Correspondance de l’Archiduc Charles – 1805

Consulat – Premier Empire
Documents

 

Les lettres de l’archiduc Charles de Habsbourg
à son oncle et père adoptif Albert von Sachsen-Teschen
durant la campagne de 1805 en Italie

 

En 1790 – Charles a alors 18 ans – par suite de procédures testamentaires relativement compliquées, l’archiduc Charles avait été adopté par ses oncle et tante – le duc Albert von Sachsen-Teschen et l’archiduchesse Christine – qui avait assurer son éducation à Bruxelles, où il avait été introduit aux affaires de l’État. Charles leur vouera toute leur vie un attachement très profond, comme en témoigne une abondante correspondance, qui se fit, la plupart du temps, en français.

Les lettres présentées ici sont d’un très grand intérêt, car elles permettent de suivre l’évolution de la campagne menée par Charles en 1805, sur le front italien. Les critiques à l’égard de l’empereur François, son frère, et à l’égard de ses ministres, sont particulièrement sévères.

Source : Oskar Criste – Erzherzog Carl von Österreich – Vienne, Leipzig, 1912 (certaines erreurs grammaticales ont été corrigées par nos soins, de même que l’orthographe des noms de villes – des notes ont été également ajoutées pour la compréhension de certains passages)

 

Septembre 1805

 

Padoue, 21 septembre 1805.

Mon bien cher Oncle. Je suis arrivé hier ici étouffé de compliments et d’une chaleur dont je n’avais plus eu d’idée depuis que j’ai quitté l’Italie. Cependant je me porte grâce à Dieu fort bien, et ni la fatigue ni la chaleur me fait oublier mon cher oncle.

J’ai trouvé l’armée, d’après ce que me dit Bellegarde et d’après les bataillons que j’ai déjà vus, bien en plusieurs choses mais nous manquons de beaucoup d’autres qui cependant toutes étaient sur le papier à Vienne. Peu d’artillerie est attelée, les magasins vides et les troupes si déchirées que nous avons dû ôter des “Kittel” à ceux qui en avaient, pour les donner a d’autres au lieu d’habits. Masséna est à Villafranca et fait mouvoir beaucoup ses troupes; trois régiments sont entrés à Vérone et en ont barré les ponts, 3 ou 4 autres sont cantonnés près de Rivoli. Il attend des renforts de l’intérieur.

Je compte rester 4 ou 5 jours ici pour prendre le commandement de l’armée et me mettre au fait de tout; puis j’irai voir le pays entre l’Adige et le Bacchiglione, ce qui me prendra encore 7 ou 8 jours, après quoi je reviendrai encore ici pour aller voir ensuite Venise, si jusque là tout est tranquille.

J’ai encore aujourd’hui la terrible besogne d’aller au théâtre. Si la guerre était heureusement finie et que j’eusse battu les Français, les compliments qu’on me fait ne me feraient pas la terrible sensation qu’ils me font à présent – quand je pense que peut- être en quelques mois d’ici tous ces mêmes gens me siffleront et me maudiront.

Je vous prie ne Vous donnez pas la peine de m’écrire ou de me répondre si cela Vous en coûtait le moins du monde. Mais faites seulement que je sache, par qui que ce soit, comment Vous Vous portez, c’est tout ce qu’il me faut. Aimez moi toujours et comptez que rien au monde ne saurait faire changer le moins du monde ma tendresse et mon attachement pour Vous. Je Vous embrasse mille et mille fois du fond de mon cœur.

 

Padoue, le 22 septembre 1805

Je Vous prie de faire mille compliments de ma part à la Mansi. Cette lettre devait partir par la poste, mais l’occasion d’un courrier qui va à Vienne me procure celle de Vous la faire par- venir plus promptement et plus sûrement, quoique je l’expédie un jour plus tard. je Vous joins ici l’état de l’armée de M a s s e n a. Vous verrez que nous sommes à peu près égaux en force, mais il doit recevoir encore des renforts assez considérables, et moi je n’ai pas de magasins – peu d’artillerie attelée et pas un ponton ni un pont volant, puisque crainte d’alarmer l’ennemi les pontons n’ont osé partir de Vienne que peu de jours avant moi – je n’en aurai pas avant 4 semaines. Les Croates et surtout les banatistes sont sans culottes, ils n’ont que leurs caleçons et la chemise, pas même la Hausmontur, de façon que j’ai ordonné qu’on achète tous les draps qu’on trouve de telle espèce et couleur qu’ils puissent être pour les habiller, car la commission de Venise et de Marburg sont vides.

Masséna se remue, il rassemble des bateaux sur l’Adige de manière qu’au lieu d’aller voir le pays comme je le voulais d’abord, je rassemble l’armée dans des cantonnements plus resserrés vers l’Adige. Si seulement je pouvais avoir encore un mois de repos, car il me manque encore 2/3 de chevaux, une grande partie du Fuhrwesen, les pontons, les ponts volants, les pionniers, 5 régiments de cavalerie etc. etc.

Les places françaises viennent d’être entièrement approvisionnées -Mantoue – Peschiera – Legnano – Rocca d’Anfo ne manquent plus de rien que de bœufs, qui doivent y venir demain ou après demain. Manquant de tout, je suis dans une situation très désagréable et quand dans un mois d’ici je serai un peu mieux dans mes affaires, Masséna aura d’après toutes les nouvelles 20 ou 25 mille hommes de plus que moi par les renforts qu’il reçoit, de façon que j’aurai de la peine à me tenir sur une bonne défensive. Quel beau commencement d’une guerre. Au reste je crois que jusque là les deux Empereurs se seront déjà de nouveau arrangés ensemble, car j’ai peu d’idée des succès de notre armée en Allemagne et malgré la situation déplorable de Napoléon et le peu de moyens qu’il a – à ce qu’on disait quand j’étais à Vienne – les 60.000 hommes seuls dont il peut disposer, je crois qu’ils nous aura bientôt écrasés de ce côté là – surtout après la sottise que nous avons faite d’aller à sa rencontre et de le provoquer quand les Russes sont encore si éloignés de nous. Il s’agira de voir ensuite qui des deux sera dans une situation déplorable – et si Bonaparte, voyant que l’expérience est toujours perdue pour nous, ne nous écrasera pas tout à fait de crainte que nous ne recommencions de nouveau dès que nous aurons repris haleine. Mais je me perds dans la politique – et j’oublie que dans ma position présente je n’ose pas trop y penser.

Adieu, mon très cher Oncle, je Vous embrasse encore une fois bien tendrement, tout à Vous.

——

Encore un Postscriptum pour Vous dire que nous recevons dans l’instant la nouvelle que la flotte combinée française et espagnole sortie du Ferrol est entrée heureusement à Cadix. A Corfou il y a une épidémie si forte que la mortalité des soldats russes y est très considérable et que nous devrons mettre la quarantaine sur tout ce que vient de là. Adieu, je Vous embrasse pour la 3ème fois.

Omne trinum perfectum.

 

Padoue, le 25 septembre 1805

Mon très cher Oncle. Vous serez étonné de voir encore arriver un courrier de ma part. L’objet de son envoi est de faire encore à S. M. un tableau de l’état dans lequel se trouve cette armée et de concerter avec le conseil de guerre les moyens d’y porter au moins un peu de remède. Plus j’entre en détail plus je trouve que tout nous manque pour entrer en campagne; pas un cheval de bât, pas de Fuhrwesen à aucun régiment; mon parc consiste en 4 pièces de 6 et deux obus attelés, pas un cheval pour atteler les autres canons. Le pays, malgré ce que Mack m’a dit, ne peut pas nous fournir assez de voitures et de chevaux pour nos marmites, nos tentes et nos canons, et ceux que les autres provinces devaient nous livrer ne sont en partie pas arrivés, 2000 manquent encore, les autres sont grâce aux marches forcées qu’ils ont faites, partie crevés en arrivant, partie en si mauvais état qu’ils ont de la peine à traîner les canons. Si les hostilités commencent et je bats Masséna je ne pourrais pas profiter de la victoire, si je suis battu, je ne puis rien amener avec moi et je perds tout; cela est désolant.

Masséna reçoit toujours de renforts. J’irai après demain à mon nouveau quartier général à Lonigo; et je verrai en passant la position de Bevilacqua et Porto Legnano. 5.000 hommes de troupes françaises doivent avoir passé près d’Ancône pour marcher vers l’état de Naples. Voilà nos dernières nouvelles. J’attends avec impatience d’en recevoir de l’Allemagne. Puissent-elles me faire espérer au moins 6 semaines de repos, et cela serait encore bien peu de temps pour me mettre en état de pouvoir tenir la campagne.

Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond d’un cœur qui est tout à Vous.

 

Lonigo, 28 septembre

Mon très cher Oncle. Je suis arrivé hier à Lonigo après avoir parcouru le pays du Bevilacqua, Porto Legnago etc. Imaginez-Vous mon étonnement, je reçois un courrier avec un ordre de S. M daté de Landsberg (NB. Je ne savais pas qu’il partirait ou fût parti de Vienne) où il m’est enjoint de faire marcher d’abord 5 régiments d’infanterie et 2 de cavalerie à l’armée d’Allemagne avec tant de précipitation qu’ils doivent faire deux postes chaque jour. Ce détachement (NDLR . Il s’agit des régiments Duka, Mitrowsky, Czartorisky et Klebek, du Tyrol du sud – ainsi que  le régiment d’infanterie Kerpen et des régiment de dragons de Württemberg et Melas, d’Italie), un régiment qu’on a fait partir de Glurns qu’on m’a congé en Tyrol m’affaiblissent tellement, que Massena est si fort, pour ne pas dire plus fort que moi, par un renfort de 12.000 hommes qu’il a reçus – et par la faiblesse des mes régiments dont les bataillons sont entre 300 et 400 hommes. Cela me force de renoncer à l’offensive et de rester sur une mauvaise défensive que je crains ne pas pouvoir soutenir à la longue.

Si cela est utile je ne dirai rien, mais entre les mains de l’homme qui dirige en Allemagne, tout sera perdu et inutile. J’ai vu quelques régiments dans ma tournée. J’en ai vu de bons, mais aussi plusieurs dans un état pitoyable; faibles, composés d’enfants, déchirés; cela faisait saigner le cœur et cela à la veille d’une campagne d’hiver. Masséna a d’après le dernier état que je viens de recevoir 30 régiments d’infanterie et 15 de cavalerie sans le renfort qu’il reçoit à cette heure et qui est de 12.000. Cela ferait au complet 102.000 hommes et 6.000 de cavalerie, en tout 108.000. Mais comptons le seulement à 85.000, il m’est beaucoup supérieur, mon “ausrückender Stand” ne fait pas autant d’hommes qui doivent défendre le pays depuis la frontière des Grisons jusqu’à Venise et qu’il a des places fortes. S’ils viennent, nous nous battrons, et moi je me battrai avec d’autant plus d’acharnement, que je sais ne pouvoir être battu sans perdre l’artillerie et tout, faute de moyens pour pouvoir l’amener.

