Correspondance de l’Archiduc Charles – 1809

Les lettres de l’archiduc Charles de Habsbourg
à son oncle et père adoptif Albert von Sachsen-Teschen 
durant la campagne de 1809

 

Le 9 avril, sans déclaration de guerre, l’Autriche porte ses troupes en avant : “c’est la guerre !” déclare le 12 Napoléon à Cambacérès et à Clarke. Les forces autrichiennes sont alors placées sous le commandement du frère de l’empereur François, l’archiduc Charles.

En 1790 – Charles a alors 18 ans – par suite de procédures testamentaires relativement compliquées, l’archiduc Charles avait été adopté par ses oncle et tante – le duc Albert von Sachsen-Teschen et l’archiduchesse Christine – qui avait assurer son éducation à Bruxelles, où il avait été introduit aux affaires de l’État. Charles leur vouera toute leur vie un attachement très profond, comme en témoigne une abondante correspondance, qui se fit, la plupart du temps, en français.

Les lettres présentées ici sont d’un très grand intérêt, car elles permettent de suivre l’évolution de la campagne menée par Charles en 1809, depuis les jours, quelque peu euphoriques, de son entrée en Bavière, jusqu’à l’amère déception de la défaite et sa mise à l’écart par François, à la fin du mois de juillet. Il y exprime librement son opposition à l’attitude de ce dernier face à Napoléon.

Source : Oskar Criste – Erzherzog Carl von Österreich – Vienne, Leipzig, 1912 (certaines erreurs grammaticales ont été corrigées par nos soins, de même que l’orthographe des noms de villes – de même, des notes ont été ajoutées pour la compréhension de certains passages)

 

 

Avril 1809

 

Ried, ce 8 avril 1809

Mon très cher oncle.

Je suis arrivé hier ici non sans avoir souffert beaucoup du froid. Ici tout est rempli de neige. Je pars cet après-dîné pour Altheim, je serai demain au soir à Braunau et après-demain avant le jour je passerai mon Rubicon, si, comme je l’espère les ponts de Braunau et Schärding n’auront pas été détruits.

Jusqu’à présent il n’y a que des patrouilles bavaroises qui se font voir de l’autre côté de l’Inn.

Je compte passer en trois colonnes, la première sous mes ordres à Braunau pour marcher sur Wurmannsquick, la seconde sous les ordres du FML. Hohenzollern par un pont que je ferai jeter au dessous d’Obernberg, la troisième à Schärding commandée par Jean Liechtenstein. La seconde marchera sur Pfarrkirchen et la troisième le long de la Rott; toutes les 3 colonnes se rencontreront le troisième jour près Eggenfelden. La position et les nouvelles de l’ennemi détermineront mes mouvements ultérieurs.

L’ennemi n’a presque rien fait a Passau de façon que ce poste ne pourra pas faire une grande résistance et qu’il ne vaut pas la peine de l’attaquer en règle.

Adieu, mon très cher oncle ! Aimez-moi toujours et pensez souvent à un fils qui Vous aime bien tendrement.

Mes compliments à la Mansi.

Delmotte et Colloredo se mettent à Vos pieds.

 

Alt-Oettingen, ce 12 avril 1809

Mon très cher oncle. Je Vous ai mandé dans ma dernière lettre les dispositions que j’avais faites pour passer l’Inn en 3 colonnes et réunir l’armée à Eggenfelden.

J’ai passé heureusement l’Inn comme je me l’étais proposé le 10. La colonne de Schärding et d’Obemberg arriveront à Eggenfelden aujourd’hui, celle de Braunau, à laquelle j’étais, a changé de direction par la raison que jugeant par les dispositions de l’ennemi qui n’a qu’une chaîne très légère de chevau-légers en avant de l’Isar, que nous n’aurions pas de combat avant d’arriver au fleuve, j’ai cru plus avantageux de ne rassembler toute l’armée que sur la Vils. J’ai donc marché avec la colonne sur la chaussée de Braunau, à Alt-Oettingen, ce qui m’a aussi procuré l’avantage d’éviter le chemin de Wurmansquick à Eggenfelden, qui par la neige et pluie continuelle que nous avons eu pendant trois jours aurait été très difficile. . . . Les Bavarois avaient brûlé le pont de Muhldorf et celui d’Oettingen, comme il brûlent et détruisent à présent tous les ponts sur les ruisseaux que nous avons à passer, cela nous arrête, mais ne nous empêche pas d’avancer.

Demain toute l’armés fait un jour de repos, auquel je sois forcé par le temps diabolique que nous avons depuis le passage de l’Inn.

Je marche après demain à Neumarkt, et le 15 à Vilsbiburg, où je me réunis avec les deux autres colonnes de l’armée et d’où je ferai mes dispositions ultérieures.

L’ennemi parait ne vouloir s’engager en rien en deçà de l’Isar, – mais j’attend une bataille soit au passage de ce fleuve, soit après – puisque je crois qu’alors les troupes françaises venues de Würzburg et du Nord de l’Allemagne pourront être réunies à celles qui étaient à Ulm et Augsbourg et que les Bavarois aussi se rassembleront entre Landshut, Landau et Freising.

Au reste je suis si content de l’état de notre armée que je suis persuadé qu’elle se battra bien.

Nous n’avons pas encore vu ni Bavarois, ni Français; il se retirent avant que nous venons. Ce n’est qu’à l’entrée de 2 bataillons et de quelques milices que j’ai détaché de Schärding pour occuper Passau et bloquer la citadelle, que nous avons fait prisonniers 8 sapeurs français et un tambour bavarois et que nous avons entendu quelques coups de canon que l’Oberhaus à tiré. Ce fort est à présent cerné.

Voilà une lettre bien longue pour ne Vous parler que de marcher, pas d’un seul fait d’armes. J’espère qu’en 5 ou 6 jours je Vous manderai quelque chose de plus intéressant des bords de l’Isar.

J’ai reçu Votre chère lettre du 7. Vous êtes bien bon de m’avoir écrit d’abord après votre départ. Dieu veuille que je puisse Vous écrire bientôt des nouvelles qui réussissent à dissiper un peu Votre mélancolie dont Vous Vous plaignez.

Si l’amitié et la tendresse pouvait le faire même dans l’éloignement, elle se dissiperait des que Vous penseriez à un fils qui a ces sentiments pour Vous dans son cœur et qui ne désire que de Vous le prouver. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Landshut, ce 17 avril 1809

Mon très cher oncle. Pour Vous tenir au fait de mes opérations je commencerai ma lettre où j’ai fini ma dernière.

J’ai fait le 13 ,”Rasttag” (NDLR : jour de repos) à Alt-Oettingen, le 14 j’ai marché à Neumarkt, le 15 derrière la Vils en 3 colonnes; le gros à Vilsbiburg, une colonne à Velden et l’autre à Frontenhausen. Celle-ci marche le 16 sur Dingolfing et a passé l’Isar sans résistance pendant qu’une petite colonne poussait en avant sur le chemin de Landau; la colonne de Velden a occupé Moosburg et le pont. Le gros a marché hier sur Landshut; les deux ponts de cette ville étaient rompus, et 8 à 10.000 Bavarois aux ordres du général Deroy en défendaient le passage dans une bonne position. A force d’artillerie nous les avons chassés, nous avons établi un pont sous leur feu et nous avons passé et les avons suivis jusqu’à Altdorf, d’où ils se sont retirés sur le chemin de Neustadt.

L’affaire a duré presque toute la journée, mais comme il n’y a eu que 2 bataillons de Croates et 8 escadrons d’engagés, elle n’aurait presque rien coûté, si notre cavalerie n’avait à la fin voulu faire trop de bravades, poursuivi l’ennemi jusque dans le village d’Altdorf, où une décharge leur a tué du monde et des chevaux. Cependant je crois que toute la perte n’excède pas 100 hommes en tout. Nous avons fait quelques prisonniers. D’après les rapports que je reçois ce matin l’ennemi poursuit sa retraite sur Neustadt. Le gros de l’armée française paraît s’être rassemblée sur le Danube. Je fais passer aujourd’hui à l’armée l’Isar à Landshut pour la réunir entre Pfettrach, Weihmichel et Weihenstephan et je marcherai de là probablement aussi sur le Danube pour me réunir à Bellegarde qui est en marche sur Ratisbonne et pour tâcher d’engager une bataille générale.

A Munich et environs il n’y a pas de troupes ennemies; en Tyrol non plus où les paysans ont désarmé tout ce qui était à Innsbruck et dans les environs. Un petit corps que j’ai poussé de Rosenheim et Wasserburg sur Munich doit y être arrivé hier.

L’Oberhaus tient encore, il a fait une sortie, où nous avons perdu 10 ou 12 hommes. Je crois que c’est au général français Chambarlhiac, qui s’y trouve, qu’on doit cette résistance. Si elle dure longtemps je le ferai bombarder.

