26 décembre 1807 – La panique de Golymin

 

1)Marcel Dupont « Cavaliers d’épopée » Après sa campagne victorieuse en Prusse et l’occupation du grand-duché de Varsovie, l’Empereur, le 23 décembre 1807, passa l’Ukra et marcha contre l’armée russe de Benningsen. Celle-ci occupait la ligne du Bug et de la Narew.

Levin August von Bennigsen - Portrait de George Dawe (Palais d'Hiver)
Levin August von Bennigsen – Portrait de George Dawe (Palais d’Hiver)

L’armée avança sur un large front, les corps de Soult et d’Augereau à gauche, ceux de Davout et de Lannes à droite. Au centre, reliant Augereau à Davout, escadronnait la réserve de cavalerie aux ordres du prince Murat; en avant d’elle, l’éclairant à une demi-journée de marche, chevauchait la brigade légère Lasalle, 5ème et 7ème hussards.

C’est cette brigade, l’Infernale comme l’avait surnommée les grognards, que nous allons suivre pas à pas dans cette journée, maudite pour elle, du 26 décembre1807.

Depuis trois jours, le temps est effroyable. Sans arrêt, le ciel déverse sur la terre une pluie glacée mélangée de neige. La brigade, courbée sous l’averse, avance avec peine au milieu d’un paysage hallucinant. Imaginez cela. S’étendant à l’infini, morne et clapotante, la plaine de la Narew n’est plus qu’une mer de boue, sans une éminence, sans un creux, sans un chemin; les seules choses qui émergent de ce cloaque sans fin sont quelques bois de pins noirs comme du bitume, sur cette immensité jaunâtre plane un ciel de suie tellement bas qu’on serait tenté de le toucher de la main; c’est le décor du désespoir et de la mort. Ce n’est pas tout. Comme pour mettre une touche plus sinistre encore à ce tableau dantesque, l’ennemi, en abandonnant la place, a mis le feu aux rares villages de cette contrée déshéritée; au loin, crevant la brume roussâtre reliant le ciel à la terre, trois villages flambent comme des torches.

Pour la première fois, depuis octobre 1806 où ils entrèrent en campagne, les hussards du 5ème et ceux du 7ème sont découragés. Pourtant, depuis ce temps, ils en ont vu, comme on dit, de toutes les couleurs. Ils ont chargé à Géra, à Zehdenick, à Prentzlow, à Stettin, à Lubeck; ils ont chevauché et combattu sans arrêt, faisant une moyenne de douze lieues par jour, effectuant parfois des reconnaissances couvrant trente lieues de parcours; partout ils ont accompli des prodiges d’audace et de bravoure, et cela avec le sourire. Mais aujourd’hui, en vérité, impossible: le sacrifice est au-dessus des forces humaines.

Depuis trois jours, les Russes détruisant tout, les hussards avancent dans le désert. Donc, rien à se mettre sous la dent, ni pour eux ni pour leurs montures; en effet, comme chacun sait, la cavalerie légère ignore les distributions des commissaires aux vivres; elle se nourrit sur le pays. Or, dans le pays, il n’y a rien. Et plus un toit où trouver un abri provisoire pour la nuit, pas une route solide au pied. Un désert, mais un désert liquide. Les malheureux chevaux, jusqu’aux jarrets dans ce gâchis, agonisent de fatigue et n’avancent plus que sous la morsure de l’éperon.

Tout cela est affreux, mais ce qui dans l’horreur domine tout, c’est cette pluie impitoyable, ne s’arrêtant ni jour ni nuit, transperçant les vêtements et les coiffures, ruisselant le long du dos, trempant les cuisses, emplissant les bottes, glaçant les corps jusqu’à l’âme. Qui reconnaîtrait dans ces spectres les brillants hussards partis de Kronach quatorze mois plus tôt, ceux du 5ème avec leurs pelisses blanches à tresses citron et leurs culottes bleu céleste, ceux du 7ème avec leurs pelisses vertes à tresses jonquille et leurs culottes écarlates ? Aujourd’hui la brigade entière, cavaliers et chevaux, caparaçonnés de boue, n’ont plus ni formes ni couleurs. L’uniformité dans la misère.

