Cabrera – Abbé Turquet – Le Consulat et le Premier empire

HUITIEME SOIRÈE

Mon père, qui considérait l’éducation de ses en­fants comme le premier de ses devoirs, ne se con­tentait pas de nous donner de bons exemples ; il y joignait de bons conseils aussi souvent que l’occa­sion s’en présentait. Né loin du faste et de l’opu­lence, mais élevé dans la pratique bien entendue de la religion, il possédait l’amour de l’ordre et du travail profondément gravé dans son cœur. Il tenait à nous le transmettre autant que le petit héritage qu’il avait reçu de ses parents et accru par ses économies.

En conséquence il ouvrit la huitième soirée, qu’il devait consacrer à des détails sur le commerce et l’industrie de Cabrera, par quelques sages avis sur le travail et l’économie.

Mes enfants, nous dit-il, j’ai eu occasion dans notre dernière réunion de vous montrer les secours et les consolations que l’homme malheu­reux trouve dans la religion, et de vous faire sentir sa céleste origine ainsi que l’affection que nous lui devons. Aujourd’hui je voudrais vous faire comprendre tout ce que les prisonniers de Cabrera durent à l’économie et au travail, et vous en inspirer l’amour. L’économie, c’est l’ordre dans l’usage des biens de ce monde. Egalement éloignée de l’avarice et de la prodigalité, elle fournit au riche les moyens de faire d’abondantes aumônes, tout en le mettant à l’abri des grands revers, comme elle préserve ordinairement le pauvre de l’extrême misère. Avec l’économie, les vivres que nous distribuaient les Espagnols pouvaient à la rigueur fournir à notre existence ; et, faute d’économie, des hommes mangeaient en un jour la ra­tion de quatre jours, et puis ils luttaient contre la faim la plus cruelle.

Si l’économie dans l’usage des rations était suffisante pour nous défendre d’une misère affreuse, seule et séparée du travail, elle ne put jamais adoucir notre position ni réparer les maux que nous apportait le temps. J’ai vu des hommes d’ordre et d’économie vivre, les cinq années de notre exil sans autre ressource que la ration de chaque jour ; mais que leur position fut triste et déplorable jusqu’au dernier instant !… À l’éco­nomie, il faut joindre l’amour du travail ; et l’a­mour du travail, c’est-à-dire l’amour de la peine, de la fatigue, il faut le demander à la religion ; car qui peut l’inspirer si ce n’est la religion qui le présente à l’homme comme un devoir ?… Que ne pourrais-je pas vous dire aussi des avantages du travail ? Mais je dois me renfermer dans l’étendue de notre île. Eh bien ! à Cabrera même, là où le travail paraissait dans le premier temps sans but et sans utilité, il fut notre gardien et notre sauveur. Outre qu’il entretenait nos forces et nous défendait de l’ennui, il nous préparait des ressources pour l’avenir. Si nous n’avions pas entouré nos maisons de petits jardins pour y planter du gazon d’Espagne et des fleurs sauvages, on n’aurait pas songé à nous procurer de la graine de légumes ; si les plus habiles d’entre nous ne s’étaient pas occupés à sculpter avec des couteaux des cannes de bois de sabine, des cuillers et des fourchettes de buis , le commerce n’aurait jamais pris naissance chez nous.

Et que de secours dont auraient été privés les pauvres prisonniers de Cabrera !

Des prisonniers, soit pour occuper leur loisir, soit pour leur utilité propre, s’étaient mis à tra­vailler quelques petits objets. Ils y avaient véritablement déployé une rare habileté. Bientôt, pressés par le besoin, ils cherchèrent à les vendre aux marins des chaloupes et des barques qui amenaient les vivres. Les Espagnols, poussés par la beauté du travail autant que par les sollicitations des vendeurs consentirent à les acheter; mais après s’être fait longtemps prier, ils n’en donnèrent qu’un prix très modique : à peine s’ils les payèrent la cin­quième partie de leur valeur. Comme les ouvriers n’estimaient ni le bois que l’île fournissait en abondance, ni leur temps qu’ils ne savaient comment user, quelque faible que fût le prix, il ne laissa pas de les encourager. Les Espagnols, de leur côté, ayant tiré un bénéfice facile de leurs achats, ne demandèrent pas mieux que de recommencer. Ainsi s’établit peu à peu un commerce qui devait se dé­velopper et nous être très avantageux. Les Espagnols commandèrent aussi des castagnettes, dont l’usage est très répandu dans leur pays.

