Cabrera – Abbé Turquet – Le Consulat et le Premier empire

NEUVIÈME SOIRÉE

La position des prisonniers français à Cabrera avait été envisagée, dans les soirées précédentes, sous ses phases principales : nous avons vu la faim, la soif, la nudité, la maladie, toutes les misères, sévir contre les malheureux Cabrériens, il nous était facile d’apprécier leur captivité, ainsi que les dangers et les souffrances que mon père avait traversés, et les périls sans nombre auxquels il avait échappé. Nos cœurs, remués par ces tou­chants récits, étaient pleins de reconnaissance envers Dieu. La vue seule de notre père bien-aimé, une parole, un regard que nous échangions entre nous, nous faisaient tressaillir, et nos yeux se mouillaient involontairement. Etaient-ce des pleurs de compassion, de tendresse filiale, ou de remerciement au Ciel ? Il y avait de tout cela dans nos larmes.

Comme mon père avait fait quelques omissions qu’il fallait réparer pour compléter les mémoires de Cabrera, il reprit sa narration.

La tentative d’évasion de nos officiers si fatale­ment dévoilée, la tentative plus heureuse de ceux qui s’emparèrent avec tant de dextérité de la barque à l’eau, firent naître chez beaucoup de prisonniers la pensée et le désir de déserter Cabrera et ses souffrances,

Lorsque par le développement du commerce, il fut plus facile de se procurer des outils et de faire des provisions, quelques-uns, reprenant le projet des officiers à force de travail et d’indus­trie, parvinrent à construire de petites barques ; et sur ces frêles esquifs ils ne craignirent pas d’af­fronter les fureurs de la mer et des vents. Plusieurs furent assez heureux pour réussir et pour rejoindre les armées françaises qu’ils savaient tenir une partie des côtes d’Espagne. D’autres moins habiles, ou laissèrent surprendre leur projet, ou n’obtinrent, malgré leurs efforts, que des barques qui ne pouvaient tenir la mer, et se virent ainsi réduits à détruire eux-mêmes l’œuvre malheureuse de plu­sieurs mois de travail. Il y en eut dont les espé­rances s’évanouirent moins vite ; déjà ils avaient gagné la haute mer ou même touché la terre ferme, déjà ils s’occupaient des positions de l’armée fran­çaise et des moyens d’arriver jusqu’à elle, lorsqu’ils furent pris et ramenés à Cabrera, d’autant plus malheureux de leur retour, qu’ils avaient salué avec plus de confiance et d’allégresse le jour de la délivrance.

Voici une tentative d’évasion plus fatale encore à ceux qui la conçurent, quoiqu’ils eussent vu briller à peine le crépuscule de la liberté.

La barque au pain avait lutté longtemps contre les caprices d’une mer houleuse, sans pou­voir entrer dans le port : enfin elle s’était décidée à tourner l’île pour chercher un abri dans une petite baie située au midi et déposer les vivres sur le rivage. Cette baie est entourée d’une chaîne de rochers très élevés et taillés à pic du côté de la mer, dont ils rendent l’abord fort difficile. A leurs pieds s’étend une étroite langue de terre qui semble avoir été peu à peu abandonnée par les eaux : c’est là que devait se faire le déchargement.

Les prisonniers, qui n’avaient pas reçu de nourriture depuis six jours, s’étaient portés en masse de ce côté et suivaient avec anxiété la marche de la barque désirée ; plus de deux mille hommes, bordant la crête des rochers, plongeaient sur elle un regard avide. Tandis que les Espagnols parvenus à bord descendent tranquillement les vivres sur le rivage, une soixantaine de soldats, ayant fait un long circuit, tombent sur eux à l’improviste, jettent à la mer ceux qui sont restés dans la barque, tendent les voiles et gagnent le large. Sans doute déjà ils se réjouissaient intérieurement et comptaient sur la liberté; mais l’entreprise n’avait pas été assez mûrie; ils n’en avaient pas assez médité les suites et les dangers. A la vue de la barque qui fuit, la crainte de mourir de faim et le souvenir de la barque à l’eau saisissent les deux mille hommes qui couronnent les rochers; à l’ins­tant ils poussent de violentes clameurs, et font pleuvoir sur les fugitifs une grêle de pierres qui en blessent plusieurs et les forcent d’abandonner leur projet.

A peine ont-ils touché le rivage, que les Es­pagnols, furieux d’avoir été surpris, se précipitent sur eux, en tuent quelques-uns avec les crosses de leurs fusils et veulent enchaîner les autres. Ces derniers cherchent leur salut dans la fuite; les uns s’élancent dans la mer, tandis que les autres reprennent la route escarpée qui les a amenés. Malheureusement pour nos compatriotes, les ro­chers entourent la baie d’un mur tellement nu et découvert, qu’il leur fut impossible de trouver un abri, un refuge. Il n’y eut de sauvés que quelques nageurs habiles qui, malgré les dangers d’une mer agitée, doublèrent la pointe de la baie, et par­vinrent à rentrer dans le camp par une autre partie du rivage.

