Cabrera – Abbé Turquet – Le Consulat et le Premier empire

CINQUIÈME   SOIRÉE

Nous étions encore tout pleins des récits de la dernière soirée; il nous semblait encore voir des infortunés errants sur les rochers, blottis dans des cavernes et souffrant de la faim et de la soif. Ces images faisaient renaître en nous les mêmes émo­tions; et, comme des enfants que leurs nourrices effraient avec des contes de revenants tremblent et çn demandent de nouveaux , nous étions encore émus et troublés, et nous voulions encore entendre raconter de nouvelles souffrances. Mais mon père nous déclara que ce n’était point son intention et qu’il voulait laisser reposer notre sensibilité ; il nous devait d’ailleurs certains faits, certaines dé­couvertes qui n’avaient pu trouver place dans la soirée précédente, et qui sont pourtant nécessaires à l’intelligence de ces mémoires.

« Puisqu’il en est ainsi », dis-je alors à mon père, « vous me permettrez de vous faire quelques questions. D’abord expliquez-nous comment avaient lieu les distributions…. Je me rappelle ensuite qu’il a été défendu de prêter à ceux qui ne pou­vaient se contenter de leurs rations, et qu’on dé­clara déchus de leurs droits ceux qui avaient prêté. Je voudrais savoir d’où émanaient ces ordres et qui exerçait l’autorité parmi vous ? » — « Et moi », dit mon frère, « je demande pourquoi vous n’alliez pas à la chasse, à la pêche ? » — « Et moi », reprit une jeune sœur, « dites-moi celui qui blanchissait votre linge et soignait vos habits ? car maman n’était pas là avec vous ».

« C’est vrai, ta mère n’était pas là », reprit notre bon père après avoir déposé un baiser sur le front de la petite curieuse assise entre lui et ma mère, « ta mère n’était pas là, aussi notre linge et nos habits n’étaient pas en fort bon état. Nous n’avions pas même d’eau douce pour laver nos pauvres chemises, et nos habits s’en allaient en lambeaux. Au reste, je vous exposerai un autre jour ma triste situation sur ce point. Pour au­jourd’hui, je le répète, je ne veux pas entrer dans des détails trop affligeants ; je passe donc aux autres questions qui me sont adressées, et j’y ajouterai les faits dont je voulais vous entretenir. Je com­mence par ce qui a rapport aux distributions. »

Je disais hier que dans notre établissement à Cabrera les hommes d’un même régiment s’étaient rapprochés. Les régiments s’étaient en quelque sorte réorganisés. On en profita pour rendre les distributions plus faciles, et l’on finit même par nous diviser par compagnies. Les Espagnols des­cendaient les vivres sur le rivage et se retiraient. Alors les chefs de corps, suivis des hommes de corvée, s’approchaient et se partageaient les vivres. Dans les compagnies, chaque soldat recevait sa ration de pain ; pour les fèves et le riz, on faisait cuire le tout en commun dans des chaudières de bord qu’on avait tirées des pontons pour les amener, et chacun recevait sa part et de légumes et de bouil­lon. Mais le riz était ordinairement mêlé à tant de paille et de poussière, qu’il était impossible aux hommes chargés de le faire cuire, de le nettoyer convenablement. Ce n’était donc qu’avec dégoût que nous le mangions. Peu à peu, on se procura des pots de terre cuite, qui nous venaient de Majorque ou de Palma. Alors on prit le parti de distribuer le riz ou les fèves en même temps que le pain. Il était toujours libre, à ceux qui n’avaient rien pour le faire cuire, de se servir des chaudières. Mais, comme chacun tenait à l’usage de la soupe, bientôt tout le monde fut pourvu de pots de terre, et les chaudières furent entièrement abandonnées.

Pendant quelque temps, les hommes d’une même baraque firent cuire les fèves et le riz en commun, mais la grande misère nous rendit ce ré­gime tout fraternel trop gênant ; quelque beau et touchant qu’il fût, il fallut l’abandonner et faire chacun sa cuisine à part. Il n’y eut que le bois qui continua d’être brûlé en commun, encore sui­vions-nous fort exactement le tour pour aller à la provision. Comme le manque d’eau était une de nos plus grandes souffrances, et qu’il faisait de nom­breuses victimes, nous avons demandé et obtenu qu’on nous en envoyât de Majorque. Une seule fois il nous vint, avec la barque au pain, une seconde barque chargée de quarante tonneaux d’eau douce. Cette eau fut distribuée comme le pain, par régi­ments, par bataillons et par compagnies.

