Cabrera – Abbé Turquet – Le Consulat et le Premier empire

SIXIÈME  SOIRÉE

Quelques jours s’étaient écoulés depuis la der­nière soirée, et nous étions au beau milieu du mois de décembre. Tous nous étions avides des récits de Cabrera; et comme mon père ne voulait en priver aucun de ses enfants, et que nous n’étions pas toujours libres, nos réunions avaient été fixées au dimanche. La saison s’avançait rapidement, et l’hiver sévissait. Le grand vent de novembre s’était changé en un vent vif et piquant qui poussait avec un sifflement aigu les rafales d’une neige glaciale. Le froid était très intense, aussi le bon feu de la première soirée avait été remplacé par un poêle plus ardent.

Tout en nous rangeant en cercle autour du poêle, je dis à mon père que si les prisonniers de Cabrera avaient éprouvé les horreurs de la faim et de la soif, du moins ils n’avaient pas eu à supporter un froid aussi vif que celui qu’il faisait actuellement.

C’est vrai, me répondit mon père, car la tem­pérature de Cabrera est très douce, et il n’y gèle pour ainsi dire jamais. Pendant cinq années que j’y suis resté, j’ai vu une seule fois une petite neige fine et peu abondante, et encore avait-elle disparu à huit heures du matin. Le soleil de Cabrera, tout indigné de ce qu’elle eût osé couvrir ses domaines, se hâta de l’enlever.

J’avoue qu’il ne gèle pas à Cabrera comme dans notre pays, mais aussi à Cabrera nous n’avions pas un bon poêle pour nous chauffer ni de bons habits pour nous couvrir. Et puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais vous exposée sur-le-champ notre position quant aux vêtements. Elle n’était pas moins triste que le reste.

Avant l’affaire de Bailén, nous pouvions de temps en temps, à la faveur des lois de la guerre, échanger nos mauvaises chemises contre de meil­leures; après la capitulation, cette manière simple et facile de fournir le sac militaire nous fut in­terdite. Cependant les voyages qu’il nous fallut faire pour gagner nos cantonnements et pour aller de nos cantonnements à Cadix, les travaux auxquels nous occupèrent des Espagnols généreux qui vou­laient nous soulager, la sueur dont nous étions sans cesse couverts sous un soleil brûlant, avaient mis notre linge et nos vêtements dans un triste état de délabrement. Les pontons achevèrent l’œuvre de destruction.

Sur les pontons une affreuse gale qui nous couvrait le corps de pustules, d’autres maladies non moins hideuses, une horrible malpropreté nous rongeaient; comment notre pauvre linge aurait-il résisté à leur action ? Il est vrai que nous nous faisions les héritiers des malheureux frères d’armes que la mort moissonnait chaque jour sous nos yeux; mais hélas ! quelles successions ! Des vêtements en lambeaux ! ! !… Ainsi, des souliers à demi usés, une ou deux mauvaises chemises, un pantalon et un habit ou une capote militaire forti­fiées de nombreux morceaux grossièrement attachées : voilà notre vestiaire au moment du débarquement à Cabrera. Aussi fûmes-nous bientôt dans un état à faire pitié.

A Cabrera, notre première pensée à tous fut de parcourir notre île, de l’explorer, de l’étudier. Traverser les broussailles les plus épaisses, s’en­foncer dans les fourrés, grimper sur les rochers et descendre dans les ravins; aujourd’hui parcourir une partie du rivage, demain se hisser sur la pointe de quelque roche plus élevée que les autres : voilà quelle fut pendant quelque temps notre occupation habituelle. Cette reconnaissance des lieux ne se faisait pas sans de grandes fatigues pour nous, et de plus grandes encore pour nos vête­ments. Que de fois n’avons-nous pas gémi de les avoir déchirés aux ronces, aux épines, aux flancs aigus des rochers !

Il nous fallut ensuite travailler à nous con­struire d’abord des abris, puis des huttes et des cabanes. De là nouvelles épreuves pour la pauvre chemise, nouveaux périls pour le malheureux pantalon, et nouvelles fatigues pour les souliers. Ceux-ci nous abandonnèrent les premiers. Tou­tefois nous pouvions nous en consoler ; ils nous garantissaient si mal, depuis quelques temps, des pierres et des broussailles, qu’ils avaient laissé la plante des pieds se durcir de manière à se passer de leur protection. En même temps nos habits menaçaient ruine, ils tombaient en lambeaux, et bientôt il fallut la plus grande attention pour ne pas les perdre. Hélas ! mes chers enfants, il y eut une foule de malheureux qui ne purent sauver leurs vêtements d’une destruction totale. Au bout de deux ou trois ans, on vit des hommes errer, privés de vêtements, sur les rochers aigus, dans les ravins rocailleux ou parmi les buissons d’épines et les ronces. Leurs corps, maigres, décharnés, semblables à des squelettes recouverts d’une gaze légère qui aurait laissé compter tous les os, tous les nerfs, toutes les fibres, étaient hideux à voir. Quiconque se serait trouvé subitement en face de ces hommes, les aurait pris pour des spectres ; il aurait cru entendre craquer leurs os ; et si une voix, un son était sorti de leur poitrine, il aurait reculé. Mais les comparer à des squelettes voilés d’une gaze légère, ce n’est pas assez : ils étaient encore plus hideux ; car ils étaient rongés d’abcès et d’ulcères repoussants et infects, ou chargés de larges déchirures qu’ils s’étaient faites en grimpant sur les rochers. Et ces malheureux avaient conservé les sentiments de la décence et de la pudeur !…. Oh ! Comme la désobéissance du premier pesait lourdement sur eux ! Exclus volontairement de la société et réduits à rougir d’eux-mêmes, ils demeuraient blottis dans leurs grottes et leurs huttes, ou fuyaient dans les endroits de l’île les plus écartés et les plus sauvages. Autant qu’ils le pouvaient, ils évitaient de paraître dans le camp; ou ils chargeaient un ami de recevoir leurs rations ; ou ils se réunissaient plusieurs, revêtaient l’un d’eux de tous leurs habits et l’envoyaient aux dis­tributions.

Lorsqu’ils ne pouvaient se dispenser de paraître et de répondre à l’appel de leur nom, ils recou­vraient leur nudité de feuillage. Jamais, non jamais, mes enfants, vous ne comprendrez tout ce qu’a de terrible une telle position !…. Et ne croyez pas que ces infortunés aient été réduits par leur faute à cet excès de dénuement. Si vous com­preniez tout ce qu’il en coûtait aux autres d’efforts, de soins, de sacrifices, pour ne pas tomber dans la même misère, vous sentiriez vos cœurs s’émou­voir de la plus vive compassion. Pour se procurer, je ne dirai pas une chemise, un pantalon, mais seulement un misérable lambeau d’étoffe destiné à empêcher la destruction complète d’un vêtement, on était obligé d’imposer à son estomac plus de quinze jours de privation ; il   fallait retrancher quelque chose de la ration de chaque jour. Et comment des hommes qui auraient vendu leur liberté, leur vie pour un morceau de pain, au­raient-ils pu s’imposer ces privations ?