Depuis avant-hier le temps se remet au beau. L’esprit de nos troupes est excellent; il faut plutôt les retenir que les animer et jusqu’à présent ils commettent très peu d’excès.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

J’ajoute deux mots pour Vous dire que nos gens viennent d’occuper Munich.

Votre régiment vient de passer par ici, je l’ai trouvé en bon état.

 

24 Avril 1809

Mon très cher oncle. Je Vous demande pardon d’avoir été si longtemps sans vous écrire, mais j’étais si excédé de fatigue que je ne le pouvais pas, et encore cela me coûte aujourd’hui.

Delmotte Vous a écrit que nous avons attaqué l’ennemi le 19 du mois. L’affaire était sanglante mais sans résultat. Le 20 Ratisbonne s’est rendu, le 21 l’ennemi a fait une reconnaissance. Le 22, lorsque j’allais l’attaquer, Napoléon qui venait de chasser Hiller et mon frère Louis depuis l’Abens jusque derrière l’Isar à Landshut, m’a attaqué sur la gauche. Notre infanterie s’est assez bien tenu, elle était postée à Eggmühl (NDLR : Eckmühl) et derrière Leichling, mais tout d’un coup toute la cavalerie française a chargé, a culbuté la nôtre et l’infanterie qui à été prise en flanc a commencée a fuir. J’ai envoyé 4 régiments de cuirassiers en avant, mais ils ont été aussi culbutés. La nuit a mis fin au combat, qui a fini par une déroute de ma gauche; la droite, où était votre régiment, qui s’est distingué, avait tenu.

Le jour suivant l’ennemi nous a attaqué de nouveau; j’avais retiré les troupes jusqu’en avant de Ratisbonne. Nous nous sommes retirés – en plain jour au delà du Danube par un pont de bateaux et par la ville assez bien.

Le Prince de Hesse-Homburg a soutenu la retraite en faisant une belle attaque avec toute notre cavalerie contre celle des Français. Notre perte est très grande. J’ai laissé une garnison à Ratisbonne qui a couvert la retraite et qui s’est soutenu jusqu’au soir. Je rassemble l’armée à Cham et je verrai ensuite “quid consilii”. Les régiments de ma gauche sont à moitié détruits et débandés.

J’ai écrit et j’écris encore aujourd’hui à S. M. ce que je pense là-dessus.

Je fais Kroyherr, avec quelques autres colonels qui se sont distingués, général. Votre régiment se distingue par la bravoure et par l’ordre. Nos troupes sont braves, mais après une affaire perdue il y a toujours beaucoup d’indiscipline et de désordre.

Adieu, mon très cher oncle. Recevez les embrassements d’un neveu qui n’en peut plus de fatigue et qui, comme Vous pouvez bien le croire, est d’une humeur de chien.

Le jeune Clary de Votre régiment a fait hier une chute avec le cheval près de la porte de Ratisbonne, on ne sait pas s’il a été blessé ou non. Je serais fâché si on devait le perdre.

 

Neumark, ce 28 Avril 1809.

Mon très cher oncle. Comme je Vous écrivis dernièrement, j’ai réuni l’armée à Cham, je m’y suis arrêté 2 jours et je suis parti aujourd’hui en deux colonnes dont l’une sur Neumark, l’autre sur Klentsch. Je dirige ma marche sur Budweis; le gros de l’ennemi parait vouloir longer le Danube et droit sur Vienne, 4 divisions me suivent. J’ai ordonné à Hiller de se retirer sur Linz, s’il y était forcé, je voudrais me réunir à lui à Budweis et tâcher ensuite de livrer bataille soit en repassant le Danube soit me portant en avant vers la frontière de la Bohème. Mais le sort d’une bataille est si peu sûr que je voudrais que la plume travaillât de son côté; j’ai écrit là dessus mon opinion à l’Empereur très franchement.

Notre perte dans les derniers combats monte à 20.000 hommes et 50 canons.

La troupe était très brave, les officiers de même, les généraux aussi – il y en a 7 de blessés – mais en derniers étaient bien des maladroits.

Bien des choses ne seraient pas arrivées sans cela, et le désordre n’aurait pas été si grand. Les deux jours de repos que nous avons fait ici ont remis un peu l’ordre.

Le prince Esterhàzy m’a apporté cette nuit Votre chère lettre du 24. Dieu veuille qu’une autre occasion me fasse mériter ce que Vous voulez bien m’y dire.

Au moins je ferai mon possible pour cela. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Mai 1809

 

Horazdiowitz, ce 1 Mai 1809.

Mon très cher oncle. Pendant que Vous jouissez des délices de l’Augarten je marche dans un pays affreux et froid, par des chemins exécrables, abîmés encore par des pluies à verse de deux jours qui ont fait beaucoup de mal à nos troupes et à nos chevaux. L’ennemi n’a envoyé que peu de monde à notre poursuite, tout s’étant porté sur le Danube. Je manque absolument des nouvelles de ce côté; le 26 il doit avoir passé l’Inn. S’il continue à pousser en avant de ce côté vers Vienne, les lettres que je Vous écrirai dorénavant ne contiendront plus que des nouvelles de ma santé. je compte être le 4 à Budweis, non sans avoir fait des marches fortes et pénibles.

J’ai reçu hier vos chères lettres du 17, 21 et 23. Dieu veuille que mon arrivée aux rives du Danube m’apporte plus de bonheur que la première fois. Gudenau et Wratislaw me manquent depuis ces sanglantes journées; je les crois prisonniers tous deux, puisque je les envoyais porter des ordres sur différents points et qu’ils ne sont pas revenus. J’ai écrit à Napoléon pour l’inviter à échanger les prisonniers mais je n’en ai pas encore de réponse.

Grünne Vous remercie de l’intérêt que Vous lui avez témoigné. Nous ignorons encore d’où cette balle qui l’a touché a été tirée, c’était d’un fusil à vent et le coup paraît être venu de la maison vis-à-vis la sienne puisque il est entré par la fenêtre. Au reste cela n’est pas étonnant, Landshut, où cela est arrivé, étant habité par beaucoup de mauvais sujets.

Vous avez joint à Votre lettre un compliment de l’Impératrice; je Vous avoue que j’ai honte d’y répondre.

Voulez Vous bien arranger cette affaire en portant la parole pour moi et en lui faisant mes excuses de la manière que Vous croirez la plus convenable. Si jamais les choses se redressaient, je lui répondrai. – En 15 jours tout sera décidé – la monarchie autrichienne sera sauvée ou perdue pour jamais,

C’est une terrible idée.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond d’un cœur qui est tout à Vous.

 

Budweis, ce 4 Mai 1809.

Mon très cher oncle. J’ai reçu hier Votre chère lettre du 29.

L’intérêt et l’amitié que Vous me témoignez dans ce moment-ci m’a bien touché; croyez que mon attachement tendre pour Vous ne m’en rend pas indigne.

Je suis arrivé hier ici; les troupes arrivent aujourd’hui, demain et après demain – encore ai-je dû laisser le FZM. Kolowrat en arrière pour couvrir la Bohème et mon dos menacé d’une invasion du Prince de Ponte Corvo du côté d’Eger et par le général Montbrun et Pajol du côté de Klattau.

Hiller s’est retiré hier derrière la Traun au lieu de se replier sur Budweis (NDLR : le 3 mai ont eu lieu les terribles combats d’Eberlsberg). Il a brûlé le pont de Linz, mais il n’a pas détruit tous les bateaux qui étaient sur le Danube. L’un et l’autre ne me convient guère.

L’Empereur m’a écrit qu’il viendrait demain ici. J’ignore, si c’est une visite – ou s’il veut s’établir plus à portée de nous.

L’avancement s’est fait dans Votre régiment et je suis charmé d’avoir prévenu par là Votre désir et témoigné par là à ce brave régiment ma satisfaction.

Il pleut encore aujourd’hui à force ce qui n’a amélioré ni l’état des troupes ni celui des fameux chemins de ce pays-ci. Je crois qu’ils n’étaient pas plus mauvais du temps de Ziska qu’ils le sont à présent.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

Un courrier de Hiller, qui arrive dans l’instant m’apprend qu’il était arrivé hier à Strengberg, talonné par l’ennemi. S’il s’était posté derrière le Danube comme je le lui avais ordonné, pour que nous puissions nous réunir, rien ne lui serait arrivé, et nous deux ensemble aurions formé une armée capable d’en imposer et attaquer l’ennemi. De cette manière ni lui ni moi ne serons en état de rien faire qui vaille, et il arrivera à Vienne avec les débris d’une troupe qui se dissoudra entièrement avant d’être à St. Pölten.

Je lui avais laissé le choix de passer à Linz ou à Mauthausen, où j’avais fait faire un pont de bateau. Le dernier coup me désole quand je vois que tout aurait pu être réparé – et que tout ne le sera pas par la faute d’un seul homme.