Antoine Charles Louis de Lasalle
Antoine Charles Louis de Lasalle

Si sa troupe est démoralisée, Lasalle, lui, enrage. Il enrage non pas des souffrances subies – son tempérament de fer lui permet de mépriser ces vulgaires contingences, la pluie, la faim, le froid – mais de ne pouvoir, dans ce marécage sans limites, courir sus à l’ennemi, l’atteindre, le sabrer. Car les ordres de Murat sont formels. Le général Marulaz, commandant la cavalerie de Davout, a signalé la marche d’un gros corps ennemi se dirigeant de Pultusk sur Golymin et Lasalle, à ce sujet, a reçu des instructions dépourvues d’ambiguïté; il doit débusquer ce corps, s’accrocher à lui comme un dogue, le maintenir ferme jusqu’à ce que lui, Murat, puisse intervenir avec le gros de la réserve de cavalerie, soutenu par le corps d’Augereau.

Lasalle a double raison de vouloir remplir sa mission : d’abord parce que telle est son habitude, ensuite parce qu’il a une dette personnelle à régler avec les Russes. Deux jours plus tôt, sur la Passarge, il a traversé le village où Ney avait déposé ses blessés graves et il a constaté que les Russes y avaient mis le feu, causant ainsi la mort, au milieu d’atroces souffrances, de centaines de braves. Ce souvenir le poursuit, comme le poursuit l’odeur de chair grillée qu’il a respirée dans les ruines de ce village. Au premier contact avec les Moscovites, il se l’est juré, il y aura là un compte à liquider.

Il est près de midi. Dans quatre heures la demi-obscurité où l’on patauge aura fait place à là nuit et pas un cosaque ne s’est encore montré. La pluie, la neige et la boue seront-elles les seuls adversaires avec lesquels il aura à se mesurer aujourd’hui ? Vers l’est on distingue à travers la tourmente la masse sombre d’une vaste forêt: Golymin, but assigné pour la journée, doit être quelque part derrière la pointe nord de ce rideau de pins.

Soudain, venant au galop vers le général, apparaît, à travers les rafales de neige, un sous-officier du 7ème. Il faisait partie d’une reconnaissance détachée par Lasalle sur Golymin et est certainement envoyé par son officier. Le voici; il arrête sa monture fourbue et à ses yeux brillants sous la visière du shako on devine qu’il apporte des nouvelles d’importance. Tant mieux, juste ciel ! Tout plutôt que de poursuivre plus longtemps cet abominable calvaire. Subitement la brigade est arrachée à une torpeur pire que la mort.

– Mon général, il y a, en avant de Golymin, un gros parti de cavalerie russe; cuirassiers et dragons, rangés en bataille; l’officier l’estime à quatre mille chevaux environ; sur leur gauche on distingue une quinzaine de pièces en batterie et, derrière tout cela, sur la route de Pultusk à Golymin, passent sans arrêt de l’infanterie et des charrois.

Enfin on les tient. Le temps d’envoyer un de ses aides de camp prescrire aux deux colonels de former leur régiment en colonne serrée et de poursuivre leur route au pas et Lasalle, éperonnant son cheval, s’élance au galop dans le cloaque. Dix minutes plus tard il a rejoint la reconnaissance et se rend compte de la situation. Elle n’a rien de brillant pour lui.

Sans aucun doute il y a là toute une partie de l’armée ennemie. Elle vient de Pultusk et, parvenue dans Golymin, tourne vers l’est, se dirigeant sur Ostrolenska. Pour assurer son mouvement dans Golymin, le commandant en chef russe a détaché à l’ouest du bourg une division de cuirassiers et de dragons et trois batteries d’artillerie légère. Cette division est là, rangée comme un mur face à la plaine et les pièces de canon, à gauche, sont pointées dans la même direction, les servants à leur poste, prêts à faire feu. Avec huit cents hussards, le morceau serait gros à avaler. Lasalle est brave entre les braves mais il sait jusqu’où vont les possibilités d’une troupe et sacrifier inutilement des vies humaines n’est pas son fait. Quel que soit son désir d’en découdre, il y renonce pour l’instant.

A l’abri du manteau tendu par son aide de camp, il griffonne sur ses fontes un billet destiné à Murat, l’expédie par estafette et rejoint sa brigade. Celle-ci est bientôt assez près pour être aperçue des cavaliers et artilleurs russes; Lasalle d’ailleurs ne l’arrête que quand elle se trouve presque à portée des projectiles ennemis; il lui fait mettre le sabre à la main et l’attente commence. Une neige légère et molle, fondant dès qu’elle touche le marécage, a succédé aux torrents de pluie.