Jusqu’à ce jour vous ne m’avez pas entendu prononcer une parole d’indignation ni même d’ai­greur contre les Espagnols. C’est que la religion commande le pardon !… Et puis, ils ont été si malheureux depuis ! ! ! Puisse le Ciel les regarder avec miséricorde, et ne pas rendre aux enfants les maux que leurs pères nous ont fait souffrir !…. Si quelques réfugiés espagnols viennent frapper à votre porte, ouvrez avec charité; rappelez-vous que votre père aussi fut malheureux et exilé….

Au reste, je crois volontiers que nos maux n’étaient l’œuvre que de quelques hommes cruels et hypocrites également ennemis de leur Dieu et de leur pays, et que les nobles enfants de la catholique Espagne y étaient étrangers. Dans un temps où les malades de Cabrera étaient envoyés à Palma, ne revenaient-ils pas tous bénissant la charité vive et touchante des dames de cette île, qui les avaient soignés jusqu’à leur guérison, et les avaient fournis de bons vêtements pour leur retour ! Ce serait donc une injustice de faire peser sur la nation entière les maux qu’il nous fallut endurer.

L’extrême dénuement où nous étions tous plon­gés était sans doute par lui-même un grand tour­ment, et pourtant je ne puis m’empêcher de lui attribuer aussi des effets bien terribles.

Exposés tantôt aux rayons que lançait sur nous un soleil brûlant, et tantôt à la fraîcheur d’une nuit rendue humide et malsaine par des pluies abon­dantes ou par des exhalaisons de la mer, nous fûmes en proie aux plus cruelles et aux plus rebutantes maladies.

Je ne saurais comment les décrire. Il n’y a au­cune ambulance militaire, aucune maison d’incu­rables qui puisse présenter un aussi triste spectacle que notre hôpital. C’est dans le fort qu’il fut d’abord établi. On n’y admit seulement que des hommes qui étaient tout à fait dans l’impossibilité de pourvoir eux-mêmes aux besoins les plus indispensables. La plupart étaient dans un état vraiment hideux. Les uns voyaient leur chair, aux prises avec la corrup­tion, tombant en lambeaux : la mort les frappait pièce à pièce; leurs doigts s’étaient collés ensemble; à quelques-uns ils étaient tombés entièrement, et plusieurs même n’avaient conservé que les avant-bras. Les autres, perclus de tous leurs membres, et couverts d’une espèce de lèpre, gisaient immo­biles sur leurs lits de feuillages et de bruyères sèches. Ils ne pouvaient se remuer, et ce n’est qu’en surmontant la plus grande répugnance qu’on pouvait se résoudre à leur rendre les premiers services. Oh ! Qu’ils étaient dignes de pitié les hommes admis à l’hôpital ! Et pourtant le fort fut bientôt insuffisant ! ! !

Les officiers, en quittant notre île, nous avaient laissé quelques tentes plus spacieuses et plus commodes que nos baraques. On prit le parti d’en faire une succursale de l’hôpital du fort. On y ramassa tout ce qu’il y avait de plus rebutant; il fut surnommé, du lieu de sa situation, l’hôpital de la colline. Comme au fort, les soins qu’on y donnait aux malades, ainsi que les remèdes, étaient très simples. Les infirmiers recevaient leur ration et la leur distribuaient jour par jour ; ils les pour­voyaient d’eau de fontaine, faisaient cuire leurs fèves, et, après l’arrivée de notre aumônier, leur préparaient quelques bouillons. Pour ces services, ils recevaient double ration, car ils étaient agrégés du gouvernement espagnol. Ajoutez quelques profits sur les vivres de ceux qui étaient trop faibles pour les consommer, et la misérable succession de ceux qui mouraient ; et vous comprendrez que si les ma­lades n’obtenaient pas grand soulagement à l’hô­pital, les infirmiers du moins y trouvaient quelques avantages : ne les leur reprochons pas ; ils étaient bien achetés par des services qui exigeaient tant de courage et de générosité !

Il y avait quelque temps que nos officiers avaient été embarqués pour l’Angleterre, et que leurs tentes avaient été converties en hôpital, lors­que nous eûmes le spectacle le plus triste que j’aie jamais vu. Nous étions dans la saison des pluies.

Je l’ai dit, nous avions construit nos cabanes tout autour du fort, sur des collines qui ne sont qu’un prolongement du flanc des rochers qui enve­loppent Cabrera, d’une ceinture de montagnes ouverte seulement à l’endroit du port.

Nous nous trouvions logés comme sur le pen­chant d’un bassin où accouraient en fureur tous les torrents. Depuis deux jours, la pluie tombait avec abondance, lorsque la troisième nuit elle devint extraordinaire, effrayante et vraiment dilu­vienne.

En quelques instants la terre dont étaient enduits les toits et les palissades de nos cabanes fut détrempée et entraînée, ainsi que les feuil­lages et les bruyères qui la retenaient. Bientôt l’eau pénètre tout, nous sommes sans abri; il semble qu’un torrent a pris son cours à travers les parois de nos pauvres cabanes ; les pieux les plus profondément enracinés dans la terre seuls résistent. A chaque instant, nous craignions de les voir céder. L’obscurité était complète. Si nos cabanes s’entraînent, où nous réfugier ? Notre position était affreuse, chaque instant l’aggravait, et la pluie continuait !… Dans une telle extrémité, l’âme, je vous l’assure, s’élève sans peine vers Dieu ; elle s’attache à lui de toutes ses forces et s’abandonne volontiers à sa protection.

Cependant nos cabanes, à demi ruinées, lais­sent arriver jusqu’à nous les plaintes et les lamen­tations de nos voisins. Bientôt des cris de détresse, des cris lamentables partent de la vallée et nous déchirent le cœur; ils augmentent, ils se multi­plient, ils s’étendent. Nous devinons un grand malheur… On appelle, on invoque du secours !… Mais la nuit est obscure, la pluie continue, une  épaisse couche d’eau envahi tout, des torrents déchirent les flancs des rochers et descendent vers  les collines en mugissant !… Comment se hasarder  vers la vallée où les flots affluent de toutes parts ?… Si quelques-uns quittent leur baraque qui ne les abrite plus, c’est pour fuir sur les hauteurs. Les  cris se mêlent toujours aux bruits des eaux, ils semblent suivre leur course rapide et descendre vers la mer… Nous n’en pouvions plus douter, les eaux ont entraîné des victimes !… Au bout de quelque temps, les cris sont moins énergiques, moins pressés,… ils ne nous arrivent plus qu’un à un… Bientôt ils se taisent.., nous n’entendons plus que le sourd mugissement de la pluie et le bruit des torrents qui se précipitent : tout est fini !… Le dernier cri a fait courir sur tout notre corps un horrible frisson, nous attendons le jour avec anxiété. Quel malheur va-t-il nous révéler ? Quelle scène d’horreur va-t-il nous mettre sous les yeux ? Cette seule pensée nous tourmente; nous oublions la plaie qui nous inonde, et la ruine de la cabane qui nous a coûté tant de peines.