Adieu. Je Vous embrasse encore une fois.

 

Ce 19. 

Mon très cher oncle. J’ai reçu ce matin Votre chère lettre du 14 de Bude. D’après ce que Vous me mandez n’en avoir reçu de moi que du 4 je vois qu’il doit y en avoir eues, qui doivent ne pas Vous être parvenues du tout ou avoir fait un grand détour. Grâce à Dieu que Vous Vous portez si bien; ma santé est aussi fort bonne quoiqu’il y avait matière à la déranger.

Vous me demandez mon avis sur l’endroit dans lequel Vous pourriez Vous rendre, si Vous quittez Bude. Je Vous avoue que je crains Bellye pour votre santé et Teschen à cause du voisinage.

Je ne sais pas s’il ne vaudrait pas mieux que Vous restiez à Bude, où, si les environs de Kaschau où l’air est bon et d’où vous pourriez allez ensuite à Teschen ne Vous conviendraient pas, à moins que le feu ne se rapproche pas trop de ce côté là aussi. Dans tous les cas Teschen vaudra toujours mieux que Bellye. Je parle un peu par égoïsme, car Vous y seriez plus près de nous et je pourrais Vous écrire de nouveau librement ce que je n’ose pas à présent. J’attends avec impatience de savoir la résolution que Vous prendrez.

Mon frère Louis a dû quitter l’armée étant malade, mais j’espère qu’il se rétablira bientôt. Je ne sais rien ni de Gudenau ni de Wratislaw. Les Français non seulement répondent pas, mais ils ne renvoient pas même les parlementaires, c’est une chose inusitée jusqu’ici.

Adieu, mon très cher oncle. Aimez moi toujours et comptez que ma tendresse pour Vous ne finira qu’avec ma vie.

La forme des papier sur lequel je Vous écris, Vous prouverait mon étourderie et la disette du papier. Je suis chez un curé d’un petit village.

 

Breitenlee ce 24 Mai 1809. (les 21 et 22 mai c’est la bataille d’Essling – Aspern pour les autrichiens)

Mon très cher oncle. Delmotte quoique souffrant d’une contusion à la main m’a remplacé hier. J’étais si excédé de fatigue et j’avais encore tant à faire que je n’en pouvais plus; je suis encore aujourd’hui tout roué.

Le bon Dieu nous a bénit et nos troupes ont fait merveille, mais notre perte est-énorme; je l’estime à 15.000 hommes, dont presque aucun prisonnier. L’infanterie n’a presque plus d’officiers d’état-major – 11 généraux blessés !

J’ai manœuvré dans cette plaine comme contre les Turcs; pour me garantir contre la supériorité de la cavalerie ennemie, l’infanterie était en masse de bataillons qui ne déployaient en tirailleur que quand l’un ou l’autre venait sur un bois ou village. La cavalerie ennemie n’est entrée dans aucune de ces masses quoique elle ait culbuté quelques régiments de notre cavalerie. Aussi la plaine est jonchée de cadavres d’hommes et de chevaux de leurs cuirassiers. L’infanterie de la garde n’a pas été plus heureuse.

Je pourrais vous raconter des traits de bravoure de nos gens qui m’ont touché aux larmes, mais je laisse tout cela à un moment où j’aurai plus de temps.

L’ennemi est encore en possession d’une isle qui s’appelle la “Lobau” et travers laquelle il avait fait son pont; j’ai voulu l’en chasser cette nuit mais l’eau s’est tellement accrue que je ne l’ai pas pu. Je compte décamper demain d’ici, puisque l’armée ennemie est partie aussi, mais je ne sais pas encore par où puisque les isles boisées du Danube m’empêchent de le voir. J’attends donc des nouvelles là-dessus; j’espère de pouvoir manœuvrer de manière à reprendre l’offensive.

Pardonnez à mon style, à mon écriture, à toute cette lettre – et croyez que c’est un sacrifice à la tendresse filiale que d’écrire quand on est si fatigué et qu’on a tant à faire comme moi. Adieu je vous embrasse bien tendrement un million de fois.

 

Markgrafneusiedl ce 28 Mai 

Mon très cher oncle. Je saisis l’occasion du porteur de celle-ci pour Vous donner de mes nouvelles et pour Vous joindre sur un petit papier un tableau qui vous prouvera que la bataille du 22 a été d’un grand genre. Si le Danube n’avait couvert la retraite de l’ennemi elle aurait eu des grandes suites. Mais il faut qu’avec la seule armée qui reste à notre Empereur j’aille “caute”. Cependant j’espère que dans quelque temps d’ici je frapperai encore un coup si Dieu nous bénit. Mais cela n’est pas aisé. Le passage d’une rivière dont l’eau est très haute depuis quelques jours en présence d’une armée ennemie est peut-être l’opération la plus difficile dans notre métier, et l’exemple, de ce qui est arrivé à Napoléon, m’oblige à user de la plus grande précaution et prudence.

Les Saxons viennent d’arriver près de Vienne. Kolowrat, qui les observait, se porte sur Krems après avoir laissé un corps volant en Bohème qui n’est pas fort menacé dans ce moment-ci.

Napoléon paraît se préparer à une nouvelle manœuvre ou attaque. Je l’observe et j’attends qu’il fasse une fausse marche ou qu’il me donne une occasion pour l’attaquer avec avantage – mais vous pouvez compter que je ne risquerai rien ou si peu que possible.

Vous m’obligeriez infiniment si vous pouviez me procurer aussitôt que possible 1° la carte des environs de Vienne dédiée à l’Empereur Alexandre; 2° celle de Jakubitschka sur laquelle se trouve le canal. J’ai tâché de me les procurer partout ici, mais je ne l’ai pas pu, et je ne doute pas que vous pourrez les avoir à Pest, et elle me seraient très utiles dans le moment présent.

Pendant que j’écris celle-ci, je reçois votre chère lettre du 26, qui m’a touché. Je n’ai fait que mon devoir, j’étais trop heureux que mes efforts ont été couronnés de succès, pourvu que cela mène à une bonne et prompte fin et que cela me procure bientôt le plaisir de vous embrasser.

Je serais encore plus impatient de pouvoir passer le Danube puisque vous me mander que dès que le danger sera passé Vous Vous rapprocherez de nous en Vous rendant à Altenburg. Quand on a tant souffert et qu’on a eu tant d’aventures, on est doublement empressé de revoir ses amis et de pouvoir leur faire partager tout ce qu’on a senti de bien et de mal.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement mille et mille fois du fond de mon cœur qui est tout à Vous.

 

Juin 1809

 

Ce 1 juin 1809

Mon très cher oncle. Je Vous ai mandé dernièrement quelle était notre position. Elle est toujours la même. Napoléon et moi, nous sommes à nous regarder, à voir qui des deux sera le premier à faire une faute dont on puisse profiter, et à nous refaire un peu de nos pertes. Je crois que cette inaction nous coûte à tous deux, puisque ce n’est ni dans son genre ni dans le mien. Mais la prudence et le calcul de suites que la prochaine bataille aura infailliblernent (NDLR : sic) nous y force.

La chaleur est excessive et la poussière qu’il fait dans le Marchfeld la rend insupportable. Grâce à Dieu, nous n’avons que fort peu de malades et notre soldat vit si bien qu’il s’est remis de toutes les fatigues. Nous faisons beaucoup exercer l’infanterie.

Mon frère Louis est revenu rétabli de sa maladie. Le prince d’Orange est arrivé aussi. S. M. lui a donné le titre de Feld-marschalleutnant; il fera la campagne à la suite du quartier général.

Delmotte Vous enverra la liste des officiers tués et blessés dans la dernière bataille; peut-être y en aura-t-il qui Vous intéresserons.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur qui vous aime beaucoup.

 

Deutsch-Wagram ce 4 juin.

Mon très cher Oncle. J’ai reçu trois de Vos chères lettres avant-hier dont une par la poste, une par un courrier et l’autre par le prince Kaunitz. Je Vous remercie infiniment des cartes que Vous m’avez bien voulu procurer. Cette lettre, Vous parvenant par une occasion sûre, je Vous joins sur un petits billet l’état de mes forces actuelles. Vous verrez qu’il n’y a rien de trop. Napoléon à tout concentré près de Ebersdorf; Bernadotte et Vandamme, après avoir laissé 8000 hommes à Linz, viennent de le rejoindre avec les troupes françaises et auxiliaires à leurs ordres. J’ai fait de même; j’ai laissé Sommariva avec 8000 hommes entre Linz et Budweis et j’ai mis Kolowrat en marche pour ici; mais les renforts, que l’ennemi reçoit, sont plus considérables que ceux qui me viennent. L’ennemi a retranché la Lobau; j’ai retranché Engerau. Nous nous donnons par là réciproquement jalousie. Napoléon a détaché Davout avec 15.000 hommes à Hainburg (NDLR : en aval de Vienne) – j’ai renforcé Presbourg. Les nouvelles, qui nous viennent, indiquent que l’ennemi se prépare à tenter de nouveau le passage du Danube; j’ai aussi fait venir mes pontons et préparé des bateaux pour cela. En un mot nous sommes tous deux au qui vive – nous verrons qui osera le premier sortir de cette position.