Adieu, mon très cher Oncle. Pensez souvent à un fils qui Vous aime bien tendrement du fond de son cœur et qui Vous embrasse de même.

 

 

Octobre 1805

Lonigo, 1 octobre

Mon très cher Oncle. Pour vous mettre à même de juger de la force de l’armée que je commande je Vous joins ici un extrait du dernier Frührapport. Vous jugerez par là mieux que personne ce que je suis à même de faire avec si peu de forces; et si je ne devrais pas m’estimer heureux, si je réussis à me soutenir et me défendre sans perdre du terrain sur la ligne si étendue que celle que j’occupe depuis les Grisons jusqu’à la mer. Les 7 régiments que j’ai dû détacher ont été une perte bien sensible pour moi – pourvu que je ne reçoive pas bientôt encore un ordre de faire de nouveaux détachements pour l’Allemagne – où pourtant ceux-ci et ceux qui sont déjà en marche arriveront trop tard pour la première bataille qui sera probablement décisive.

Voilà encore le corps d’Auffenberg qui a reçu ordre de marcher en Souabe; mais comme je ne l’ai appris que par Auffenberg je ne sais pas si c’est peut-être parce que la neutralité de la Suisse est reconnue, qu’on l’a fait partir – car je ne puis pas m’imaginer qu’on dégarnira tout à fait de troupes l’Engadine et toute la frontière du Tyrol vers les Grisons et la Suisse.

Depuis que Mack dirige tout, on ne sait plus à quel Saint se vouer, je crois qu’il a chaque jour un nouveau plan. Mayer le seul homme de talents et le seul qui avait encore de l’énergie vient d’être éloigné de l’armée d’Allemagne – parce qu’il avait osé tenir tête à Mack. Comment tout cela finira-t-il ? Je tremble pour l’avenir.

J’ai passé hier presque toute la journée à reconnaître les environs de Vérone et de Caldiero. C’est un terrible pays pour un général puisqu’on a tout de peine à trouver un point d’où on puisse découvrir le pays, et s’orienter, tant soit peu. Depuis une couple de jours tout est tranquille au delà de l’Adige.

Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond d’un cœur qui est tout à Vous.

 

Cette lettre Vous parviendra plutôt que je ne croyais d’abord. Je l’envois par une occasion extraordinaire, par laquelle je fais mon rapport à S. M. que le manque de moyens de subsistance et de chariots pour les amener aux troupes auxquels le pays qui a si peu de chevaux ne peut guères suppléer une force d’étendre de nouveau les cantonnements de l’armée. Ce n’est que forcé par la nécessité que je prends cette mauvaise mesure; aussi si elle a des suites fâcheuses, S. M. n’a qu’à les attribuer aux faiseurs des projets et aux gens à l’expédient, qui lui on fait accroire que l’armée pouvait se passer de bien de choses, ou que le pays où serait le théâtre de la guerre, les fournirait abondamment. Déjà des régiments n’ont eu de pain pendant 3 jours et nos magasins qu’on disait devoir être remplis contiennent à peine vivres pour 15 jours. Nous avions besoin de 60 fours. Mack a dit que 30 suffisaient et nous ne trouvons dans le pays ni des fours ni des boulangers là où nous en aurions besoin pour suppléer à ce manque. Nous commençons à avoir aussi beaucoup de malades, ce qui affaiblit nos régiments. Celui de Wenzel Colloredo est sorti devant moi avec 4 files par peloton, ce qui fait 192 hommes par bataillon au lieu de 720 comme ils devraient être.

Je crains qu’on ne me croira pas à Vienne, ou qu’on n’appréciera pas assez les suites que peut avoir notre situation actuelle. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse encore une fois bien tendrement.

 

Lonigo, 3 octobre

Mon très cher Oncle. Encore une lettre de ma part. Je crains d’être un peu seccatore. Mais quand on aime quelqu’un est qu’on est persuadé qu’il Vous aime, on voudrait qu’il sait tout ce qu’on fait, ce qu’on dit, ce qu’on pense. Massena m’a envoyé le Génèral Saillignac avec une lettre pour m’inviter à faire une convention d’après laquelle nous nous engagerions à nous prévenir mutuellement un nombre de jours à fixer d’avance avant celui où les hostilités devraient commencer.

Malgré ma mauvaise situation j’ai payé d’impudence, je lui ai répondu que n’étant pas en état de guerre, je ne croyais pas qu’une pareille convention pouvait avoir lieu, mais que cependant j’enverrai d’après son invitation le général Vincent à Vérone pour apprendre ses intentions ultérieures.

J’ai envoyé Vincent à Vérone qui est convenu avec Saulignac que les hostilités ne commenceraient que 5 jours après celui où l’on s’en serait réciproquement prévenu. Cela me met un peu plus à mon aise parce que d’après l’exemple de ce que Massena a fait en 1799 je n’étais jamais sûr de ne pas être surpris dans mes quartiers de cantonnement sans déclaration de guerre, et par conséquent battu, les devant étendre comme je l’écrivis dernièrement à cause du manque de subsistance. 5 jours me donnent le temps de rassembler mes troupes et n’en donnent pas assez à Masséna pour faire des détachements.

Je suis encore hors d’état de fournir le pain aux troupes pendant deux jours. Je leur ai fait donner quelques Kreuzer de solde de plus, mais on ne mange pas les Kreuzer.

J’ai envoyé hier à S. M. le tableau de tous les semestriers et commandes dans nos pays, à l’exception des états Venetiens, qui ne sont pas rentrés et ne rentrent pas dans les régiments de l’armée d’Italie malgré les ordres si positifs qu’il a donnés. Leur nombre se monte à 20.602.  Cela fait une petite armée. S. M. peut voir par là combien ses ordres sont respectés.

J’ai continué hier la reconnaissance du pays, des bords de l’Adige. J’étais voir le champs de bataille et le fameux pont d’Arcole – qui ne ressemble guères à l’estampe qui en été gravée. Je passe ainsi mon temps à travailler, à voir le pays et à faire des réflexions dans le petit endroit où je suis.

Dussé-je être même dans le plus bel endroit, les moments de liberté, que j’aurais, seraient également destinés à faire des réflexions et à penser à Vous; car rien au monde ne peut me faire oublier Votre amitié et Votre tendresse paternelle pour moi. Conservez-moi toujours ces sentiments si chers à mon cœur et croyez que rien ne me coûtera lorsqu’il s’agira de les mériter et de Vous donner des preuves de ma tendresse pour Vous.

 

Lonigo, 7 octobre

Mon très cher Oncle. J’ai reçu hier Vos deux chères lettres du 28 et du 30 du mois passé. Vous êtes bien bon de Vous donner la peine de répondre si exactement à mon griffonnage. Les bonnes nouvelles que Vous me donnez de l’état de Votre santé ont été bien consolantes pour moi. Dieu me conserve bien longtemps mon cher papa que j’aime si tendrement.

Le général Saulignac a donné au commandant de Vérone pour qu’il me fasse parvenir les gazettes avec les senatus consultes, les discours, les proclamations, ce que Vous aurez déjà à Vienne. Je regarde toutes ces pièces comme une déclaration de guerre et m’attends d’un jour à l’autre à la nouvelle que les hostilités doivent commencer.

Je reçois en attendant quelques petits renforts en chevaux et en hommes, mais ils sont encore assez peu considérables. Le seul considérable est celui qui vient m’envoyer mon cousin (NDLR. L’archiduc Ferdinand), en ne faisant continuer la marche pour l’Allemagne qu’à 3 régiments des 7 que j’avais fait partir et en me renvoyant ceux de Klebeck, Yerpen-Infanterie, Württemberg et Melas-Dragons. Ce renfort me met à mon aise et me procurera peut-être le moyen de faire quelque opération offensive à l’ouverture de la campagne si jusque là j’aurais assez de vivres et de chevaux de trait pour l’artillerie. Pourvu qu’on soit heureux en Allemagne, sans quoi plus j’avance, plus je m’éloigne du point d’où je pourrais porter des secours à l’autre armée. Jusqu’à présent le temps nous favorise et il fait beau et, à l’exception des chambres où le vent tire et où on a froid aux pieds, il ne fait pas bien froid.

Je Vous envois aussi ci-joint une pièce (NDLR. Cette pièce manque aux archives), qui m’a été envoyée par S. M. avec l’ordre de la publier à l’armée. Je l’ai fait en y ajoutant qu’elle venait de l’Empereur. Je voudrais savoir qui est l’auteur de ce beau morceau, que j’ai reçu le même jour que je reçus le discours de Napoléon au sénat. Je suis charmé de ce que Vous me mandez que je verrai bientôt Lindenau. Mille compliments à la Mans i, je voudrais bien la savoir mieux portante; pour elle, pour Vous, et parce que je lui suis bien sincèrement attaché. Delmotte et Colloredo se mettent à Vos pieds et Vous remercient de Votre souvenir. Adieu, mon bien cher Oncle. Je Vous embrasse mille et mille fois bien tendrement, Vous aimant on ne peut plus.

 

Lonigo, 9 octobre

Mon très cher Oncle. Voilà donc la guerre qui va commencer. Hier le général Saulignac est venu à Vérone pour apporter à notre commandant de la ville une déclaration d’après laquelle les hostilités pourraient commencer le 14 de ce mois à midi. Il a demandé que jusqu’à cette époque la communication et le commerce entre les deux Vérone reste libre.

J’ai refusé à cette demande, j’ai ordonné que toute communication soit d’abord coupée. Aujourd’hui je m’occupe à donner tous les ordres pour que le 13 au soir toutes les troupes à l’exception de quelques régiments de cavalerie qui sont encore trop éloignés entrent au camp. J’aurais un corps à la droite aux ordres du général Bellegarde qui occupera la position de Caldiero et comme avant poste Vérone et les hauteurs adjacentes, un corps à la gauche sous les ordres du FML. Davidovich et jusqu’à son arrivée de Rosenberg – et qui campera à Bevilacqua pour observer Legnago et le bas Adige. Le gros de l’armée campera en avant de Lonigo entre S. Bonifacio et S. Gregorio, d’où il est également à portée de soutenir Caldiero et Bevilacqua ou de tomber sur l’ennemi, s’il profitait des points de passages favorables qu’il a entre Cerea et Rivalia. Je ne commencerai pas les hostilités croyant  remplir par là le but de l’Empereur, dont je n’ai plus rien entendu ni reçu depuis le 23 du mois passé.

Mon cousin Maximilian qui est arrivé avant hier m’a fait beaucoup de plaisir en m’avertant de bonnes nouvelles de Votre part. J’attends après demain mon frère Louis et j’ai envoyé hier au soir à Jean l’ordre de remettre à Chasteler ses affaires relatives à milice et de venir me rejoindre en toute hâte.