Cependant l’aube du jour commence à suc­céder aux ténèbres de la nuit; en même temps la pluie devient moins abondante, les nuages se dis­sipent, et les torrents achèvent de s’écouler. Alors nous descendons vers les lieux d’où étaient partis pendant la nuit les cris les plus sinistres. Quel affreux spectacle !… Les tentes laissées par les officiers et dont on avait fait l’hôpital de la colline, offrant moins de résistance que nos baraques, avaient été entraînées par les eaux avec les mal­heureux qu’elles abritaient. Ils étaient environ deux cents, et tous avaient péri !… On voyait le long du torrent qui les avait entraînés, accrochés à des blocs de roche, à des arbres, à des buis­sons, à tout ce qui avait fait obstacle, des ca­davres livides et meurtris…. Quelques-uns, à demi ensevelis dans une vase épaisse, laissaient aper­cevoir un bras, une jambe !… A quel triste sort, ô mon Dieu, vous nous aviez destinés !… Du moins ne permettez pas que tant de souffrances soient inu­tiles, mais souffrez que nous vous les offrions en expiation de nos péchés.

Le prêtre qui avait eu la générosité de venir partager avec nous le triste séjour de Cabrera, pro­fita en notre faveur de ce lamentable événement. Il écrivit au gouverneur de Majorque, et sans doute son récit fit une profonde impression, puisqu’il décida que nos malades seraient reçues dans les divers hôpitaux des îles Baléares.

Cette décision fut un immense avantage pour ceux d’entre nous qui en jouirent. L’état où ils étaient réduits fit beaucoup de bruit à Majorque et à Palma. La charité s’en émut ; la charité chrétienne ne connaît ni étrangers ni ennemis, elle ne voit que des frères dans les malheureux qui ont besoin de secours ; et ce fut à qui ferait le plus pour les Français malades ! On ne se contenta pas de les soigner, de leur prodiguer tout ce qui pou­vait alléger leurs souffrances et hâter leur guérison ; on prit plaisir à pourvoir de linge et d’ha­bits ceux qui guérissaient. Quoique le nombre de ceux qui en revenaient fût petit, ils étaient ramenés à Cabrera si bien vêtus, que nous aurions été tous tentés d’être malades pour nous faire habiller à Majorque.

Mais, hélas ! les malades de Cabrera étaient trop nombreux ! Ils encombrèrent bien vite les hôpi­taux, et le gouverneur changea subitement de dé­termination. Plus de soixante malheureux étaient réunis auprès du fort, attendant la barque pour être conduits à Majorque, lorsque le contrordre du gouverneur arriva. Il jeta parmi eux la désola­tion et le désespoir. En apprenant cette nouvelle, ils répandent des torrents de larmes et poussent des gémissements lamentables. Que vont-ils devenir ? Qui les soignera ? Le sort des malades de l’hôpital de la colline se présente à leur esprit. Quelques-uns tombent dans le délire, ils invoquent la mort.

Le gouverneur, pour enlever à sa résolution un peu de ce qu’elle avait de cruel, promettait de faire construire un hôpital à Cabrera même. Mais cette promesse, quoique sincère, devait n’être qu’un leurre. Le projet était beau : le bâtiment principal en maçonnerie et voûté devait avoir cent pieds de long sur vingt de large. Des ouvriers vinrent; ils taillèrent des pierres, les ajustèrent les unes sur les autres, et élevèrent des murailles. Mais le tout, sans doute à cause de la difficulté de se procurer de l’eau douce, se faisait sans mortier. Quelle consistance pouvait avoir une semblable maçonnerie ? Après quatre mois de travail, les murailles s’écroulèrent, l’hôpital s’évanouit comme un château d’Espagne, et les ouvriers retournèrent à Majorque et à Palma.

Alors on en revint à un hôpital dans le fort. Je ne vous ai rien dit tout à l’heure de la position des malades dans le fort : je vais essayer de vous en donner une idée. Le fort était construit sur un roc escarpé, et l’on ne pouvait y arriver que par un escalier taillé dans la pierre et tellement étroit qu’il fallait se hisser de côté pour le gravir. Pour les malades, on fut obligé d’établir une poulie et de les monter dans un panier.

Notre aumônier s’établit directeur de l’hôpital et prit avec lui, pour l’aider dans sa pieuse sollici­tude, six hommes qui jouirent, ainsi qu’un domes­tique qu’il avait, de la double ration. Le charitable prêtre ne faisait pas pour les malades tout ce qu’il aurait voulu. Il avait seulement à sa dispo­sition quelque peu de viande fraîche, de vin, d’opium, de quinquina, et des herbes ; il manquait surtout de linge : de sorte que le nouvel hôpital du fort ne valait guère mieux que le premier. Si du moins les vivres y avaient été abondants ! Gomme la disette était le principe, la cause de presque toutes les maladies qui nous dévoraient, les malades auraient pu reprendre des forces et se rétablir. Mais, n’ayant pour ainsi dire que leurs ration de pain et de fèves comme les autres pri­sonniers , et ne trouvant pas à l’hôpital le surcroît de nourriture qui leur était nécessaire, ils lan­guissaient quelques jours et mouraient, et le triste panier qui les avait montés redescendait leurs restes inanimés! Il était si ordinaire de ne pas sortir guéri du fort, qu’on le regardait comme un acheminement vers l’autre vie, et qu’on ne s’y rendait qu’à la dernière extrémité.

Derrière le fort, au bas de la colline, était le champ des morts.

Chaque village a son cimetière; Cabrera eut aussi le sien. Mais, dans le petit cimetière du plus pauvre de nos hameaux, s’élève une croix plus grande qui domine les autres croix. Elle est là pour consoler et bénir; bénir ceux qui reposent sous sa garde, et consoler ceux qui viennent prier sur les tombeaux.

Longtemps nous ne sûmes que faire de nos morts. Pour les enterrer nous manquions d’outils, et le sol est très dur. On prit le parti de les brûler. Chaque semaine s’élevait un bûcher de branches mortes, d’herbes sèches et de bois résineux ; les corps inanimés de nos compagnons d’infortune y étaient placés, et la flamme montait claire et pé­tillante. Nous la contemplions d’un œil morne et sombre, une pensée triste roulait dans notre esprit, une courte prière et un dernier adieu s’échappaient de notre cœur avec la dernière lueur du bûcher, et des cendres humaines étaient mêlées à une cendre vile pour être dispersées avec, elle par les vents !….

Cette manière d’ensevelir les morts, quoique païenne, nous aurait satisfaits suffisamment, si les cadavres avaient toujours été entièrement con­sumés. Mais des ossements résistaient trop souvent à l’action du feu, et quelquefois des membres en­tiers lui échappaient. Rien de plus triste à voir, que ces bras, ces jambes à demi brûlés, gisants sur la cendre des bûchers. La putréfaction s’en emparait bien vite et leur faisait exhaler les miasmes les plus funestes. Il fallut donc aban­donner cet usage, et revenir à la pratique plus chrétienne d’inhumer les morts.

L’arrivée dans le port d’un bâtiment anglais, au moment où fumait encore le dernier bûcher, nous facilita ce retour. Emu du lugubre spectacle qu’il avait sous les yeux, le capitaine nous donna des pioches, des bêches et des pelles pour enterrer les morts.

Nous voilà pourvu d’outils, et pourtant le travail sera encore bien pénible. Si du moins nos efforts avaient dû être couronnés d’un plein succès !