Une demi-heure s’écoule ainsi. Au loin, le bruit des charrois du corps ennemi roule sans interruption, mais les quatre mille cavaliers chargés de les protéger ne bougent pas plus que s’ils étaient de glace. Au travers du rideau de neige, les adversaires s’observent, pleins de hargne. Tout à coup, à une demi-lieue environ vers le sud, une fusillade nourrie éclate. Renseignements prit c’est la division Morand, du corps de Davout, qui attaque la grande forêt, défendue, paraît-il, par quatre mille grenadiers russes; le crépitement s’intensifie, se rapproche, puis soudain est remplacé par une immense clameur à laquelle se mêle le bruit des tambours battant la charge.

Jacob François Marulaz
Jacob François Marulaz

Que s’est-il passée ? Lasalle ne tarde pas à être fixé. Voici le général Marulaz, devançant sa brigade de chasseurs à cheval; il vient serrer la main de son ami Lasalle et l’informe de la situation sur sa droite. Morand vient d’enlever la forêt à la baïonnette et Davout se prépare à attaquer avec tout son corps d’armée les troupes russes en marche. Il a l’ordre, lui Marulaz, de se mettre d’accord avec la réserve de cavalerie pour couvrir la gauche de Davout pendant l’opération. Un serrement de mains et le général rejoint sa brigade, la déploie à hauteur de celle de Lasalle. L’action se dessine; la nuit ne tombera pas sans que les deux partis en viennent aux mains.

Et voilà qu’un grand tumulte retentit en arrière des hussards et des chasseurs. La réserve !… c’est la réserve de Cavalerie !… Elle débouche au grand trot. Voici d’abord la brigade légère de Milhaud, puis, engoncés dans leurs grands manteaux blancs, les dragons de la division Klein. Celle-ci n’a pas achevé sa formation en ligne de colonnes que voici Murat lui-même. Précédant son nombreux état-major, il arrive comme une trombe, passe ventre à terre entre les brigades Lasalle et Marulaz et s’arrête net en avant d’elles, inspectant rapidement la position. On le devine d’une humeur massacrante et il l’est, en effet. Le grand-duc de Berg, le grand maître de la cavalerie impériale, était malade à Varsovie quand la campagne a repris; il n’a pu se résoudre à laisser à Bessières le commandement de la réserve et, grelottant de fièvre, a rejoint la veille. Le temps qu’il fait n’est pas propre à calmer son mal, encore moins sa fureur.

Joachim Murat, grand-Duc de Berg en 1806, puis roi de Naples
Joachim Murat, grand-Duc de Berg en 1806, puis roi de Naples

A peine a-t-il jeté un coup d’œil sur les masses ennemies et déjà il donne l’ordre d’attaquer. On l’entend qui jette à ses aides de camp.

– Au général Marulaz, charger la cavalerie devant lui… Je le soutiens avec les dragons.

– Au général Lasalle, m’enlever les pièces en batteries !… Milhaud l’appuiera au besoin. Allez !…. vite !

Tandis que les aides de camp transmettent ces ordres bride abattue, la bataille subitement s’étend à droite et à gauche. La division Morand commence à déboucher de la forêt en tiraillant tandis qu’au nord une nouvelle fusillade retentit. C’est le corps d’Augereau qui s’est heurté à un autre gros détachement russe et l’attaque.

L’arrivée de Murat semble avoir mis le feu aux poudres. Toute la ligne russe est zébrée d’éclairs, les coups de fusil éclatent par milliers; le corps ennemi a interrompu sa marche et fait face aux tirailleurs de Davout. Des remous se produisent parmi les cavaliers moscovites; ils se préparent visiblement à charger, quant à l’artillerie, grâce à la demi-obscurité, on distingue la lumière des boutefeux attisés par les servants. Du côté français, pas une pièce de canon : aucune n’a pu suivre, elles sont restées enlisées dans le mortier des champs.

Dès l’ordre reçu, Lasalle l’exécute. Enlever les batteries !… Tâche ingrate. Il n’a qu’un moyen de limiter les ravages de la mitraille : franchir ventre à terre les huit cents mètres qui l’en séparent, ne pas donner aux canonniers le temps d’une seconde décharge. Une fois ses hussards dans les pièces, l’affaire sera promptement réglée. Il lève son sabre et, sûr d’être suivi, part au galop.

Et c’est là que commence l’effroyable, l’inexplicable aventure.

A peine les chevaux ont-ils accompli quelques foulées qu’une voix anonyme, une voix partie on ne sait d’où, crie:

– Halte !