Le jour où nous vint cette seconde barque si longtemps désirée, la chaloupe canonnière était quelque peu éloignée du port ; la mer était chargée d’une brume épaisse. Quinze marins de la garde trouvent le moment favorable; pendant que quel­ques hommes de la barque à l’eau sont occupés sur le rivage, ils sautent dans la barque, jettent à la mer le reste de l’équipage, mettent à la voile et partent. Nos applaudissements et nos vœux accompagnent les heureux marins qui fuient les affreux rochers de Cabrera, et nos railleries ajoutent à la honte des Espagnols. Mais, hélas ! Ces démonstrations irréfléchies étaient bien impru­dentes, et la délivrance de quinze compagnons d’in­fortune devait nous coûter cher. Dès ce jour, on ne nous amena jamais plus d’eau douce ; les Espagnols prirent plus de précautions, et il fut défendu à tout prisonnier, lors du déchargement de vivres, d’approcher de la barque à la portée de fusil, sous peine de voir tirer sur lui. Voilà pour les distributions.

Vous m’avez demandé qui exerçait l’autorité parmi nous ? Il n’y avait parmi nous aucune auto­rité proprement dite, mais seulement de convenance et de nécessité.

Tant que nos officiers furent avec nous à Cabrera, ils conservèrent leur autorité. Sans doute notre position de prisonniers et l’excès de notre mi­sère avaient relâché beaucoup la discipline; néan­moins l’habitude de leur obéir et leur dévouement au bien commun nous rendaient soumis à tous leurs avis ; ils étaient pour nous des ordres véritables que fortifiaient les suffrages de la multitude. Mais les officiers ne furent pas toujours avec nous, et ce fut un bonheur pour eux et un malheur pour nous, car l’ordre et l’union souffrirent de leur départ, et la misère en devint plus grande ; ils nous laissèrent abandonnés à nous-mêmes et à la merci des Espa­gnols, et les distributions furent moins régulières.

En peu de mots, mes enfants, je vais vous faire l’histoire particulière des officiers, prisonniers de Cabrera.

Après avoir passé avec nous les six premiers mois dans l’île affreuse, ils obtinrent d’être con­duits à Majorque, et on les envoya à Palma, ville capitale des îles Baléares; ils étaient dans cette dernière ville, au nombre de quatre cent cin­quante, depuis plusieurs mois, lorsqu’ils se prirent de querelle avec la garnison. Le peuple, toujours prêt à se soulever contre les Français, prend parti contre eux, le tumulte augmente, les cris de Mort aux Français se mêlent aux vociférations les plus sauvages; on est en pleine révolte, la masse se di­rige vers la caserne des Français. Heureusement le commandant de la place, le général Rédingue, suisse de nation , conçoit l’idée de faire percer le mur du côté opposé à celui qu’assiège la populace; les Français se précipitent par la brèche et courent vers des vaisseaux qui viennent les recueillir. Il en était temps, la population triomphait des portes et des murailles, et les derniers officiers sortis de la caserne durent s’ouvrir un chemin à travers la foule qui voulait les massacrer. Pourtant un seul perdit la vie dans cette circonstance; ce fut un nommé Deschamps, lieutenant de cuirassiers. Les officiers français, embarqués aussitôt, sont ramenés parmi nous et reviennent partager nos souffrances.