Il semble qu’à Cabrera tout doive ajouter à nos souffrances. Cette île n’est qu’un rocher recouvert par intervalles d’une légère couche de terre. Pour inhumer les morts, nous fûmes obligés de tailler, dans le roc vif, des fosses communes plus larges que profondes. Notre cimetière avait été placé auprès de ce malheureux hôpital de la colline qui fut détruit par les eaux des montagnes. Plus d’une fois les torrents se frayèrent une route à travers des fosses à peine refermées; ils emportaient la terre de ces vastes tombeaux, découvraient leurs ca­davres nombreux ou même les culbutaient et les entraînaient. Oh ! le hideux spectacle ! Songez, mes enfants, que les morts chez nous étaient inhumés sans cercueil, sans linceul, et vous comprendrez tout ce qu’il y avait alors d’horrible à voir le champ des morts.

J’avais un ami !… C’est à ce cime­tière que je confiai ses restes.

Oh ! que sa mort m’a coûté de gémissements et de larmes !…. Né comme moi en Picardie et sur les bords de la Somme, il était venu plein de courage me rejoindre le jour où une dure nécessité nous arrachait l’un et l’autre, à l’âge de dix-neuf ans, à la tendresse de nos parents. Il cherchait à me consoler, et lui, il quittait son pays, sa famille pour jamais ! Ensemble nous avons appris les évolutions militaires à Lille, ensemble nous avons traversé la France et franchi la frontière à Bayonne, ensemble nous nous sommes élancés à la conquête de l’Espagne. Il m’avait donné son amitié, et je lui avais donné la mienne, et tout était commun entre nous. Dans les circonstances où le soldat est obligé de demander sa subsistance à l’audace, j’étais heureux lorsque je partageais avec lui quelque bonne aubaine. La guerre ne nous avait pas séparés; la captivité respecta notre union. Nous fûmes placés sur le même ponton à Cadix, et em­barqués sur le même vaisseau pour Cabrera. Long­temps nous avons habité la même cabane; long­temps il partagea mes occupations, mes ennuis, mes promenades. Combien de fois errant ensemble sur le bord de la mer, assis sur la pointe d’un rocher, les yeux humides et tournés vers la France, ne nous sommes-nous pas entretenus de la patrie !

Il me parlait de mon père, de ma mère, de mes frères et sœurs ; et comme je connaissais aussi sa famille, je lui rendais les douces émotions qu’il me faisait éprouver. Nous évoquions les souvenirs de France; nous rappelions les amusements, les jeux que nous avions partagés. Sur la terre de captivité, sous un ciel étranger, il est si doux, le souvenir du pays ! Ce souvenir jetait notre âme dans une tristesse mélancolique ; mais nous aimions cette tristesse qui sortait du cœur et avait pour nous un charme secret.

Il y avait près de deux ans que nous suppor­tions les horreurs de Cabrera, lorsque je crus remarquer dans mon ami un découragement qui m’effraya. J’essayai de le dissiper ; mes efforts fu­rent inutiles. La désolation s’était emparée de lui ; il était abattu, sans activité, sans énergie. Déjà il n’avait plus la force de diviser la ration de quatre jours par portions égales; déjà il avait vendu son droit à la cabane commune pour quelques morceaux de pain. C’en était fait de lui. Notre amitié n’était pas diminuée, mais elle n’était pas assez puissante pour le sauver. Il passa quelques mois parmi des malheureux aussi vides que lui d’espé­rances, toujours miné par le découragement et s’affaiblissant chaque jour de plus en plus. Cependant il venait me voir, et j’allais le voir, mais je ne pus l’arracher à l’ennui…. C’est le cimetière de Cabrera qui reçut dans son sein le corps de mon cher Lavalard ! ! !

Quelques semaines seulement après la mort de mon ami, il arriva à Cabrera des caisses de souliers tout coupés. Un peu plus tôt, et l’infortuné Lavalard, très habile cordonnier, avait du travail, une nour­riture plus abondante, moins de temps à donner au chagrin et à l’ennui; il était sauvé !… Dieu ne l’a pas voulu…. A Cabrera, comme toujours et partout, Dieu choisissait les victimes de la mort selon les secrets desseins de sa sagesse. J’ai été épargné, sans doute à cause de vous, mes enfants. Faites, par votre conduite chrétienne et’ vertueuse, que toute ma vie je bénisse la divine Providence de cette faveur.

SEPTIÈME   SOIRÉE

Depuis notre dernière réunion, de beaux jours pour les âmes chrétiennes s’étaient écoulés. La solennité de Noël avait occupé toutes nos pensées. Excepté le plus jeune qui n’avait pas encore été admis à la première communion, tous, pour ho­norer la naissance de l’Enfant-Dieu dans l’étable de Bethléem, nous nous étions efforcés de mériter qu’il prît naissance dans nos cœurs par la sainte Eucha­ristie. Mon père et ma mère nous avaient précédés à la table sainte. Oh ! que cette communion dans le silence de la nuit et parmi toutes les pompes du culte catholique a toujours fait sur moi de douces et profondes impressions!… Qu’il serait à plaindre celui qui assisterait froid et sans émotion aux saints offices de la solennité de Noël !… Dans cette nuit sublime, l’heure, le lieu, la demi obscurité qui règne dans le temple malgré les nombreux flambeaux qui étincèlent de toutes parts, les chants graves et mystérieux qui retentissent sous la voute antique, et surtout ces longues files de pieux fidèles qui s’avancent en silence vers la Table sainte, tout parle au cœur, tout prêche le recueillement, tout respire la ferveur et l’amour divin.

A peine les cloches, par de joyeuses volées, ont-elles convié les chrétiens, que des chants graves et majestueux ouvrent la solennité. Bientôt l’on entend les patriarches, les prophètes, tous les saints de l’ancienne loi soupirer et gémir après l’avènement du Dieu des nations ; ils s’efforcent de hâter sa venue par l’ardeur de leurs vœux.

Voici que nous touchons à l’heure fixée dans les décrets éternels : l’autel s’entoure de mille feux qui pétillent comme des étoiles, l’encens fume ; le prêtre fait la généalogie du Messie, il compte les générations une à une : toutes ont passé, celle du Christ est arrivée, et il naît de Marie épouse de Joseph. Déjà le peuple chrétien le voit couché dans sa pauvre crèche; la lumière miraculeuse brille; les esprits bienheureux chantent dans les cieux : Gloire à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté; un ange nous avertit comme les bergers, et à leur exemple nous nous rendons auprès du divin Enfant pour l’adorer….. Tous nous nous étions mêlés aux pieux adorateurs du Dieu nouvellement né, et il nous avait comblés de tant de consolations que nous en étions encore tout pleins. Aussi la première pensée de mon père fut-elle de fixer notre attention par quelques mots simples et touchants, sur la grandeur du mystère de l’Incarnation, la majesté et la beauté des céré­monies de l’Eglise, et sur le bonheur que donne k pratique fidèle de la religion.

J’estime la pratique fidèle de la religion, ajoute-t-il, d’une si haute importance est si essen­tielle au bonheur, que je n’ai demandé qu’une seule chose à Dieu pendant la fête de Noël : c’est qu’elle soit toujours votre grande affaire à tous.