Hier pendant que j’étais aux avant postes, le quartier général a pris feu et presque tout l’endroit a été brûlé.

(NDLR : Charles avait son quartier-général à Markgrafneusiedl, en bas de la célèbre tour. Après l’incendie, il s’installa à Deutsch-Wagram, et son quartier-général abrite aujourd’hui le musée de la bataille de Wagram)

J’ai donc passé la nuit à Ober-Siebenbrunn et je suis venu aujourd’hui ici. Je n’ai rien perdu à cette incendie mais plusieurs officiers ont fait assez de pertes.

Adieu, mon très cher oncle, je Vous embrasse tendrement du fond de mon cœur.

 

Wagram ce 7 juin 1809.

Mon très cher oncle. Après avoir reçu hier Votre chère lettre par le porteur de celle-ci, j’ai été chez l’Empereur pour lui parler de son contenu. L’Empereur n’a non seulement très approuvé et le parti que Vous avez pris et la réponse que Vous avez donné; mais il trouve aussi fort à propos que pour le cas d’une débâcle Vous Vous retiriez sur une de Vos terres pour y vivre en particulier et attendre la fin de la chose. Si Dieu nous bénit, cela n’arrivera pas, mais il me reste encore un grand et pénible ouvrage.

Napoléon a réuni tous les moyens; je crois qu’il aura entre l 30.000 à 140.000 hommes. J’ai 101.000 entre Krems et Presbourg dont 12.000 des bataillons de Landwehr, mais qui, à ce que j’espère, feront leur devoir puisque tout ce qui y était de mauvais s’est déjà sauvé et que j’ai attaché 1 bataillon de Landwehr à chacun du régiment qui ont le plus souffert. L’ennemi retranche les isles qu’il occupe et surtout la Lobau et il paraît se préparer à passer de nouveau:le Danube. Il retranche les lignes des romains à Petronel, la Rauhenwarte et le Wienerberg et il bloque la tête de pont que j’ai fait faire à Presbourg. J’ai ordonné à Jean de marcher à Raab en se couvrant pendant ce mouvement de la Raab et de la Marczal – et de là je compte ou l’attirer aussi à moi ou l’employer sur la rive droite du Danube, mais il n’a que 19.000 hommes en tout.

Napoléon et moi nous avons rassemblé tout ce que nous pouvions attirer à nous; ce mouvement est le présage d’un grand événement, qui décidera de tout. Quant à moi mon plan est fixé et tel que Fabius vis-à-vis d’Hannibal qui cunctando restituit rem, je ne risquerai rien; car les forces que j’ai à présent à ma disposition sont les dernières de l’état, mais je profiterai avec la plus grande énergie de chaque occasion qui se présentera à moi pour frapper un coup décisif.

La Prusse veut enfin prendre les armes. Le prince d’Orange qui a porté cette nouvelle ici a reçu par l’Empereur le grade de Lieutenant-général et restera pour le moment à la suite de notre armée; je crois que plus tard il retournera chez le Roi de Prusse.

D’après ce que Kreibich m’a dit verbalement, je tâcherai de faire passer à Girtler la copie de la réponse que Vous lui avez donnée, je me servirai pour cela d’un espion n’ayant d’autre moyen, car l’ennemi ayant retenu tous les parlementaires qu’on lui a envoyé jusqu’ici, nous n’en envoyons plus.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement en Vous assurant que mon amitié est à toute épreuve et ne finira qu’avec ma vie.

Mes compliments à la Mansi, j’ai appris avec plaisir par Kreibich qu’elle se porte bien – j’en suis charmé pour elle et pour Vous.

 

Wagram ce 12 juin 1809

Mon très cher oncle. Delmotte Vous a mandé dernièrement l’occupation de Dresde par nos troupes. Le général Saxon Dyherrn a paru vouloir nous en chasser, mais il a été repoussé par nos troupes, posté près de Wilsdruff.

D’un autre côté le général Radivojevich a occupé le pays de Bayreuth et a fait prisonnier le fameux intendant Tournon qui a été envoyé à Munkàcs en représailles du comte Goës que les Français ont conduit à Fenestrelle.

Ici rien de nouveau. Napoléon et moi nous sommes à nous regarder, peut-être que le succès remporté à Raab dont vous serez déjà instruit l’encouragera à nous attaquer de nouveau ou à faire une manœuvre qui pourra mener à une bataille.

(NDLR : cette référence à la bataille de Raab – remportée par Eugène le 14 juin – laisse penser que la date de cette lettre est erronée)

Je voudrais savoir ce que disent à présent tous ces grand parleurs qui méprisaient l’armée et ne comptaient que sur l’insurrection. Les deux régiments de l’insurrection, que nous avons ici ne sont absolument bon à rien; ils doivent exercer deux fois par jour et si cela continue quelque temps on pourra s’en servir, les hommes et les chevaux sont bons, mais les officiers ne le sont guère.

Nous avons depuis St. Médard un temps pluvieux et assez frais mais malgré cela peu de malades. Nos gens vivent bien et sont de bonne humeur. Ils sont persuadés qu’ils battront les Français à la première rencontre. J’aime bien qu ils le croient.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur qui Vous aime beaucoup.

Mille compliments de ma part à Madame de Mansi.

 

Wagram ce 14 juin

Mon très cher oncle. Je ne Vous écris que deux mots à la hâte pour Vous dire que l’ennemi vient de faire hier un nouveau pont dans la Lobau et que d’après toutes les nouvelles et tout ce que ce que l’on peut observer, il compte nous attaquer aujourd’hui ou demain au plus tard.

Dieu nous donne la bénédiction.

Soult doit avoir capitulé avec 15.000 hommes. Il s’est rendu au général Wellesley; je crois que c’est dans Lisbonne ou dans les environs.

Schill a été battu à Stralsund et a péri à cette occasion avec une grande partie de son corps.

(NDLR : Ferdinand von Schill – 1776-1809 – officier prussien, qui venait de tenter de provoquer un soulèvement en Allemagne, en envahissant le royaume de Westphalie – Tué au cours des combats de Stralsund le 31 mai)

Il pleut aujourd’hui, cependant j’espère que nos fusils n’en partiront pas moins, si Napoléon nous attaque. Le vent, qu’il fait, peut le gêner dans son passage du pont, car son second pont n’est fait qu’avec de radeaux.

Pardonnez à la confusion et à la mauvaise écriture de cette lettre en faveur du moment dans lequel je Vous écris.

Mais Vous voyez que même dans ce moment-ci je pense à Vous; je crois que c’est une grande preuve que je Vous aime.

 

Wagram ce 22 juin 1809

Mon très cher oncle. D’après que Vous m’avez mandé dans Votre chère lettre du 15, j’adresse celle-ci à Teschen. Je pense que Vous avez très bien fait de prendre le parti d’aller dans cette ville et de sortir de la bagarre et de la confusion qui règne en Hongrie.

Depuis ma dernière il n’y a rien de nouveau à quelques tirailleries dans des isles près qui ne sont d’aucune conséquence. Le palatin et Jean voulaient d’abord dégager Raab, à présent ils trouvent la chose impossible, ils sont postés entre Presbourg et Comorn. L’ennemi a toujours sa grande armée à Kaiserebersdorf (NDLR : Kaiser-Ebersdorf, où est mort Lannes), pendant que le Vice-roi d’Italie renforcé par de la cavalerie, bloque Raab et observe la tête de pont de Comorn.

Gyulai est à Marburg et Chasteler qui s’est réuni à lui après avoir laissé le général Buol avec quelques troupes en Tyrol est entre Marburg et Kôrmend. Le litorale est réoccupé par nos troupes.

La position des armées est très singulière; je suis curieux de voir quand et comment elle changera. Il faut que moi et Napoléon fassions une grande faute ou qu’il réussisse à l’un des deux de faire une manœuvre inattendue et imprévue pour son adversaire sans quoi nous resterons encore longtemps dans cette position. La partie militaire trouve notre conduite sage et bien calculée, je crois que la politique ne pense pas de même. Les suites prouveront qui aura raison et s’il ne vaut mieux attendre un moment favorable que de se battre sans espoir de succès réels.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur. Je suis charmé de Vous savoir à présent dans une situation où aucun événement ne pourra m’empêcher de Vous faire avoir de mes nouvelles ni couper la communication entre nous.

Charles.