Pardonnez si je finis ma lettre, mais j’ai extrêmement à faire. Adieu, je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Lonigo, 12 octobre

Mon très cher Oncle. Depuis ma dernière lettre il ne s’est rien passé du tout chez nous.  Massena a reçu quelques régiments de renfort de manière que toute sa force monte en combinant toutes nos nouvelles à peu près à 47 régiments d’infanterie et 22 de cavalerie. Les régiments que j’attendais encore m’ont aussi tous rejoint. Demain au soir toutes mes troupes entrent au camp à l’exception des Croates, de la cavalerie et du corps d’avant Postes, qui occupera Vérone et environs, qui resteront au cantonnement et elles seront partagées comme je Vous le mandais dernièrement. Dans ces positions nous attendrons tranquillement si et quand les Français commenceront les hostilités. Je serais bien plus à mon aise quand tout sera au camp, les cantonnements étant toujours une chose si précaire. Depuis que je suis dans ce pays il n’a fait que beau et chaud, mais aujourd’hui le temps commence à menacer la pluie. Si elle vient on m’assure que nous ne pourrons guère rester aux bords de l’Adige, tous les torrents, qui entrent dans ce fleuve, inondant presque toutes les années ce pays.

J’attends aujourd’hui mon frère Louis du Tirol et j’espère que Jean va venir bientôt ici. Si les hostilités commencent le 14, j’enverrai un courrier à Vienne. Il arrivera chez Vous avant cette lettre et je pourrais par là Vous mander ce qui se sera passé de nouveau. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur, en Vous assurant qu’il est et sera toujours à Vous.

 

Lonigo, 13 octobre

Mon très cher Oncle. Vous serez étonné de voir un courrier apporter une lettre datée d’un jour avant celui où les hostilités doivent commencer, mais une circonstance assez désagréable m’y a forcé. Je Vous écrivis dernièrement que mon cousin m’a envoyé les régiments de Klebeck, Kerpen, Württemberg et Melas. Ces régiments étant revenus, Klebeck et Kerpen ont été placés de long du lac de Garda et dans les Vallées de la Sarca, Chiesa Rendena et Ledro. Les régiments de cavalerie sont rentrés à l’armée et celui de Melas a dû être réparti dans le pays, puisque le civil a demandé des troupes pour des exécutions, des levées de recrues. Cette nuit je reçois un courrier du FML. Hiller, qui m’envoie copie d’un ordre du FZM. L a t o u r et d’un Handbillet de S. M. au président de guerre d’après lequel le FML. St. Julien devait se mettre d’abord en marche avec ces 4 régiments pour joindre l’armée d’Allemagne. Ne pouvant pas laisser les vallées occupées par les deux régiments en Tyrol ouvertes à l’ennemi et ne pouvant pas y envoyer d’autres troupes dans ce court espace qui me reste avant le commencement des hostilités, puisque je n’en ai pas du tout à portée, j’ai été obligé de défendre au FML. St. Julien de marcher et j’envois ce courrier à Vienne pour annoncer à S. M. cette contravention à ses ordres et pour lui observer en outre que ces 4 régiments et surtout les deux de cavalerie étaient tellement sur les dents pour les marches forcées qu’ils ont fait en Tyrol qu’ils n’auraient pu arriver qu’à la fin d’octobre dans le plus mauvais état et très faible en Allemagne et qu’à cette époque notre réunion avec les Russes et une bataille décisive doit déjà avoir eu lieu. J’ai prié en même temps S. M. de ne plus donner des ordres directs à des subalternes, puisque cela ne pourrait que causer de confusions qui peuvent avoir des suites malheureuses.

Je crois que tout cela est un manège du tout puissant Mack qui, fâché de ce que mon cousin a fait rebrousser chemins à ces régiments s’est adressé sous main à Vienne pour que S. M. donne cet ordre directement.

Le Handbillet doit avoir été écrit en grande hâte, puisqu’il finit par ordonner au FZM. Latour de le renvoyer à S. M. pour qu’Elle puisse en faire une copie pour les actes.

J’aime mieux que l’Empereur soit fâché de la démarche que je viens de faire que si, par une obéissance aveugle j’abandonnerais une partie du Tyrol à l’ennemi, sans que ses troupes puissent arriver à temps et en état de rendre des secours en Allemagne. Notre situation est toujours la même. Nous manquons de tout; et je suis étonné que nos gens ne se révoltent pas ou ne désertent pas. Aujourd’hui vient de passer le régiment de Gradiskaner ici. La moitié des soldats est déchirée, l’autre moitié n’a ni souliers ni culottes, aucun a un manteau, plusieurs n’ont rien sur la tête, des fusils, dont ils ne pouvaient pas se servir, et nos commissions de Venise et du Marbourg, nos magasins tout est vide et malgré l’argent immense que nous avions, à ce que me dit Mack, la caisse est aussi presque toujours vide. Il faut plus que la résignation d’un frère de la Trappe pour servir ici. Je n’ai devant les yeux que Dieu et mon devoir, sans quoi je me désespérerais, et je prie toujours Dieu d’accepter ce que je souffre ici comme pénitence pour mes péchés.

Pardonnez si je Vous ennuye avec ces détails, mais il est si doux pour mon cœur de pouvoir verser mes chagrins dans le sein d’un père que j’aime si tendrement, et qui les partagera sûrement avec moi.

Adieu, mon très cher Oncle. Si demain le canon ronfle, Vous recevrez peut-être de nouveau une lettre de moi, ou d’un de mes adjudants, si je n’ai pas le temps de Vous écrire moi-même. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Lonigo, 15 octobre

Mon très cher Oncle. Vous croirez sûrement que ce courrier Vous apporte la nouvelle du commencement des hostilités. A mon grand étonnement il n’y a pas encore eu un seul coup de fusil tiré, malgré que voilà déjà 24 heures, que les hostilités auraient pu commencer. Je ne sais absolument pas à quoi attribuer ce repos des Français. Masséna aurait-il reçu des contre-ordres ou voudrait-il nous engager à tirer les premiers ? La cour de Naples vient de conclure un traité de neutralité avec la France, en conséquence duquel les troupes françaises, qui se trouvaient dans le royaume de Naples, sont en marche pour rejoindre Masséna. J’ai fait le projet a S.M., que les troupes Russes, au lieu de l’expédition projetée contre Naples devraient débarquer à Venise pour se réunir à moi, si une offensive était possible, et pour, dans le cas de malheurs arrivés avant leur arrivée pouvoir conjointement avec la garnison de Venise empêcher l’ennemi de pousser les succès en avant. J’ignore si cette idée sera goûté, il faudrait savoir pour cela si c’est quelqu’un qui comprend notre métier qui la jugera.

Les 2 jours que nous avons marché pour aller au camp il a plu à verse, à présent il recommence à faire beau, mais cette pluie a rendu les chemins détestables dans le terrain bas et gras dans lequel nous nous trouvons. Si la pluie avait continué, le camp de S. Gregorio aurait du être levé et à cause de la nature du terrain où il se trouve et par l’impossibilité d’y amener des vivres avec nos chariots attelés avec les chevaux du pays, qui comme vous savez ne valent rien pour cela. Mon frère Louis vient d’arriver hier au soir; j’attends demain Jean.

Mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur et Vous priant de m’aimer toujours et de penser souvent à moi.

 

Lonigo, 16 octobre

Mon très cher Oncle. Depuis le 5 que je n’avais plus eu des nouvelles de l’Allemagne. Imaginez comme j’étais agréablement surpris lorsqu’on m’éveilla cette nuit à une heure après minuit avec un rapport du général Hiller, qui me mande qu’on ne savait rien du tout de l’armée d’Allemagne, mais que les Français étant arrivés à Mittelwalde, ainsi à quelques marches d’Innsbruck, il avait à la réquisition de mon frère Jean fait marcher les régiments de Klebeck, Kerpen, Jordis, Melas, Württemberg et 1 bataillon de Neugebauer à marches forcées vers Innsbruck. J’ai d’abord encore ce matin mis en marche les régiments de Strassoldo, Sztàray, Wenzel Colloredo, Anspach et les Ottochaner sur Ala et Roveredo, par des chemins de montagnes, de sorte qu’en faisant des marches forcés ils pourront y être le 19, mais sans artillerie ni voiture, qui doivent les rejoindre par un détour par la Valsugana et j’ai ordonné à Hiller d’en disposer selon les nouvelles, qu’il aura reçues jusque là. J’ai reçu peu après une lettre de Jean qui me mande qu’il ne savait absolument rien de ce qui s’était passé en Allemagne, mais que tout d’un coup il avait reçu le 12 par un marchand la nouvelle que les Français étaient en marche sur Innsbruck et qu’ayant envoyé à Scharnitz 1 bataillon du régiment de Louis, la seule troupe que Mack avait laissé dans tout le Tyrol septentrional, le commandant du bataillon lui avait annoncé que les Français étaient le 13 à Mittelwalde avec un corps de 20.000. Il faut que nous ayons été bien battus en Allemagne, puisque les Français osent s’avancer si loin jusque près de l’Iser. Jean s’est très bien conduit dans cette occasion, il rassemble ce qu’il peut de milices, a attiré à lui 4 bataillons qui étaient à Glurns et veut tenir bon autant qu’il pourra.

J’attends avec la plus grande impatience des nouvelles de l’Allemagne pour savoir à quoi m’en tenir et pour me régler d’après cela. Je crains toujours que mes pressentiments ne se vérifient. J’irai ,demain avec le quartier général à S. Stephano, endroit qui est près du camp de S. Gregorio. Je voudrais que l’ennemi en voye que je suis à même de l’attaquer et de conquérir toute l’Italie en un clin d’œil.

Adieu, mon très cher Oncle, je Vous embrasse mille et mille fois bien tendrement du fond de mon cœur. Tout à Vous.

 

 St. Stefano, 20 octobre

Mon très cher Oncle. Mon bon Delmotte Vous a rendu compte hier de ce qui s’est passé chez nous. J’avais voulu le faire moi même, mais j’étais si fatigué et j’ai trouvé tant à faire que je n’en ai eu ni le temps ni la force. Ce qui s’est passé jusqu’à présent n’est encore d’aucune conséquence; si je parviens à me soutenir, je croirai avoir assez fait, Masséna ayant encore reçu quelques renforts et l’armée de Naples qui s’est mise en marche le 8 devant se joindre à lui le 24.