Des prisonniers qui savaient tresser l’osier et en figurer divers dessins originaux et gracieux, encouragés par l’heureux succès de nos camarades sculpteurs, firent des corbeilles charmantes, et vinrent les offrir aux Espagnols, qui les achetèrent avec un égal empressement, toujours en vue des bénéfices qu’ils s’en promettaient. Les premières corbeilles furent suivies d’autres corbeilles. Les plus habiles prirent des apprentis et des ouvriers. Les uns allaient chercher dans les rochers des charges non pas d’osier véritable, mais d’une espèce de troène traînant et souple, et le prépa­raient. Les autres travaillaient, sous la conduite de leur maître, ou à la journée, ou à la pièce, selon qu’ils étaient plus ou moins exercés. Bientôt cette industrie prit une grande extension. Les barques qui nous apportaient les vivres, retournaient char­gées de corbeilles qui ensuite étaient expédiées de Majorque dans l’intérieur de l’Espagne.

Cependant, comme il n’y avait relativement à la population de Cabrera qu’un tout petit nombre de soldats occupés à ces sortes d’ouvrages, la masse était toujours profondément malheureuse. Ce fut pour leur venir en aide que notre aumônier conçut l’heureux projet de faire venir du chanvre et du coton. Il s’était persuadé avec raison, qu’il devait y avoir parmi nous des hommes qui avaient appris à filer et à tricoter dans leur enfance, et qu’ainsi il pourrait les occuper et leur procurer les moyens d’améliorer leur position par le travail. Les heureux résultats de son entreprise lui prouvèrent qu’il avait eu une bonne inspiration. La charité trouva même des ressources dans les bénéfices que produisit ce petit commerce entrepris comme une bonne œuvre. Les Espagnols qui fréquentaient l’île, remarquant ces bénéfices, y portèrent envie, et ce fut à qui ferait travailler la plus grande masse de coton. Les uns en apportèrent aux chefs de cantine qui régissaient sous leurs ordres; les autres se choisirent des chargés d’affaires ; tous voulurent profiter de l’activité et de la misère des Cabrériens.

Dès lors, ce ne furent plus seulement ceux qui l’avaient su dans leur jeune âge qui se mirent à filer et à tricoter ; le camp fut rempli d’hommes qui tournaient le fuseau ou essayaient de manier les aiguilles. Les plus habiles formaient les autres, dirigeaient leurs travaux ou les prenaient pour ouvriers. Moi-même, mes enfants, j’appris à tricoter à Cabrera. Un ami m’en donna les premières leçons. Lorsque je fus quelque peu exercé, il voulut me payer comme ouvrier, selon le travail que je lui faisais. Comme son amitié était aussi désintéressée que sincère, et qu’il désirait ardemment améliorer ma position en me rendant capable de travailler pour mon propre compte, il me donna les plus grands soins. Aussi me trouvai-je, après quelques mois, en état de travailler seul, et devoir même des apprentis et des ouvriers à mon tour.

L’impulsion avait été donnée; chacun l’avait reçue; chacun voulait exercer son talent, adopter un état ou inventer une industrie pour sortir de la misère et adoucir les rigueurs de la captivité. C’est ainsi que des serruriers et des couteliers se mirent à forger. D’abord ils battirent le fer sur des morceaux de roche qu’ils roulaient dans leurs cabanes; ensuite ils firent venir de Majorque de petites enclumes et quelques-uns des outils les plus indispensables. Ils commencèrent par tra­vailler pour les prisonniers ; mais, comme il s’en trouvait qui étaient fort habiles, ils finirent par travailler pour les Espagnols. Des tourneurs établirent aussi des ateliers. Longtemps on avait filé le coton au fuseau; ils firent des rouets, et le commerce de coton prit une nouvelle activité.

Par suite de la même impulsion, un parisien de mes amis, habitant la même cabane que moi, se fit marchand fripier. De temps en temps il nous arrivait de nouveaux prisonniers. Peu accoutumés à la faim, à la soif, aux privations de tout genre qui faisaient le fond de la vie de Cabrera, ces nouveaux venus se voyaient bientôt réduits à vendre pièce à pièce leur linge et leurs habits pour se pro­curer quelques morceaux de pain. Mon fripier se chargeait de leur affaire. Chaque jour il faisait deux ou trois fois le tour du camp, porteur de chemises, d’habits, de pantalons à vendre. Le plus souvent il parvenait à se faire payer de sa commission et par le vendeur et par l’acheteur, et rendait ainsi son industrie fort lucrative.