 

Wagram ce 23 juin 1809

Mon très cher oncle. Je profite du départ du porteur de celle-ci pour Vous écrire deux mots. Il va avec une lettre de notre Empereur à l’Empereur Alexandre – on voudrait arrêter les Russes et gagner au moins du temps.

Je sais que c’est une peine perdue.

Depuis la bataille de Ratisbonne et surtout depuis celle d’Aspern je prêche toujours la paix, la paix, la paix; plutôt sacrifier quelques chose que de perdre le tout.

Napoléon a enfin accepté l’échange des prisonniers; il renvoi Metternich contre Dodun

(NDLR : Metternich était alors l’ambassadeur autrichien à Paris. Craignant pour sa sécurité, le gouvernement autrichien avait fait mettre en détention le chargé d’affaire français, Dodun. En représailles, Metternich est retenu en otage à Paris jusqu’au 25 mai, et son voyage à Paris se fait sous l’escorte d’un officier de gendarmerie. Lorsqu’il arrive à Vienne, le 5 juin, la ville est aux mains des français et ce n’est que le 1er juillet que l’échange des deux diplomates a lieu.)

La bataille d’Aspern l’a radouci, qu’on profite de ce bonheur que nous n’aurons difficilement une seconde fois.

Il a rassemblé maintenant toutes ses forces entre Raab et Vienne, ce qui était vers Comorn a remonté le Danube; il médite quelque coup, mais le passage du Danube est tout aussi difficile pour lui qu’il l’est pour moi. Le Vice-Roi (NDLR : le prince Eugène) lui a amené toute l’armée d’Italie et Jean m’amène 12.000 hommes dans un état pitoyable. Je les ai placés entre Presbourg et la Schütt (NDLR : c’est alors une île prés de Raab). Chasteler est vers le Plattensee (NDLR : le lac Balaton) avec 5.000 hommes; Gyulai avec 20.000 hommes, dont beaucoup d’insurrection près de Marburg; Macdonald et Marmont, qui leur sont opposés, leur sont si supérieurs en force, au moins dans la quantité des troupes. Si l’Empereur ne prend pas bientôt son parti, il peut renoncer à la couronne – au moins mon âme, mon cœur, ma tête, assurément plus faibles que celle des Ministres tremblent en voyant qu’il se précipite dans un gouffre.

Je lui ai dit et écrit tout cela; je lui ai dit que, s’il ordonnait, j’attaquerais Napoléon, mais que c’était le jeu d’un joueur qui met son dernier sou sur une carte, décidé à périr, s’il ne gagne pas, et qui a toutes les probabilités contre lui. J’attends la réponse. S’il l’ordonne, je passerai le Danube, mais je crois que je serai battu et que lui et ses Ministres payent bien cher leur arrogance et leur impatience.

Je suis désolé et triste. Vous ne le serez pas moins.

Portez Vous bien, aimez moi toujours et comptez dans toute occasion sur ma tendresse sans bornes et qui ne finira qu’avec ma vie.

Je Vous embrasse une million de fois.

 

Wagram ce 27 juin 1809

Mon très cher oncle. Je saisis l’occasion du porteur de celle-ci pour Vous écrire à cœur ouvert.

Depuis ma dernière dont j’ai chargé le général Stutterheim, et que Vous aurez déjà reçue, j’ai réitéré mes instances pour la paix et j’ai fait un mémoire pour prouver que ce moment-ci, où après une bataille gagnée nous avons pourtant mis Napoléon dans l’embarras, était assez favorable, et que nous n’avions dans l’avenir peu de chances plus favorables à espérer, mais beaucoup à craindre. Cette hérésie a été réfutée par un mémoire du ministère au dessous de toute critique. J’insiste de nouveau; j’ai dit à l’Empereur et à ses ministres qui trouvent que notre inaction, quoique basée sur la position de l’ennemi abîme la monarchie, en abandonnant une grande partie de ses ressources aux Français et aux Russes, que j’entreprendrais une opération dès qu’il le voudrait, mais que je voyais dans la non-réussite et par conséquent, dans la perte d’une bataille, sa ruine, celle de la monarchie et de la dynastie – résultat que n’aurait probablement pas une négociation entamée dans le moment présent. où Napoléon est arrêté par une armée victorieuse; j’ai ajouté que le souverain peut ordonner une semblable opération puisque il peut vouloir tout risquer, mais qu’aucun général au monde pouvait l’entreprendre de son propre chef.

Il m’a promis une résolution positive en deux ou trois jours, cependant il est aisé à prévoir que ce sera un ordre de reprendre l’offensive coûte ce qui coûte. Si nous gagnons une bataille le profit ne sera pas fort grand, si nous la perdons, tout est perdu; et la dernière chance n’est elle pas la plus probable quand on doit passer le fleuve en présence ou dans le voisinage d’une armée ennemie ?

Nous n’avons rien de nouveau; Gyulai est toujours à Marburg, Chasteler réuni à Mesko derrière le lac Balaton, le palatin derrière Comorn; Jean à Presbourg et dans la Schütt. L’armée ennemie est toujours à Kaiserebersdorf et ce n’est que l’armée d’Italie et la cavalerie qui pousse en avant en Hongrie. Napoléon craint aussi de passer le Danube puisqu’il en sent les difficultés; et il s’imagine bien qu’en gardant la rive droite, en abîmant le pays, et en poussant les Russes dans nos derrières, il nous fera prendre une résolution dont il tirera parti.

En attendant j’occupe les troupes; elles exercent deux fois par jour et de temps en temps je fais manœuvrer les corps entiers. Je suis très content de la tenue et de l’esprit des troupes, de même que de la discipline, et je le serais de tout, si au lieu d’être derrière le Danube j’étais derrière le Rhin.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur tout à Vous.

 

Juillet 1809

 

Deutsch-Wagram [sans date].

Mon très cher oncle. Depuis 3 jours nous avons été sous les armes. L’ennemi semblait vouloir nous attaquer; il a fait un pont sur une isle dans un rentrant du Danube (NDLR : il s’agit sans doute du pont situé devant les “redoutes Molitor” – Napoléon fit en effet ici une manœuvre de diversion pour tromper Charles) , nous a canonnés vivement pendant qu’il mettait en marche des troupes de tout côté, et le tout s’est borné à cela. Il a à présent un pont de la Lobau sur une isle qui s’appelle la Mühlleiten et qui n’est séparé que par un petit bras de la terre ferme, et il a amené dans la Lobau, qui est devenue une forteresse, des gros canons et des mortiers de Vienne. Déjà il a jeté un bon nombre de bombes dans nos redoutes qui sont en avant d’Essling. Est-ce une démonstration ou veut il nous écraser par la supériorité et le calibre de son artillerie pour nous déloger de ce point et déboucher ensuite, c’est ce que j’ignore. Il nous a tué du monde hier, aujourd’hui il n’a pas encore tiré.

Une lettre, que j’ai fait écrire à Berthier pour lui représenter que le bombardement de Presbourg était inutile et ne nous forcerait pas à abandonner la tête de pont a été suivie d’une réponse fort polie, et le feu sur Presbourg a cessé.

J’ai reçu Votre chère lettre du 28 et celle du 29. Je ne puis pas répondre à toutes les questions que Vous m’y faites; je ne sais pas où Macdonald est dans ce moment-ci. Gyulai est à Marburg et incommode l’ennemi par des incursions, Chasteler sur le Plattensee. L’ennemi s’est affaibli en Hongrie pour remonter le Danube; Trieste est occupé par les Français, le reste du Litorale l’est par nos troupes. Nos troupes auront probablement déjà évacué la Saxe. Vous
n’en serez pas étonné quand Vous saurez que toute l’armée, que nous y avions, consistait en 2 bataillons, 1 escadron, 1 compagnie de chasseurs et quelques bataillons de Landwehr. Cette incursion m’a été ordonnée deux fois avant que je l’ai faite.

On n’a pas eu le courage de m’ordonner de faire une opération offensive, mais j’ai eu l’ordre de renforcer notre armée jadis de Galicie de 12 à 15.000 hommes. On s’imagine que la nouvelle de l’arrivée de ce renfort fera arrêter les Russes ! C’est comme l’on a crû qu’il s’arrêteraient sur le San et ensuite sur la Wisloka. C’est comme l’on a crû que les Prussiens se réuniraient à nous et que l’on voit à présent que cela n’arrive pas.

C’est comme l’on a crû mille choses. J’ai eu quelques jours la colique et un peu de diarrhée, mais, grâce à Dieu, cela à passé entièrement. On attend Metternich aujourd’hui ayant du être échangé avant-hier contre Dodun à Acs; on veut prendre ensuite un parti quelconque il n’y en a qu’un de bon à prendre.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur tout à Vous.

 

Guntersdorf derrière Schöngrabern

Ce 9 juillet 1809 (NDLR : les 5 et 6 juillet, s’est déroulée la bataille de Wagram)

Mon très cher oncle. Je saisis le premier moment de respire pour Vous écrire. Je suis excédé de fatigue, mais au moins ai-je pu me déshabiller cette nuit et dormir dans mon lit.

