Cabrera – Pierre-Antoine Husson – Le Consulat et le Premier empire

Que n’avez-vous pas fait, vous, Erdnegel ? Pourquoi avoir souffert que des officiers de votre état-major et que vos domes­tiques, les poches pleines d’or, parcourussent les camps pour acheter du soldat, à un prix vile, le fruit d’un pillage honteux. Vos caissons étaient donc trop chargés pour avoir laissé à Cordova, lors de la retraite, quarante mille piastres ? quelle était cette immensité de voitures chargées qui couvraient la route dans cette retraite ? à quoi occupiez-vous vos meilleurs soldats à l’entour de ces caissons ? en un mot, vous tous, traîtres à la patrie, qui vous a ôté votre courage à Bailén ? Est-ce la perte totale de vos richesses acquises par le vol, ou le prétendu manque de courage de l’armée ? Ignoriez-vous que le soldat français, guidé par des hommes d’honneur, sait affronter les dangers les plus imminents ? Que n’ont pas fait, dans les champs de Cordova et de Bailén, les marins de la Garde, les dragons, les cuirassiers et les légions ? Ne demandaient-ils à être menés au feu et ces marins ne se proposèrent-ils pas pour être tête de colonne et faire le passage à l’armée qui trouverait dans les gorges les divisions Vedel et Gobert ? Qu’avez-vous pré­texté ? le manque de nourriture : eh ! n’avez-vous pas fait la guerre de Pologne ? l’argent, seul, était le mobile de vos actions et, par lui, vous déshonorâtes une foule de braves. Pourquoi n’avoir pas suivi les conseils du général Pannetier ? Enfin, après vous être rendus, que n’a-t-on pas trouvé dans les caissons, lors de l’embarquement, à Santa Maria ? A vous, général en chef, un million et, dans les voitures qui suivaient la votre, des calices et des débris d’église.  A vous,  général E…..l,  des bijoux ; à vous, major de la garde de Paris, la croix de l’archevêque de Cordoue que portait votre nègre. Était-ce de France que toutes ces richesses venaient ? devaient-elles vous rester ? les possédiez-vous avant le passage du Guadalquivir ? En a-t-on fait mention ou non, dans cette indigne capitulation où vous signâtes, non seulement que les Français que vous commandiez, étaient une troupe de voleurs, mais encore qu’ils rendraient tous les vases sacrés qu’ils avaient pris ? qu’y dit-on de vos voitures ? ne voit-on pas que vous persistâtes à ce qu’elles ne fussent pas ouvertes : de bonnes raisons vous y engageaient. Mais les Espagnols, tout barbares qu’ils sont, eurent-ils raison, ou non, de ne pas tenir leur parole, et eurent-ils des preuves du brigandage qui s’était commis ? Vous, E.., com­ment Napoléon vous reçut-il quand vous allâtes à Valladolid lui demander du service ? Je ne finirais pas si je voulais tout jeter sur le papier. Vous vous êtes tous couverts d’opprobre et vous nous avez jeté dans la plus affreuse de toutes les misères : nous serons vengés et vous ne resterez point impunis.

Revenons à Cabrera…

Nous supprimons ce que Husson raconte sur les tristesses et les horreurs de Cabrera, son récit faisant double emploi avec ce qui a déjà paru dans diverses publications à ce sujet. Après onze mois de souffrances sur ce rocher stérile, il fit partie d’un convoi de cent soixante dix officiers que l’on transporta à Palma où ils furent internés. Le 12 mars 1810, dans un soulèvement populaire, plusieurs officiers français furent assassinés. Le 4 avril suivant, après une tentative d’évasion, la Junta les fit retourner à Cabrera. Husson, avec des camarades, dont Demanche et Belhomme, essaya, ainsi qu’il l’avait déjà fait, en construisant un canot rudimentaire, de s’échapper de l’île, mais cette tentative échoua de nouveau. Ce n’est que le 22 juillet qu’eut lieu sa délivrance.