Les Espagnols, qui trouvaient leur avantage à nous faire travailler, cherchaient sans cesse à sti­muler notre activité et à découvrir quelque nou­velle branche d’industrie. Notre commerce était encore dans son enfance lorsqu’il nous arriva des caisses de souliers tout coupés avec les outils pour les confectionner. Les cordonniers se présentèrent, et ils eurent du travail tout le reste de notre captivité.

Il semble que le travail dût bien vite nous retirer de la misère; il apporta en effet de grands changements dans notre position; mais il fallut beaucoup de temps, car les salaires étaient très modiques. Pour vous en donner une idée, je vous dirai que ceux qui faisaient des corbeilles payaient le troène trois sous le mille à ceux qui allaient le chercher ; que l’on donnait deux ou trois sous de la livre à ceux qui filaient ou tricotaient, et que les cordonniers recevaient trois ou quatre sous pour la façon d’une paire de souliers. Lorsque je commençai à tricoter, mon ami me donna un sou par semaine ; plus tard je devins capable de faire des jupons et des gilets, alors je reçus un sou par jour. Il fallait certes avoir du courage et de la constance pour travailler toute une semaine pour un sou ! Mais un sou dans notre position, c’était quelque chose ! Des progrès sensibles d’ailleurs couronnaient ma persévérance. Je parvins avec le temps à gagner trois ou quatre sous par jour; ajoutez que je faisais à peu près le même bénéfice sur des ouvriers que j’avais formés, et vous comprendrez que ma position était bien meilleure que dans les premiers temps. Hélas ! ce fut trop tard que l’industrie se développa parmi nous ! Nous avions passé trois ans dans la plus affreuse misère lorsqu’un travail profitable nous devint possible. Du reste, mes enfants, ne vous imaginez pas qu’à partir de cette époque tous les prisonniers aient obtenu les mêmes avantages. Il y en eut beaucoup qui ne purent jamais se mettre au travail : ou ils étaient trop faibles et accablés de trop d’infirmités pour supporter la fatigue, même celle qui vient d’une application continue ; ou ils étaient trop abattus pour retrouver jamais la force, l’énergie qui leur aurait été nécessaire. Si la crainte incessante des disettes aux­quelles nous étions exposés chaque jour n’avait rendu égoïstes ceux qui travaillaient, ces infor­tunés du moins auraient participé par l’aumône à l’aisance générale. Mais il nous semblait toujours voir planer sur nos têtes la famine comme un fantôme effrayant. Comment nous serions-nous hasardés à des libéralités abondantes ! Il y eut donc jusqu’à la fin parmi nous des hommes très malheureux, des hommes qui mouraient de faim.

Les Espagnols n’achetaient notre travail qu’à très vil prix ; aussi, lorsque nous nous sentîmes un peu moins pressés par le besoin, nous conçûmes le projet de faire naître la concurrence à notre profit, ou même de l’établir. D’abord nous nous montrons plus exigeants et nous sollicitons moins. Comme ils étaient tous avides des gros bénéfices, qu’ils faisaient sur nous, nous nous adressons à tous, et nous préférons toujours ceux qui donnent les prix les plus avantageux. Nous tâchons ainsi de les mettre en contact les uns avec les autres. Malgré notre habileté à faire le commerce, les prix avaient une très grande peine à s’élever. Voici quelque chose qui nous réussit mieux. Des bâti­ments anglais abordaient quelquefois notre île, et toujours ils nous laissaient de preuves de leur générosité : tantôt c’étaient des outils et des semences, tantôt des secours pour les malades et des aumônes pour les plus malheureux. Un jour même, au moment de notre plus grand dénuement, un brick anglais nous avait fait une distribution générale de vêtements. Chaque prisonnier avait reçu quelque chose : les uns une chemise, les autres un pantalon ou un habit. Les Anglais jouis­saient donc parmi nous d’une haute réputation de générosité. On crut qu’il serait avantageux de leur offrir, lorsqu’il en viendrait, quelques-uns des objets fabriqués chez nous avec tant de dextérité. Les uns mirent pour eux en réserve les cannes, les cuillers et les fourchettes les mieux travaillées; les autres leurs corbeilles les plus élégantes. Ils payèrent si largement que tous voulurent faire le commerce avec eux. Pour ceux qui travaillaient des matières dont ils avaient la propriété, rien n’était plus facile. Les autres, par exemple, ceux qui tri­cotaient, se procurèrent de la laine et du coton, et firent quelques gilets pour les vendre aux An­glais. C’est ainsi que peu à peu, notre commerce prit une forme plus favorable, et que je parvins, moi comme beaucoup d’autres, a pourvoir à mes besoins et à économiser quelques pièces de monnaie pour les jours mauvais.

