6 juin 1808: arrestations et déportations à Isulacciu di Fium’orbu

Près de quarante ans après Ponte Novu 1)La bataille de Ponte-Novo (en corse Ponte Novu) qui eut lieu du 8 au 9 mai 1769, est le point final des affrontements entre les troupes de Pascal Paoli — composées de Corses et de mercenaires allemands et suisses — et les armées du roi de France, Louis XV, aidées de soldats corses du parti français. Ouvrant aux grenadiers français la route de Corte, capitale de la République corse, cette bataille marque la fin de la seconde et dernière phase de la guerre de Corse. , la situation dans le Fium’orbu 4)Le Fiumorbo est une région naturelle de Corse, située sur la façade orientale de l’île. Extrémité méridionale de l’En-Deçà-des-Monts, il culmine au Monte Incudine (2 134 m). comme sur l’ensemble de la Corse est loin d’être pacifiée, la révolte se poursuit et la répression est terrible.

La Corse est alors sous régime napoléonien, en 1801 l’île est hors constitution, préfets et chefs militaires obéissent au conseiller d’état Miot 2)André-François Miot, comte de Mélito, ministre, ambassadeur, conseiller d’État français né le à Versailles et mort le à Paris. investi de pouvoirs sans limites.

Le général Morand 3)Joseph Morand, né le à Allemans (Dordogne), mort le à Boizenburg (Allemagne), général français de la Révolution et de l’Empire. est également nommé cette année là, Bonaparte pensant trouver en lui l’homme fort dont Miot à besoin pour mener sa mission. Avec le commandant militaire Morand et l’administrateur extraordinaire Miot,c’est un régime de terreur qui s’installe en Corse.

Après le départ de Miot en octobre 1802 un arrêté du 12 janvier 1803 règle les attributions du général Morand commandant de la 23ème division militaire, et lui donne tous les pouvoirs juridictionnels.

Les tribunaux criminels supprimés, la censure instaurée, c’est une véritable juridiction d’exception qui se met en place. Les jugements sont sans recours et punissent indifféremment de la peine de mort les assassinats et les crimes de la pensée.

Une expression populaire qualifie cette justice arbitraire de « ghjustizia morandina ».

Les troupes de ligne, les corps de gendarmerie et les colonnes mobiles appelées aussi colonnes infernales, parcourent le pays et se livrent à des expéditions punitives et commettent diverses exactions (maisons incendiées, exécutions sommaires, tortures).Les villages traversés par les colonnes infernales avaient également obligation de les nourrir. Un réseau d’indicateurs est également mis en place par Morand qui se comporte en véritable despote.

Sous l’ordre de Napoléon, Morand créa trois bataillons de corses pour occuper des garnisons dans divers postes de l’île. Le Fium’orbu possédait deux compagnies, une troisième lui fût attribuée. On y comptait un certains nombre d’officiers et certains habitants percevaient un solde comme militaire et pouvaient en même temps vaquer à leurs occupations.

Morand voulait certainement ainsi acheter la paix et la tranquillité en distribuant quelques menus avantages. Cela lui permettait également d’avoir sous sa main des hommes et pouvoir ainsi s’appuyer sur un petit pouvoir local dans une région insoumise et en constante rébellion contre la présence française.

Les postes attribués auraient été source de querelles, il y a la révocation du juge de paix Martinetti, remplacé par Charles Jean Laurelli, ancien podestat d’Isulacciu di Fium’orbu et la nomination de Thomas Sabini, ami de Morand, au grade de chef de bataillon. Le juge Martinetti mourut par la suite de chagrin.

Morand ayant eu vent de ces différends, envoie pour s’informer un important détachement de gendarmes commandé par l’officier Emily. Cette présence provoqua une vive tension au sein de la population et dans la nuit du 21 au 22 mai 1808 des Isulaccesi attaquent l’ancien couvent de Prunelli di Fium’orbu ou les gendarmes étaient casernés. L’assaut fut donné au nom de don Jules Marinetti , fils du défunt juge révoqué, et frère d’un capitaine du canton et ami de Sabini.

Le lendemain don Jules Martinetti se rend à Prunelli en compagnie de Sabini pour démontrer qu’il n’est pour rien dans l’attaque de la gendarmerie. Le capitaine Emily le fait alors arrêter sur le champs, Sabini demande sa libération, elle lui sera accordée et Martinetti aussitôt relâché s’empresse de gagner le maquis.

Le capitaine Emily transmet un rapport à Morand, celui ci ordonne au commandant Bonelli de se rendre à Vivariu avec ses soldats, environ 400 hommes. Sabini, le juge Laurelli et le maire d’Isulacciu Valentini y sont convoqués, Morand paraît résolu à sévir.