Je n’avais depuis le 5 aucune nouvelle directe de l’armée d’Allemagne. Enfin hier j’en ai reçu dans lesquelles mon cousin me mande que Mack qui a plein pouvoir de S. M. se voyant enfermé par l’ennemi, qui est maître de la Bavière et qui est à Weissenbourg, a résolu de passer le Danube et de marcher sur Nôrdlingen. Cette manœuvre est tout à fait la même que celle que nous avons faite avant la bataille de Marengo à l’armée d’Italie. Je m’attends à la fin aussi triste ou au moins à une destruction et dissolution totale de l’armée d’Allemagne. Vos deux lettres du 8 et du 10, que j’ai reçues dans la nuit du 18 au 19, que j’ai passé presque au bivouac, me prouvent que nous voyons tous deux de même sur cela. J’aimerais bien que les faiseurs voyent de même aussi. Napoléon avait bien raison lorsqu’il disait: Ce Mack n’est qu’un Charlatan.

L’idée d’une entrevue des souverains dont Vous me parlez m’a fait peur. L’histoire des temps passés et présents prouve, que des entrevues semblables n’ont jamais mené à bien. Les Prussiens paraissent prendre feu, et être piqués de ce que leur neutralité a été violée. Ne serait-ce pas une feinte et les malheurs, que nous ne manquerons pas d’essuyer en Allemagne ne les feront- ils pas changer de langage ? Vous avez bien raison en m’écrivant que Vous Vous conformez au président de guerre pour désirer qu’on puisse dire que nous avons tous été des ânes. Tous les jours je forme ce désir, mon cœur et ma raison, mon égoïsme même le font répéter à tout moment.

Dans l’instant que je Vous écris, je reçois d’une de mes meilleures sources la nouvelle, que l’ennemi m’attaquera demain sur les deux points de Ronca et de Pescantina. Je fais donc abandonner mes dispositions en conséquence et je garde cette lettre ici pour ne l’expédier que demain s’il ne se passe rien, ou y ajouter les nouvelles que je pourrais Vous donner. Si jamais je ne le puis pas faire moi même ce sera Delmotte qui devra Vous instruire des événements nouveaux. Adieu, je Vous embrasse bien tendrement mille et mille fois, en Vous assurant que je Vous aime comme un fils bien attaché et qui est tout à Vous.

  1. S. Le Prince Ruspoli est arrivé avec sa famille de Vienne pour aller à Rome. Il aurait désiré que je le laisse passer, mais je l’ai refusé tout net. Je souhaite que Vous en soyez instruit pour le cas qu’il s’en plaigne à Vienne. Je suis persuadé que Vous, qui êtes soldat me donnerez raison. Je ne sais pas que lui bavarderait, mais sa suite, ses domestiques pouvaient sans mauvaise intention instruire l’ennemi de circonstances qu’il n’a pas besoin de savoir. S’il veut aller à Rome qu’il aille par mer. Quel bonheur si nous n’avions jamais pour nous juger que des juges compétents, qui comprennent notre métier. Un général employé à l’armée d’Italie a fait l’autre jour une réflexion qui m’a frappé en disant: tant que Mack avait de la réputation à l’armée on n’en voulait pas à Vienne, à présent qu’il n’en a plus à l’armée et qu’on le reconnaît pour un fou la cour a une confiance aveugle en lui.

Cette réflexion, qui comme Vous pouvez bien croire ne m’a pas été adressée directement, mais que j’ai bien entendu, m’a donné matière à bien d’autres réflexions.

 

St. Stefano, 22 octobre

Mon très cher Oncle. C’est le 22 de grand matin que j’ai reçu Vos deux chères lettres du 14 et du 16 avec les imprimés y joints de Mr. Gentz. Vous êtes bien bon de Vous donner la peine de m’écrire si souvent et de m’instruire de ce qui se passe de nouveau. Surtout de ce qui se passe à l’armée d’Allemagne, je suis dans une ignorance parfaite. Cette malheureuse armée, étant environnée par les Français, on n’en apprend rien que des bruits vagues qui nous parviennent par le Tyrol, et dont on ne sait jamais ce qui est vrai ou non. Le comte Cobenzl m’a écrit que l’armée d’Allemagne était presque assurée de la victoire, lorsque les Français avaient violé le territoire prussien. On voit bien qu’il ne juge les opérations militaires qu’en ministre. Les Prussiens ne nous tromperont ils pas ? C’est ce qu’il faut voir. Ici nous n’avons rien de nouveau. La dernière affaire, qui en même temps était la première nous a beaucoup coûté de monde à la droite et dans les montagnes derrière Vérone, où Vukassovich commandait la droite de corps de G. d. C. Bellegarde. Il a perdu 1500 hommes, et 7 canons qu’il avait placé, malgré les ordres réitérés que je lui avais donné, dans un cul de sac où les Français avaient l’avantage de pouvoir les démonter et où ils n’avaient pas de retraite.

Pour faire un exemple j’ai fait relever Vukassovich par le prince Rosenberg et je lui ai donné le commandement de l’hospital des Officiers. Il criera beaucoup, car Vous le connaissez; mais pourquoi n’a-t-il pas obéi à mes ordres. L’ennemi qui avait repoussé Vukassovich jusque sur la hauteur de S. Leonardo, s’est retiré sous le feu du Castel Vecchio à l’approche d’un bataillon de Warasdiner, que Bellegarde y a envoyé et qui l’a attaqué. Il s’est borné à faire une tête de pont de notre côté sur le feu croisant du Bastion S. Zeno et du vieux château et depuis il nous a laissé tranquilles. Depuis avant hier le froid commence à se faire sentir, n’ayant ni poêle ni cheminée dans ma chambre, je me promène vers midi, derrière la maison où je loge, au soleil. Mon frère Jean est arrivé avant hier au soir en bonne santé. Lui, Louis, et Max m’ont prié de les mettre à vos pieds. Le dernier se désespère de la situation de son frère. Je suis, on ne peut pas plus content de Max et pour son caractère, car il est ein rechter Biedermann, et pour ses talents, son application et son désir d’apprendre.

Adieu, mon très cher Oncle. Aimez toujours tendrement Votre fils et croyez qu’il Vous aime et respecte comme son bon et tendre père. Je Vous embrasse du fond de mon cœur.

Je Vous prie de faire mes compliments à la Mansi. Comment se porte-Elle ? Ma jeunesse et surtout Delmotte se met à Vos pieds pénétré de Votre souvenir.

 

St. Stephano, 25 octobre

Mon très cher Oncle. Un courrier du FZM. Latour arrivé cette nuit, m’apporte Votre chère lettre du 19, 2-do de la part du conseil de guerre la copie des relations de l’armée d’Allemagne sur les affaires assez indifférentes qui ont eu lieu près d’Ulm et 3-tio un Handbillet pour demander mon opinion sur ce qu’on devait faire du grand bâtiment construit par l’empereur Joseph près de Pesth – pas un mot de plus ni de moins ! Si on pouvait éprouver une satisfaction de tout ce qui arrive, je pourrais en éprouver une d’avoir tout prédit, et de voir par votre chère lettre que mes idées et les vôtres sur les manœuvres de Mack, sur notre situation politique et militaire, sur le parti que prendra la Prusse combinent si parfaitement en tout. Je Vous écrivis dernièrement que la manœuvre de Mack était le pendant de celle de l’armée d’Italie avant la bataille de Marengo, et que cela finirait de même, et déjà , les nouvelles arrivés hier du Tyrol nous annoncent, quoique vaguement que notre armée d’Allemagne a mis bas les armes. Pour continuer mes prophéties, je crois que Napoléon après avoir pris et détruit notre armée en Allemagne, tombera sur le Russes, les culbutera aussi et en les poursuivant avec une partie des ses forces sur Vienne fera marcher l’autre par Salzburg sur Spital, pour s’emparer du Pustertal. Que ferais-je alors ?

Volerai-je au secours de Vienne  ? Mais de Vérone à Vienne le chemin est deux fois plus long que de l’Inn. Me jetterai-je dans le Tyrol ? Mais malgré mes prières réitérées si souvent à Vienne le Tyrol n’a de magasins ni pour le pays ni pour les troupes qui y sont. Elles vivent jour par jour de ce qui leur vient par le Pustertal. Ainsi ce serait m’exposer à m’enfourner dans ces montagnes pour y être bloqué de tous côtés et devoir mettre bas les armes faute de vivres.

Me retirerai-je sur Villach ? Mais par là je serai entre deux feux, entre l’ennemi qui vient par le Pustertal et Masséna qui me suivra et me harcèlera dans ma retraite.

Que me reste-il donc à faire ?

D’ordonner à Jean d’abandonner le Tyrol septentrional pour se retirer à marches forcées sur Brixen et de là sur Villach, dès qu’il apprend que les Russes ont eu un échec pour qu’il ne risque pas d’être prévenu par l’ennemi dans le Pustertal.

De faire faire la même manœuvre à Hiller pour qu’il se réunisse encore à temps avec mon frère à Brixen.

De jeter une garnison suffisante dans Venise et de me retirer avec le gros de l’armée par Gorice sur Laibach de manière à ne pas pouvoir être prévenu par l’ennemi à Laibach, à me réunir à Jean entre cette ville et Klagenfurt, à prendre une position, ayant mes derrières libres, ayant l’Hongrie derrière moi. Mais cette manœuvre est difficile, une retraite vis à vis d’un ennemi supérieur en forces par les troupes arrivée de Naples sans m’exposer à un échec exigera beaucoup d’étude, et sera d’autant plus pénible que le mauvais temps et le manque de tout m’arrêteront dans mes marches et me gêneront dans mes manœuvres. Je m’estimerais heureux si j’arrive en Carniole avec la moitié ou un tiers de l’armée que j’ai actuellement ici.

Que je suis charmé, malgré ce que des ignorants pourront en dire de ne pas m’être laissé entraîner ni par une fougue impétueuse, ni par une vaine gloriole à m’aventurer dans une opération qui m’aurait éloigné du chemin de ma retraite et à avoir attendu l’issue des opérations de l’armée d’Allemagne. J’envoie le porteur de celle-ci à Vienne pour exposer tout ceci à Sa M. et pour tâcher d’apprendre une fois ce qu’on veut, et si on a un plan ou non. L’opération que je compte faire par ma retraite est la seule faisable. Si on veut en faire une autre, à moins que les Russes ne soient victorieux, je devrais prier S. M. d’en charger un autre.

Il ne manquera de personnes qui accepteront cette charge et qui lui lui permettront tout.

Ma santé est bonne, malgré le temps affreux et le froid de chien que nous souffrons dans la maison et malgré ce qui est le pis ce que mon cœur souffre. Aimez moi toujours, mon très cher Oncle, et comptez que rien au monde ne pourra me faire changer vis à vis de vous, et qu’il (n’y) a pas de situation ou je puisse me trouver qui me fera oublier mon cher papa.