Si notre conduite n’avait été justifiée à nos propres yeux par le besoin pressant où nous étions et par le danger d’être privés pour toujours de nour­riture , oh ! quels cruels regrets nous aurions ressentis d’avoir empêché la fuite de ces captifs ! Mais les pleurs versés sur leur sort malheureux prou­vèrent bien que nous avions agi par l’instinct de la conservation, et non sous l’impression d’une perfide jalousie. Le sentiment de cette vile passion était si éloigné de nos cœurs, que dans toutes les autres circonstances semblables, nous ne pouvions nous empêcher de nous réjouir et de faire des vœux pour les fugitifs ; et pourtant chaque évasion réagissait fatalement contre nous.

Vous avez déjà vu comment la prise de la barque à l’eau a fait renaître chez nous les horreurs de la soif un moment satisfaite ; voici d’autres faits qui établissent cette fatale réaction.

Des pêcheurs venaient de temps en temps sur nos côtes ; ils se faisaient aider par des prisonniers qu’ils payaient assez largement en poisson : c’était une petite ressource. Quelques captifs profitent du peu de vigilance des Espagnols pour leur ravir leurs bateaux et s’évader. Aussitôt il est défendu aux pê­cheurs, sous peine d’une forte amende, d’approcher de l’île qui nous retient dans l’esclavage.

Vers la troisième ou quatrième année de notre exil, sans doute parce que plusieurs petits canots avaient été construits dans des grottes couvertes par des rochers, on nous donna un gouverneur pour nous surveiller de plus près. Un gouverneur nous était bien inutile : c’était l’opinion générale qui nous régissait; ou si nous voulions demander un avis, nous nous adressions à notre bon curé, et aussi à M. dé Monsac, officier français, qui fut fait prison­nier et amené parmi nous dans les dernières années de notre captivité. Cet homme doux et compatissant, qui appréciait d’autant mieux notre position qu’il la partageait, était notre véritable gouverneur ou plutôt notre père. Il ne demandait pas que les mal­faiteurs demeurassent impunis, mais toujours il recommandait la modération et la pitié. Souvent il fallut toute sa bonté d’âme pour nous calmer, et je crois que sans lui plus d’un excès regrettable eut été commis sur les voleurs. Grâces aujourd’hui lui en soient rendues; et puisse cet hommage à sa vertu arriver jusqu’à lui, s’il vit encore, ou, s’il n’est plus, monter vers le ciel et solliciter en sa faveur les miséricordes divines !

Nous avions été débarqués à Cabrera sept à huit mille hommes venant des pontons de Cadix. Pendant plusieurs années, on ne cessa de nous amener de nouveaux compagnons, tantôt vingt, trente, quarante, tantôt par centaines, selon que le sort des combats en décidait ; et le nombre de ceux qui vinrent ainsi par petits groupes partager nos souffrances a pu s’élever à cinq mille. Ajou­tez quinze cents prisonniers amenés en un seul jour d’Alicante, et vous trouverez qu’il est entré de quatorze à quinze mille Français à Cabrera. J’évalue à cinq cents le nombre de ceux qui virent tomber pour eux les liens de la captivité, soit par l’évasion, soit par les enrôlements volontaires au service de l’Espagne. Savez-vous maintenant combien nous étions encore lors de notre retour ? Trois mille six cents hommes ! Ainsi la terre de Cabrera avait dévoré, en cinq ans, plus de dix mille Français !

Souvent vous avez frisonné en lisant ou en entendant raconter les désastres de la campagne de Russie : la route de Smolensk jonchée d’hommes et de chevaux gelés dans la neige, la Bérézina couverte de cadavres et de débris, quels spectacles !… Des régiments périrent tout entiers dans cette terrible expédition ; mais pour avoir agi moins promptement sur les troupes de Baylen, la mort ne les épargna pas davantage. Lorsque nous sommes entrés en Espagne, les régiments étaient intacts; chaque compagnie au grand complet se composait de cent quarante hommes. A notre retour en France, nous n’étions plus que quatre soldats de la septième com­pagnie de la première légion. D’autres compagnies étaient représentées par cinq ou six hommes; quel­ques-unes étaient entièrement éteintes. La mort avait été plus lente, et par cela même plus cruelle.

Je dois ajouter pourtant qu’à Cabrera, elle fut moins puissante contre les prisonniers qui venaient des pontons que contre ceux qui furent amenés directement de l’Espagne. Si ces derniers n’étaient pas affaiblis à l’avance, ils étaient aussi moins endurcis aux privations et aux souffrances, et elle faisait parmi eux de terribles ravages. Pour vous en donner une idée, je vais les constater sur les quinze  cents hommes venus d’Alicante. Ils arrivèrent à peu près au milieu de la troisième année. C’est l’époque de notre plus grande misère. Ils furent saisis, stupéfaits de notre état déplorable ; ils ne comprenaient pas, surtout ils ne pouvaient trop s’étonner de voir des hommes assez peu raisonnables pour manger la nourriture de quatre jours en un seul. Quelques-uns eurent le tort très grave de se laisser aller à des plaisanteries déplacées. Pour toute réponse, nous nous sommes contentés de les ajourner à six mois.

