Cabrera – Abbé Turquet – Le Consulat et le Premier empire

DIXIÈME ET DERNIÈRE  SOIRÉE

Maintenant que je vous ai exposé les souffrances de notre longue captivité, j’arrive aux seuls jours de joie durable et pure que nous ayons passés à Cabrera.

C’est ainsi que mon père ouvrit cette soirée, qui devait être la dernière. En même temps sur sa figure, tour à tour mélancolique, abattue, vivifiée par le courage ou l’espérance, selon les divers sou­venirs qui l’agitaient, sur sa figure brille l’expres­sion de l’allégresse et du bonheur ; son front est resplendissant, et deux larmes bien douces roulent dans ses yeux. L’émotion nous pénètre également : nous jouissons avec lui comme nous avons souffert avec lui. Mon père continue :

Il y avait cinq ans que nous étions à Cabrera, et l’espoir d’en sortir s’était effacé de notre esprit : nous ne songions qu’à rendre notre position sup­portable. Tout à coup le bruit se répand qu’une goélette portant pavillon blanc est en présence, et que, poussée par un vent favorable, elle glisse rapide comme un trait vers le port. Plus d’une fois nous avions vu passer des vaisseaux qu’on disait algériens, ayant aussi pavillon blanc. J’étais à travailler; je continuai sans préoccupation. Des hommes qui consumaient le temps à épier l’ar­rivée des étrangers pour exciter leur compassion et en tirer quelques secours, descendent aussitôt sur le rivage.

Cependant la goélette inconnue arrive ; bientôt elle amène ses voiles et entre dans le port. La foule des curieux grossit ; elle est devenue com­pacte et serrée, lorsqu’un homme de l’équipage saisit un long porte-voix, s’élance dans la hune, et d’un ton énergique et fortement articulé proclame ; « Délivrance ! Délivrance aux captifs ! »

Des prisonniers présents sur le rivage, les uns se précipitent à la nage vers leurs libérateurs, les autres se joignent aux échos des rochers pour redire l’heureuse nouvelle et la répandre partout. Bientôt elle arrive dans nos cabanes ; un frisson parcourt les membres de ceux qui sont restés à travailler. La surprise et le bonheur les oppressent !…. J’étais assis sur mon hamac, j’y demeure immobile…. je ne puis plus respirer…. Ai-je bien entendu ? Je me passe la main sur les yeux… n’est-ce pas un rêve ? Quoi ! Notre délivrance ! N’est-ce pas encore une déception perfide ? Notre délivrance ! Nous ne pouvions y croire.

En même temps nos réflexions se tournaient vers la goélette française. Pourquoi ce pavillon blanc ?…. Que sont devenues les couleurs des Pyra­mides, de Marengo, d’Austerlitz ?… Que sont devenues les aigles victorieuses qui naguère planaient sur Rome, Madrid, Berlin ?… Tout est énigme, tout est mystère pour nous.

Pendant que ces pensées se pressent dans nos esprits et s’y mêlent aux souvenirs de la patrie et de la famille, le capitaine descend avec quelques hommes de l’équipage dans une embarcation qu’il a fait mettre à l’eau, et aborde au milieu des prisonniers qui accourent de toutes les collines et se réunissent comme par enchantement sur le port. Les questions se multiplient, se croisent, se confondent; il est impossible au capitaine et à ses hommes de répondre, il savait que nous avions avec nous un officier ; il demanda à le voir. M. de Monsac se présente. Tandis qu’ils se rendent au fort, et que le capitaine lui donne communication des revers et de la chute de l’empereur Napoléon, du rétablissement des Bourbons sur le trône de France, et des traités conclus entre les puissances alliées tant pour le règlement des droits de chaque nation que pour l’échange des prisonniers, son lieutenant, M. Duperré, maintenant amiral, nous fit différentes proclamations qui nous révèlent les mêmes faits.

Notre surprise allait toujours croissant. Com­ment a-t-il pu tomber, celui qui brisait tout, les sceptres et les couronnes ?… Comment l’homme invincible a-t-il été vaincu ?…Pour comprendre notre étonnement, sachez, mes enfants, que nous ignorions absolument ce qui se passait en Europe. Nos dernières nouvelles dataient au moins de deux ans; elles nous avaient été apportées par des prisonniers qui étaient venus nous rejoindre, et alors Napoléon était à l’apogée de la puissance et de la gloire. Les Espagnols, depuis, nous avaient parlé de défaites et de revers; mais ils nous avaient tant de fois vanté des succès fabuleux, et nous avions une si haute idée des héros français, que nous n’avions pu rien croire. Le rétablissement de Louis XVIII sur le trône de ses ancêtres ne nous étonnait pas moins. Presque tous conscrits de mil huit cent sept, ne sachant que par le récit de nos pères ce qu’était Louis XVIII, nous l’avions perdu de vue : c’était pour nous un rêve. N’ayant jamais connu que notre empereur, nous ne comprenions pas l’enthousiasme qui avait accueilli en France la rentrée des Bourbons.