 

St. Stefano, 29 octobre 

Mon très cher Oncle. Peu d’heures après que des décharges réitérées de l’artillerie de Français nous eurent annoncé la prise d’Ulm et la captivité de la plus grande partie de notre armée d’Allemagne, je reçus votre chère lettre du 20. L’événement n’a malheureusement que trop prouvé combien le raisonnement que Vous y faites est juste. Dans le bulletin publié par les Français à Vérone les fautes que nous avons commises en Allemagne sont très bien relevés. Ils disent qu’au lieu de se retirer sur Memmingen vers le Tyrol nous nous sommes enfournés dans les environs d’Ulm et que nous avons voulu nous tirer de là en faisant partir des colonnes isolées sur chacun des chemins qui partent de cette ville. Si j’étais l’empereur le moins que je ferais serait d’exiler de la capitale un homme, qui par ses bêtises est cause d’un événement si déshonorant pour l’armée et la monarchie.

Les Français ont soin de répandre cette nouvelle, qui fait un très mauvais effet sur l’armée; aussi je ne réponds pas du succès, si nous avons une bataille rangée. L’armée, malgré ce qu’on en disait à Vienne, n’a pas vu le commencement de cette guerre avec beaucoup de joie et ses revers lui rappellent tous ceux, qu’elle a déjà essuyés dans les campagnes passées. On dit que Napoléon a envoyé Mack à Vienne. Cela prouve sa connaissance des hommes. Quel plus grand mal pouvait-il nous faire que d’envoyer à Vienne pour continuer à nous conseiller, cet homme qui perd la tête tant dans le bonheur que dans le malheur; et qui, soit qu’il conseille à la continuation de la guerre ou à faire la paix ne fera prendre que des mesures absurdes et incohérentes.

Nous avons depuis quelques jours un temps affreux; aussi je souffre de douleurs rheurnatiques. Jusqu’à présent l’ennemi ne bouge pas. Je crois qu’il attend des nouvelles d’un combat en Allemagne entre les Russes et Napoléon et qu’il voit avec plaisir que nous restions le plus longtemps possible à l’Adige, pour donner le temps à ses troupes d’Allemagne de nous prendre à dos ,et nous mettre entre deux feux.

Adieu, mon cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur en Vous priant d’être persuadé de mon attachement et de ma tendresse sans bornes pour Vous.

 

 

Novembre 1805

Olmo, ce 2 novembre

Mon très cher Oncle. Bubna Vous aura rendu compte de la bataille que nous avons eu le bonheur de gagner le 30 de mois passé. Elle était sanglante et il n’a tenu qu’à un moment que nous ne l’ayions perdue. Le 31 l’ennemi voyant qu’il ne pouvait forcer ni le centre ni la droite de la position de Caldiero, attaqua ma gauche mais il fut également repoussé. J’ordonnais de jeter un pont sur le bas Adige et de lui faire des diversions sur l’autre rive avec des troupes légères. Le pont fut fait près de Bonavigo. Le général Vincent le passa et fit quelques prisonniers, en même temps nos troupes légères poussèrent en avant dans le montagnes qui bordent le Tyrol du côté de Vérone. Soit ce mouvement, soit le mauvais succès de son attaque de 30 qui en fut la cause, l’ennemi renonça à toute attaque ultérieure et le 1er il commença à retirer une partie de ses troupes et à quitter le Val-Pantena. Rien ne pouvait être plus heureux, car un courrier qui m’était arrivé le 1er au matin d’Innsbruck avec la nouvelle que l’ennemi avait forcé l’Inn et avançait de ce côté-là, m’avait déterminé à me retirer aussi peu à peu pour, d’après ce que je Vous ai écrit par Colloredo et ce que Bubna Vous aura dit, tâcher de gagner la Carniole avant lui. Je suis resté hier immobile dans ma position de Caldiero et en suis parti la nuit pour venir prendre celle de Montecchio Maggiore. Ma chaîne d’avant postes [reste?] à Caldiero, masquant mon mouvement. Cette nuit j’irai me placer derrière le Bacchiglione ayant Vicenza devant le front et les troupes destinées pour la garnison de Venise occupant Padoue. Derrière le Bacchiglione je compte faire un Rasttag et continuer ensuite ma marche pour échapper de me trouver entrer les bras de l’empereur et de son Maréchal quand ils se donneront l’accolade fraternelle cependant je ferai ma retraite aussi lentement que je pourrais le faire sans manquer ce grand but. Quoique toussant et enrhumé terriblement sans dîner, sans bagages, sans lit depuis plusieurs jours, par conséquent on ne peut pas plus fatigués, je soutiens tout cela encore assez bien, mais le Rasttag de demain me fera beaucoup de bien.

Pardonnez si cette lettre est confuse, mais c’est un homme qui est sur les dents, dans un quartier pire qu’un village polonais, qui Vous écrit. Il se flatte que Vous verrez par là combien il Vous aime et ce n’est aussi à Vous seul que j’écris. Adieu, je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

  1. L., 5 novembre

Mon très cher Oncle. Tout va bien mal. L’ennemi a forcé le 1er le pont de Radstadt occupé par les troupes de l’armée d’Allemagne et le voilà en marche sur mes derrières. Il peut être demain à Villach. D’un autre côté Masséna me presse et est tous les jours dans mes reins. La nuit du 1 au 2 je marchais à Olmo, la nuit du 2 au 3 derrière le Bacchiglione ayant Vienne devant le front. Le 3 au soir nous eûmes une affaire assez chaude près de Vicenze. La nuit du 3 au 4 je marchais derrière la Brenta. NB. Il fait toujours si beau qu’on passe tout cela à gué. Le soir l’ennemi poussa notre avant-garde jusque derrière ce ruisseau. Cette nuit nous sommes marchés à Albaredo et aujourd’hui je marcherai à la Piave que je passerai la nuit et demain matin pour me poster près de S. Lucca. Je voudrais y rester la journée de demain, si les nouvelles de Villach le permettent. De là j’irai en 3 marches derrière le Tagliamento.  Ces marches forcées et ces combats continuels abîment la troupe et nous coûtent beaucoup de monde. Je suis fort en peine pour Jean. Il a un peu trop goûté les idées de la cour de diversions et d’opérations dans les derrières de l’ennemi, et est resté dans le Tyrol trop longtemps et trop en avant, et le Pustertal pris, de quoi vivra-t-il ? D’où sortira-t-il ? L’empereur m’a aussi écrit pour que je me jette avec une partie de l’armée dans le Tyrol pour faire ensuite une opération combinée contre l’ennemi. Je suis charmé de ne pas l’avoir fait; la faim (car nous n’y avons presque pas de magasins) aurait suffi pour détruire tout ce que j’y pouvais amener. J’y aurais été bloqué. Vous m’écrivez qu’on parlait d’enfermer Mack. Le moins que l’on puisse faire c’est de le mettre à l’hôpital des fous. Mais il ne lui arrivera rien. Ceux qui l’ont suivi si aveuglement ne se déclareraient-ils pas par là pour des imbéciles ?

Je crois qu’une punition quelconque pour Mack ferait un bon effet sur l’armée. L’armée a besoin de choses qui l’électrisent et qui excitent et réveillent le point d’honneur et l’esprit militaire. Qu’est donc devenu Radetzky ? Je n’ai reçu autre chose qu’un ordre de l’envoyer d’abord jour et nuit à Vienne. Lindenau est ici, il est arrivé le jour après la bataille de Caldiero. Notre  perte ce jour-là et le suivant a été de 3200 hommes. Depuis le commencement des hostilités, elle se montera environ à 8.000 ou 10.000 hommes, tous les jours nous coûtent du monde. Je me porte encore assez bien, j’ai un gros rhume qui m’incommode beaucoup mais qui ne n’empêche pas de faire mon devoir. Je suis toute la journée et une partie de la nuit à cheval et je mange et dors peu ou point du tout. C’est une vie de chien. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur en Vous assurant qu’il est tout à Vous.

Je n’expédierai cette lettre que cette nuit derrière la Piave. Si je n’y ajoute rien, ce sera un signe que le gros de l’armée aura passé heureusement cette rivière.

 

Codroipo, le 8 novembre

Mon très cher Oncle. Je Vous écrivis dans ma dernière du 4 que nous avions passé heureusement la Brenta; le 5 nous passâmes la Piave sur des ponts que j’avais fait faire à Narvese et Ponte di Piave. Le 6 nous fîmes Rasttag, le 7 je marchais avec le gros de l’armée à Fontana fredda, et aujourd’hui nous passâmes le Tagliamento sur deux ponts près de Valvasone et un à la Motta. L’arrière-garde reste encore jusque vers le soir à Sacile et passera cette nuit et demain matin le Tagliamento. Demain je réunirai toute l’armée entre Codroipo et Palma. Mon idée est de rester ici aussi longtemps que l’ennemi ne m’oblige, soit par une attaque de front avec des forces supérieures, ou en menaçant de gagner par le Pustertal les défilés qui sont derrière moi, à retirer. Dans ce cas j’irai par Gorice sur Prewald. Si l’ennemi ne passe qu’avec peu de troupes le Tagliamento et que mes derrières soient libres, j’irai à sa rencontre pour tâcher de le culbuter dans la rivière. Depuis la Brenta l’ennemi ne nous poursuit plus si vivement qu’il avait fait d’abord. Notre perte se monte jusqu’ici à 9.000 à 10.000  hommes depuis le commencement des hostilités; de façon qu’en défalquant ce nombre la garnison de Venise, le corps de Hiller, qui doit se réunir à Brixen avec mon frère Jean et quelques milliers de malades, traîneurs etc. je n’aurai plus qu’entre 30.000 et 40.000 hommes derrière le Tagliamento et aucun espoir ni de renfort ni même de complètement des régiments. Si l’empereur ne tache de faire un armistice, coûte ce qui coûte, je ne prévois pas comment tout cela finira. Colloredo m’a causé une satisfaction bien vive lorsqu’à son arrivée le 5 au soir il me donna

perte ce jour-là et le suivant a été de 3200 hommes. Depuis le commencement des hostilités, elle se montera environ à 8.000 à 10.000 hommes, tous les jours nous coûtent du monde. Je me porte encore assez bien, j’ai un gros rhume qui m’incommode beaucoup mais qui ne n’empêche pas de faire mon devoir. Je suis toute la journée et une partie de la nuit à cheval et je mange et dors peu ou point du tout. C’est une vie de chien. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur en Vous assurant qu’il est tout à Vous.

Je n’expédierai cette lettre que cette nuit derrière la Piave. Si je n’y ajoute rien, ce sera un signe que le gros de l’armée aura passé heureusement cette rivière.

