Cabrera – Louis-Joseph Wagré – Le Consulat et le Premier empire

Depuis que nous avions mis les pieds sur les pontons de Cadix, nous n’avions aucune nouvelle de France. Nos questions à ce sujet ne recevaient aucune réponse, et c’est vainement que nous grim­pions jusqu’au sommet des rochers les plus élevés de l’île,pour tâcher de découvrir quelques vaisseaux français.  Les croisières espagnoles et anglaises, maîtresses du détroit de Gibraltar, ne les laissaient point approcher. Nous ne communiquions qu’avec les canonnières commises à notre surveillance, et encore cette communication devenait sans impor­tance par le silence qu’elles gardaient.

Un capitaine de frégate, ayant sous ses ordres-plusieurs bâtiments de transport, arriva devant Cabrera le 16 mai 1814. Au costume de l’équipage et au salut que fit la goélette, nous eûmes bientôt reconnu les Français. Si notre joie fut excessive, notre surprise ne le fut pas moins; car nous ne con­cevions rien au changement qui s’était opéré dans la couleur du pavillon, et la bannière blanche nous était totalement inconnue. Malgré ce changement, nous ne laissâmes pas que de faire éclater notre contentement. Nous étions à la vérité si malheu­reux, que de quelque part que dût venir notre déli­vrance, elle devait nécessairement nous faire plaisir.

Après avoir débarqué, le capitaine s’empressa de communiquer les ordres dont il était porteur, et nous adressa en même temps un discours dans lequel il nous apprit les douloureux événements qui, en changeant la destinée de la France, chan­geaient aussi la nôtre.

Le petit nombre des nôtres qui étaient présents se répandit dans l’île, et y sema l’heureuse nou­velle. L’allégresse remplaça la mélancolie. Nous nous donnions la main, et nous nous embrassions avec transport. Les uns bondissaient de plaisir, les autres couraient en jetant en l’air leur coiffure. Ceux que l’abattement et la faiblesse retenaient dans leurs cahutes poussaient des cris, et se traî­naient à genoux pour aller s’informer eux-mêmes si on ne les trompait pas, comme cela était déjà arrivé plusieurs fois.

Il en est qui restèrent insensibles, soit parce qu’il leur était difficile de croire à ce bonheur inespéré, soit parce que l’insouciance s’étant emparée d’eux, ils attendaient patiemment le sort funeste qui semblait leur être réservé. Ceux qui avaient eu la force et le courage de résister, ver­saient des larmes d’attendrissement. Le rivage fut bientôt encombré de Cabrériens.La foulé se pressait pour contempler les traits de nos compatriotes. On leur tendait les bras, mais notre aspect leur glaça les sens et les remplit de stupeur: ils se tenaient dans une immobilité silencieuse,ne sachant pas s’ils avaient devant eux des sauvages. Malgré eux, ils détournaient la vue de ce tableau déchirant, et nous avions l’injustice de prendre les marques de leur profonde douleur pour de l’insensibilité.

Nous ne tardâmes pas à être désabusés; car leurs exclamations nous prouvèrent que ce qui les retenait dans cet état de stupeur était le spectacle effrayant qu’ils avaient sous les yeux. En effet, pouvaient-ils voir sans émotion et sans frémir des hommes pour la plupart presque nus ou couverts de haillons, sans chaussure. Des hommes aux joues creuses, au teint livide, à la voix éteinte, aux yeux enfoncés dans leurs orbites, à barbe longue et sale, à chevelure hérissée.