Il est une privation sur laquelle je n’ai pas encore fixé votre attention, et qui pourtant contri­buait beaucoup à nous rendre la vie triste et insi­pide : c’est la privation du sel. Le sel ne doit pas être assimilé aux épices dont on peut fort bien se passer ; il est aussi nécessaire à l’homme comme assaisonnement que comme principe d’hygiène. Et jamais pendant cinq ans on ne pensa à nous en procurer. Qu’on songe que pour notre potage nous n’avions que des fèves et un peu d’huile d’olives, et l’on comprendra combien il nous eut été agréables de relever le goût d’un tel potage par le sel. Lors­qu’il nous arrivait d’en trouver sur le bord de la mer, oh ! comme nous le ramassions soigneuse­ment !

Le sel devint aussi un objet de commerce. Mais quel courage, ou plutôt quelle indifférence, quel mépris de la vie ne fallut-il pas pour se livrer à ce dangereux commerce !

La mer en quelques endroits se brise contre des rochers taillées à pic, et tellement escarpés qu’ils présentent l’aspect de ces vieux donjons du moyen âge que le temps a dépouillés de leur ceinture de pierres polies.

Dans le flanc de quelques-uns de ces rochers, à trois ou quatre cents pieds au-dessus des eaux, on aperçoit de la mer des enfoncements qui semblent des cavernes dont les gueules béantes s’ouvrent pour aspirer les flots. Soit curiosité, soit espoir de quelque découverte, des hommes aventureux entreprennent de parvenir à ces cavités. Le danger ne les effraie pas ; ils s’accrochent des pieds et des mains aux saillies des rochers, et tantôt se poussant, tantôt se tirant les uns les autres, ils grimpent jusqu’au point qu’ils se sont proposés. Quelle n’est pas leur joie lorsqu’ils voient devant eux une masse de sel pur et parfaitement cristal­lisé ! Sans doute dans ses moments de grande fureur, lorsqu’elle découvre le fond des abîmes et lance ses flots écumeux vers le ciel, la mer élève jusqu’à ces enfoncements des vagues qui s’évaporent par l’action du soleil et y entassent le sel en abondance.

La découverte était précieuse; mais pour en tirer parti, il fallait surmonter des difficultés très fortes et courir les plus grands dangers. Il suffisait, dans cette périlleuse ascension, que le pied man­quât, que la main vînt à lâcher prise, ou une pierre à se détacher, pour se déchirer le long des rochers et se briser dans les flots. Cependant il y eut parmi nous des hommes assez hardis, assez insouciants de la vie pour se déterminer à faire le commerce du sel. Tous les quatre ou cinq jours ils entreprenaient un de ces voyages qu’on pourrait appeler aérien. Soit qu’ils profitassent de la marée basse pour grimper de la plage jusqu’aux grottes à sel, soit qu’ils montassent au contraire sur la pointe des rochers pour descendre vers les mêmes grottes, c’était toujours la même fatigue et le même danger. Le plus difficile était le retour. Nos marchands de sel s’étaient procuré de petits sacs qui pouvaient en contenir quinze à vingt litres. C’était peu, ce semble, et pourtant c’était un fardeau bien dangereux sur de tels rochers. Aussi plus de vingt prisonniers périrent-ils dans ces témé­raires ascensions. Un jour, de la mer où nous nous baignions, nous considérions en frémissant trois malheureux qui allaient chercher du sel. Ils étaient à la suite les uns des autres, s’entr’aidant au besoin. Tout à coup le premier lâche prise, il entraîne ses deux compagnons, et tous trois arrivent broyés au bas du rocher.                             ,

De tels accidents auraient dû effrayer et dé­tourner de ce fatal commerce. Malheureusement, entre courir les hasards d’une mort violente et mourir de faim et de misère, des infortunés ne voyaient pas de milieu ; et comme le premier parti leur semblait moins triste et plus sûr que le second , ils y persévérèrent jusqu’à la fin. Oh ! si les hommes apportaient le même courage et montraient la même constance à mériter les joies éternelles, quelles sublimes vertus nous les verrions pratiquer ? Mais non, l’homme sacrifie tout pour la vie pré­sente; et la vie future, il l’oublie !