 

Codroipo, le 8 novembre

Mon très cher Oncle. Je Vous écrivis dans ma dernière du 4 que nous avions passé heureusement la Brenta; le 5 nous passâmes la Piave sur des ponts que j’avais fait faire à Narvese et Ponte di Piave. Le 6 nous fîmes Rasttag, le 7 je marchais avec le gros de l’armée à Fontana fredda, et aujourd’hui nous passâmes le Tagliamento sur deux ponts près de Valvasone et un à la Motta. L’arrière-garde reste encore jusque vers le soir à Sacile et passera cette nuit et demain matin le Tagliamento. Demain je réunirai toute l’armée entre Codroipo et Palma. -Mon idée est de rester ici aussi longtemps que l’ennemi ne m’oblige, soit par une attaque de front avec des forces supérieures, ou en menaçant de gagner par le Pustertal les défilés qui sont derrière moi, à retirer. Dans ce cas j’irai par Gorice sur Prewald. Si l’ennemi ne passe qu’avec peu de troupes le Tagliamento et que mes derrières soient libres, j’irai à sa rencontre pour tâcher de le culbuter dans la rivière. De- puis la Brenta l’ennemi ne nous poursuit plus si vivement qu’il avait fait d’abord. Notre perte se monte jusqu’ici à 8.000 à 10.000 hommes depuis le commencement des hostilités; de façon qu’en défalquant ce nombre la garnison de Venise, le corps de Hiller, qui doit se réunir à Brixen avec mon frère Jean et quelques milliers de malades, traîneurs etc. je n’aurai plus qu’entre 30.000 et 40.000 hommes derrière le Tagliamento et aucun espoir ni de renfort ni même de complètement des régiments. Si l’empereur ne tache de faire un armistice, coûte ce qui coûte, je ne prévois pas comment tout cela finira. Colloredo m’a causé une satisfaction bien vive lorsqu’à son arrivée le 5 au soir il me donna de si bonnes nouvelles de Votre santé. Dieu Vous la conserve bien longtemps. Je fais ce vœu par attachement pour Vous et par égoïsme, car cela contribue essentiellement à mon bonheur. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur, tout à Vous.

 

Passariano, le 10 novembre

Mon très cher Oncle. Me voilà enfin derrière le Tagliamento que j’ai heureusement passée avec toutes mes troupes. J’ai posté une chaîne de troupes légères sur le bord de la rivière et tout le reste est rassemblé à Codroipo. J’ai ici à peu près 38.000 hommes. Hiller doit avoir gagné Brixen aujourd’hui avec tout son corps et s’y être réuni avec mon frère Jean. Malheureusement ce dernier ne m’amènera qu’une petite partie des troupes qui étaient dans le Tyrol septentrional puisque d’un côté il s’est laissé aveugler par les rodomontades de Merveldt et les espérances qu’on lui donnait de Vienne, que tout allait être rétabli, d’abord que les Russes avanceraient sur Munich etc. et qu’il a laissé une grande partie des ses troupes dans les débouchés du Tyrol vers la Bavière malgré l’ordre que je lui avais donné de les en retirer, et que d’un autre côté Jellachich, qui est avec 6.000 hommes à Feldkirch a refusé de s’en aller de là, malgré 3 ordres réitérés de mon frère, en lui répondant toujours que n’ayant pas d’ennemi vis à vis de lui, il ne savait pas pourquoi il devrait s’en aller. Ce corps et la plus grande partie des troupes postés dans les débouchés du Tyrol peuvent être regardés comme perdus, malgré tout ce qu’on fera pour tâcher de les en retirer et cela surtout depuis que l’ennemi vient de forcer la Metach, la Scharnitz et le passage de Lofer, et qu’il est par là le maître de les prendre tous à dos. Je me flatte de pouvoir rester quelques jours ici et de donner par là le temps à Jean et à Hiller de gagner Spital avant l’ennemi. Mais qu’est ce qui arrivera en attendant en Autriche ? Tous les jours je vois plus noir, tout est perdu si l’empereur ne fait, coûte ce qui coûte un armistice et s’il ne fait pas pendre Mack, Cobenzl et Collenbac h. L’empereur ne peut plus se sauver que par la plume, l’épée ne peut guères le sauver, et s’il en échappe cette fois-ci, ce qui est encore douteux, qu’il ne s’avise jamais plus de faire la guerre encore moins de la diriger en personne. Notre armée fond tous les jours par les pertes et les maladies et on ne reçoit ni un homme ni un cheval de remplacement; de façon que nous mourons ici de la consomption. L’armée de réserve formée en Alsace aux ordres du maréchal Kellermann passe le Rhin et est en marche sur Fribourg, pendant que nous diminuons, l’ennemi augmente de forces. Si au moins les Prussiens étaient assez bon pour nous forcer à faire la paix; car je n’ai jamais cru et je ne crois jamais qu’ils commenceront une guerre pour nous sauver. Colloredo m’a dit que Vous comptez aller en Hongrie quand les Français viendront à Vienne. Vous avez raison, ce!a nous rapprochera.

Partout, où je serai, ma tendresse pour Vous sera toujours invariable, toujours la même. C’est avec ces sentiments que je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Adelsberg, le 17 novembre

Mon très cher Oncle. La communication avec Vienne nous étant tout à fait coupée, je n’ai plus envoyé de rapport ni de lettre à personne depuis 8 jours. Je me flattais aussi d’apprendre pendant ce temps quelque chose de S. M. de savoir où il était allé et où je devais lui envoyer mes rapports. N’en ayant rien appris du tout et croyant pourtant qu’il était intéressant qu’il soit instruit de ce qui se passe ici, j’envoie aujourd’hui le courrier, porteur de celle-ci à Bude au palatin pour le prier de le faire aller ensuite là où Sa Majesté se trouve. J’étais le 11 encore au Tagliamento, l’ennemi avait essayé de le passer avec de la cavalerie soutenue par 12 pièces de canons et notre cavalerie l’avait repoussé avec perte. Fidèle à mon plan je marchais le 12 à Palma, le 13 à Gorice, où je fis le 14 un Rasttag; le 15 à Heidenschaft, le 16 à Prewald et aujourd’hui je fais entrer une partie des troupes en cantonnement entre Planina et Prewald pendant que l’autre moitié est au bivouac sur les montagnes désertes de Prewald par un froid excessif. Masséna me suit toujours et presque chaque jour mon arrière-garde est au prises avec son avant garde. En attendant le général Marmont est entré le 14 avec 10.000 hommes à Graz et il parait vouloir se porter sur Laibach pour me prendre à dos. Mon frère Jean ne sera que le 20 avec la tête de sa colonne à Villach, de façon que je crains toujours encore que notre réunion ne pourra pas avoir lieu puisque si Masséna et Marmont se rapprochent assez près pour me prendre entre deux feux, je ne pourrais plus tenir entre deux à Laibach et je devrais me jeter en Croatie ou en Hongrie, si Marmont n’est pas si faible, que je puisse peut-être réussir à le culbuter avant que Masséna ne soit trop près, mais ce qui cependant est très difficile, et ce qui est toujours beaucoup risqué. En attendant l’armée que je commande se désorganise de plus en plus et malgré tous les ordres et les punitions. Le froid est déjà extrêmement fort; je voudrais que les moteurs de la guerre dussent être au bivouac pendant 24 heures où ils souffrissent ce que je dois souffrir. Radetzky m’a apporté Votre chère lettre. Il est à présent aux avant-postes derrière moi près de Laibach avec mon régiment d’Uhlans. Ne sachant ni où ni comme cette lettre Vous parviendra, je ne Vous réponds rien sur le contenu de la lettre que Radetzky m’a apportée ici, de deux autres que j’ai reçus par le dernier courrier que le FZM. Latour m’a envoyé pour prendre pour ainsi dire congé de moi.

Soyez persuadé que personne au monde ne prend plus de part à ce qui Vous regarde que moi et que ces sentiments dureront autant que ma vie. Je Vous embrasse bien tendrement mille et mille fois du fond de mon cœur.

 

ce 24 novembre

Trojana près de St. Oswald

Mon très cher Oncle. Ayant reçu l’ordre de S. M. de lui envoyer d’abord le GM. Mayer qui après son éloignement de l’armée d’Allemagne se trouvait en Tyrol auprès de mon frère Jean, je le charge de cette lettre pour qu’il Vous la fasse parvenir et je saisis cette occasion pour Vous instruire de ce qui se passe chez nous. Je me suis soutenu jusqu’au 21 au soir sur les montagnes de Prewald pour donner le temps à mon frère Jean de sortir du Pustertal, pendant que le général Siegental défendait Tarvis et la Flitsch. L’ennemi ne s’est borné qu’à des escarmouches avec mes avant-postes; mais il s’est porté plus en force vers la Flitscher Clause. Il l’a attaqué, mais infructueusement, elle était défendue par 1 bataillon de ligne. Dès que j’eus la nouvelle que Jean était sorti du Tyrol, je continuais ma marche, j’abandonnais dans la nuit du 21 au 22 les montagnes du Prewald pour gagner Adelsberg et marcher ensuite par division à Laibach, le grand froid me forçant à cantonner et les villages de ce pays-ci étant petits, en petit nombre et presque tous le long de la chaussée. Je laissais à Laibach le G.d.C. Bellegarde avec une forte arrière-garde et je continuais ma marche avec le reste des troupes sur Cilli où je compte être demain avec la tête de ma colonne. Mon frère Jean sera aujourd’hui ou tout au plus tard demain avec toutes les troupes qu’il amène du Tyrol à Marburg, ainsi dans peu de jours nous serons réunis et dès que l’objet pour lequel je laisse Bellegarde à Laibach sera rempli, que cette réunion, qu’il doit couvrir, aura été achevé je l’attirerai aussi à moi, et de cette manière je serai avec tout ce que j’aurais pu rassembler réuni entre Marbourg – Pettau et Feistritz. Malgré que la marche en automne fait augmenter de beaucoup le nombre de malades, j’espère que je pourrais rassembler entre 50.000 et 60.000 hommes. Je ne m’attendais pas à cela puisque je craignais que Jean ne se réunirait pas du tout à moi, et que je perdrais beaucoup plus de monde dans ma retraite. La position de l’ennemi déterminera mes mouvements ultérieurs. Avant hier Marmont avait poussé de Graz sur Ehrenhausen, – Masséna nous suivait vers Laibach et Ney venait du côté du Tyrol, mais n’avait pas encore rejoint en force mon frère Jean. Je n’ai détaché vers Carlstadt que 6 escadrons d’Hussards, puisque je ne crois pas que l’ennemi entreprendra quelque chose de ce côté et que ces hussards avec les bataillons de réserve des régiments Croates suffiront pour couvrir ce pays et pour inquiéter l’ennemi, s’il ne laisse rien pour couvrir ses communications. La campagne n’était pas longue jusqu’ici mais elle a été et elle est terriblement fatigante, pénible et difficile pour le corps et l’esprit. Je n’ose pas même Vous écrire par courrier tout ce que je pense, puisque je ne sais pas si ces lettres Vous sont remises par ces courriers même, ou comment elles Vous parviennent. Pardonnez au griffonnage et au style confus de cette lettre en pensant qu’elle vient d’un homme fatigué et qui doit Vous aimer autant qu’il Vous aime pour se donner la peine d’écrire une lettre. Mais croyez en même temps que rien ne me coûte lorsqu’il s’agit de Vous donner des preuves que je Vous aime, et qui est une consolation bien douce pour moi de pouvoir instruire mon cher papa de ce qui ce passe chez moi et de ce que j’existe encore, que je me porte bien et que je l’aime.