Le capitaine, touché jusqu’aux larmes de notre affligeante situation, voulait hâter notre départ ; mais il fut forcé d’attendre, pour l’effectuer, que les bâtiments du transport fussent arrivés. Profitant de ce laps de temps, il visita tous les prisonniers dans leurs baraques, les assura de sa protection et leur promit des secours. Il ne se lassait pas surtout d’admirer l’art avec lequel nous étions parvenus à former, sans outils, des habitations assez régulières, et à diviser des rues, des quartiers et des places. Celle que nous avions nommée place du Palais-Royal méritait surtout de fixer son attention.C’était le rendez-vous des promeneurs et notre marché, car nous avions aussi un marché où nous échangions les fruits de notre culture, du pain contre des fèves et des fèvefc contre du pain ou du fil. On y vendait du tabac, des choux, des raves, des souris et des rats que les prisonniers avaient eu la patience d’ap­privoiser pour les faire multiplier afin d’en faire un objet de commerce. Une souris se vendait cinq fèves et un rat vingt-cinq, selon sa grosseur, Celui de nous qui pouvait se procurer un, deux ou trois de ces petits animaux était, je puis le dire, un ma­tador, et faisait bonne chère. Nos travaux journa­liers attirèrent aussi son intérêt et sa curiosité, et il fut indigné du peu de produit que nous en tirions. Les plaintes et les renseignements lui venaient en abondance; mais que pouvait-il pour faire cesser les premières et profiter des seconds, si ce n’est de pré­parer notre embarquement! C’est ce dont il s’oc­cupa dès qu’il vit approcher le reste de la flottille. A son apparition, les doutes et l’incertitude de ceux qui en avaient encore disparurent. Nos forces se ranimèrent, et notre joie s’accrut au point qu’on aurait pu nous croire tous aliénés. Pêle-mêle, nous parcourions l’île en sautant et en dansant. Fouler aux pieds nos travaux, démolir nos baraques, y mettre le feu sans égard pour les services qu’elles nous avaient rendus, tout cela se fit en un clin d’œil. Rien n’était respecté. Il semblait que ces objets étaient les complices des auteurs de nos tourments, et leur destruction était une vengeance nécessaire à notre ressentiment.

Nous n’épargnâmes pas non plus l’aumônier, dont j’ai déjà parlé. Son impertinente moquerie, que nous n’avions supportée que parce que nous n’étions pas en position de lui en faire sentir l’in­convenance, nous avait choqués plus d’une fois. H nous fournit lui-même l’occasion de prendre notre revanche, en nous disant d’un ton mielleux et pa­telin: u Eh bien, mes bons amis! grâce à Dieu, vos souhaits sont accomplis. Vous devez être contents de retourner dans votre pays. Avant de nous sépa­rer, j’espère bien que vous ne me refuserez pas une dernière preuve de votre amitié, en me délivrant un certificat des soins que je vous ai donnés et du zèle que j’ai apporté dans l’exercice des fonctions qu’on m’avait confiées près de vous. „

« Il est vrai, Monsieur, lui répondîmes-nous, que votre canne est fleurie, et que les piquets de nos tentes ont pris racine. Par conséquent nous sommes libres. Quant à ce que vous exigez de notre amitié, nous sommes prêts à attester toutes les humilia­tions dont vous nous avez abreuvés, et tous les vols que vous avez commis à notre préjudice. Au sur­plus, attendez-nous ici, et à notre retour, nous si­gnerons votre certificat de bonne conduite. »

II n’en voulut pas entendre davantage, et il nous tourna le dos en faisant la grimace.

L’ordre d’appareiller ayant été donné, nous nous mîmes en devoir de charger sur nos épaules ceux de nos camarades qui ne pouvaient marcher, et nous les transportâmes à bord des bâtiments, où ils reçurent les secours qu’on était à même de leur donner.

C’est ici le lieu de décerner au brave capitaine l’hommage dû à son humanité. Chaque prisonnier, selon ses besoins, reçut par ses ordres ce qui lui était nécessaire en vivres. Quant à des vêtements, il n’en fit distribuer qu’aux plus nécessiteux, n’en ayant pas à sa disposition pour tous. C’était tou­jours avec bienveillance qu’il recevait nos plaintes et nos réclamations. lise plaisait même à écouter le récit qu’on lui faisait de nos souffrances. On lisait sur sa physionomie qu’il était heureux de pouvoir nous procurer quelques soulagements. Aussi était-il respecté et aimé de tous les Cabré-riens. Les officiers, les aspirants, les marins, eurent aussi des droits à notre reconnaissance. Leur solli­citude pour nous était celle de braves et généreux camarades. Ils nous donnaient de grand cœur ce dont ils pouvaient disposer, et ils partagaient avec nous leur vin, leur eau-de-vie, leur tabac et leurs vivres. Nous avions retrouvé en eux des frères, des amis, et ce n’était pas la moindre de nos consola­tions. Qu’ils reçoivent ici l’expression de notre gra­titude.