Cependant le capitaine et M. de Monsac des­cendent du fort ; ils nous répètent que Napoléon a cessé de régner, et que la nation entière a salué avec de grandes acclamations le retour du roi fils de saint Louis et d’Henri IV.

« Le roi promet de faire le bon­heur de la France », ajoute le capitaine, « et avant tout il veut faire le vôtre; c’est lui qui vous rend la liberté :  Vive le roi ! »

La joie de sortir de Cabrera et de revoir la patrie étouffe les affections que nous avions con­servées à l’empereur, et des milliers de voix ré­pètent : Vive le roi ! Quelques vieux grognards murmurent tout bas leur mécontentement. A ce prix, ils aimaient autant l’esclavage que la liberté. « Eh bien ! si vous ne voulez pas de la liberté », leur fut-il répondu, « vous pouvez rester à Cabrera ; pour nous, nous voulons retourner dans la patrie et embrasser nos parents ; et vive la France ! vive le roi !»

Le capitaine ne put nous emmener; il nous promit que, dans huit jours au plus tard , des vais­seaux viendraient nous prendre pour nous conduire à Marseille.

Malgré la parole donnée par un officier fran­çais et confirmée par M. de Monsac, qui avait pris connaissance des proclamations et des traités, nous ne pouvions revenir de notre surprise et nous persuader notre bonheur. Nos cœurs restaient toujours serrés, et les élans de joie n’en sortaient qu’avec peine, lorsque, pour le dilater, le capitaine nous fit distribuer une ration de vin.

Le vin réjouit le cœur de l’homme. Une joie excessive comme la nôtre, trop longtemps con­centrée, pouvait être dangereuse. Il lui ouvre un libre cours, et elle s’épanche avec une impétuo­sité, une abondance impossible à décrire. L’équi­page français, les marins espagnols eux-mêmes, tout cède à la même influence !… Dans tous les quartiers, toutes les rues,devant toutes les cabanes, on voit des hommes sauter, danser, se rouler sur le gazon comme des insensés; il y en a qui se livrent à de grands éclats de rire ou aux chants les plus bizarres, tandis que d’autres s’embrassent en pleurant. .

Nos transports étaient extravagants ; nous cou­rions à droite et à gauche sans savoir ce que nous faisions. Notre félicité était trop grande, elle était plus forte que nous ; elle nous avait plongés dans une heureuse folie, seule capable de soulager nos cœurs.

Trois mille six cents hommes desséchés par la misère, vêtus de haillons ou réduits à se couvrir de feuillages, chantant et dansant, se livrant aux excès du délire le plus inouï, quel spectacle !…. qui aurait pu n’être pas ému ?…. « La nuit vint », dit M. Duperré dans une relation de son voyage à Cabrera , « nous fûmes retenus par des vents contraires ; il nous fut impossible de rester spectateurs tranquilles de cette joie extraordinaire, que le lieu de la scène et les acteurs rendaient si touchante. Nous illuminâmes; on suspendit des fanaux au bout des vergues, des salves d’artillerie répondirent à leurs acclama­tions de réjouissance. »  En même temps, les musiciens s’installaient sur le pont pour faire en­tendre des airs patriotiques.

A peine la trompette marine a-t-elle fait re­tentir la première fanfare, que tous nous nous précipitons vers le port pour jouir de la fête qui nous est offerte. Mais comment en témoigner notre reconnaissance ? Un cri s’échappe instantanément de toutes les poitrines : Vive le commandant de la goélette et son équipage ! Et les hommes de la goélette nous répondent : Vivent les braves prisonniers de Cabrera !