Mais ils avaient compris qu’ils seraient partout ailleurs mieux qu’à Cabrera, ils résolurent de tenter l’impossible pour en sortir. Quarante d’entre eux, presque tous officiers de marine, s’étant adjoint quelques ouvriers charpentiers ou menuisiers, formèrent l’incroyable projet de construire une barque et de s’évader. Ce fut dans une petite baie située du côté opposé au port, et couverte par des rochers inaccessibles, qu’ils établirent leur chantier. Il était si bien caché, et ils travaillèrent si secrètement, que la barque fut terminée avant que rien ne fût connu. Et pourtant leurs moyens d’exé­cution étaient bien faibles ! Ils étaient parvenus à soustraire quelques haches des navires qui les avaient ramenés à Cabrera. De plus, ils se firent des scies et des couteaux avec des cercles de seaux ; avec ces outils, ils abattirent des sapins, les transportèrent dans leur grotte, les fendirent, les taillèrent et les ajustèrent de manière à construire une barque. Sans doute il fallut, pour arriver à ce résultat, une bien grande persévérance. Cepen­dant les plus grands obstacles restaient encore à vaincre, puisqu’ils manquaient d’agrès. Ils firent des voiles avec de la toile de hamac et de grosses chemises; pour des cordages, ils employèrent d’abord toutes les cordes de leurs hamacs et toutes celles qu’ils purent se procurer dans l’île ; ensuite ils firent venir de Majorque, par petites quantités, du chanvre qu’ils payaient fort cher. Enfin ils avaient triomphé de toutes les difficultés, la barque libératrice était lancée, et le jour de la délivrance allait luire pour eux, lorsqu’ils furent découverts par un Piémontais de naissance, qui les dénonça au capitaine de la canonnière. Sans doute l’appât d’une faible récompense le poussa à cet acte de lâcheté, car il fut tiré de l’île et ne reparut plus parmi nous. C’était la première tentative d’évasion, et elle fut infructueuse, vous le voyez, à ceux qui l’avaient conçue.

Les officiers, voyant leur entreprise déjouée, ne se rebutèrent pourtant point. Leur idée fixe était de sortir de Cabrera; ils adressèrent un mémoire sur leur position à l’amiral de la flotte anglaise, qui était au port Mahon. Sans doute ce mémoire trouva de la commisération, puisqu’après quelques mois d’attente, des vaisseaux au pavillon britan­nique vinrent les prendre pour les conduire en Angleterre, où ils furent beaucoup mieux que sur les rochers de Cabrera.

Avec les officiers partirent les chirurgiens et les officiers de santé, qui avaient prodigué tant de soins généreux aux malades pendant leur séjour dans notre île. Hommage et reconnaissance à leur dévouement ! Car si les ravages de la mort étaient grands parmi nous avant leur départ, ils furent énormes quand ils nous eurent quittés; et pour­tant nous profitions encore des avis qu’ils avaient donnés à leurs malades. Si je croyais que les mé­moires que je vous laisse, mes enfants, dussent devenir publics, ici je me plairais à citer MM. Cha­pelain, Fouque, Bonne-Carrière, Thillaye, Vallin, Pelletier, Joie et Creuse!, chirurgiens, et les phar­maciens Duchamp, Avril et Boisson.

Les officiers, avant de nous quitter, avaient sollicité auprès du gouverneur de Majorque qu’on nous envoyât un prêtre. Honneur à eux pour cette demande ! Elle fut pour nous le principe de grands soulagements, et la source des plus douces con­solations. Mais je vous en parlerai un autre jour ; seulement je vous dirai pour le moment que le prêtre défini en quelque sorte le gouverneur de l’île après le départ des officiers.

Ici mon père interrompit son récit; il voulait donner à notre attention un peu de relâche. Pen­dant quelques instants, on jase, on babille, la conversation voltige ; mais bientôt nous nous rappelons nous-mêmes à l’ordre, et mon père reprend :

Je me suis jeté dans des digressions peut-être un peu longues, mais elles se rattachent, ce me semble, aux questions que vous m’avez adressées, et je crois que vous les aurez pour agréables. Vous me demandiez, mon fils, si nous n’aurions pas pu nous livrer à la chasse ou à la pêche. Je vous ré­ponds que nous avons chassé et péché; mais le produit de notre chasse et de notre pêche ne pou­vait guère nous soulager. Savez-vous où nous chas­sions et ce que nous chassions? C’étaient des souris et des rats de nos cabanes. Cette réponse vous fait sourire, et pourtant elle est exacte. Cette chasse nous procurait un double avantage : d’abord elle nous délivrait d’hôtes malfaisants contre lesquels nous avions bien de la peine à défendre nos chères provisions de pain ou de riz; ensuite elle nous procurait un repas succulent, lorsque nous étions assez heureux pour prendre une pièce de ce gibier. Les souris et les rats étaient pour nous un plat de luxe que nous nous accordions rarement; on les vendait un bon prix. Une souris se vendait de six à huit fèves, et un rat de vingt-cinq à trente ; ce n’était qu’aux jours solennels qu’on se permettait la dépense d’un rat pour trois ou quatre personnes. Au reste, je vous assure que la chair du rat nous paraissait délicieuse. J’ai mangé aussi du chat, et quoiqu’il eût été volé, j’en eus trop peu, ainsi que mes camarades. C’était le chat d’un cantinier, notre voisin. Ce maudit chat était des plus fins : quelle que fût notre vigilance, il ne parvenait que trop souvent à nous dérober ou du pain, ou des fèves cuites, ou quelques cuillerées de potage. Pour couper court avec ses scélératesses, nous lui ten­dîmes un piège, et il fut fricassé. Voilà ce qu’était notre chasse !