Le 22 juillet 1810, au moment où on s’y attendait le moins un brick anglais (Alacrity) vint mouiller dans le port. Le capitaine descendit à terre et nous annonça que nous partirions incessam­ment pour aller à Cadix ou à Gibraltar. Il fit distribuer des vivres et des effets pour nos soldats et nous laissa l’espoir d’un meilleur avenir.

Août. — Le 30 juillet, des bâtiments de transports vinrent en effet et, le même jour, on nous embarqua, au nombre de mille hommes, tant officiers que sous-officiers. On nous entassa soixante sur un très petit bâtiment dont l’équipage était espagnol et qui avait dix soldats ou sauvages pour nous garder. Ils nous fouil­lèrent encore pour nous retirer ce qui leur convenait; après quoi, ils nous firent entrer un par un dans la cale qu’ils  fermèrent sur nous jusqu’à notre arrivée à Gibraltar. Nous n’avions d’air à respirer que celui qui nous venait par l’endroit du panneau qu’on avait eu soin de griller et qui était fermé lorsque la mer était grosse. Les maux que nous endurâmes pendant cette traversée étaient au-dessus de toute imagination. Soixante nommes dans un endroit où vingt-cinq auraient pu être passablement couchés, sur des tonneaux, obligés d’être courbés jour et nuit, la distance des tonneaux au pont étant tout au plus de deux pieds, nourris comme ces barbares le voulaient, ayant par jour une trentaine de fèves, moitié cuites, cinq onces de biscuit, deux verres de mauvaise eau, forcés aussi de vaquer à nos besoins naturels sans monter sur le pont, respirant un air pestilentiel; aller par tour chaque matin vider à la mer le baquet qui recevait nos aliments cor­rompus, plusieurs d’entre nous attaqués du mal de mer sans pou­voir être soulagés, toujours dans le plus morne silence, n’osant nous interroger sur l’issue de notre voyage, étonnés de cette conduite barbare qu’on ne pourrait comparer qu’à la traite de la côte de Guinée, menés avec plus de sévérité que les nègres qu’on y achète, en un mot, perdus dans un labyrinthe de pensées aussi noires que notre situation. Voilà, dis-je, dans quel état nous fûmes jusqu’au 13 août, jour où nous arrivâmes dans la baie de Gibraltar.

Là, au moins, nous commençâmes à respirer; des officiers anglais vinrent à bord et avant de leur porter plainte sur les mauvais traitements que nos gardiens nous avaient fait éprouver, ils firent rompre les barres de fer et nous rendirent la justice qu’on pouvait attendre d’eux.

Le 21 août fut le jour à jamais mémorable : nous quittâmes nos assassins pour aller à bord d’un bâtiment anglais. Quel changement subit n’éprouvâmes-nous point ! Quelle différence de traitement et de nourriture ! Au moins, nous étions libres d’aller dans le bâtiment qui portait six cents tonneaux, et nous avions la satis­faction de ne plus voir d’Espagnols, des nattes nous avaient été distribuées pour nous coucher et prendre du repos que nous n’avions pas eu depuis Cabrera.

Le 22 au matin, le bâtiment mit à la voile. Notre voyage ne fut pas heureux : avant de doubler le cap Saint-Vincent, les vents contraires nous obligèrent d’armer jusqu’en vue de l’île Madère, nous courûmes, après, dans le Nord-Ouest ; les vents devinrent favorables et, le 27 septembre 1810, nous mouillâmes dans le port de Plimouth. Le lendemain on nous signala d’aller à Portsmouth. Nous y entrâmes le 30 et, le 1er octobre, les officiers furent débarqués à Gosport d’où on nous dirigea dans l’intérieur des terres. Je fus destiné pour aller à Crediton, petite ville du Devon, à deux lieues d’Exeter.

E. Husson, adjudant-major. An 1810.