Le capitaine a fait illuminer pour célébrer notre délivrance; et nous, ne pouvions-nous pas aussi illuminer ? Un feu de joie ! crie quelqu’un de la foule. Un feu de joie ! un feu de joie ! ré­pètent tous les prisonniers. Aussitôt nous courons dans tout le camp chercher du bois. Les uns ap­portent des fagots qu’ils avaient en réserve ; d’autres ramassent des branches et des herbes sèches. On allume le feu de joie. Bientôt nous arrachons toutes les haies qui ferment nos jardins; elles font mon­ter vers le ciel, comme un hommage au Seigneur, une magnifique colonne de feu, et nous bondissons de joie autour du bûcher en criant par intervalles; Vive le commandant de la goélette et son équipage ! et à chaque fois l’équipage répond :  Vivent les braves prisonniers de Cabrera ! L’enthousiasme était si grand que la chaloupe canonnière finit aussi par illuminer.

Le lendemain, le commandant prit des mesures pour nous assurer des vivres en abondance et nous faire continuer la ration de riz; ensuite, après nous avoir promis de nouveau que dans huit jours nous verrions arriver les vaisseaux de Marseille, il mit à la voile.

Nos accents de reconnaissance accompagnèrent la goélette à sa sortie du port, et nos vœux la suivirent pendant toute la traversée.

Mais comment s’écoulera le temps jusqu’à l’heure du départ ? La joie du premier jour avait été trop grande pour finir avec lui; elle s’étendit aussi délirante jusqu’à l’arrivée des navires promis. Il est vrai que les rations plus abondantes contribuèrent à la maintenir ; cependant elle se nour­rissait beaucoup plus encore de nos réflexions sur le bonheur de revoir bientôt le pays et la famille chéris qui avaient notre amour.

Il y avait six ans et demi que je n’avais reçu aucune nouvelle de mes parents; il y avait six ans et demi aussi que je n’avais pu les embrasser même par une lettre. Et dans quelques semaines !… je les presserai tous dans mes bras ?… Cette seule pensée faisait palpiter mon cœur et y excitait une forte émotion ; je tombais dans une extase d’amour filial, des larmes mouillaient mes yeux, et je sa­vourais en silence les plaisirs du retour. Quel­quefois un doute sombre et terrible essayait de jeter le trouble dans mon âme. « Retrouverai-je encore toute la famille ?… Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je alors, n’ai-je pas assez souffert ? ne per­mettez pas que la tribulation mêle une seule goutte d’amertume à la coupe délicieuse que vous me préparez ! » Et les pensées tristes se dissipaient ; je croyais embrasser mon père, ma mère, mes frères et sœurs; personne ne manquait à ma tendresse, et j’étais heureux, et ils étaient heureux ! Ce bon­heur, mes enfants, dont je jouissais à l’avance, n’était pas une illusion vaine et trompeuse…. Ce jour à jamais fortuné devait luire pour moi ; Dieu me le préparait, et il me le montrait de loin.

Le jour fixé par le commandant de la goélette arrive. L’aurore a revêtu des couleurs plus bril­lantes, et le soleil s’est levé plus radieux. Nous grimpons les escarpements des rochers, non plus mornes et silencieux comme dans les temps de disette, mais vifs et pleins d’allégresse. La mer s’étend sous nos pieds, immense et faiblement agitée. Quatre vaisseaux apparaissent à l’horizon comme des points noirs; ils semblent immobiles, et pourtant ils grossissent peu à peu; bientôt nous admirons le balancement gracieux de leurs voiles gonflées par le souffle d’un vent favorable; nous cherchons du regard leur pavillon : c’est le pa­villon blanc !… ce sont nos libérateurs !… nous les saluons de nos acclamations et de nos cris joyeux.

Le commandant de la flottille, touché de voir des hommes absolument nus, et comprenant qu’il ne peut les ramener en France dans cet état, les revêt d’habits de marins, et s’occupe ensuite du départ. Mais une difficulté surgit. Il n’a pu appa­reiller que quatre gabares, qui recevront à bord la moitié des prisonniers : quels seront les élus du premier navire ?… Tous voudraient en faire partie. Le séjour de Cabrera nous est odieux depuis si longtemps ! Le commandant manifeste l’intention d’emmener les malades, les plus faibles et les pics malheureux: il était mû par une pensée de cha­rité. Mais les plus anciens croient avoir un droit véritable à partir les premiers; il font leurs récla­mations et se montrent déterminés à maintenir leur droit. Trois jours le commandant persiste dans sa résolution, et trois jours les opposants s’obstinent dans leur prétention. Ils craignent qu’un événement imprévu ne vienne refermer sur eux les portes de la liberté. Enfin, rassurés par la parole du commandant, et vaincus par nos propres ré­flexions, nous cédons ; et contents comme on l’est après une bonne action, nous applaudissons au départ de nos frères, et nous formons pour eux des vœux ardents.