Pour être complet, je dois dira que quelques soldats s’étaient aventurés à passer à la nage dans une petite île qui semble faire partie de Cabrera, quoiqu’elle en soit séparée par un détroit d’une demi-lieue environ, la trouvèrent habitée par des hirondelles de mer et par une grande quantité de lapins, ce qui la fit nommer l’île aux lapins; leur découverte eût été précieuse s’il n’avait pas fallu traverser à la nage un bras de mer si considérable. Ce fut un nommé Contant, homme ar­dent, nageur intrépide, et quelque peu aventurier, qui se rendit le premier dans cette île. Entourée de rochers, couverte de broussailles épaisses, elle est d’un accès très difficile; mais on ne perdait pas ses peines à l’aborder, car les lapins et les hirondelles de mer la peuplaient en si grande quan­tité, et en même temps ils étaient si peu effrayés, qu’on pouvait les tuer à coups de bâton ou même les prendre à la main. Après en avoir fait une ample provision, la difficulté pour nos chasseurs était de ramener leur butin dans l’île ; voici le moyen qu’ils adoptèrent : ils faisaient une espèce de radeau avec des roseaux liés entre eux, ils attachaient le gibier sur le radeau, et le poussaient devant eux avec les mains, tout en nageant.

Les voyages trop souvent répétés finirent par effrayer les lapins, et ils devinrent plus difficiles à prendre. Comme la traversée était dangereuse, et l’île d’un accès fort pénible, nos chasseurs ne voulaient pas revenir sans une cargaison complète qui les payât de leurs peines. Mais cela même augmenta le danger, car il fallait demeurer plus longtemps dans l’île aux lapins. Quelquefois ils y restaient trois ou quatre jours. Cependant le temps pouvait changer, et la mer devenir mauvaise. Dans un de ses voyages, l’intrépide Coutant faillit périr. Il n’avait pris, selon sa coutume, que la moitié d’un pain; déjà sa provision de gibier était faite, il était sur te point de revenir parmi nous; mais tout à coup le temps se charge de vapeur, les nuages s’amoncèlent, la mer s’agite, une tempête se déclare, et une pluie torrentielle submerge l’île aux lapins. Le pauvre Coutant ne peut se mettre en route, et il se trouve exposé aux injures du temps et sans provision. Il avait bien des lapins; mais sans feu pour les faire cuire, il aurait fallu les manger crus. La pluie qui tombait toujours engourdissait ses membres exténués, il perdait toute son énergie. Heureusement un brick anglais était dans le port. Les amis de Coutant implorèrent en sa faveur la pitié des gens de l’équipage, qui mon­tèrent une chaloupe et allèrent le chercher. Ils le trouvèrent couché sans connaissance et sans mouvement auprès de sa chasse. Quelques gouttes d’une liqueur spiritueuse le ranimèrent; et il fut sauvé !… Cette terrible leçon ne déconcerta pas nos intrépides nageurs : si le danger d’un côté semblait les retenir, de l’autre l’excès de la mi­sère les poussait, et ils reprirent leur chasse; mais elle fut fatale à l’un d’eux, qui, s’étant opiniâtre à tenter la traversée par une mer agitée, ne put lutter contre elle jusqu’au bout, et céda à la force des vagues. Voilà quelle était la chasse à Cabrera.

J’ai un peu anticipé sur le fait, puisque l’île aux lapins ne fut abordée que deux ou trois ans après notre arrivée à Cabrera ; mais je voulais compléter de suite ce chapitre de la chasse ; maintenant je passe à celui de la pêche.

La pêche nous fut un peu plus facile que la chasse, mais presque aussi stérile. Une de nos grandes occupations, surtout dans les premiers temps, était la promenade. Mais, obligés par la misère de tout utiliser, nous dirigions notre course vers la mer, et descendant sur la plage qu’elle baigne par intervalles, nous cherchions si elle n’avait pas laissé à sec quelques coquillages, comme des moules et des huîtres, ou quelques crabes; rarement nous y perdions tout à fait nos peines, mais c’était si peu de chose !