Je Vous embrasse bien tendrement un million de fois.

 

Cilli, le 26 novembre

Mes avant-postes m’envoient des bulletins annexés à la gazette de Vienne qui contiennent un armistice conclu entre le prince Murat et le général Winzingerode le 16 de ce mois. En même temps il y est question d’une neutralité offerte pour les Français à l’Hongrie et il y est dit que le GM. Palffy s’est engagé de permettre qu’on achète en Hongrie les approvisionnements nécessaires pour Vienne, aussi pour les Français qui s’y trouvent. Je ne sais pas ce que tout cela doit signifier.

Le pauvre Delmotte est au lit avec la goutte, j’espère cependant que cela ne sera pas long. Je Vous embrasse encore une fois bien tendrement.

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Mayer n’étant arrivé qu’aujourd’hui 26 chez moi, je Vous ajoute ces peu de lignes pour Vous dire que je suis arrivé hier a Cilli où j’ai fait Rasttag aujourd’hui. Demain je marche à Gonowitz et après demain le quartier général sera à Kranichfeld, et toutes mes troupes et celles de Jean réunies entre Marburg et Feistritz. Je crains que Napoléon, s’étant défait des Russes par l’armistice ne vienne fondre sur moi et m’écraser avec toutes ses forces, ou que marchant d’Oedenbourg vers Körmend il ne m’oblige à me retirer bientôt d’ici. Jusqu’à présent ma retraite a été heureuse, car je ne pas perdu une seule pièce de canon; mais si cette crainte se réalise, elle pourrait bien ne pas continuer de même.

Adieu, mon très cher Oncle, tout à Vous.

  1. S. J’ai reçu ces jours une carte de Russie; ne sachant où la mettre dans ce moment-ci je Vous l’envoi aussi par cette occasion en Vous priant de vouloir la conserver jusqu’à ce que j’aurais le bonheur de Vous revoir. Puisse ce moment heureux arriver bientôt.

 

Kranichsfeld entre Marburg et Feistritz, ce 30 novembre

Mon très cher Oncle. Après avoir été privé bien longtemps de Vos nouvelles, je viens de recevoir hier au soir Votre chère lettre du 16 de Friedeck. Grâce à Dieu que Vous Vous portez bien malgré Votre voyage si pénible et malgré ce qu’un cœur comme le vôtre a du souffrir depuis deux mois. Je ne doute pas que le général Mayer Vous aura envoyé ma derrière lettre. Depuis je ne sais rien de nouveau et je vis toujours dans la même ignorance. Radetzky qui commande mes avant-postes à Radkersbourg et Chasteler à Ehrenhausen et qui m’envoient quelquefois les gazettes de Vienne ou de Graz, et mon frère le Palatin sont mes seuls nouvellistes, car depuis plusieurs semaines je ne reçois rien du tout de la cour. Dès que ma boutique sera réunie, ce qui aura lieu demain, je marcherai vers Körmend pour de là donner de la jalousie à l’ennemi sur Vienne et à l’obliger de faire des détachements de la grande armée qui, dit on, est entre Brünn et Olmutz, et je ne laisserai que quelques troupes légères ici qui jointes aux bataillons de réserve des régiments de l’Autriche intérieure et de la Croatie couvriront un peu les frontières de la Hongrie et de la Croatie. Je crois que par cette manœuvre ci, si ce n’est pas trop tard, je pourrais être de quelque utilité à la chose publique.

Masséna ne me suit depuis quelque temps que très faiblement; il parait se porter sur Klagenfurt avec la plus grande partie de ses forces, je ne sais pas pourquoi. Mes deux frères et mon cousin me chargent de les mettre à Vos pieds, bien reconnaissants de Votre souvenir. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur. Conservez moi toujours Votre chère amitié et comptez que mon cœur est et sera tout à Vous tant que je vivrai.

 

 

 

Décembre 1805

Körmend, ce 6 décembre

Mon très cher Oncle. Perin vient de m’apporter 3 de Vos chères lettres, dont la première de Friedeck du 18, la deuxième de Teschen du 23, et la troisième du 29 de novembre, et j’en ai reçu une du 16, il y a 4 jours. Me trouvant bloqué et coupé de toute communication ce n’est que par des courriers que je reçois des lettres et non seulement ils ne sont guères aussi fréquents qu’ils devraient l’être. Mais depuis une lettre que Colloredo m’a apporté de S.M. en date du 31 d’Octobre, je n’ai plus que des rescrits et des affaires courantes par tous les courriers qui sont venus jusqu’ici. Et encore cette lettre du 31 ne contenait autre chose qu’un ordre de faire tout ce qu’un bon général jugerais le mieux pour le bien de l’état. Si cela ne m’était arrivé je le croirais impossible. Perin m’a dit que Vous Vous portez assez bien et Vos lettres me disent d’une manière si touchante que Vous m’aimez, qu’elles m’ont fait un plaisir infini. Les mauvais chemins de ce pays-ci m’ont mis hors d’état d’arriver aujourd’hui à Körmend avec toute l’armée, j’espère qu’elle sera toute rassemblée après demain. Le gros à Körmend, une avant-garde à Fürstenfeld et une à Steinamanger. Un bulletin qui m’est parvenu des avant-postes et qui est annexé à la gazette de Vienne annonce une victoire complète le 2 par les Français sur les Russes et nos troupes. De même la gazette de Graz nous dit que Jellachich a capitulé à Feldkirch et que Wolfskehl avec la cavalerie qui s’y trouvait est parti pour Eger.

L’armée Gallobatave est encore tranquille à Graz. Je me flattais de pouvoir les endormir à Graz et d’être avant eux à Vienne, pour brûler au moins le grand pont du Tabor et mettre par là Napoléon dans l’embarras, mais le retard qu’a éprouvé ma marche par le mauvais chemin, la nouvelle de cette victoire et celle que les Français ont fait 2 nouveaux ponts, un à Nussdorf, un à Klosterneuburg, en avant desquels ils doivent faire des retranchements au pied du Kahlenberg et du Leopolsberg empêchant l’exécution de ce beau projet. Au contraire il faut qu’à présent je sois bien prudent et bien sur mes gardes puisque probablement S. M. viendra tomber sur moi avec son gros et réveillera Masséna et Marmont de leur léthargie pour les faire coopérer contre moi. La plus belle manœuvre dans ce moment-ci sera celle que pourra faire le comte Stadion d’un seul trait de plume si, comme on dit, il est à Vienne à négocier.

Mon armée est de nouveau assez bien, grâce aux exemples et aux punitions, la discipline s’y est assez bien remise, mais j’ai 13.000 malades et les chevaux n’en peuvent plus. Hier j’étais à Szala Löwö dans un village Hongrois dans toute l’étendue de terme; aujourd’hui je suis dans le château magnifique du Prince
Batthyànyi à Körmend. Masséna me suit lentement, je crois qu’il ne trouvera pas de quoi vivre en Carniole et que cela retarde sa marche et qu’il ne veut pas forcer des marches, comme j’ai fait jusqu’ici. Le 1 son avant-garde était encore à Laibach. Si les Russes avaient battu ou seulement occupé Napoléon jusqu’à mon arrivée sous les murs de Vienne ! J’espérais d’y être le 13 ou le 14.

Ma santé est grâce à Dieu toujours bonne. Je crois que le bon Dieu m’a créé pour être soldat, car je ne me porte jamais mieux que quand je fais ce métier, quoique si ingrat dans le siècle présent.

Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement. Puissais-je le faire bientôt en personne, Vous presser contre mon cœur et Vous dire de bouche combien je Vous aime.

Mes frères, mon cousin, Lindenau, Colloredo et Delmotte se prosternent à Vos pieds; Lindenau a dans ce moment-ci la plus belle division de l’armée à l’exception des grenadiers; ce sont les régiments de Ferdinand, Jellachich, Esterhazy, Splény, Vukassovich, Erzherzog Franz Carl Infanterie et Stipsicz-Husares. Dans cet instant je reçois le rapport que l’armée Gallobatave, craignant que je ne lui coupe sa retraite sur Vienne, vient de quitter Graz pour se retirer sur Neustadt. Je pousse des troupes légères par Fürstenfeld sur Graz pour les suivre et pour empêcher toute communication entre eux et Masséna. Je m’attends à voir l’empereur Napoléon frapper des grands coups avec toutes les forces réunies; ils seront décisifs. Adieu, je Vous embrasse encore une fois bien tendrement.

 

Körmend, ce 7 décembre

Mon très cher Oncle. Je m’empresse de Vous écrire pour Vous instruire qu’un Handbillet, que j’ai reçu cette nuit, contenant que S. M. venait de conclure un armistice illimité avec l’empereur Napoléon, je devais convenir d’une ligne de démarcation avec les généraux Français, qui m’étaient opposés; ligne qui devait être respectée des deux côtés. Voilà tout, je ne sais donc ni pourquoi, ni comment, ni sous quelle condition. J’envoyais d’abord le général Vincent chez Masséna et le FML. St. Julien qui est auprès de mon frère Louis chez Marmont pour traiter sur cet objet. Le croiriez Vous, cette nouvelle ne fut pas plutôt connue dans l’armée, que celle-ci fut peinée. Ces braves gens, qui depuis 8 ou 10 jours qu’ils voyaient que je marchais sur le chemin de Vienne, s’étaient flattés des plus belles choses, croyaient que nous délivrerions Vienne et remporterions une victoire éclatante sur l’ennemi. J’ai été extrêmement flatté et joyeux de ce sentiment, mais j’ai pensé qu’un armistice mène plus sûrement à la paix qu’une bataille, dont le succès n’est pas certain. J’aurais seulement souhaité pour l’honneur des nos armes que cette guerre se termine d’une manière un peu plus honorable.

J’achève en Vous embrassant bien tendrement mille et mille fois; je ne doute pas que Vous aurez ma lettre de hier. Tout à Vous.

 

Körmend, ce 12 décembre

Mon bien cher Oncle. Si la nouvelle de l’armistice a fait beaucoup de peine à l’armée que je commande, les conditions de cet armistice signé le 6 à Austerlitz lui en fait encore plus. Si cette armée-ci, disent nos officiers, avaient aussi été battue à plate couture, l’armistice n’aura(it) pas pu avoir lieu à des conditions plus humiliantes.