Stupeur. Qui a lancé ce commandement ? Serait-ce un ordre donné par Murat ? Nul ne le sait, mais aussi nul n’ignore qu’on n’arrête pas une charge une fois lancée et cependant sur toute la ligne de la brigade, le même cri est répété, vole de bouche en bouche comme une malédiction, comme un défi:

– Halte !… Halte !…

Il y a dans les rangs une seconde de flottement, un souffle de terreur passe sur les cœurs, mais l’ordre est donné : les hussards s’arrêtent, se regardent, atterrés. Chacun a conscience de commettre un crime. Le mal est fait. Et, juste au moment; où toute la brigade, haletante, s’interroge, un ouragan passe à sa droite: ce sont les chasseurs de Marulaz dont la charge s’est heurtée à la charge des cuirassiers et des dragons russes et qui sont ramenés à grands coups de sabre. Tout cela n’a pas duré le temps de compter jusqu’à trois.

Que se passe-t-il alors ? Quel éclair de folie traverse l’âme de ces huit cents braves jusque-là sans reproche ? L’excès de leur misère a-t-il brisé leurs nerfs, a-t-il fait passer dans leur esprit un mouvement de révolte ? Où est-ce un besoin incompréhensible de fuir devant leur propre honte ? Nul d’entre eux ni personne ne le saura jamais, mais le fait est là. Brusquement, pris de panique, les deux régiments tournent bride et, dans un désordre indescriptible, officiers et hommes mêlés, abandonnent le champ de bataille, se sauvent ventre à terre. Seule de toute la brigade, la compagnie d’élite du 7ème hussards, placée immédiatement derrière le général, est restée ferme au poste. 

Au cri de halte ! Lasalle s’est retourné sur sa selle. Son cœur bondit. O honte ! sa brigade, l’Infernale a fait demi-tour en pleine charge !… Il n’a plus derrière lui que ces quatre-vingts braves dont les regards chargés d’angoisse le fixent, semblant implorer un pardon.

-Sacrrr !…

Lasalle a lâché un effroyable juron. Il laboure de l’éperon le flanc de son cheval et d’une saccade brutale lui fait faire tête à queue. Il jette au capitaine:

– Attends-moi là !

Puis, dans un galop fou, il se lance à la poursuite des fuyards, manque être écharpé par les dragons de la brigade Férénols partant à la contre-attaque, file comme la foudre entre les deux autres brigades de la division Klein et se retrouve seul dans la plaine. Spectacle fantastique. Toujours sacrant, toujours éperonnant sa monture, environné des jets de boue liquide giclant autour de lui, Lasalle ressemble à quelque cavalier de danse macabre. Où sont-ils ces jean-foutres, ces lâches !… Ah ! les voici !… A un quart de lieue au-delà, les fuyards se sont enfin arrêtés, les officiers se hâtent de remettre de l’ordre dans les unités mélangées.

A cinquante pas de sa brigade, Lasalle s’arrête, bien en face d’elle, immense. Il domine de cent coudées cette cohue d’êtres conscients de leur crime et courbés sous la honte. Il parcourt lentement la ligné de son regard d’acier. Pas un mot ne sort de sa bouche et ce silence est pire qu’une bordée d’insultés; il soufflette chacun, ce silence, depuis les colonels jusqu’au dernier hussard. Parmi ces misérables il en est, les jeunes, qui pleurent; les vieux reniflent, serrent les poings, mâchonnent des blasphèmes; on entend quelques gémissements. Sacrebleu ! qu’il parle, notre Lasalle, qu’il nous couvre d’outrages, mais qu’il ne nous fixe pas, bouche close, de ce regard lourd de mépris, de dégoût, presque de haine.

Mais Lasalle ne dit rien.     

Lentement, il fait faire demi-tour à son cheval, le remet face à Golymin et au pas, calme comme à la manœuvre, avance vers la bataille. Les cœurs sont serrés à se briser. Justes dieux ! que cette situation ne se prolonge pas plus longtemps ! Pourquoi aller avec cette lenteur ? Vite ! qu’il se hâte ! qu’il nous ramène à la charge et il verra comme nous saurons effacer notre faute. La mort, cent fois, plutôt qu’un châtiment aussi cruel ! Au pas, les nerfs crispés, la brigade suit.

Le terrain de la lutte n’est plus loin et le vacarme devient effroyable. Du nord au sud la fusillade fait rage, trouée par les incessantes détonations de l’artillerie russe. Des chevaux affolés, sans cavalier, viennent en hennissant tourner autour des escadrons, des blessés passent, emmenés on ne sait où et les rangs doivent s’entrouvrir pour livrer passage à quatre dragons portant le corps déchiqueté du général Férénols, tué au cours de la première charge.

