pas y contrevenir.

On doit profiter de l’armistice pour faire confectionner des capotes, se procurer des souliers, mettre en ordre les ambulances, compléter l’armement, et notamment les baïonnettes, dont il manque un grande quantité.

Le génie doit organiser ses caissons d’outils, afin qu’on soit en état d’entreprendre des ouvrages de campagne.

Généraux commandant les corps d’armée et les divisions, colonels, ordonnateurs, généraux d’artillerie et du génie, tous doivent se tenir prêts à reprendre les armes, et personne ne doit se permettre des opérations qui pourraient retarder de deux heures de marches et les manœuvres de guerre.

L’Empereur recommande également aux généraux de cavalerie la plus grande vigilance dans leurs cantonnements.

La confiance ne doit jamais être aveugle. On nous a prouvé tant de fois qu’on voulait endormir notre surveillance par des propositions de paix, qu’on ne doit jamais s’y livrer aveuglément.

Les généraux, surtout les généraux d’artillerie, ne doivent faire aucune disposition qui tendrait à priver les divisions de leur artillerie ou qui les empêcherait d’être mobiles.

L’intention de l’Empereur est que les grands et les petits dépôt des régiments de cavalerie soient cantonnés avec leurs régiment pendant le temps de leur armistice; que les hommes à pied rejoignent leurs régiments, et qu’on remonte le plus possible de dragons, sans faire attention à la taille des chevaux, ni même à l’espèce de selle qu’on pourra se procurer.

Les commandants des provinces sont autorisés à procurer autant de chevaux qu’ils pourront aux dragons, et les colonels à en acheter. Il leur sera, à cet effet, fourni des fonds, sur leur demande à 1’intendant général.

Jusqu’à la paix, l’armistice ne doit être considéré que comme un moment de repos et un moyen de se préparer à de nouveaux combats.

 

Schönbrunn, 14 décembre 1805

A M. Talleyrand

Monsieur Talleyrand, je reçois votre lettre du 22 frimaire. Je vois que la paix ne sera pas encore signée la semaine prochaine; je n’en suis point fâché; la question se complique, comme vous allez l’apprendre par ma conférence d’aujourd’hui avec M. de Haugwitz. Ce Ministre m’a déclaré qu’il était prêt à signer avec moi un traité par lequel le roi de Prusse ne se mêlerait point des affaires d’Italie, reconnaîtrait le Tyrol à la Bavière, donnerait Anspach à la Bavière ou à tout autre, si on voulait lui donner le Hanovre, et contracterait avec la France telle espèce d’alliance que je jugerais convenable. Votre lettre reçue, je vais charger Duroc de conférer avec lui; je ferai signer dans la nuit, si je m’arrange. Sûr de la Prusse, l’Autriche en passera par où je voudrai. Je ferai également prononcer la Prusse contre l’Angleterre.

Quant à vous, continuez à beaucoup parler et ne concluez rien sans mon ordre. Dites que je ne fais aucun cas de Venise sans la Dalmatie; qu’ils font rétrograder la négociation en refusant des choses déjà accordées. Je ne me désisterai point des contributions, et dites-leur que partout je les mets en recouvrement; préparez seulement le changement en disant à M. de Liechtenstein qu’il est bien fâcheux qu’on n’ait pas signé; que ces retardements leur seront probablement funestes. Au reste, une fois tranquille sur la Prusse, il n’est plus question de Naples; je ne veux point que l’empereur s’en mêle, et je veux enfin châtier cette coquine. Je dois aussi vous prévenir que, en cas que je finisse avec Haugwitz, je veux prolonger jusqu’à la ratification de Berlin, c’est-à-dire treize ou quatorze jours.

 

Schönbrunn, 14 décembre 1805

36e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Ce sera un recueil de grand intérêt que celui des traits de bravoure qui ont illustré la Grande Armée.

Un carabinier du 10e régiment d’infanterie légère a le bras gauche emporté par un boulet de canon : Aide-moi, dit-il à son camarade, à ôter mon sac, et cours me venger. Je n’ai pas besoin d’autre secours. Il met ensuite son sac sur son bras droit et marche seul vers l’ambulance.

Le général Thiebault, dangereusement blessé, était transporté par quatre prisonniers russes. Six Français blessés l’aperçoivent, chassent les Russes et saisissent le brancard, en disant : C’est à nous seuls qu’appartient l’honneur de porter un général français blessé.

Le général Valhubert a la cuisse emportée d’un coup de canon; quatre soldats se présentent pour l’enlever : Souvenez-vous de l’ordre du jour, leur dit-il d’une voix de tonnerre, et serrez les rangs. Si vous revenez vainqueurs, on me relèvera après la bataille; si vous êtes vaincus, je n’attache plus de prix à la vie.

Ce général est le seul dont on ait à regretter la perte; tous les autres généraux blessés sont en pleine guérison.

Les bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses se sont bravement comportés dans la défense du village de Sokolnitz. Le colonel Franceschi, avec le 8e de hussards, s’est fait remarquer par son courage et sa bonne conduite.

On a fait écouler l’eau du lac sur lequel de nombreux corps russes s’étaient enfuis le jour de la bataille d’Austerlitz, et l’on a retiré quarante pièces de canon russes et une grande quantité cadavres.

L’Empereur est arrivé ici avant-hier, 21 (12 décembre), à dix heures du soir. Il a reçu hier la députation des maires de Paris, qui lui ont été présentés par S. A. S. le prince Murat.

  1. Dupont, maire du 7e arrondissement, a porté la parole.
  2. M. l’Empereur a répondu qu’il voyait avec plaisir la députation des maires de Paris; que, quoiqu’il les reçût dans le palais de Marie Thérèse, le jour où il se retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris serait pour lui un jour de fête; qu’ils avaient été à portée de voir les malheurs de la guerre et d’apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont été frappés, que tous les Français doivent considérer comme salutaire et sacrée la loi de la conscription, s’ils ne veulent pas que quelque jour leurs habitations soient dévastées et le beau territoire de la France livré, ainsi que l’Autriche et la Moravie, aux ravages des barbares; que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu s’assurer qu’elle-même apprécie la justice de notre cause et la funeste influence de l’Angleterre et de quelques hommes corrompus. Il a ajouté qu’il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-être du peuple francais, dont le bonheur, le commerce et l’industrie sont constamment entravés par l’insatiable avidité de l’Angleterre.

Sa Majesté a ensuite fait connaître aux députés qu’elle était dans l’intention de faire hommage à la cathédrale de Paris des drapeaux conquis sur les Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces trophées pour les porter au cardinal-archevêque.