Voguez, heureux navire, précipitez votre course rapide, vous allez rendre à la patrie des hommes longtemps exilés et souffrants ; que le Seigneur éloigne de vous les écueils et les tempêtes, que son souffle vous conduise et vous ramène bien vite ! C’est ainsi que nous jouissions avec ceux qui fuyaient les rochers de Cabrera. Debout sur le pont, aussi longtemps qu’ils le peuvent, ils nous adressent de la voix et du geste leurs adieux et leurs remerciements. Nous répondons à leurs témoi­gnages d’amitié, et lors même qu’ils ont disparu, nous les suivons encore du regard et de la pensée.

Le lendemain, nous étions rendus à nos occu­pations ordinaires depuis huit jours, c’est-à-dire aux rêves les plus doux, aux jeux les plus bruyants et les plus fous, en un mot à toute l’ivresse du bonheur. Il semblait même que déjà nous avions une partie de nous-mêmes qui voguait vers la France.

A peine huit jours s’étaient écoulés, que la petite flottille, toujours poussée par un vent favo­rable, reparut.

Nos préparatifs de départ furent bientôt terminés. Cependant il fallait faire des adieux so­lennels à Cabrera. Cette fois nous ne ferons plus monter vers le ciel la flamme pétillante et vive d’un feu de joie alimenté par les haies sèches de nos jardins, ce sont nos cabanes elles-mêmes que nous livrons à l’incendie. Vainement, sur la demande des Espagnols, le commandant français avait défendu de rien détruire, « Quoi ! », se dit-on, « nos en­nemis profiteront de nos travaux, de nos sueurs ! Non, jamais ! ils nous ont fait trop souffrir !… » Quelques instants plus tard, une fumée noire et épaisse bouillonnait, montait en nuages abondants et couvrait tout le camp. Mais les cabanes étaient chargées d’une trop grande masse de terre, elles ne firent pas un beau feu.

L’esprit de ruine et de vengeance s’était em­pâté de nous, il nous inspirait. A la maison du commissaire ! ce cri retentit de toutes parts et nous soulève. Les portes sont enfoncées, et les meubles livrés au pillage. Plusieurs tonneaux d’huile prélevés sur nos rations sont détruits, et une quinzaine de moutons, qui auraient dû être fournis à l’hôpital, sont égorgés et distribués sans qu’on prenne la peine de les dépouiller. Le reste devint la proie des flammes. Heureusement pour le commissaire qu’il s’était sauvé à l’avance, car nos adieux auraient pu lui être funestes.

Après lui avoir témoigné notre mépris et notre aversion, nous aurions voulu prouver notre estime et notre affection au gouverneur Balthazar et au vénérable Damian Estrebich. Ce bon prêtre surtout méritait notre reconnaissance pour sa charité compatissante et industrieuse. Mais à la vue de nos ba­raques en feu, tous les Espagnols s’étaient retirés sur la canonnière, qui leva l’ancre et se mit au large pendant nos préparatifs de départ.

Un prisonnier, après l’arrivée de la goélette bénie, avait rimé les Adieux de Cabrera. Voici la seule strophe que je me rappelle :

Adieu, rochers, adieu, montagnes,
Grottes, déserts, antres affreux ;
Nous laissons vos tristes campagnes
Pour revoir un séjour heureux.
Nous pouvons chanter à la ronde
Que la paix nous ressuscita ;
Car on revient de l’autre monde
Quand on revient de Cabrera.

Ce fut au chant de ces adieux, et pendant que nos cabanes fumaient encore, que nous prîmes place sur les navires français. Notre long exil était terminé ! Il semblait que nous respirions un air plus pur.

Arrivés à Cabrera le cinquième jour de mai mil huit cent neuf, et embarqués pour Mar­seille vers la fin du même mois de l’année mil huit cent quatorze, nous y sommes restes cinq ans et quelques jours ! !

Les transports bruyants et frénétiques qui avaient marqué notre dernière semaine dans l’île de malheur semblaient s’accroître encore à me­sure que nous approchions de notre patrie bien-aimée. Pourquoi faut-il qu’à la vue de Marseille, lorsque nous allions toucher enfin la terre de France, la mort soit venue les interrompre et étendre sur notre bord ses ombres lugubres ? Oh ! Qu’elles étaient amères les larmes que nous répan­dîmes sur sa victime infortunée, au moment où les flots ensevelirent ses restes ! Fallait-il résister aux horreurs de la captivité pour mourir en présence de la patrie !