La brigade est maintenant dans la zone de bataille. La division de cavalerie russe a disparu, dispersée aux quatre vents par les charges répétées de Milhaud, de Klein et de Rapp, mais les batteries sont toujours là, menant un feu d’enfer, interdisant l’accès de Golymin. La plaine, devant elles, est un hideux charnier, elle est parsemée de débris humains, de cadavres de chevaux à demi ensevelis dans la boue et dont les membres raidis se dressent vers le ciel. C’est de ce côté que, toujours au pas, se dirige Lasalle.

Sûrement le général tient à remplir la mission qui lui a été confiée par Murat. Si le canon ennemi a pu accomplir cette besogne de mort, c’est que les hussards, saisis d’un coup de folie, se sont refusés à exécuter l’ordre donné et ont abandonné leur chef. Entendu. Que Lasalle les ramène donc à l’attaque et il verra que sa brigade, malgré sa faute, est toujours l’Infernale : elle l’effacera, cette faute, en la lavant de son sang mêlé au sang des Russes. Elle ne laissera pas une tache souiller ses étendards. Ainsi pensent les huit cents hussards et déjà ils serrent la poignée de leurs sabres, ils rassemblent leurs chevaux, prêts à les enlever au galop.

Mais qu’attend-il, le général ? On est maintenant à portée du canon, on clapote dans la boue jonchée de morts; pourtant -comment admettre cela ? -il persiste à avancer au pas. Morbleu ! qu’attend-il ? S’élancer à la charge, même à la gueule des canons, c’est là métier de cavalier, rien à dire ! S’offrir ainsi en holocauste, s’attendre à percevoir soudain le sifflement des projectiles, à voir tout contre soi des camarades, des chevaux dispersés en lambeaux sanglants, à être soi-même emporté par un boulet ou déchiqueté par un obus, c’est, sans aucun espoir de rendre coup pour coup, endurer un supplice absurde, insupportable. La Charge !… la charge !…

Brusquement Lasalle s’arrête et, de sa voix claironnante qui domine tous les bruits de la bataille, commande:

– Escadrons… halte !

Les huit cents hussards s’arrêtent; un frisson d’horreur les parcourt. Le général, à son tour, est-il devenu fou ? A-t-on idée d’immobiliser ainsi une troupe sous le feu du canon ? Mais Lasalle, sans conteste, jouit de toute sa raison; il est calme comme à la parade, avec toujours cette expression de mépris dont il a cravaché les fuyards tout à l’heure. De sa haute taille, qui semble plus grande encore, il domine sa brigade, la soumet à l’emprise d’une volonté de fer. Il s’assure de l’alignement, du bon ordre. Ceci fait, nouveau commandement :

– Remettez… sabres !

Quoi ? que se passe-t-il ? on ne charge donc pas ? On remet le sabre au fourreau ?… Veut-on les faire massacrer jusqu’au dernier sans leur permettre de se battre ? Les hussards obéissent mais ils ne comprennent pas encore. Ah ! comme ils voudraient savoir quelle pensée hante leur chef ! Tout cela leur semble au rebours du bon sens.

Et soudain, ils comprennent.

Lasalle a fait pivoter son cheval et s’est remis face à l’ennemi. Très grand, très mince, le grand chapeau en bataille, le torse sanglé dans sa pelisse écarlate chamarrée d’or, le poing droit sur la cuisse, il a l’air de narguer les canonniers russes. Tout à coup, là-bas, dans la brume sombre, quinze flammes jaillissent avec un bruit dé tonnerre et une rafale de boulets s’abat sur la brigade, des chevaux, des hommes s’écroulent, des plaintes s’élèvent. Au milieu de la boue qui gicle autour de lui, de la fumée qui l’enveloppe, Lasalle n’a pas bronché.

Ils comprennent : l’EXPIATION !…

– Serrez les rangs !

Ils ont fui devant l’ennemi: ils doivent payer ! Et c’est justice. Nul ne songe à murmurer; c’est ainsi qu’ils effaceront la page hideuse, inscrite par eux dans les fastes de leur corps. Les hussards se redressent, bombent la poitrine et, dents serrées, lèvent le menton. Comme à la parade !

Derrière la ligne de bataille, les serre-files répètent:

– Serrez les rangs !… les hommes du second rang, bouchez les trous du premier.