Il se trouvait sur nos côtes un coquillage assez commun ; mais fort petit ; il s’attachait ordinaire­ment au gravier et aux rochers que battaient les vagues de la haute mer, et il y était tellement adhérent qu’on ne pouvait le prendre sans une grande dextérité; Il fallait, avec la pointe d’un couteau ou d’un clou, le détacher du premier coup, car, si on le manquait, il devenait impossible de l’arracher autrement que par pièces et par morceaux.

Il y avait aussi une espèce de mollusque, noi­râtre, informe, stupide et à demi immobile, qui se traînait sur le sable ou s’y laissait porter par les vagues. Lorsque nous en avions trouvé quelqu’un, l’embarras était de le faire cuire. La chair de ce mollusque est tellement dure et coriace, qu’après l’avoir fait bouillir dans l’eau ou rôtir sur le feu trois ou quatre heures, il fallait encore le mâcher une demi-heure avant que de l’avaler. C’était une grande fatigue que d’en manger, et il fallait toute notre misère pour nous y décider. Ajoutez qu’il était sans goût, sans saveur, insipide à l’excès. On finit même par ne plus chercher à s’en nourrir.

Le hasard nous fit découvrir un poisson dont la pêche nous fut plus avantageuse. Sa structure est remarquable : il a une tête plate, et de sa tête partent,  en  forme d’aiguilles, sept queues qui s’étendent horizontalement en éventail. Une mem­brane unit les queues entre elles.

Ce poisson porte aussi, sous la langue, une petite vessie pleine d’une liqueur noire; lorsqu’il est poursuivi il ramasse ses queues, jette sa li­queur et file comme un trait ; aussitôt l’eau se colore, et il échappe au danger. Plusieurs prison­niers se baignaient; tout à coup l’un d’eux se trouve pris par la jambe, il fait de vains efforts pour se débarrasser, il appelle d’une voix effrayée ses camarades à son aide ; ils viennent en riant de sa peur, pensant qu’il est tout simplement pris dans des herbes, mais quel n’est pas leur étonnement lorsque, l’aidant à sortir sa jambe de l’eau, ils voient cette espèce de petit monstre qui l’en­veloppe de ses sept queues ! Sans se déconcerter, ils cherchent à s’en rendre maîtres. À peine a-t-il quitté l’eau qu’il perd toute sa force et tombe de lui-même. Notre première pensée, après avoir admiré sa singulière conformation, fut de l’employer comme aliment. L’heureux baigneur qui s’en trouvait propriétaire en fit l’essai, il trouva sa chair délicieuse. Comme il pouvait peser de sept à huit livres, il en conserva une partie, et vendit le reste.

On sut bientôt dans tout le camp qu’on avait péché un nouveau poisson très bon et très gros, et c’était à qui inventerait le meilleur moyen pour en prendre de semblables. La manière dont il avait été pris guida la plupart des inventeurs : les uns se contentaient d’aller se baigner dans l’endroit où l’on avait péché le premier, espérant que d’au­tres viendraient aussi les saisir par la jambe, et plusieurs en effet réussirent; d’autres enveloppaient de vieux chiffons un long bâton qu’ils fichaient dans la mer; le poisson à sept queues venait l’en­tortiller, on le retirait de l’eau , et comme la pre­mière fois il cessait de vivre aussitôt qu’il était sorti de son élément. Quelques-uns armèrent une perche d’une pointe de fer très aiguë, et le pé­chèrent comme l’on pêche la truite au trident. Ce poisson fut pour nous la plus heureuse de toutes les découvertes ; sa chair, cuite à l’eau ou rôtie sur des charbons, est très succulente, d’une saveur délicieuse, et sans ce goût fade et insipide trop ordinaire au poisson, surtout lorsqu’on manque de sel pour l’assaisonner. Lorsqu’on le faisait cuire à l’eau, il devenait rouge comme de la viande, et nous donnait un bouillon que nous trouvions ex­quis. Je ne sais si la privation habituelle où nous vivions ajoutait à ses qualités, toujours est-il que nous en étions enthousiastes, et que tout le monde se mit à pêcher. Nous désirions savoir le nom de notre poisson. Les pêcheurs espagnols nous dirent qu’il s’appelait pourpre (poulpe ? NDLR), sans doute à cause de la liqueur rougeâtre qu’il jette, ou à cause de la cou­leur que prend sa chair par la cuisson. Mais le poisson pourpre ou à sept queues ne fut pas tou­jours si commun.

