Cabrera – Pierre-Antoine Husson – Le Consulat et le Premier empire

Relation de l’assassinat du 12 mars 1810 commis sur les officiers français prisonniers à Palma

Depuis plusieurs jours, les victoires qui se succédaient en Andalousie remplissaient la ville de Palma de réfugiés de tout sexe et de tout état qui fuyaient le vainqueur que les agents anglais peignaient comme impitoyable. Ces réfugiés apportaient dans l’île avec leur prévention contre les Français, un penchant qu’ont tous les hommes à dénaturer, au gré de leurs passions, tous les faits ceux môme dont ils ont été témoins. Il excitaient contre les pri­sonniers la haine de la multitude déjà travaillée par des fêtes mensongères et préparaient ces esprits inquiets à un mouvement dont on devait craindre chaque jour les effets. Jusqu’alors, on s’était borné envers nous à des menaces et à quelques coups de pierres.

Telle était la disposition des choses lorsque dans la soirée du 11 mars, une barque venant de Tarragona, et transportant dans l’île des réfugiés, au nombre desquels se trouvaient deux moines et plusieurs religieuses, mouilla dans le port de Palma.

Le lendemain, à, à neuf heures du matin, ces passagers débar­quèrent. Aussitôt, un rassemblement se forma autour d’eux, écoutant avec avidité les rapports, vrais ou faux, des moines et les gémissements des religieuses qui, tout en pleurs, déploraient leur exil en des termes que le ressentiment exagérait. En passant sous les fenêtres de la prison, qui donnait sur le bord de la mer, le rassemblement qui escortait ces réfugiés fit entendre plusieurs menaces. A ce moment, une pierre, lancée du mole, vînt frapper l’un des barreaux de fer d’une des fenêtres de la prison et, retom­bant par ricochet, atteignit, soi-disant, une des religieuses qui en fut blessée à la tête. Cet événement naturel fut transformé sur le champ en dessein prémédité de la part des prisonniers. Le bruit se répandit qu’un caillou lancé par nous avait blessé et ensanglanté une religieuse, déjà victime sur le continent de la fureur et de l’irréligion des Français. D’horribles nuages d’assassins s’amon­celèrent et à onze heures du matin, la prison était investie et assiégée à coups de pierres par une populace effrénée que le manque de mesures nécessaires pour la dissiper porta bientôt au dernier degré de l’insubordination.

Le général Reiding, commandant la place, et M. Desbruhl, membre de la Junta, se portèrent au quartier et invitèrent les pri­sonniers, qu’ils trouvèrent déjà armés de tout ce qu’ils avaient pu rencontrer, à la tranquillité et à la confiance. Ils essayèrent aussi parleurs exhortations à faire rentrer le peuple dans le devoir, mais il n’était plus temps, on ne leur répondit que par des insultes et, dès lors, les envoyés de la Junta jugèrent un peu tard qu’il était nécessaire de déployer l’appareil de la force. Le piquet des grenadiers de la milice commis à la garde des prisonniers, fit des menaces qui furent également infructueuses. L’audace des révoltés s’accroissait à chaque instant, ils essayèrent à briser l’une des portes du quartier qui donnait sur la cour des prisonniers. Déjà le capitaine espagnol de garde avait lâchement abandonné son poste, il avait été relevé par un autre officier qui, mieux pénétré de son devoir, fit prendre à ses soldats la tenue la plus respectable.

Sur ces entrefaites, un individu, qu’on dit être le fils du capi­taine général des îles, s’était porté au quartier : il renouvela les mêmes exhortations faites à la populace, la somma de se retirer, et, sur son refus, ordonna à la garde de tirer quelques coups de fusil à poudre. Cette mesure hardie n’ayant servi qu’à animer davantage ces barbares, qui oseront même assaillir quelques sol­dats, le personnage dont je viens de parler, jugeant qu’un exemple était nécessaire, fit tirer à balle sur ces tigres dont un seul tomba mort. Un tel acte de vigueur, peut-être déplacé dans l’occasion, loin de calmer la multitude, ne servit qu’à l’irriter davantage. Elle se dissipa pour un instant et revint peu de temps après traî­nant deux pièces de canon qu’elle braqua sur le quartier. Le général Reiding ordonna de suite à quelques soldats, qui étaient venus grossir la garde de la prison, d’enlever au peuple ces bouches à feu : ils obéirent sans s’effrayer des  menaces et des imprécations qu’on vomissait contre eux de toute part.

Mais la perte des prisonniers semblait avoir été résolue. On vit toute l’étendue du mal et l’on décida leur embarquement que chaque instant de retard rendait plus difficile. Le général Reiding rentra dans le quartier et en fit sortir quinze officiers, après les avoir désarmés, sans doute pour essayer de l’effet de cette mesure sur la populace; mais, ô crime ! à peine nos malheureux camarades sortis de la porte de la prison que les furieux se jetèrent sur eux et les massacrèrent sous les fenêtres et à nos yeux. Le lieutenant des cuirassiers nomme Beauchamp, un adjudant d’infanterie et un officier de dragons restèrent morts sur la place, les douze autres furent percés de coups de poignard, M. Baille, aspirant de vaisseau, en  reçut onze coups;  Levrault,  sergent-major à la 4e légion, fut mutilé de quinze autres, mais arraché cependant des griffes de ces lions.