Nous retrouvâmes à Marseille les prisonniers du premier convoi. Les plus faibles mêmes avaient recouvré des forces. Après des difficultés et des retards que nous dûmes lever par notre énergie et notre désir de revoir nos familles, nous nous mîmes enfin en route.

Excepté les malheureux qui avaient reçu des habits de marins, nous étions tous dans notre ac­coutrement de Cabrera. La vue de trois mille hommes noirs, maigres et presque nus, lit une grande impression. Dans un instant la ville fut en émoi ; les femmes accouraient vers, nous pleurant, tandis que les hommes, debout aux fenêtres ou aux portes, nous encourageaient du geste et de la voix : « Criez Vive le roi ! Mes amis, nous répétaient-ils,  ne craignez rien, vous irez chez vous. »

Bientôt des tables chargées de viande, de fro­mage et de fruits, sont dressées comme par en­chantement dans la rue devant toutes les maisons. A chaque pas on nous presse, on nous sollicite. Nous mangeons et nous buvons sans nous arrêter, et ceux dont nous acceptons davantage s’estiment les plus heureux.

En même temps on s’empressait aussi de nous revêtir : l’un donnait une chemise, l’autre un pan­talon ou un habit ; ici nous recevions des souliers, là un chapeau. Nous n’étions pas encore sortis de la ville, que déjà les trois mille prisonniers étaient tous pourvus des vêtements nécessaires. Mais quelle variété dans les costumes ! Que de transformations singulières et bizarres ! Les uns étaient devenus marins, les autres coiffeurs; celui-ci commerçant, cet autre homme de bureau. C’est à peine si nous nous reconnaissions les uns les autres.

Oh ! Mes enfants ! Qu’elle fut généreuse et belle la conduite des habitants de Marseille à notre égard ! Quelle bonté ils montrèrent aux pauvres prisonniers de Cabrera ! Que Dieu les récompense de leur charité !

De Marseille nous prîmes la route d’Aix. C’était au milieu de juin, et malgré une chaleur excessive, nous y arrivâmes en courant. Cette ville devait être le lieu de notre séparation. L’espèce de surexcita­tion fiévreuse qui nous avait entraînés de la quaran­taine et poussés jusqu’à Aix, était calmée; chacun était rendu à ses réflexions ; chacun résolut de dis­paraître au plus vite, et d’aller chercher au sein de sa famille des émotions nouvelles, les émotions dont la seule espérance nous avait rendus presque fous de joie et de bonheur sur les rochers de Cabrera.

Je revins sans prévenir de mon retour. A la vue de la maison paternelle je me sentis tres­saillir, tout mon sang se remua dans mes veines, je m’approchai avec hésitation ; c’était un di­manche, vers l’heure de midi. Jamais je n’oublierai cet instant unique de ma vie; mon cœur était oppressé, ma respiration entrecoupée ; je franchis le seuil avec émotion : mon père était assis au coin du feu ; je m’élance, je l’embrasse ! il me serre dans ses bras sans proférer un seul mot ! Il pleure, ce bon père ! il ne peut se détacher de moi !…. Mes frères et sœurs se précipitent sur moi, et dans un élan de leur tendresse, ils m’étouffent sous leurs embrassements !… Cependant je demande ma mère, ma mère si bonne, si ai­mante ! J’avais appris avant mon arrivée que per­sonne de la famille ne manquerait à mes affections. Je demande ma mère… elle était allée à Suzanne (village du département de la Somme), s’informer de son fils auprès des parents de mon cher Lavalard. On avait dit qu’il était de retour au pays… et j’avais reçu son dernier soupir sur la terre de l’exil !…

Ma mère revenait triste et désolée : elle priait et pleurait en cheminant, tandis que nous jouissions de la félicité la plus pure. Mais quelle nouvelle à lui annoncer ! Quelle surprise, quelle émotion pour elle !… Des amis empressés et plus prudents que moi la prévinrent. Je crois que ce fut un bonheur : car la secousse aurait pu être trop forte et lui devenir fatale…

Mes enfants, ne perdez pas la mémoire de mes souffrances, redites-les à mes petits-enfants; mais n’oubliez pas d’ajouter, chaque fois que vous leur en parlerez, qu’aux jours des plus terribles épreuves, Dieu fut toujours mon refuge et mon soutien.

FIN

 

[1] Les „soirées“ précédentes traitent de la défaite de Bailén, de la capitulation, et du transfert des prisonniers sur les pontons de Cadix.