Dès leur arrivée en compagnie d’une trentaine d’hommes armés, ils sont entourés par les soldats de Bonelli. Les hommes de Sabini prenant position, prêts à faire feu, celui ci ordonna qu’ils baissent leurs armes et s’écria « obéissez et la justice de notre cause sera reconnue ». Il se rendit et fut incarcéré à Corti.

Morand demanda au juge Laurelli de lui livrer Martinetti et ses complices, il rejoignit alors le Fium’orbu en compagnie du commandant Bonelli. Le maire Valentini conscient de la gravité conseilla aux hommes qui avaient attaqués les gendarmes de prendre le maquis.

Morand arrive au village ou l’on consentit à lui nommer les hommes qui avaient fait le coup, sachant qu’ils ne seraient pas présents à l’appel.

Ce 6 juin 1808, sous l’ordre du général, les hommes sont rassemblés dans l’église paroissiale. Un vieillard impressionné par l’appareil militaire déployé aux alentours et à l’intérieur s’exclama « faut il que vos pêchés aient atteint, vraiment leur comble pour que vous vous livriez ainsi à la répression ».L’appel commence et on dirige les gens deux par deux, vers la porte latérale. A leur sortie ils sont arrêtés, et à la fin de la séance ce sont au total 167 personnes de 15 à 80 ans qui se trouvent prisonnières et transportées dans les cachots de Corti, dont le juge Laurelli et le maire Valentini .

Morand réunit une commission militaire qui juge Thomas Sabini commandant militaire du Fium’orbu. Il est condamné à mort pour trahison et sera fusillé.

Les 167 prisonniers sont transférés de Corti à Bastia et le 4 août 1808 une nouvelle commission militaire (présidée par le commandant Poli) en condamne 17 à mort dont 8 contumaces. Les 9 présents sont exécutés sur la place de la citadelle: Simon Brandu Colombani, Ghjiseppu Antone Alessandrini , Petru Santu Alessandrini, Anghjulu Michele Micaelli, Antone Filippu Micaelli, Carlu Filippu Manfredi, Paulu Santu Leandri, Ghjuvan’Stefanu Pietri et le juge Carlu Ghjuvanni Laurelli. Les 8 contumaces sont: Don Ghjuliu Martinetti, Paulu Martinu Gambotti, Antone Maria Achilli, Marcu Aurelu Angeli, Ghjuliu Petru Giudicelli, Anselmu Achilli, Romulu Vittori, Petru Matteu Achilli.

Le maire Valentini et les prisonniers restant soit 158 au total sont embarqués le 10 août 1808 sur la Danaé. Ils seront incarcérés à Embrun après des étapes à Toulon puis Aix en Provence. Privés de tout espoir de retour, dans une prison insalubre, mal nourris, déshydratés et malades, ce séjour leur sera fatal.

En décembre 1808,16 avaient déjà succombés, et durant les 6 premiers mois de 1809 on dénombra 84 décès.Un décret ministériel accorda la libération de 35 déportés avec interdiction de retour en Corse, ils furent donc répartis chez les fermiers et les artisans dans les départements de la Drôme et du Vaucluse. Leurs employeurs en étant satisfaits, cela incita le préfet de la Drôme à demander le retour en Corse des 22 déportés qui travaillaient dans son département. Morand s’y opposa fermement.

En janvier 1814 sont encore présents dans le Vaucluse, Petru Severi Poli et Petru Ghjuvanni Defendini qui vivaient à Avignon. Quand aux autres rescapés on perd leur trace.

Dans l’intervalle Morand fut relevé de ses fonctions, mais son emprunte rouge sang restera à jamais dans les esprits.


Lieux de mémoire

Un monument a été érigé en 1979 à l’entrée du village, rappellant le souvenir de ces martyrs.

Le 9 juin 2012, à l’initiative de l’association A Memoria di Fiumorbo, trois stèles ont été posées, portant les noms de toutes les victimes de 1808.

References   [ + ]

1. La bataille de Ponte-Novo (en corse Ponte Novu) qui eut lieu du 8 au 9 mai 1769, est le point final des affrontements entre les troupes de Pascal Paoli — composées de Corses et de mercenaires allemands et suisses — et les armées du roi de France, Louis XV, aidées de soldats corses du parti français. Ouvrant aux grenadiers français la route de Corte, capitale de la République corse, cette bataille marque la fin de la seconde et dernière phase de la guerre de Corse.
2. André-François Miot, comte de Mélito, ministre, ambassadeur, conseiller d’État français né le à Versailles et mort le à Paris.
3. Joseph Morand, né le à Allemans (Dordogne), mort le à Boizenburg (Allemagne), général français de la Révolution et de l’Empire.
4. Le Fiumorbo est une région naturelle de Corse, située sur la façade orientale de l’île. Extrémité méridionale de l’En-Deçà-des-Monts, il culmine au Monte Incudine (2 134 m).