Nous prenions bien encore quelques petits poissons de temps en temps, ou à la ligne, ou à la main, mais si rarement qu’ils n’amélioraient pas notre position. Vous voyez que, non plus que la chasse, la pêche n’ajoutait pas un grand supplément à la ration de chaque jour.

Puisque j’en suis sur le chapitre des décou­vertes, je dois vous parler de deux grottes ou ca­vernes trouvées par nos officiers pendant leur séjour avec nous. La première, large, spacieuse, donnait, par une grande ouverture, sur la mer, du côté opposé au port. Sa construction imposante et régulière semblait annoncer, à la première vue, l’ouvrage des hommes plutôt que le jeu capricieux de la nature. Des colonnes symétriquement coordonnées et décorées avec profusion des ornements les plus bizarres ou les plus recherchés soutenaient une voûte immense. Quatre mille hommes se seraient facilement logés sous cette première voûte, et pourtant ce n’était pas encore toute la grotte. A l’aide de flambeaux on découvrait une espèce de couloir qui conduisait par une pente douce sous une autre voûte beaucoup plus vaste encore et plus spa­cieuse que la première. Au reste il me serait impos­sible de vous donner ses dimensions exactes ; c’était un souterrain immense, et les plus hardis n’osèrent s’avancer bien loin dans cet abîme.

L’autre grotte était plus petite, mais plus élevée et non moins intéressante. Son entrée était celle d’un puits; il fallait, pour y pénétrer, se faire descendre avec des cordes. A peine avait-on allumé des torches de bois résineux, dont on ne pouvait se passer, que des milliers de cristaux reflétaient de toutes parts la lumière. Le sol, les parois, la voûte, tout etincelait, tout brillait. C’était vraiment le palais enchanté de quelque fée. Ainsi qu’un soleil pur, reflétant ses brillantes couleurs sur la neige glacée ou dans les gouttes mobiles de la rosée, couvre la terre d’une multitude innombrable de perles qui scintillent; de même la lumière scintille et se multiplie à l’infini dans ce palais de cristal. Car tout est véritablement cristal dans cette grotte. Les murs sont recouverts d’un riche lambris de cristal chargé d’ornements; la voûte, toute de cristal, est ornée de magnifiques pendentifs. Quelques-uns de ceux qui visitèrent cette caverne détachèrent quelques morceaux de ce cristal, et plus tard ils les vendirent à des Anglais.

La chasse, la pêche et les autres occupations dont je vous ai entretenus, ne prenaient pas tout notre temps ; il fallait donc encore d’autres moyens pour chasser l’ennui, si funeste partout, mais mortel à Cabrera. L’ennui produisait le décourage­ment, et le découragement, dans notre position, tuait bien vite. Nous étions si bien accoutumés à ce triste résultat que nous faisions, pour ainsi dire, violence à ceux que nous voyions s’abandonner à l’ennui et à l’oisiveté, pour les tirer de leur lé­thargie indolente et leur faire prendre quelque exercice. S’ils résistaient à nos efforts, nous en augurions mal, et rarement l’issue trompait notre attente; ils languissaient quelques semaines, quel­ques mois, et s’éteignaient tristement comme une lampe qui est épuisée. Nos remèdes les plus ordi­naires contre l’ennui et le dégoût étaient la prome­nade et la natation. Nous en usions largement, et je puis bien dire que les premières années, elles occupaient plus de la moitié de notre temps.

Plus tard on inventa d’autres délassements. Les musiciens avaient conservé leurs instruments, ils s’en servirent d’abord pour se désennuyer eux-mêmes; insensiblement ils se rapprochèrent, se réunirent, et nos artistes cabrériens établirent des concerts.