En conséquence des ordres de S. M. j’évacue la Styrie que je venais de réoccuper toute entière, mes postes avancées étant de nouveau à Bruck et pas loin de Klagenfurt et bien au delà de Cilli, et je dois me borner à tirer une chaîne d’avant postes le long de la frontière de la Hongrie et de la Croatie. J’étends l’armée dans ses quartiers, le corps de réserve sera derrière la Raab et l’armée dans un carré entre le Danube, la frontière de l’Autriche, Günns et Raab. Le quartier général sera demain à Steinamanger, après demain à Güns et le 15 à Oedenbourg, où je logerai dans le quartier du colonel, et la suite, les chancelleries etc., dans la caserne. Depuis 3 jours il a commencé à neiger ce qui abîme les chemins sans cela si mauvais ici. Avez Vous lu le bulletin Nr. 11 de la gazette de Vienne contenant quelques détails sur l’entretien de deux empereurs ? je ne sais pas comment, ni quand Vous aurez cette lettre. Les Français étant à Presbourg, j’envoie celle-ci sous enveloppe au FZM. Latour par un courrier qui va à Holitsch chez S. M. Puisse la paix suivre bientôt cet armistice et me procurer bientôt le plaisir de Vous embrasser et de Vous dire de bouche combien je Vous aime.

 

Holitsch, 21 décembre

Mon très cher Oncle. Je suis depuis hier à Holitsch. Arrivé le 15 à Oedenbourg, le 17 le prince Schwarzenberg vint me trouver pour m’inviter de la part de S. M. à une entrevue qui aurait lieu dans l’endroit que je fixerai pour cela. Je me décidais à aller d’abord jusqu’à Holitsch et pris la poste encore le même jour. J’allais le 17 jusqu’à Carlsburg où je voulais passer le Danube non sans danger et avec peine à Komorn et le 20 j’arrivais ici.

J’ai trouvé ici la vrai tour de Babel; tout le monde conseille, ordonne, dispose, commande – et tous ne font et ne disent que des sottises. Je fais tout ce que je puis pour accélérer la conclusion de la paix, le départ des Français et pour tâcher d’éloigner les imbéciles et les coquins qui dirigent tout. Si je réussie, je crois que je me serais fait un grand mérite dans ce monde et dans l’autre, si non, rien ne sera plus mal qu’à présent. Il est impossible que cela aille plus mal. Je désespère tout à fait du salut de la. monarchie, mais au moins en aurais-je prorogé la chute. Que n’aurais-je pas à Vous conter quand je Vous reverrai pourvu que cela arriva bientôt. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur. J’ai reçu Votre chère lettre écrite après la bataille d’Austerlitz, hélas !

 

Holitsch, ce 24 décembre

Mon très cher Oncle. Slubertin (?) qui va à Friedeck, apportera cette lettre jusque là et Vous l’enverra en suite; grâce à Dieu j’ai réussi à faire éloigner Cobenzl, Collenbach et Stahl; Lamberti les suivra bientôt. Stadion remplace Cobenzl. Les négociations n’avancent pas du tout – pour tâcher les faire avancer j’ai envoyé hier d’ordre de S. M. Grünne à Vienne pour demander une entrevue à Bonaparte. Les Français demandent le Venetien, l’Istrie, la Dalmatie pour le royaume d’Italie, et tout le Tyrol pour l’électeur de Bavière et outre cela 100 millions de livres de contribution, et nous réduit à nous rendre à discrétion, devant tout souscrire. Cela est désolant. Hier je reçus Votre chère lettre du 20. J’étais si consolé de voir que Vous me rendez justice; c’est aussi un jugement auquel j’attache plus de prix qu’à celui de tous les autres, puisqu’il vient d’entendre peu et d’un connaisseur dans notre métier. Pardon à mon griffonnage, mais cette lettre est écrite au galop. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur.

 

Holitsch, ce 25 décembre

Mon très cher Oncle. Quoique je ne sache ni quand ni par qui cette lettre Vous parviendra, ne voulant pas confier mes lettres à la poste, je m’empresse de Vous répondre pour Vous accuser la réception de Vos trois lettres du 12, 15 et 17, que j’ai toutes reçues ce matin par un courrier venu d’Oedenbourg. J’ai bien pris part au désagrément que Vous ont causé tant de visites et toute l’inquiétude occasionnée par les passages de tant d’hôtes par Teschen. Je pense de même que Vous, que dans notre situation actuelle nous sommes entre les mains de Napoléon et dépendant absolument de lui, réduits à discrétion. Nous ne pouvons que faire la paix comme il l’ordonnera. Depuis quelques jours que je suis ici et que je me suis mis au fait de ce qui se passe, il ne veut plus même nous prescrire la paix, mais il vient tous les jours avec de nouveaux projets et, quand on se croit sur le point de conclure, il change de nouveau d’idée ou apporte des lenteurs et des difficultés qui amènent des discussions et qui sont suivies par de nouveaux plans. Il parait le faire exprès on ne sait pas pourquoi. Veut-il recommencer la guerre, attend-il l’éloignement des Russes, ou veut-il nous sucer encore tout à fait le sang et mettre les fondements d’une révolution ? Dans ses discours et ceux de ses alentours on fait toujours l’éloge d’une constitution, qui borne le pouvoir du souverain et qui l’empêche d’en abuser. Chaque jour de plus qu’il reste dans nos pays est un mal incalculable. J’attends après demain Grünne de retour, mais d’après tout ce que j’ai vu jusqu’ici je n’attends pas un grand résultat de mon entrevue. Depuis hier Cobenzl a résigné sa place, chose que Sa Majesté lui a suggérée; Stadion le remplace, Collenbach malade d’une fièvre bilieuse aura la même insinuation dès qu’il sera un peu mieux. Stahl est Vice-président du gouvernement en Bohême. Il ne vaut rien pour cela, mais toujours mieux qu’auprès du maître. Le valeureux Lamberti chancelle quoique encore en place. Mais il s’est introduit ici un nouveau reptile qui fait  bien du mal. C’est Kutschera. Sans qualité, il est Jésuite, et sachant se mettre à portée de ceux avec qui il a à faire. Toute l’armée crie de ce que cet homme fameux par sa poltronnerie et ses intrigues est auprès de S. M. On l’appelle le “Hundsmichel” de l’Empereur Joseph.

Vous me mandez que l’esprit de révolte germe en Pologne. On n’en sait rien du tout ici. Si la situation présente dure longtemps cet esprit gagnera bientôt tous les pays et si jamais on devait encore tirer l’épée la monarchie est perdue en un ou deux mois tout au plus. Vous avez raison de vouloir aller en Hongrie pour ce cas là et de Vous tenir sur les derrières de mon armée. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Je Vous prie d’embrasser mon frère, le Philosophe (NDLR. L’archiduc Joseph), de ma part. Je Vous embrasse aussi un million de fois bien tendrement. Soyez persuadé que je Vous aime on ne peut pas plus et que mon éloignement de Vous au lieu de refroidir ces sentiments ne sert qu’à resserrer les nœuds de la tendresse, de la reconnaissance, de l’attachement qui m’unissent et m’uniront à Vous tant que je vivrai.

Avant d’expédier celle-ci j’ai reçu par le Comte Zinzendorf la lettre ci incluse de la Mansi pour Vous. Il est venu ici avec une députation des états d’Autriche qui viennent chez S. M. pour demander un soulagement de leurs maux. Les Français répandent partout que c’est notre faute que la conclusion de la paix se diffère, et ils vont jusqu’à inventer que moi j’y suis contraire. Le Comte Zinzendorf m’a demandé si cela était vrai – je devrais être devenu fou pour penser aussi.. Les 50.000 premiers conscrits arrivent à l’armée française dans ces jours-ci d’après des nouvelles positions qu’on a ici. Les autres 50.000 restent encore dans le pays; et nous recevrons vers le 15 de Janvier 10.000 hommes de renfort, reste de quantité de régiments que mon cousin amène de Bohême parmi lesquels il y a aussi les restes de Votre régiment. Sa Majesté m’a chargé de faire un projet de dislocation à occuper dès que la paix sera faite. Je crois que j’aurais rempli Vos intentions en destinant à Votre régiment les anciens quartiers à Oedenburg. J’ai pris sur moi de faire une exception en sa faveur puisque d’après l’intention de Sa Majesté la Bohême, la Moravie, l’Autriche et les parties de l’Hongrie avoisinantes à ces provinces ne doivent être occupées que par la cavalerie légère.

 

Holitsch, ce 29 décembre

Mon très cher Oncle. Voilà donc la paix signée. Elle l’a été le 27 à Presbourg, le même jour que Napoléon avait fixée pour recevoir ma visite à la maison de chasse de Stammersdorf. Par cette paix l’Electeur de Württemberg et celui de Bavière deviennent Rois. Le dernier reçoit le Tyrol et ces deux rois de même que l’électeur de Bade auront en partage la Souabe autrichienne et le Vorarlberg. L’électeur de Salzburg aura Würzburg et notre empereur Salzburg et Berchtesgaden. Le Venetien, la Dalmatie et l’Istrie Venetienne seront réunis au royaume d’Italie et nous payerons à la France 40 millions de francs de contribution, argent en valeur métallique dès que le traité aura été ratifié. En 5 jours après la ratification, les Français évacueront Presbourg en 10 jours suivants les cercles de “Unter dem Wiener Wald” et “Unte Mannhartsberg” dans 10 autres jours les cercles de “Ober Wiener Wald” et “Ober dem Mannhartsberg” et dans 3 mois Braunau. Nos troupes ne pourront occuper le pays qu’ils évacuent que 48 heures après le départ des leurs. J’ai été le 27 à Stammersdorf pour voir Napoléon; nous étions deux heures tête à tête. J’ai fait ce que j’ai pu pour le porter à relâcher un peu de ces conditions mais en vain. Dès que je Vous verrai, ce que j’espère ne tardera plus longtemps, je Vous rendrai compte de cette conversation à tous égards fort intéressante; la fin était toujours que tout était déjà arrangé et signé. L’empereur est affligé de cette paix, mais malgré que moi, Stadion, Schwarzenberg et Liechtenstein prêchons jours et nuit de la nécessité de changer la marche des affaires et d’y mettre plus d’énergie, de l’activité et un plan, il n’en sera rien; bientôt il retombera dans l’ancienne apathie et ne s’occupera que de bagatelles et alors il ne restera plus longtemps, car l’opinion publique est bien mal tournée. Il ne veut pas le croire et dispute toujours avec moi là-dessus, il croit qu’on l’adore. On attend aujourd’hui la ratification de l’empereur Napoléon. J’ai reçu Vos très-chères lettres du 23, du 24 et du 25, 27. J’aurais tant de choses à Vous dire si j’en avais un peu plus de temps et si je savais que mes lettres ne seraient ni perdues ni ouverts. Enfin je me flatte que le moment n’est plus éloigné où je pourrais épancher mon cœur dans le Vôtre, il sera bien doux pour moi. Aimez-moi toujours et comptez que ma tendresse pour Vous est sans bornes. Je Vous embrasse du fond de mon cœur.