Je m’en vais Vous raconter en peu de mots ce qui s’est passé chez nous.

Le 3 l’ennemi commença à bombarder et à canonner nos redoutes qui étaient entre Aspern et Essling avec la grosse artillerie et les mortiers qu’il avait placé dans la Lobau et il travailla à des ponts. Son feu nous était si supérieur que je sentis que nous ne nous soutiendrions pas à la longue et que j’ordonnais au général Klenau qui y commandait d’abandonner ses postes quand il y serait forcé par la supériorité de l’ennemi.

Le 4, l’ennemi passa le Danube sur un pont qu’il fit au dessous de Stadtl-Enzersdorf (NDLR: aujourd’hui Groß-Entzersdorf), et emporta cette ville après avoir renouvelé sa canonnade.

Je le fis canonner aussi pendant la nuit mais sans grand effet. Le 5 l’ennemi déploya entre Enzersdorf et Probsdorf et avança avec sa droite et son centre entre ma position, dont la gauche s’appuyait à Markgrafneusiedl, la droite à Deutsch-Wagram, le Russbach devant le front.

Sa gauche attaqua Klenau qui soutint avec une intrépidité bien rare jusqu’à la nuit la position à Aspern et Essling.

L’après dîner, l’ennemi déploya le long de tout notre front une artillerie bien supérieure à la nôtre en nombre et en calibre et il nous fit un feu d’enfer.

Vers le soir quelques bataillons donnèrent l’assaut à la partie de notre position qui s’appuyait à Wagram (NDLR : à Baumersdorf). Ils culbutèrent les bataillons qui étaient dans la première ligne. Cependant je parvins à les rallier et à rechasser l’ennemi jusqu’au delà du Russbach; Wagram, que les Saxons attaquèrent, se soutint. C’est à cette occasion que j’ai été blessé, mais légèrement.

Voyant que nous ne résisterions pas à une attaque de l’ennemi, si nous l’attendions, je résolus de l’attaquer le lendemain, je partageais mes colonnes de la manière suivante:

Klenau, qui avait quitté la nuit Aspern et Essling devait marcher par Leopoldau pour reprendre ces postes.

Kolowrat, qui était à Hagenbrunn, par Breitenlee, les grenadiers et la grosse cavalerie par Gerasdorf, laissant Aderklaa à leur droite. Bellegarde par Deutsch-Wagram à Aderklaa; Hohenzollern devait rester pour le premier moment dans la position derrière Baumersdorf et Rosenberg à la gauche soutenir Markgrafneusiedl, Radetzky et quelques régiments de cavalerie couvrant sa gauche dans la plaine dans laquelle devait arriver Jean avec 12.000 hommes.

J’avais ordonné à celui-ci le jour auparavant de ne laisser qu’une garnison dans la tête de pont de Presbourg et de venir me joindre par Marchegg avec tout le reste, puisque l’ennemi venait aussi d’abandonner tout pour rassembler ses forces sur un point. Jean reçut l’ordre le 5 à 5 heures du matin et arriva à Ober-Siebenbrunn après que la bataille fut déjà finie.

Le 6 à la pointe du jour nous vîmes l’armée française en bataille : je n’ai jamais vu tant de troupes. Imaginez Vous qu’elle occupait le terrain depuis le Danube près Raasdorf jusque vers Siebenbrunn et qu’au centre elle était formée en plusieurs lignes. Nous voyions tout des hauteurs où nous étions. Nous avions à peu près 100.000 hommes sous les armes, je croyais que l’ennemi en avait 120.000. Les prisonniers de l’état major français disent même plus, et un état, qui m’est parvenu fort détaillé, me porterait à croire qu’ils étaient 140.000 hommes.

Le feu de canon le plus terrible que j’ai jamais entendu commença; notre droite emporta Aspern et Essling, prit 15 canons; Kolowrat et Bellegarde prirent Aderklaa, mais bientôt une grande partie de notre artillerie fut hors de combat. L’ennemi attaqua vers 10 heures notre gauche, où l’infanterie écrasée par le feu du canon ne fit pas merveille. Je la ralliais deux fois. Enfin elle plia et il s’en suivit une déroute, l’ennemi ne la poursuivait cependant pas avec vigueur, il longea notre position, dont il avait gagné le flanc gauche et s’empara de Wagram après quoi j’ordonnais à Kolowrat, Bellegarde et Klenau, qui se soutenaient encore dans les positions qu’ils avaient emportées de se retirer sur la hauteur de Stammersdorf.

Cette retraite se fit en bon ordre et une attaque que l’ennemi fit vers le soir sur la hauteur de Stammersdorf fut repoussée.

Je me retirais la nuit sur Kreuzenstein et ma gauche par Wolkersdorf et Russbach.

La nuit du 7 au 8 sur Göllersdorf, cette nuit sur Schöngrabern, pendant que ma gauche, qui d’après mes ordres devait protéger la chaussée de Brünn s’est repliée sur Laa et n’a envoyé que des détachements de l’autre côté.

L’ennemi me suit et attaque tous les soirs l’arrière-garde. La fatigue, la chaleur et le désordre de chaque retraite fait que nous avons beaucoup de traîneurs.

Notre perte est assez forte, surtout en officiers. L’artillerie a autant perdu dans cette occasion en officiers et soldats que pendant toute la guerre. Le nombre des canons perdu égale celui que nous avons pris.

La Prince Jean a été envoyé chez Napoléon pour voir si l’on ne pourrait pas s’arranger. Fallait il attendre d’avoir perdu une bataille ?

Adieu, je Vous embrasse. On tire de nouveau le canon à mon arrière-garde.

 

Budwitz, ce 13 Juillet 1809. (NDLR : les 9-11 juillet se déroule la bataille de Znaim – Znojmo en tchèque)

Mon très cher oncle. Depuis ma dernière lettre, je n’étais qu’à cheval ou au lit. Toutes les nuits une marche et tous les jours une attaque à soutenir contre notre arrière-garde et qui nous obligeait à être sous les armes. Aussi cette fatigue nous a-t-elle abîmé beaucoup de monde, la chaleur étant terrible.

La nuit du 9 au 10 je suis marché de Guntersdorf à Znaim. Quand j’eus passé la Thaya et que je débouchais des défilés que ferme ce fleuve, l’ennemi qui l’avait passée à Laa vint à ma rencontre dans l’intention de me prévenir sur la chaussée d’Iglau. Je laissais un corps à Jetzelsdorf et un entre cet endroit et Znaim pour arrêter Massena qui me suivait, et avec le reste je me formais entre Brenditz et la Thaya – Zuckerhandl et Tessowitz devant le front.

Le jour suivant il s’engagea une affaire qui dura jusqu’à la nuit. La nuit je retirais les corps que j’avais laissés au delà de la Thaya et qui avaient arrêté Masséna dans sa poursuite et j’occupais en force les hauteurs de Znaim.

Le jour suivant il s’engagea une nouvelle affaire qui dura toute la journée et où nous soutînmes notre position, mais avec beaucoup de perte. Ce soir même arriva Napoléon avec toute l’armée, mais un armistice, qui se conclut le soir, nous sauva, car il avait une telle supériorité de nombre, que malgré la bravoure que déployèrent nos troupes dans ces deux journées nos n’aurions par manqué d’être battus. Notre perte peut avoir été de 6000 hommes à peu près.

L’armistice s’est fondé sur ce que le soir du 10 je fis dire au nom de Bellegarde aux généraux français, que le prince Jean s’étant rendu chez Napoléon pour traiter de paix, on pourrait faire cesser un carnage inutile, et sur ce que le soir du i11 le Prince de Neufchâtel fit demander qu’on lui envoyât quelqu’un pour s’arranger là-dessus.

J’y envoyais Wimpffen, qui fit un armistice pour un mois et 15 jours de dénonciation et d’après lequel les cercles de Znaim et de Brünn et la partie de l’Autriche, que nous occupons encore, même que la ville de Presbourg sera évacuée par nous, que Sachsenburg et le château de Graz seront rendus aux Français et que nos troupes sortiront de Tyrol et que les Russes s’arrêteront en Galicie là où ils étaient le 12 juillet.

Liechtenstein était arrivé aussi le 11 chez Napoléon, je l’envoie demain chez l’Empereur en Hongrie, pourvu que cet armistice ne soit désavoué par lui et qu’il s’en suive la paix; sans quoi nous sommes perdus.

Napoléon a parlé au Prince Jean avec beaucoup de colère et d’amertume sur le compte de l’Empereur mais il n’est pas entré en détail sur les conditions de la paix.

Les deux Stadion sont ici et vont à Iglau. Metternich est avec sa S. M. Dans ces choses je crains, pas sans raison, les ministres et les émigrés de l’empire.