La pratique de la religion, c’est la force véritable au milieu des dangers, le courage parmi les épreuves et la seule consolation dans le malheur. Mes chers enfants, je me suis trouvé par intervalles dans l’impossibilité, je ne dirai pas de rendre à Dieu mes adorations, on le peut toujours, mais de pratiquer les devoirs extérieurs du culte catho­lique, et il y avait dans mon cœur un vide qui fait mal. En Espagne, avant notre captivité, sur les pontons de Cadix, et dans notre première année d’exil à Cabrera, il n’était pas possible d’assister à la sainte messe ni d’approcher des sacrements, et mon âme n’était pas satisfaite. Je savais que l’impossibilité excuse de la faute, et pourtant je sentais qu’il me manquait quelque chose. Aussi le jour qui nous donna un prêtre à Cabrera fut un beau jour pour moi, et un jour heureux pour tout le monde.

Cet ecclésiastique, que la charité et le dévoue­ment amenaient parmi nous, pouvait avoir de qua­rante à quarante-cinq ans. Sa taille était élevée, sa démarche noble et facile. La bonté était sur sa figure, et la compassion dans sa voix. Il s’appelait Damian Estrebich.

La barque le déposa sur le rivage avec les caisses qui contenaient son linge, ses livres et les ornements pour la célébration des saints mystères. Nos officiers, qui étaient encore dans l’île, l’entourèrent avec empressement et lui firent l’accueil le plus flatteur. Le bon prêtre, qui n’avait pu se défendre des impressions de terreur et d’effroi que les armées françaises en Espagne avaient répandues partout, se sentit réjoui par cet accueil. Pendant que des prisonniers se chargeaient de transporter ses bagages dans le fort, les officiers lui firent visiter tout le camp. Notre hôpital surtout fixa son atten­tion et remplit son âme d’une tristesse qu’il ne put dissimuler. Comment son cœur n’aurait-il pas été ému de voir une multitude d’infortunés, au nombre de plus de deux cents, couchés sur des feuillages, et ayant des membres qui tombaient en lambeaux ? Il s’établit le protecteur et le gardien de l’hôpital ; c’était une fonction digne de son zèle. Les malades réclamaient de lui de grands secours et pour l’âme et pour le corps : sa charité ne leur fit pas défaut.

Des appartements avaient été préparés dans le fort pour recevoir le prêtre qui venait avec tant de dévouement exercer parmi nous la plus sublime des missions. Au milieu de plusieurs milliers d’étrangers plongés dans la plus grande misère, dévorés par la faim; la soif et l’ennui, accablés pour la plupart de maladies hideuses, la mission d’un prêtre est grande. Le nôtre sut s’élever  et se maintenir à la hauteur de la sienne : il a fait tout ce qui était possible pour alléger nos souffrances et gagner des âmes à Dieu.

À peine eut-il terminé la disposition de son petit mobilier, qu’il s’occupa de nous avec activité. Les malades éprouvaient les besoins les plus pres­sants, ils eurent ses premiers soins. Il écrivit au gouverneur de Majorque, et obtint pour eux du pain blanc, de la viande fraîche, quelques rations de vin et quelques médicaments. A partir de cette époque, des bœufs et des moutons furent envoyés dans l’île pour le service des malades.

Une amélioration si sensible dans le régime de l’hôpital ouvrit le cœur des malades à notre prêtre : ses visites assidues, l’intérêt qu’il prenait à la position de chacun, les soins qu’il donnait lui-même ou faisait donner à tous, achevèrent de lui gagner leur confiance. Il en profita pour les exhorter à la résignation, leur rappeler les prin­cipales vérités de la religion et les disposer à la réception des sacrements. Qu’il était beau de voir ce ministre de Dieu visiter un à un tous ces hamacs de feuillages où gisaient les malades, s’efforcer, dans un mauvais français entremêlé d’espagnol, de dis­tribuer à l’un une exhortation, à l’autre un avis charitable, à celui-ci une marque d’intérêt, autre une bénédiction, à tous des paroles de con­solation et de paix ! Qu’il était touchant de le voir assis auprès d’un moribond, étudier ses aveux et retourner sa propre pensée de mille manières pour la faire comprendre ! Rien ne le rebutait, ni la vue des malades les plus hideux à voir, ni l’odeur in­fecte qu’ils exhalaient, ni la difficulté d’entendre notre mauvais espagnol ou de faire comprendre son français non moins barbare, car il essayait les deux langues tour à tour. Mais aussi très-peu de prison­niers résistaient à son zèle, et il avait la consolation de voir la plupart des mourants passer à l’autre vie munis des secours de l’Eglise.

Les malades étaient une portion chérie, ils ne formaient pas tout le troupeau. El senor Damian Estrebich se regardait comme le pasteur et le père de tous les habitante de Cabrera, il voulut gagner la confiance de tous. Il s’occupa donc des avan­tages qu’il pourrait procurer à toute la population de l’île, et des moyens d’obtenir nos affections pour nous reporter tous à Dieu.

Des promenades fréquentes, dirigées tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, aujourd’hui sur la colline des dragons, un autre jour sur celle du 121e le mettaient en rapport avec nous; quelques conversations où il laisse entrevoir le désir ardent d’améliorer notre position, lui concilient l’estime de ses nouveaux paroissiens. Ce n’est pas encore assez ; il sait que rien n’ouvre le cœur comme la reconnaissance, et il voudrait agir sur nous par des bienfaits. Il fait bien quelques aumônes ; mais fai­bles et restreintes, malgré ses efforts, elles se per­dent au milieu d’une si grande misère comme un ruisseau dans l’Océan.

Dans ses promenades, il a été frappé du cou­rage infatigable et de la grande activité des Fran­çais. Ainsi il a remarqué que la plupart ont entouré leur cabane d’un petit jardin. Et que de peines pour ce jardin ! Il a fallu défricher le sol avec des pieux, et aller bien loin dans les creux des rochers ou sur les bords des ravins, ramasser la terre vé­gétale et la rapporter dans des paniers d’osier; et cela pour planter quelques fleurs sauvages, ou des­siner quelques figures avec du gazon d’Espagne ! Car, privés de toute graine de légume, malgré notre pauvreté, mes enfants, nous en étions réduits à nous faire des jardins d’agrément pour nous occu­per et nous distraire. Il a remarqué nos jardins achetés au prix de tant de peines, et son cœur s’en est réjoui; car il fera venir de la graine de légumes pour la saison des pluies, et ce nous sera un petit soulagement.

En effet, il nous procura de la graine de choux, de raves et de salade vers le mois de no­vembre. Ce n’est que depuis le commencement de ce mois jusque vers celui de mai que l’île de Cabrera peut produire; le reste de l’année elle est brûlée par un soleil qui dessèche même les bruyères. Vers le mois de novembre donc, nous remuons de notre mieux la terre de nos jardins, et nous les en­semençons. Nos efforts sont récompensés au delà de nos espérances. Les raves et les salades pous­sent très vite, à tel point que nous pouvons en faire trois ou quatre récoltes pendant la saison des pluies. Les choux ne réussissent pas moins bien, ils deviennent d’une force qui nous étonne; j’en ai vu qui avaient quatre pieds de haut, et ils étaient d’une grosseur proportionnée à leur élé­vation.

El senor Damian Estrebich jouissait de nous avoir procuré un si grand soulagement.