En nous partageant, pour bâtir des cabanes, les différentes collines de l’île, nous avions laissé libre, auprès du port, une étendue assez vaste pour en faire une place que nous avions nommée le Palais-Royal. C’est là que les flâneurs et les bai­gneurs se réunissaient, c’est là que se faisait le marché (car nous avions un marché, et je vous en parlerai), c’est là aussi que se donnaient les con­certs. Certainement ils ne valaient pas, sous le rap­port de l’art et de l’exécution, ceux que donnent les virtuoses de l’Ecole royale de musique; et pourtant ils avaient un pouvoir que n’eurent jamais concerts d’opéra : ils charmèrent de grandes souffrances, une misère affreuse. Oui, malgré notre misère, nous aimions à écouter nos musiciens de Cabrera. Il est vrai qu’ils faisaient entendre des chants de notre pays de France ; et sur la terre d’exil et de la douleur, tout ce qui rappelle la patrie et le bon­heur est accueilli avec avidité.

Les éloges que nous donnions à nos musiciens les payaient de leurs peines et encourageaient parmi nous les beaux-arts. On ne se contente plus des concerts… Des hommes nourris au sein des grandes villes s’imaginent de donner le spectacle : une baie enclôt l’enceinte des concerts, un théâtre s’élève, des acteurs se forment, on joue la comédie. Tant que la troupe se contenta de jouer des pièces cal­quées sur les souvenirs de France tout alla bien pour elle, le plus beau succès couronna ses efforts; c’était un tonnerre d’applaudissements continuel ; mais lorsqu’elle voulut inventer, elle fut moins heu­reuse. Elle eut un jour la malheureuse pensée de jouer la Misère de Cabrera. Cela ne fut pas du goût des prisonniers qui se contentaient d’écouter en dehors de l’enceinte ; ils crurent que nos comé­diens se moquaient d’eux : aussitôt ils firent pleuvoir une grêle de pierres et sur le théâtre et sur les ac­teurs. La déroute fut des plus complètes; les acteurs prirent tous la fuite, l’enceinte fut détruite, et le théâtre démoli. Ce dénouement tragi-comique mit fin aux représentations théâtrales. Elles ont vécu assez du moins pour montrer jusqu’à quel point l’insou­ciance est le fond du caractère français. Des hommes exilés sur un rocher sauvage, exténués de faim et de misère, couverts de lambeaux, se livrant aux agréments de la musique et du spectacle comme les oisifs de nos opulentes cités : quel contraste ! Oh ! C’est que le Français rit de tout, même de ses malheurs et de ses souffrances ! Pour que rien ne manquât à notre place du Palais-Royal, des Espa­gnols de Majorque et de Palma étaient venus l’en­tourer de ce qu’en style de ville je pourrais décorer du nom fastueux de cafés estaminets, mais que nous appelions tout simplement, en termes militaires, des cantines. Les provisions de la cantine consistaient en vin, pain blanc, viande salée et légumes. L’appât du gain, bien plus que des pensées de charité, avait poussé des Espagnols à fonder à Cabrera ces petits cabarets, et pourtant ils nous rendirent de vrais ser­vices. D’abord, celui qui avait pu sauver quelques pièces de monnaie des nombreuses perquisitions que nous avions éprouvées, et celui qui par sa grande industrie gagnait quelque argent, trouvait moyen de l’employer utilement à la cantine : ensuite, ces Es­pagnols achetèrent les premiers ouvrages en bois que ciselèrent nos Cabrériens, et par là contribuèrent puissamment à développer chez nous le commerce.

Notre place n’était pas seulement le rendez-vous des flâneurs, elle avait aussi une autre desti­nation plus sérieuse : c’était notre marché. Et que pouvait-on vendre à Cabrera ? Les marchandises, ainsi que la monnaie ordinaire de ce marché, font bien connaître toute l’étendue de notre misère. La monnaie, c’étaient des fèves ; mais la marchandise qu’on vendait pour des fèves, c’étaient des rats, des souris, quelques raves, des feuilles de choux, du poisson, des morceaux d’étoffes et une foule d’autres objets non moins propres à attester notre pauvreté. « Qui veut un rat ? — Qui veut des feuilles de choux ? — Qui veut une ration de pain ? » Ces cris, proférés par des hommes, semblent avoir dû exciter l’hila­rité. Mais qu’on songe aux efforts que faisaient de vieux- militaires pour échanger quelques feuilles de choux contre un lambeau d’étoffe, et l’on compren­dra que nous n’avions pas toujours envie de rire.

C’est pour avoir joué la Misère de Cabrera que nos comédiens éprouvèrent une déroute et virent démolir leur théâtre.

Voilà bien des détails, mes enfants; cette soi­rée a été longue; empressons-nous donc d’adresser à Dieu l’hommage de nos prières, et allons nous reposer.