Dans chaque régiment, les adjudants-majors galopent d’un escadron à l’autre:

– Alignés !… n.. d. D… !

Puisqu’il faut mourir, que cette mort, du moins, soit reçue à la hussarde, droit sur la selle et tête haute. Devant eux, la silhouette immobile du chef toujours aimé ne leur sert-elle; pas de modèle ? Expions.

Soudain un long cri d’angoisse s’échappe de toutes les poitrines. Lasalle et sa monture viennent de s’écrouler dans la boue. Huit cents cœurs s’arrêtent de battre. Mort ? Non. Déjà le générai est debout, bien droit, assurant son chapeau près du corps de son cheval tué, le ventre ouvert par un boulet, les entrailles traînant dans la gadoue. Quel soulagement ! Un brigadier de la compagnie d’élite saute à terre, amène son cheval et veut le desseller afin de placer sur son dos la belle selle à tapis cramoisi et aux passementeries d’or. Lasalle l’en empêche:

– Merci, Heisser.

D’un bond il est à cheval, solidement campé sur la chabraque en peau de mouton et déjà il a repris sa place, face à la gueule des canons. Maintenant l’épouvante pèse sur cette troupe, cible immobile, cible inespérée pour l’artilleur russe, cible déjà en lambeaux, mais ce n’est pas pour elle-même qu’elle tremble, c’est pour son général. Innocent de son crime, il tient cependant à payer rançon, avec elle et pour elle. Ah ! qu’un mauvais coup le frappe et, mille dieux ! ses hussards, d’un seul bond, seront sur les batteries russes et hacheront leurs servants jusqu’au dernier !

Voici la nuit mais la tourmente de la bataille ne s’apaise pas. Golymin et son faubourg Kalinczin flambent, éclairant de lueurs sinistres le champ de mort. La neige a cessé, la pluie de nouveau tombe à seaux. Au nord et au sud les fantassins d’Augereau, ceux de Davout lancent attaque sur attaque mais ne sont pas encore parvenus à prendre pied sur la position. Par rafales le canon russe balaie la plaine. Rarement vit-on combat si meurtrier.

Une seconde fois le cheval de Lasalle s’écroule, tué. Le général, toujours aussi calme, enfourche la jument d’un trompette et, véritable statue de boue, reprend sa place devant le centre de la brigade. La camarde n’arrive pas à le saisir mais elle se venge sur ses hussards; déjà une centaine d’entre eux sont tués ou blessés. La parade de mort continue.

Brusquement, au loin, un long cri de victoire s’élève et le feu s’arrête sur toute la ligne. Ce cri est monté des ruines fumantes de Golymin où les divisions unies de Morand et de Friant sont entrées à la baïonnette. A toute bride les Russes enlèvent leurs pièces, se retirent sur Makow. Enfin !

Grelottants, trempés jusqu’aux os, les nerfs brisés, les hussards gémissent. Pitié !… N’ont-ils point suffisamment souffert, saigné, pleuré ? Ne va-t-on pas leur accorder une heure de repos, de détente ? Non. La tache se voit encore; la pluie et le sang ne l’ont point encore entièrement effacée.

Les aides de camp galopent vers chaque régiment.

– Mon colonel… au général.

Les colonels Marx et Schwartz se hâtent vers leur chef, rangent leur monture à sa droite et à sa gauche.

– Messieurs, la brigade n’a rien fait aujourd’hui. A nous de veiller sur le repos des camarades qui ont eu l’honneur de se battre. Colonel Schwartz, envoyez des patrouilles reprendre le contact avec l’ennemi au sud de Golymin, vous, colonel Marx, vers le nord. Envoyez également une liaison auprès des maréchaux Augereau et Davout. Le reste de la brigade établira une ligne de petits postes et de grand-gardes à une lieue à l’est de Golymin. En avant !

Jusqu’au jour, sous la pluie battante, les hussards patrouillent et veillent.

L’Infernale a expié. 2)En fait, et selon Vincent Rollin, dans le premier numéro de Napoléon Ier – Revue du Souvenir Napoléonien, cet épisode, “fait partie de la légende impériale, alors en pleine construction”

 

 

References   [ + ]

1. Marcel Dupont « Cavaliers d’épopée »
2. En fait, et selon Vincent Rollin, dans le premier numéro de Napoléon Ier – Revue du Souvenir Napoléonien, cet épisode, “fait partie de la légende impériale, alors en pleine construction”