Il est une autre culture qu’il aurait voulu voir pratiquée et développée dans l’île ; c’était celle des pommes de terre. La salade, les raves et les choux sont peu substantiels et ne durent qu’une partie de l’année, tandis que les pommes de terre nourrissent davantage et se conservent. Il voulut donc en essayer la culture. Il fit défricher par des prisonniers, sur la colline des dragons, un coin de terre d’une certaine étendue, et y planta des pommes de terre. Malheureusement, la faim torturait sans cesse de nombreuses victimes : des prisonniers, peut-être ceux-là mêmes qui les avaient plantées, allèrent la nuit les déterrer, et ils le firent avec tant de soin que pas une seule ne leva. Il fallut donc renoncer à cette culture, qui pourtant nous eût été si précieuse.

Notre bon curé (c’est ainsi que nous l’appe­lions) fut plus heureux dans un autre essai. Il fit faire un plant de cotonniers, qui en peu de temps produisit beaucoup. Au moment où l’on plantait les cotonniers, quelques Français lui demandèrent ce qu’il voulait en faire. Il répondit que c’était pour nous faire des chemises à tous. Cette réponse ne nous réjouit guère, et pourtant elle était l’expression d’une sainte pensée. Mais, hélas ! Elle nous montrait notre captivité se prolongeant indéfiniment, et nous voulions du moins nourrir l’illusion dans nos cœurs. L’illusion ! C’est presque de l’espérance, et l’espé­rance adoucit tous les maux.

Les cotonniers poussèrent vite, et bientôt ils nous fournirent les avantages qu’en avait espéré el senor Damian Estrebich. D’un côté, ils occupaient un certain nombre de prisonniers, tandis que de l’autre ils mettaient notre bon curé en état de donner tantôt une chemise et tantôt un pantalon. Certes, ces dons étaient bien précieux pour des hommes qui ne conservaient qu’avec beaucoup de peine de quoi se couvrir. Les plus malheureux passaient les premiers dans ces distributions du charitable prêtre ; après eux, venaient ceux qui remplissaient le mieux leurs devoirs de chrétien. Car il ne faut pas croire que notre curé n’avait pas d’ouailles fidèles. Tous les prisonniers de Cabrera sans doute n’étaient pas des chrétiens fervents; mais l’impiété était loin de dominer parmi nous, et un certain nombre d’entre nous observaient le précepte de la communion pas­cale. Moi-même, pauvre, dénué de tout comme mes compagnons d’infortune, j’ai eu le bonheur de faire la confession de mes péchés et d’être admis à la table sainte. Oh ! Que dans une telle misère l’homme éprouve bien que Dieu a des conso­lations secrètes pour ceux qui l’aiment ! Et comme il est puissant, ce Dieu qui fait goûter la joie véri­table et une félicité pure à des hommes au dehors si malheureux !

Les présents du pasteur à ses ouailles fidèles étaient un pieux artifice qui, sans faire d’hypocrites (le soldat ne l’est pas), fortifiait les faibles contre le respect humain. À ceux qui voulaient les railler de leur  dévotion, ils vantaient la chemise ou le vêtement qu’ils avaient reçu de M. le curé. Comme nous n’étions pas tous des saints consommés, cette manière de répondre vint en aide à plusieurs qui n’étaient pas tout à fait au-dessus du respect hu­main.

De tous les moyens employés par el senor Damian Estrebich pour soulager notre misère, celui qui lui réussit le mieux fut le développement de l’industrie et du commerce. Les matelots des cha­loupes canonnières et des barques qui nous apportaient les vivres, s’étaient mis peu à peu en rapport avec les prisonniers, et tiraient parti de l’adresse et de l’habileté de quelques-uns à ciseler de petits ouvrages en bois dur, comme cuillers, fourchettes, cannes, ou à faire des corbeilles charmantes.

Il comprit tous les avantages que nous pouvions tirer d’un commerce plus étendu, et il encouragea tous les genres d’industrie, soit en faisant venir de Majorque les outils et les matières premières, soit en facilitant l’écoulement de notre travail. Mais je dois traiter ce chapitre en particulier; je reviens donc à ce qui concerne notre bon curé, la pratique de la religion à Cabrera, et les circonstances ter­ribles où ses consolations nous furent d’un plus puissant secours.

Le bon prêtre s’était mis bien vite en état d’en­tendre les confessions. Il avait dans le fort une pe­tite chapelle ornée avec simplicité et décence : c’est là que, tous les jours, il offrait le saint sacrifice de la messe pour les quatre ou cinq mille malheureux qui formaient son troupeau ; c’est là aussi qu’il re­cevait les aveux de ceux qui voulaient se confesser, et qu’il les admettait à la table sainte. Comme cette chapelle contenait peu de monde, c’est en plein air que les grandes solennités de l’Eglise étaient célébrées.

Dès le matin, un autel de gazon était dressé sur la colline qui regarde le fort ; dès le matin aussi, le prisonnier que notre bon curé avait pris pour domestique parcourait tout le camp une clochette à la main. Lorsque le soleil commençait à dominer les montagnes et à lancer des rayons plus ardents, les prisonniers s’acheminaient vers la col­line privilégiée, et se formaient en demi-cercle autour de l’autel de gazon recouvert d’une pierre sacrée et de quelques ornements.

Pendant que le prêtre revêtait les habits sacer­dotaux et se disposait à monter à l’autel au milieu de ce peuple d’exilés, deux chantres ouvraient la solennité par des chants majestueux que répétaient les échos, et qui semblaient ensuite rouler à la surface de la mer comme pour annoncer au loin qu’au sein de la douleur même l’homme peut trouver des accents pour bénir le Seigneur. C’est surtout pendant le chant connu du Kyrie, du Gloria in Excelsis et du Credo, lorsque le chœur alternait avec les chantres, que le concert était sublime ! Ces milliers de voix jeunes et énergiques im­plorant sur un îlot sauvage les miséricordes de Dieu et chantant ses louanges, oh ! que c’était beau !

Lorsque notre prêtre se sentit un peu plus fa­miliarisé avec la langue française, il profita de ces solennités pour nous adresser quelques courtes instructions et nous rappeler nos devoirs. Ces allo­cutions, simples et toutes paternelles, étaient reçues avec le plus grand respect. Comment n’aurions-nous pas prêté une oreille attentive à l’homme gé­néreux et compatissant qui s’était exilé avec nous pour soulager nos souffrances et les consoler, et nous encourager en nous montrant le ciel, notre véritable patrie à tous ? Sa parole pénétrait nos cœurs et relevait les courages abattus. C’est ainsi que la religion, avec ses solennités, brisait la longue chaîne des jours de douleur et de désolation que nous coulions à Cabrera, et y entremêlait quelques instants d’une joie calme et suave.