Au bout de ce temps, que leur position était tristement changée ! Tous les maux connus à Ca­brera étaient venus fondre sur eux à l’improviste. Ils avaient trouvé les rations insuffisantes, et pour y suppléer, ils avaient vendu peu à peu une grande partie de leurs vêtements, sans pouvoir échapper au besoin. A la misère s’était joint le découra­gement. Ils n’avaient pu se résoudre à construire des cabanes, et ils s’étaient fixés sous la voûte immense de la grande grotte dont j’ai parlé. Cette caverne, froide et humide, leur fut aussi funeste qu’elle l’avait été à plusieurs malheureux qui avaient voulu l’habiter avant eux. Ses influences, ajoutées au défaut de la nourriture et à la malpro­preté, produisirent des maladies terribles. Enfin, de ces quinze cents soldats venus d’Alicante, bien portants, bien vêtus, après six mois il en restait à peine la moitié, presque tous faibles, languissants, malades et plus malheureux que les autres prison­niers. Alors ils achevèrent de se dépouiller de leurs vêtements pour acheter le droit d’occuper dans nos maisonnettes la place de nos camarades défunts. Les plaisanteries de quelques insensés étaient cruellement expiées !

Comme je gagnais alors quelques sous par mon travail, et que je me trouvais avoir un peu plus d’aisance, j’achetai une chemise à l’un de ces infortunés. Il y avait plus de six mois que je n’en avais plus. Peu après j’en achetai une seconde puis une troisième ; ensuite j’échangeai mes mauvais habits contre de meilleurs, de sorte qu’au moment du départ, j’étais un des mieux fournis.

Ce n’était pas le seul avantage que je retirai de mon travail, il me permit d’apporter quelques changements dans ma manière de vivre. Les pre­mières années, afin d’avoir moins d’appétit, je restais ordinairement couché jusqu’à midi. Après mon lever, je faisais une petite soupe, c’est-à-dire que je mettais tremper tout près d’une demi-ration de pain dans l’eau où j’avais fait cuire mes fèves. Après cette soupe légère, je prenais gros comme une noix de pain, et pour perdre plus vite l’idée de manger davantage, je consacrais une heure à la promenade. Vers le soir, je faisais un souper en tout semblable au dîner, et je me couchais. Lorsque j’eus commencé à travailler, je continuai à ne faire que deux repas ; seulement ma soupe était un peu meilleure, j’assaisonnai mes légumes, et je mangeais un œuf de temps en temps. Chaque soir aussi je prenais un grand verre de vin qui ne me coûtait qu’un sou, et les jours qui me rappelaient d’agréables souvenirs, je me permettais une récréation à la can­tine avec mes amis.

Un autre avantage que je dus au travail, ce fut de me faire remplacer à la corvée.

Il vous semble peut-être étrange que je vous parle de corvée, et pourtant, plus que partout ailleurs, elle était lourde et fréquente à Cabrera. Des hommes de corvée étaient commandés chaque semaine, d’abord pour fournir le bûcher funèbre, et ensuite pour creuser les fosses du cimetière et en­terrer les morts.

Avec le temps, comme je vous le disais tout à l’heure, on nous envoya un gouverneur qui avait sa famille et avec lui un commissaire chargé de la distribution. Il fallut construire des habi­tations à ces messieurs ; et c’est la corvée qui en fit les plus grands frais.  Voulaient-ils, plus tard, agrandir leur demeure, ajouter de nouveaux bâti­ments aux anciens, ou se donner l’agrément d’un jardin plus vaste et mieux fermé, ils faisaient un appel à la corvée. Comme elle retombait ordinaire­ment sur ceux qui paraissaient plus capables que les autres de la supporter, c’était un grand avantage de pouvoir s’en délivrer à prix d’argent.

Le gouverneur était bon, et sa femme compa­tissante. Si ses fonctions ne nous étaient pas toujours favorables, nous savions les distinguer de son caractère et apprécier les sentiments de son cœur. Nous regrettions donc peu les jours de corvée que nous faisions pour lui. D’ailleurs, il savait nous dédom­mager. Il n’en était pas de même du commissaire. C’était un homme dur, cruel, avide, qui ne songeait qu’à faire ses affaires à nos dépens. Tandis qu’il n’é­prouvait aucun scrupule de nous voler sur l’huile et les légumes dont la distribution lui était confiée, il n’avait pas honte, lorsqu’il voyait un malheureux ramasser une fève, de lui asséner sur les épaules un violent coup d’une double courroie dont il était toujours armé. Mais aussi il peut se vanter d’avoir obtenu notre inimadversion et notre mépris au su­prême degré. Je vous dirai un autre jour comment nous le lui avons prouvé.

Jamais, mes enfants,  vous ne comprendrez  l’étendue, la délicatesse, la continuité des soins de la Providence divine sur les hommes. Pour les ap­précier, il faut avoir été dénué de tout comme à Cabrera. Du moins, sachez les reconnaître, et toute votre vie montrez-vous reconnaissants envers votre Père qui veille sur vous du haut des deux.