Duroc a été chez moi ce matin avec un compliment de Napoléon. Mais le tout s’est borné à cela. Napoléon retourne aujourd’hui à Vienne.

Je ferai cantonner l’armée entre Iglau et Olmutz. Pardonnez à la confusion de ma lettre, mais je suis extrêmement fatigué. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Neustadtl le 18 juillet 1809

Mon très cher oncle. Le lieutenant-colonel Desfours m’a apporté Vos deux chères lettres du 12 et du 13. Les propos du voyageur qui a passé par chez Vous, ne m’ont guères étonné. Je le reconnais bien à cela. Pourvu que des espions de ce genre ne le dirigent pas dans les résolutions à prendre pour le moment.

Je crains beaucoup et le ministre qui l’accompagne et mon frère Jean.

J’attends demain ou après-demain des nouvelles de l’arrivée du Prince Jean chez S. M. et la confirmation ou désapprobation de l’armistice; à mon avis il n’y a pas de choix.

Dès que j’aurai toutes les “Eingaben” (NDLR : les données) sur la perte de la bataille de Wagram, je Vous les enverrai; il me manque encore celles de quelques régiments. Ce que je sais jusqu’à présent se monte à 848 officiers et 41.000 soldats, 1400 chevaux.

Je ne sais que de 6 pièces de canons perdues. Par le prochain courrier je Vous informerai aussi de l’état de ce qui me reste. Je n’ose pas confier ce détail à la poste de même que celui sur ce que je compte faire avec l’armée.

Je serai après-demain à Leitomischl, demain à Polièka. Napoléon ayant attiré à lui Marmont qui, comme je crois Vous l’avoir écrit, était aussi à l’affaire de Znaim, Gyulai s’est porté sur Bruck et Leoben et a forcé le général Rusca qui était aussi en marche vers le Danube à se replier vers Salzburg. Jean est marché sur Comorn. C’est bien là ,multum clamoris parum lanae”.

Kienmayer a eu un avantage sur le Duc d’Abrantès à Berneck dans le pays de Bayreuth et Am Ende s’est reporté sur Dresde, mais ensuite de l’armistice je les ai fait retourner en Bohème.

Je suis ici dans un pays de montagnes, froid et bien laid. J’ai eu hier de nouveau un accès assez fort de colique et de dysenterie, qui me tourmentait depuis quelques jours, mais cela va mieux aujourd’hui et j’espère que cela est passé.

Adieu, mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur avec toute la tendresse imaginable.

Dans cet instant je reçois la nouvelle que les Anglais ont débarqué avec deux régiments à Ritzebüttel et que 13 autres doivent suivre. C’est encore moutarde après dîner.

 

Policka ce 19.

Cette lettre n’ayant pu être expédiée hier, je l’ai apportée avec moi ici, et la rencontre de Vos employés qui m’ont remis Votre lettre du 17 me procure l’occasion de Vous la faire passer d’une manière sûre.

Vous aurez reçu ma lettre de Budwitz où je Vous rendais compte de la conclusion de l’armistice.

L’armée était si excédée de fatigue et l’ennemi si supérieur en nombre que malgré que nous sommes contenus deux jours à Znaim, nous aurions été écrasés sans l’armistice.

Au dire du Prince Jean qui avait traversé l’armée française, Napoléon avait rassemblé le 11 au soir une armée à laquelle nous n’aurions pas pu résister. J’ai donc préféré un armistice qui est le premier pas à la paix, à la destruction totale de notre armée.

Celle-ci consiste en 74.036 Gefreite und Gemeine (NDLR : caporaux et soldats) dont 8.254 seulement de cavalerie.

Dans ces 74.000 hommes sont compris les corps qui étaient détachés pendant la bataille de Wagram pour occuper le Danube depuis Aspern jusqu’à Krems et qui sont maintenant réunis à moi.

La différence entre le “Frührapport” (NDLR : rapport initial) avant la bataille et le présent est de 51.626 hommes et 7487 chevaux, telle a été la perte dans la bataille et les jours suivants. Vous pouvez juger de l’état d’une telle armée.

La Landwehr s’en va en grande partie chez soi, chose qui était assez à prévoir.

Si l’Empereur ne ratifie pas l’armistice et ne fait pas bien vite la paix, il pourra aller demander l’aumône.

Dans ce cas mon plan d’opération est suivant. Si l’armistice est approuvé et que par conséquent j’ai à peu près 6 semaines de temps je marcherai par Olmutz et Prossnitz et de là le long de la March sur la Waag pour me réunir derrière ce fleuve à Jean, au Palatin et à une partie des troupes qu’on pourrait attirer de la Galicie et y former une armée qui puisse en imposer à l’ennemi.

Si l’armistice n’est pas approuvé et que par conséquent je n’ai pas le temps de faire cette manœuvre, je me porterai en avant sur Brünn pour attaquer l’ennemi coûte ce qui coûte. Je serai probablement battu, car cette manœuvre ne peut être qu’un coup de désespoir et il ne me restera qu’à jeter des garnisons dans les places et à me jeter avec le reste dans Prague, pour capituler ensuite avec l’ennemi le moins mal que possible.

Outre l’armée dont j’ai fait mention, j’ai encore en Bohème 16.000 hommes avec Radivojevich et Am Ende, mais dont 4 bataillons seulement et 4 escadrons de troupes réglées, le reste de Landwehr et 5.000 hommes avant de Budweis avec Sommariva mais qui consistent aussi presque tous en Landwehr.

On dit que Ney arriva avec 25.000 hommes en Autriche. J’attends avec la plus grande impatience et crainte une lettre de l’Empereur; elle décidera de son sort et du nôtre.

Adieu, mon très cher oncle. Quelque soit l’avenir, il ne changera jamais rien aux sentiments de ma tendresse et de mon attachement pour Vous avec lesquels je Vous embrasse mille et mille fois. Delmotte se met à ses pieds.

 

Leitomischl ce 23 juillet 1809

Mon très cher oncle. J’ai reçu aujourd’hui Votre chère lettre du 21. Je ne comprends pas comment Vous avez été si longtemps sans recevoir de mes lettres. Il faut qu’il y en ait de perdues, car je Vous ai écrit tous les quatre ou cinq jours fort exactement.

L’armistice vient d’être ratifié par S. M. mais j’ai reçu un fière lavage de tête, d’avoir fait l’armistice dans un moment où lui était au point de marcher à la tête de 60.000 hommes sur Vienne et de reconquérir cette ville à l’aide de ses habitants.

Il a oublié que je sais aussi ce qu’il y a de troupes disponibles et de quelle espèce en Hongrie et que ces troupes n’étaient pas en mesure d’arriver à Vienne avant que Napoléon n’y eut envoyé assez de renforts pour les battre.

En même temps l’Empereur me notifie qu’il a pris le commandement de toutes les armées, que je devais envoyer à Comorn le général Grünne avec son bureau puisque S. M. voulait désormais diriger tout en chef et que je garderais le commandement des troupes qu’il me ferait savoir en son temps.

Cette participation jointe à 3 Handbillets (NDLR : on dirait aujourd’hui note verbale) que j’ai reçus dans des termes assez sensibles et que je suppose de la fabrique de Baldacci, m’ont engagé à écrire à l’Empereur la note, dont je Vous joins ici la copie.

Je Vous ferai savoir la réponse dès que je la recevrai. Delmotte fera la copie de ces 3 Handbillets  que je joindrai ici.

Cette aventure quoique assez désagréable, me procurera le plaisir de me réunir à Vous, et ce sera une consolation pour moi.

Verbalement je pourrai mieux Vous instruire des détails de tout cela.

Metternich (NDLR : il a remplacé Stadion le 8 juillet) a été envoyé à Vienne pour négocier, pourvu qu’il n’y aille pas avec des préjugés, car il me parait en avoir assez.

Les Anglais doivent s’être embarqués d’après les uns, d’après d’autres nouvelles ils se sont portés en avant jusqu’à Lüneburg.

Ceux qui s’étaient embarqués en Sicile pour faire une diversion dans le royaume de Naples, sont débarqués avant de partir.

Voilà mes nouvelles. Puisse M. de Metternich débrouiller bientôt avec la plume notre situation qui ne saurait qu’empirer, si nous avons encore recours au canon, et empirer, si sa négociation n’est pas très courte.

Adieu mon très cher oncle. je vous embrasse bien tendrement un million de fois du fond d’un cœur qui Vous aime beaucoup.

 

Leitomischl ce 25 Juillet 1809.

Mon très cher oncle. J’ai reçu un courrier de S. M. avec l’ordre 1° de marcher avec l’armée le long de la March sur Comorn, où je devais passer le Danube et me poster sur la rive droite pendant que l’insurrection et 10 à 12.000 hommes de troupes de ligne occuperaient la Waag;

2° de laisser toutes les Landwehr avec 6 régiments d’infanterie et 6 de cavalerie formant en tout 50.000 hommes en arrière qui aux ordres de mon cousin Ferdinand doivent couvrir la Bohème, la Moravie, la Silésie et la partie de la Pologne qui nous reste et former ensuite les garnisons des places. Je voudrais savoir quelle position ceux-ci doivent prendre.