Comme il n’était pas possible de célébrer la sainte messe dans le camp pendant la saison des pluies, la fête de Noël ne pouvait être solennisée parmi nous. Celle de Pâques ouvrait l’année chré­tienne, fermée par la fête de tous les Saints. Mais dans cet intervalle, que de consolations dues à la religion ! La mort et la résurrection du Sauveur nous accoutumaient à la vue de la mort qui planait sans cesse au-dessus de nous, et nous apprenaient à ne plus la craindre. L’Ascension nous rappelait que partout sur la terre l’homme est exilé de sa véri­table patrie, et nous consolait du séjour de Cabrera. La fête du Saint-Sacrement nous montrait l’Homme-Dieu, autrefois pauvre, souffrant comme nous de la faim et de la soif, habitant parmi nous sur le rocher sauvage, pour nous soutenir contre le désespoir, nous fortifier dans nos épreuves et nous encourager. Ce n’était pas la richesse des ornements sacrés, la magnificence des arcs de triomphe, l’é­clat des autels provisoires qui distinguaient chez nous cette solennité. L’autel de gazon était sur­monté d’un dôme de verdure ; des guirlandes de fleurs s’entrelaçaient parmi les branches de sapin et de chêne vert, et tombaient en festons gracieux à l’intérieur du dôme et autour de l’autel; les rayons du soleil, se jouait à travers les feuillages doraient les guirlandes et les faisaient briller d’un éclat plus vif; le tapis de verdure qui entourait l’autel était jonché de fleurs nombreuses et variées. Voilà toute la magnificence que nous pouvions dé­ployer. Mais autour de cet autel orné des seuls dons de la nature, un peuple souffrant, décharné, à peine couvert de haillons, le peuple le plus mal­heureux qui ait jamais existé, se prosternait pour adorer en silence, et demandait avec confiance d’être béni et consolé; et malgré sa profonde mi­sère, il se relevait béni et consolé !… 0 religion de mon Dieu, que tu es puissante ! ! !

Mes enfants, si la religion était notre consola­tion dans les circonstances ordinaires, elle fut notre unique ressource dans les situations extrêmes où nous nous sommes trouvés bien des fois.

Je vous ai montré l’insuffisance des rations que nous recevions de quatre en quatre jours; je vous ai dit que beaucoup de prisonniers en étaient venus au point de manger le tout en deux jours et même en un seul, et que les autres jours ils cherchaient à tromper la faim avec des herbes où des racines qu’ils arrachaient dans les crevasses des rochers. Oh ! Qu’elle était affreuse la position de ces hommes dans les circonstances dont je veux parler !

Il arriva souvent que la barque au pain éprouva un jour ou deux, quelquefois trois jours de retard. C’était bien long, horriblement long pour des hommes exténués !… Ils se trouvaient ainsi passer quatre, cinq ou six jours sans rien manger que des herbes ou des racines…. Les hommes les mieux réglés eux-mêmes, accoutumés à compter sur la distribution le quatrième jour, étaient alors réduits à une faim cruelle !…. Aussi quel triste aspect offrait alors notre île quelquefois si animée !.. Nous étions tous sans force, sans énergie. Des hommes demeuraient immobiles sur leur hamac, ou couchés sur le gazon à l’ombre de leur cabane, tandis que d’autres se traînaient parmi les bruyères pour y brouter des herbes insipides. Quelques-uns se hissaient sur la pointe d’un rocher élevé, et là, étendus comme morts sur la pierre depuis le matin jusqu’au soir et les yeux fixés sur Majorque, ils cherchaient du regard la barque au pain. La nuit seule les ramenait désolés dans leurs cabanes, et l’aurore, le lendemain, malgré leur faiblesse, les voyait regagner le même endroit.

Dans une telle position comment lutter contre le désespoir ? La religion venait à notre aide. Notre digne pasteur nous rappelait qu’il fallait prier ; lui-même se mettait à notre tête, et nous parcourions tout le camp en chantant les litanies des saints.

Ceux qui ne pouvaient suivre la procession, se traînaient sur son passage pour mêler leurs prières à nos prières. Oh ! Comme il s’attache fortement à Dieu celui qui n’attend plus rien sur la terre ! Nous ne pouvions rien demander aux hommes, et toutes les puissances de notre âme se tournaient vers Dieu. Le Seigneur, toujours riche en miséri­corde, nous donnait en retour le courage et la ré­signation. Comment aurait-il résisté à des prières si ferventes ? Plus d’une fois il a exaucé d’une manière visible pour moi les désirs des pauvres Cabrériens, et la procession était à peine rentrée que la barque au pain apparaissait.

À la première procession que l’on fit pour demander la barque au pain, nous allâmes, une trentaine environ, reconduire au fort notre bon curé. Touché de la langueur où il nous voyait, autant que des témoignages de reconnaissance que nous lui prodiguions pour ses prières ardentes, il nous fit monter chez lui pour partager avec nous le peu qui lui restait. Ses provisions étaient bien faibles. Il nous donna cinq ou six fèves à chacun et nous fit boire un quart de verre de vin. « Mes enfants », ajouta-t-il avec émotion, « je partagerai avec vous jusqu’à la fin, et s’il faut mourir, nous mourrons tous ensemble ; mais ayons toujours confiance en Dieu ».  Ces quelques mots m’arrachèrent des larmes. Notre position était terrible, et pourtant il me sem­ble que ces larmes n’avaient rien d’amer.

La barque au pain éprouva une fois cinq jours de retard. Alors nous nous comptions tous perdus. Toutes les petites provisions étaient consommées, toutes les ressources étaient épuisées. L’hôpital n’avait plus ni bœufs ni moutons; les cantiniers avaient tout vendu; les chaloupes canonnières s’étaient mises au large; un âne seulement nous restait. Mais Martin nous avait rendu tant de services ! Il était si intelligent, si docile ! Exact à la distribution du pain, faisant queue avec les soldats à la fontaine, toujours prêt à tout ce que nous lui demandions, il semblait avoir voulu se constituer prisonnier et partager notre sort. Aussi nous tenions tous beaucoup au vieux Martin…. Dans ce mo­ment affreux, sa mort fut mise en délibération…. De quelle ressource pouvait être un âne vieux et maigre pour quatre ou cinq mille hommes ! Cepen­dant el senor Damian Estrebich, dans sa charité, crut qu’il fallait épuiser tous les moyens de salut et prononça son arrêt de mort. Chaque soldat en reçut à peu près une demi-once pour sa part. Après nous en être servis pour plusieurs bouillons suc­cessifs, nous mangeâmes la chair du pauvre Martin, qui nous parut plus tendre que du poulet. Hélas ! L’âne était mangé, la faim était redevenue aussi vive, et la barque ne paraissait pas ! Déjà depuis deux ou trois jours nous implorions le secours de Dieu et la protection de tous les saints, nos forces étaient épuisées, nos jambes ne voulaient plus nous porter, et nous chancelions en marchant comme des hommes ivres; déjà la plupart gisaient dans une espèce d’assoupissement et de défaillance, triste présage d’une fin prochaine ; déjà les rochers où nous allions en observation, les rues et le sol de nos cabanes se couvraient de morts; enfin le cinquième jour un cri faible et plein de langueur, parti du haut du fort, signale la barque au pain; elle quittait la pointe de Majorque. La voilà ! La voilà ! crièrent les hommes qui, allant l’attendre tous les quatre jours, avaient appris à la bien connaître. L’heureuse nouvelle s’étend, se propage; chacun, tant pour se ranimer soi-même que pour ranimer ses amis abattus et sauver, s’il est possible, par l’espérance, des hommes qui vont périr d’inani­tion, s’efforce de répéter: La voilà ! La voilà ! La barque était encore éloignée ; il fallait qu’elle en­trât dans le port et déposât les vivres sur le rivage, et ensuite que la distribution fut faite aux différents chefs de corps : tout cela demandait du temps.