Il fut parmi nous une autre industrie qui nous était moins avantageuse : c’est celle qu’exerçaient à nos dépens certains hommes peu scrupuleux, qui s’étaient imaginé de marauder à Cabrera comme ils l’avaient fait en Espagne. Rôdant sans cesse dans le camp, épiant toutes les occasions, médi­tant continuellement de nouvelles rapines, ils étaient devenus d’une habileté qui a souvent dé­concerté les plus soupçonneux. Ajoutez que la honte et les châtiments les trouvaient impassibles, et que la faim et la misère les aiguillonnaient con­tinuellement, et vous comprendrez combien ils devaient être des voleurs experts et audacieux. Il n’y avait ni haie ni fermeture qui pût nous défendre contre eux. Ils s’introduisaient jusque dans nos cabanes pendant notre sommeil, et pour les em­pêcher de voler alors nos petites provisions, ce n’était pas assez de placer la corbeille qui les contenait à notre chevet, il fallait recourir à la ruse. Voici un moyen mis en usage avec quelque succès.

Une ficelle était fixée d’un bout à la corbeille, et de l’autre elle était attachée au bras ou à la jambe d’un des habitants de la cabane. La moindre ten­tative éveillait celui qui était de garde, et l’on donnait la chasse au voleur. De plus, pour qu’elle fût plus facile, nous avions sans cesse auprès de notre hamac un énorme gourdin : au moindre bruit nous le saisissions pour courir après l’audacieux larron.

Combien n’était-il pas pénible de se voir en­lever, quelquefois en même temps, et la ration de deux ou trois jours, et les économies de plusieurs semaines ! Aussi, lorsque nous pouvions prendre un voleur en flagrant délit, nous ne le ménagions guère. Le premier châtiment était une bastonnade soignée, elle était administrée sur-le-champ.

Lorsque le coupable était un de ces incorri­gibles tous les jours surpris quoique tous les jours châtiés, on l’attachait à un poteau sur la place du Palais-Royal, et chacun avait le droit de venir l’accabler d’injures et le couvrir de soufflets. On en vint même jusqu’à couper les deux oreilles à l’un de ces malheureux. Nous les avions en horreur (ils nous étaient si nuisibles !), et pourtant nous ne pouvions nous empêcher de les plaindre inté­rieurement. Nous savions que l’excès seul de la misère les poussait au crime. Aussi la mort vio­lente d’un de ces malheureux excita-t-elle dans le camp une indignation générale. Cet infortuné, surpris plusieurs fois en flagrant délit, avait été attaché au poteau où il recevait le juste châti­ment de ses fautes. Une corde à nœud coulant lui avait été passée dans le cou, moitié par plaisan­terie, moitié pour lui tenir la tête droite auprès du poteau. Pour l’exhausser davantage et le faire voir de plus loin, on lui avait mis une pierre sous les pieds. Tout à coup arrive indigné un soldat du même pays : « Comment c’est encore toi », s’écrie-t-il en lui donnant quelques soufflets; « voyons, qu’on en finisse ! » En même temps d’un coup de pied il fait rouler la pierre; le voleur se trouva suspendu, le nœud se serre, et les spectateurs irréfléchis s’a­musent un instant des gambades du patient. Bientôt ils comprennent leur imprudence et veulent le dé­barrasser du nœud fatal. Quelle n’est pas leur stupeur lorsqu’ils le sentent s’affaisser dans leurs bras ! La plaisanterie avait été cruelle, il était mort !…

Cet événement, qui fit sur nous une impression profonde et nous rendit plus circonspects, ne cor­rigea pas les voleurs. Leur nombre au contraire continua d’augmenter de jour en jour, et le mauvais exemple fit bientôt l’effet d’une épidémie.

Alors on eut recours à une espèce de prison où l’on enfermait pour un temps ceux qui se lais­saient surprendre. Notre but était aussi de leur faire apporter plus d’ordre dans la consommation de leurs rations et de les exciter à travailler.

Par l’économie et l’amour du travail, mes enfants, j’ai évité bien des souffrances et me suis procuré de grands soulagements. Par l’économie et l’amour du travail, vous suppléerez les richesses de la terre que la divine Providence ne vous a pas départies, mais qu’elle a remplacées, dans sa bonté, pour vous comme pour moi, par des biens plus précieux, ceux de l’instruction religieuse et d’une éducation chrétienne.