En conséquence de cet ordre je pars après-demain d’ici, pour me porter par Olmutz sur Kremsir – je serai le 27 à Zittau, le 28 à Tribau, le 29 à Muglitz, le 30 à Littau, le 31 à Olmutz, le 1er à Tobitschau et le 2 à Kremsir, où je m’arrêterai un ou deux jours.

L’armée marchera en cantonnant.

Les troupes de la Galicie doivent nous joindre en Hongrie et il ne restera en Galicie que la Landwehr et 1 régiment de cavalerie.

Je laisserai en arrière 71.000 hommes, mais comme cela consistera en grande partie en Landwehr et dépôts, cela ne rendra pas 30.000…

Je n’ai presque pas de généraux: ils sont presque tous blessés.

Les Français font marcher les troupes allemandes vers Linz. On dit qu’elles se portent sur Amberg pour y joindre le Duc d’Abrantès et y former, avec celles que le Duc de Valmy y enverra, une armée. Macdonald a marché vers la Styrie et le Vice-Roi s’est établi à Eisenstadt.

Je suis dans l’ignorance parfaite, si et ce que l’on négocie. Adieu mon très cher oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur tout à Vous.

Ayant envoyé l’ordre de S. M. à mon cousin, j’attends qu’il passera une de ces jours par Teschen, pour prendre son nouveau commandement.

 

Zwittau ce 27 juillet.

Mon très cher oncle. Je Vous remercie de la bonté que Vous avez eu de m’envoyer par le porteur de celle-ci l’avance dont j’avais besoin. Les Français et Polonais, logés chez moi à Vienne, boivent et mangent plus qu’un régiment entier; malheureusement que j’ai 4 généraux à nourrir outre plusieurs officiers.

J’ai reconnu à Votre chère lettre Votre cœur paternel et Votre amitié pour moi; mais Vous m’avez jugé un peu trop sévèrement.

J’ai reçu depuis ma dernière encore plusieurs Handbillets assez massifs et grossiers.

Je crois que S. M. ou plutôt les faiseurs, car l’Empereur ne compte pour rien, veulent se défaire de moi et me porter à quitter, et je me vois un empêchement au bien du service et de l’état dès qu’on n’a pas de confiance en moi et dès que je puis croire que, pour me chicaner, on me contrarie en tout et fait souffrir par là et l’armée et les opérations militaires.

J’attendrai la réponse de S. M. Si cela est, et qu’on croit à la paix, il saisira avec plaisir ma demande, si non, je verrai ce qu’il me dira.

Je sais qu’en temps de paix lui et les siens désiraient et désireront encore de se débarrasser de moi, pour étouffer tout esprit militaire pour assujettir l’armée à la plume et réduire toute la gestion militaire à une affaire de bureau et de protections.

Vous savez que je me suis toujours dévoué et sacrifié pour l’état, mais quand on voit que cela ne mène à rien et que le Souverain ne veut pas de Vous l’envie en passe aussi, et l’on devient égoïste malgré soi.

En considérant la chose comme égoïste je ne puis que gagner en obtenant ma démission (NDLR : Charles a effectivement envoyé sa démission le 23 juillet).

Si on a la folie de recommencer la guerre, je vois par les dispositions et les ordres qui émanent de S. M. depuis qu’il commande les armées, qu’on ne fera que des sottises. J’en aurai le blâme sans en avoir eu la faute, et sans avoir pu les empêcher puisque me voilà réduit à obéir aveuglement aux ordres que je recevrai; ainsi je serai le sacrifice de ma réputation sans aucune utilité pour l’état.

Si on fait la paix, les menées sourdes qui travaillaient déjà contre moi avant la guerre recommenceront avec plus de force et réussiront pourtant après quelque temps; mais pendant ce temps, si même il est court, l’état aura fait banqueroute, l’armée tombera en réduction, aussi on devra faire grand nombre de malheureux qui maudiront ceux qui sont en place à cette époque; par là j’aurais quantité de malédictions encore sans utilité pour l’état et je ferais encore un sacrifice inutile.

Toutes ces réflexions ne feraient aucun effet sur mon cœur, si je ne voyais qu’on ne veut pas de moi, et que l’Empereur, que je plains vivement et à qui je voudrais aider, m’en ôte les moyens. je crois que j’aurai le 30 ou tout au plus tard le 31 une réponse dont je Vous instruirai d’abord.

Kreibich m’a parlé de l’embarras dans lequel Vous êtes relativement à votre séjour à Teschen. L’armistice devant durer 4 semaines et les hostilités ne recommencer que 15 jours après avoir été dénoncées, il ne peut en être question au plutôt qu’au 25 d’août.

D’après les ordres de S. M. il parait que son plan est de rassembler toutes ses forces sur la rive droite du Danube – plan très absurde et qui ne peut venir que des idées romanesques et non digérées de mon frère Jean.

Vous connaissez tout ce pays-là trop bien pour que j’aie besoin de Vous dire que, si la guerre recommence, et qu’on veut se porter en avant de ce côté, on ne le peut qu’entre St. Gotthard et Kôrmend – les marais de la Marczal et la place de Raab empêchant tout autre passage. Si en même temps l’ennemi débouche par Raab, se porte sur notre droite et la culbute, notre armée n’aura de retraite que vers la Croatie ou dans le cul de sac entre le Danube, la Drave et la Save et en 8 jours la campagne sera finie, tous nos pays conquis et peut-être une capitulation honteuse conclue par celui qui aura le malheur de survivre et de rester à la tête de l’armée.

Si l’armée est placée sur la rive gauche, la campagne durera plus longtemps; on pourra défendre la Waag, la Theiss et enfin les passages de la Transylvanie etc., mais la fin sera toujours mauvaise quoique moins honteuse, puisque nous serons écrasés en front, par la supériorité de l’ennemi, et pris en flanc et à dos par les Russes, qui viendront de la Galicie, de la Buccowina, de la Moldavie et de la Wallachie.

Dans toutes ces deux chances Vous ne trouverez nulle part un endroit où Vous pourrez être un moment tranquille, et je Vous avoue que, si j’étais à Votre place, je resterais à Teschen, convaincu que les Polonais qui ne manqueront pas d’y venir, Vous respecteront et Vous laisseront tranquille en qualité de fils d’un de leurs Rois et d’oncle de leur Roi actuel.

Vous m’excuserez de Voir trop noir dans l’avenir, je ne le crois pas. Si on ne fait pas la paix, tout est perdu.

Je suis dans l’ignorance la plus parfaite, si on négocie ou ce que l’on fait, ce que l’on veut; je reçois des ordres sans nombre de mon général en chef, mais par là je n’apprends pas ce que je voudrais savoir.

Je ne sais pas qui est son faiseur militaire, mais ce qui est sûr c’est que ni l’un ni l’autre m’inspire de la confiance; je désire qu’ils en inspirent à l’armée, et qu’une bataille perdue n’amène d’abord une dissolution totale de tout, que l’Empereur n’a ni l’énergie ni les moyens d’empêcher.

Ma santé va bien, mais ce n’est que depuis 3 jours que je puis dire que je suis tout à fait quitte des ressentiments de colique qui m’a tourmenté pendant si longtemps.

Kreibich m’a dit que la Votre allait bien, conservez-la pour tous ceux qui Vous aiment et croyez que je suis un de ceux qui Vous aiment et aimeront toujours le plus. Je Vous embrasse tendrement.

Bien des compliments de ma part à Madame de Mansi.

 

Müglitz ce 29 juillet 1809

Mon très cher oncle. Par la copie de résolution ci-jointe de S. M. Vous verrez, si je n’ai pas bien deviné ce qu’il voulait. Mais ce n’est pas seulement le style de la résolution, mais aussi l’accélération qu’on y a mis que me le fait croire – car mon courrier était parti le 23 fort tard de Leitomischl et ce matin à 9 heures la réponse était déjà ici et Bellegarde avait déjà reçu un Handbillet de prendre le commandement de l’armée pour le remettre à Jean Liechtenstein dès que celui-ci viendrait et pour se rendre ensuite à Comorn.

Je m’occuperai aujourd’hui ici et demain à Littau de remettre ce commandement. S’il le faut je resterai encore après-demain et puis je viendrai voler entre Vos bras. Ce sera un moment bien heureux pour moi que celui où je pourrai Vous dire combien je Vous aime.

Par le “Laufzettel” je Vous avertira du jour et de l’heure où je serai chez Vous, et si je n’ai pas le temps de Vous écrire en personne j’en chargerai Delmotte.