Oh ! Que les heures sont longues à des hommes qui sentent leurs forces les abandonner peu à peu et les ombres de la mort voiler leurs yeux à demi éteints !…. J’eus la sage pensée d’employer ce temps à me préparer une petite soupe. Je sentais que mon estomac fatigué, resserré par un si long jeûne, voulait une nourriture légère. Lorsque j’eus reçu ma ration, malgré mon extrême besoin, je fis détremper un peu de pain dans l’eau que j’avais fait chauffer à l’avance. Cette précaution me sauva d’un grand péril, ainsi que ceux qui eurent recours à des moyens analogues. De ceux qui se jetèrent sur le pain et le dévorèrent avec avidité, beaucoup moururent suffoqués et dans des convulsions hor­ribles. Cette imprudence en tua bien plus que ne l’avait fait l’attente de la barque. Il périt cinq à six cents hommes dans cette circonstance !

Ces retards de la barque étaient, hélas ! trop fréquents; il ne se passait guère deux mois de suite sans qu’elle en éprouvât. Si du moins ils avaient été compensés par un supplément de vivres, ou si la distribution suivante était venue plus vite, nous aurions pu conserver une petite avance pour les moments de disette. Mais non, les jours de souf­france n’étaient comptés pour rien. Cependant le corps s’affaiblissait peu à peu, et ceux qui n’étaient atteints d’aucune maladie, devenus maigres, décharnés, semblables à des squelettes, se voyaient sans cesse menacés de phtisie.

Les premières années furent les plus terribles. Nous étions débarqués à Cabrera sept ou huit mille hommes. On nous avait souvent amené de nouveaux prisonniers, et au moment de la grande disette, deux ans et demi après notre arrivée, nous n’étions plus que quatre mille hommes environ. La mort en avait moissonné presque les trois quarts.

Ces ravages de la mort avaient été un instant favorables à ceux qui lui échappaient. Comme les Espagnols envoyaient toujours la même quantité de vives, la plupart des rations étaient doublées. La division vint troubler tout. Les vivres étaient dis­tribués par compagnies. Des compagnies ayant perdu beaucoup plus d’hommes que les autres jouissaient de rations bien plus abondantes. Celles qui se trou­vaient moins favorisées réclamèrent et voulurent avoir leur part de supplément. Les compagnies en possession du privilège le défendirent aussi long­temps qu’elles purent. Cependant, comme elles étaient plus faibles, elles furent obligées de céder. Mais les Espagnols des chaloupes avaient vu le différent et en avaient compris le motif.

Au bout de quelques semaines, un commissaire du gouvernement vint dresser l’état des captifs existants. Quoique pris au dépourvu, nous réus­sîmes à le jouer. Le, mot d’ordre fut donné à temps. Les prisonniers défilaient devant le com­missaire; et aussitôt qu’ils étaient comptés, ils faisaient un circuit, passaient derrière une colline et revenaient se mettre sur les rangs. De trois mois en trois mois, un commissaire était envoyé, et toujours on retrouvait à peu près le même nombre d’hommes. Il arriva même plus d’une fois que le commissaire interrompit ses opérations, parce qu’il comptait plus de monde que n’en portaient les premiers états. Par ces ruses nous obtenions qu’on nous envoyât toujours la même quantité de vivres. Cependant nous avions manqué de discrétion et nous avions parlé trop ouvertement des moyens employés pour tromper les Espagnols. Un beau jour le commissaire débarque avec une vingtaine de sol­dats le fusil chargé ; on nous resserre sur les bords de la mer ; les soldats font sentinelle autour de nous, et tirent sur quelques prisonniers, qui, après avoir été comptés, descendent dans l’eau en apparence pour se baigner, mais en réalité pour frauder. La même opération est renouvelée tous les trois mois, et dès lors adieu les rations que les morts léguaient aux vivants.

Cette sévérité, jointe aux retards trop fréquents de la barque, nous aurait tous fait périr, si l’indus­trie n’était venue à notre secours.

Je ne sais si ces funestes retards doivent être tout à fait attribués à la mauvaise volonté des Espa­gnols. Les gros temps pouvaient y être pour quel­que chose ; mais le plus souvent c’était la difficulté pour les fournisseurs de se procurer des vivres à Majorque et à Palma. Les guerres du continent avaient fait refluer sur les îles Baléares une masse d’Espagnols qui étaient venus avec leurs familles y chercher le repos et la sûreté que ne pouvait leur donner la Péninsule. Ces petites îles étaient litté­ralement encombrées d’étrangers, et les vivres y étaient fort chers et souvent insuffisants.

Cependant les jeûnes qu’on nous faisait subir pouvaient être aussi un calcul. Les Espagnols, pressés vivement par les armées françaises, man­quaient de soldats. Comme ils savaient que parmi nous il y avait beaucoup d’étrangers d’enrôlés sous les enseignes impériales par suite des conquêtes de Napoléon, ils formèrent le dessein de venir nous demander des soldats, sinon pour les opposer aux troupes françaises, du moins pour les employer à la police des villes pendant que les enfants de l’Espagne marcheraient à l’ennemi. C’était toujours porter les armes contre la patrie : aussi il y eut très peu de Français d’origine qui se rendirent aux désirs des Espagnols. Comme ces enrôlements n’avaient jamais lieu qu’après des jours de disette, nous pûmes en conclure que les retards de la barque étaient quelquefois prémédités.

Faut-il maintenant vous parler, mes enfants, d’un crime énorme, épouvantable, qui effraya les rochers de Cabrera, et qui fut la conséquence la plus horrible de l’état de misère où nous étions réduits ? Mais l’effroi s’empare de mon âme quand j’y songe ; mes cheveux se dressent, tous mes mem­bres frissonnent….. Jusqu’ici je n’ai reculé devant aucun spectacle, quel qu’il fût ; m’arrêterai-je en ce moment, ou dois-je à la vérité historique d’avouer la dernière des horreurs ?…. Je le dirai, il y eut à Cabrera un cannibale, un homme qui mangea plusieurs de ses camarades !… Ajoutons aussitôt, pour l’honneur de la France, qu’il était étranger à notre nation.

Cet anthropophage fut surpris en flagrant délit…

Oh ! Que l’homme  est  malheureux lorsqu’il a perdu les sentiments religieux ! Ce monstre, qui ne trouvait plus rien dans son cœur qui pût lui faire comprendre l’énormité de son crime, demeurait impassible et comme  hébété devant sa victime sanglante. La stupeur et l’effroi de ses camarades, l’irritation des uns, les menaces des autres, rien ne pouvait l’émouvoir ; il semblait stupide. On ne put même lui arracher une parole de repentir.

Sa condamnation fut prononcée à Palma, et en présence de tous les prisonniers convoqués pour être les témoins de son supplice comme ils l’avaient été de son forfait, un commissaire et quatre soldats espagnols le passèrent par les armes. Hélas ! Si cet homme avait été élevé plus chrétiennement, s’il avait demandé à Dieu du courage et de la patience, s’il avait cherché dans la pratique de la religion un soulagement à ses douleurs, il aurait vécu moins malheureux et moins coupable, il ne nous aurait pas effrayés par le crime le plus horrible, et peut-être il aurait pu, lui aussi, charmer une famille chérie par le récit de ses souffrances.