Peu d’instants après cet horrible assassinat, le général Rhedinq revint au quartier pour ordonner la sortie d’un autre groupe de prisonniers lorsque mon ami, Belhomme, capitaine, aide de camp du général Dufour, feignant d’ignorer ce qui venait d’avoir lieu, somma le général de lui donner sa parole d’honneur que les officiers n’avaient pas été égorgés et, sur sa réponse évasive, lui déclara que tous les prisonniers étaient résolus à ne sortir de prison qu’en masse, « Voulez-vous donc capituler ? dit alors froidement le général Rheding, l’ordre que j’apporte émane du capitaine général. — Le capitaine général, répondit Belhomme, ne peut nous ordonner de mourir, mais si tel est le sort qui nous attend, qu’il sache que nous ne voulons pas donner, mais vendre notre vie. » Le général ressortit alors et, peu après, on entendit frapper à coups redoublés contre la muraille qui séparait le quar­tier de l’une des terrasses du rempart. L’alarme des prisonniers fut à son comble; nous pensâmes que le peuple avait forcé la garde qui surveillait cette terrasse et qu’il faisait brèche pour pénétrer dans la prison, lorsque la chute de la première pierre laissa voir le chevalier Desbruhl qui présidait à ce travail. Sa présence ranima le courage : la brèche ouverte, le capitaine de frégate Duval, soixante officiers de toute arme et le corrégidor sortirent. Arrivés à la porte du quartier San Martino, qui ouvre sur le rempart et sur un faubourg, cette porte se trouva fermée malgré l’ordre qui en avait été donné. Le chevalier Desbruhl la fit ouvrir et refermer sur les prisonniers au moment où la populace, avertie par quelques assassins de cette fausse marche, arrivait en foule pour continuer le massacre. Leur dessein ayant été trompé, plusieurs des forcenés se portèrent sur le haut d’un bastion faisant face au môle et, au moment où les prisonniers arrivèrent au lieu de leur embarque­ment, on fit pleuvoir sur eux une grêle de pierres.

Pendant que ceci se passait, les Urbanos, sorte de garde nationale, avaient enfin pris les armes ainsi que la milice et s’étaient portés au quartier. L’évêque à la tête de son clergé, et plusieurs confréries de moines au-devant desquels se portaient les signes de la religion, tâchaient de ramener le peuple à la tranquillité et entouraient toutefois le quartier pour en défendre l’entrée. Ce fut à ce moment qu’on ordonna la sortie en masse des prisonniers qui restaient. Ils obéirent, rassurés pur les moyens qu’on avait pris pour les protéger, et se mirent en marche au milieu d’une haie d’ecclésiastiques ayant l’évêque à la tête. Vaines mesures ! Les Français n’avaient pas encore franchi le seuil de la prison que la populace, forçant toutes les barrières qu’on avait opposées à sa férocité, se précipita sur nous, assaillant à coups de couteau tous ceux qu’ils purent joindre. Le désordre se communi­qua de toute part. Nos conducteurs se débandèrent lâchement, laissant un libre champ à leurs féroces compatriotes, et ce fut sans doute un spectacle bien épouvantable et bien digne de méditation que celui qu’offrirent, d’un coté, des bourreaux, rugissant comme des lions et non moins altérés de sang, se ruant lâchement sur des prisonniers sans défense, sans nul appui; de l’autre, des victimes qui n’avaient pas encore expié par deux ans de captivité, de tour­ments et de misère, la faute commise à Bailén et qui dans cet instant terrible, ou se précipitaient dans la mer du haut du rempart, ou présentaient au fer des vils Espagnols des fronts intré­pides ombragés par plus d’un laurier et que le glaive de l’ennemi avait respecté pendant vingt années de combat. Presque tous nous fûmes atteints de blessures plus ou moins graves, mais, par un bonheur dont on doit trouver la cause dans la rage aveugle des meurtriers, leurs coups furent portés avec si peu de mesure qu’ils n’en lancèrent point de mortels.

Nous n’eûmes à regretter aucun de ceux qui avaient cherché leur salut dans les flots. On doit, à la vérité, dire que plusieurs canots, au nombre desquels on en distinguait un monté par un officier anglais, ramèrent avec le plus grand dévouement vers le lieu où nous nous précipitions pour nous arracher à une mort cer­taine.

Telle fut la cause apparente, les effets et la suite d’un événement qui couvrirait d’infamie la nation espagnole, déjà souillée par le crime, si les révolutions de tous les peuples n’offraient quelques pages aussi sanglantes et non moins atroces et si les rivalités nationales ne semblaient pas une excuse à d’aussi cruels attentats !

 

François Bonhomme, né à Souillac (Lot) le 25 février 1782, fut grièvement blessé à Bailén, à côté du général Lagrange, auquel il avait porté un ordre du général Dufour. Envoyé prisonnier en Angleterre, il s’évada avec ses camarades Charles Chaptal,  sous-lieutenant de la 4e légion de l’Empereur, et Jean Kuniowski, capitaine de la 1e légion de la Vistule. Belhomme, lieutenant en premier aux grenadiers de la vieille Garde, fut blessé d’un coup de feu dans la poitrine le 18 juin 1815 à Waterloo.

Le nom de cet officier n’existe pas sur les contrôles de l’armée française. Ce devait être un étranger passé du service d’Espagne à celui de France, comme les régiments suisses de l’époque. (Note de l’original. Mais il se peut que ce soit en fait l’anagramme du nom du général Legendre, comme indiqué dans une notre insérrée un peu plus tard dans La Sabretache)

D’après le Journal du général Privé, le général Dupont aurait laissé aux bagages près de 2.000 hommes pour les garder et aurait d’autant affaibli sa ligne de défense. Cette imputation, que le colonel Tateux (le général Dupont – une erreur historique) juge « aussi odieuse qu’absurde » semble corroborée par le récit de l’adjudant-major Husson.