26 décembre 1806 – La bataille de Pultusk

Prélude

Après son triomphe à Iéna et Auerstaedt, Napoléon espérait arriver rapidement en Pologne, pour y vaincre,de façon définitive la Prusse, avant de faire prendre ses quartiers d’hiver à son armée.

Le premier objectif fut facilement atteint, l’allié de la Prusse, la Russie, ayant plus que traîné les pieds dans sa mobilisation, une Russie qui, d’ailleurs, ne se considérait alors que  comme un auxiliaire de la puissante machine de guerre prussienne. Mais, faut-il  le rappeler, à ce stade de la campagne, si l’on excepte le corps prussien sous les ordres de l’Estocq (1), cette machine de guerre n’existe plus, et la Russie aurait du alors supporter toute seule la lutte contre Napoléon.

L’avant-garde de Murat atteignait Varsovie le 28 novembre, et Napoléon le suivit de quelques semaines. A  la  mi-décembre, il décide de passer la Vistule, afin d’envelopper l’armée russe et de l’acculer sur la Narew dans sa retraite. Ce plan va échouer, pour plusieurs raisons, en particulier à cause de l’état des routes et des conditions climatiques. Les premières ne sont en effet, pour la plupart, que des chemins de terre, comme le fait remarquer Bourrienne : Toutes les lettres que je recevais  n’étaient qu’une suite de malédictions contre le mauvais état des routes. Napoléon lui-même dira, plus tard, qu’il avait, en Pologne, fait connaissance d’un nouvel élément : la boue !

Quant au temps, cette année là, il ne fut qu’une succession de périodes de gel  et de redoux, entrecoupées d’averses de neige, de pluie glacée et de grêle. De telles variations transformaient les routes et la campagne en un véritable enfer de boue pour les soldats français, qui se mirent à haïr le pays, certains allant même jusqu’au suicide (2), pour y échapper.

Les environs de Pultusk
Plan de la bataille de Pultusk

D’un point de vue purement militaire, ces conditions climatiques rendaient le transport du ravitaillement et des munitions, ainsi que de l’artillerie une tâche quasi insurmontable (3), venant à bout de la détermination de la plupart des soldats, quelque valeureux qu’ils fussent (4). Ceci, s’applique, il faut le souligner, également aux soldats russes, mais, militairement, les Français tirèrent de cette situation un avantage relatif, puisqu’ils récupéraient les pièces d’artillerie abandonnées par les Russes. Enfin, lorsque venait l’heure de bivouaquer, c’était dans la boue, dans des conditions abominables.

Il en résulta que l’avancée de Napoléon pris du retard, et s’effectua, dans certains cas, sans la moindre coordination, certains corps d’armée parvenant à rejoindre les objectifs qui leur étaient assignés, tandis que d’autre étaient incapables d’y parvenir, mettant par là-même leurs camarades en danger, les laissant hors de portée d’un secours éventuel. Les Russes se voient ainsi offrir un peu d’air et d’espace, ainsi que du temps leur permettant de se concentrer avant de rejoindre les dépôts principaux de la Prusse orientale et de la Pologne, ou même, pourquoi pas, de préparer une attaque qui aurait pu anéantir les forces françaises ainsi éparpillées.

C’est dans ces conditions que, le 26 décembre 1806, le maréchal Lannes quitte, avec son corps d’armée (le 5e) Stregocin à 7 heures du matin, en direction de Pultusk, petite ville polonaise. La distance qui l’en sépare n’est qu’au plus de 8-10 kilomètres – voire moins, si l’on considère l’endroit où il rencontrera les avant-postes russes. Ce serait un jeu d’enfants, pour des troupes en bonne forme, dans des conditions normales. Mais les troupes ont déjà de longues et pénibles marches derrière elles, et, on l’a vu, le temps est exécrable. Les canons doivent être tirés par des équipages doubles, triples, quadruples et il faut une heure à l’infanterie pour parcourir à peine deux kilomètres.  Il fallait prendre la jambe de derrière pour l’arracher comme une carotte et la porter en avant, pour aller chercher l’autre avec les deux mains et la rejeter aussitôt en avant (Coignet) (5) Lannes écrira que la pluie et la grêle avait submergé ses hommes, mais qu’il avait réussi à garder son artillerie groupée et que les hommes étaient sûrs de vaincre sous les ordres de leur intrépide maréchal

Les instructions envoyées à Lannes stipulent qu’il doit rejoindre Pultusk, passer la Narew et y construire une tête de pont. Napoléon ne s’attend pas à ce que son lieutenant rencontre une quelconque résistance, il pense même que les Russes, se retirant en direction de Strzegoczin et de Golymin, ont dirigé le gros de leurs forces dans cette direction. Au pire, Lannes ne rencontrera que quelques régiments dispersés, qu’il capturera sans difficultés.

 

Dispositions et forces en présence

Les Russes (voir l’ordre de bataille)

Portrait de Leonty L. Bennigsen (Levin) (1745-1826) – George Dawe

En fait, Bennigsen se tient bel et bien à Pultusk (6), fort de 40.000 hommes et de 128 pièces d’artillerie, et bien déterminé à tenir cette position, en dépit des ordres qu’il a reçu de son supérieur, le maréchal Kamenski (7), qui a ordonné un repli général sur Ostrolenka. Ordre que Buxhöwden a parfaitement exécuté avec les divisions placées sous ses ordres (toutefois, certaines de ses unités, retardées par la boue, vont être engagées dans un combat d’arrière-garde, le même jour, à Golymin). Bennigsen a choisi son terrain, au nord-est de Pultusk (8). Cette petite ville se trouve sur la rive droite de la Narew, qui, à cet endroit, coule à peu près du nord au sud et qui présente une largeur d’environ 100 yards. En raison du mauvais temps, elle a, ce 26 décembre, un fort courant, sur lequel flotte des glaçons. La ville est également traversée  par la route qui mène de Strzegoczin à Golymin, et se dirige ensuite vers le nord-ouest, pour atteindre le petit village de Mosin. Il a fait prendre position à ses troupes sur les hauteurs de Mosin, qui offrent une excellente position défensive, permettant en particulier de dissimuler ses troupes dans des creux de terrain, comme dans le grand bois situé un peu au sud de Mosin, et qui a une largeur d’environ 600 mètres, de part et d’autre de la route, et s’étend le long de cette même route sur une longueur d’environ 400 mètres. Sa ligne s’étend donc de Pultusk, sur sa gauche, au bois de Mosin, où se tient sa droite. Son dispositif présente trois lignes :
– la première est formée de 7 régiments d’infanterie des 2e (Osterman-Tolstoy) (9) et 3e (Sacken) (10) divisions; – la seconde est formée de six régiments d’infanterie – la troisième est formée de deux régiments des 5e (Tuchkov) (11) et 6e (Sedmoratzki) divisions.

Osterman-Tolstoy
Sacken
Tuchkov

L’artillerie a pris position dans les intervalles de la première ligne.

Par ailleurs, Bennigsen dispose de deux avant-gardes :

 

 

 

– l’une, sous les ordres de Baggovut, qui doit protéger Pultusk et son pont, se trouve un peu au sud-ouest de la ville, et se compose de trois régiments d’infanterie, de quelques dragons, d’un peu d’artillerie et de 600 cosaques.

Le général russe Baggavout
Barclay de Tolly

– l’autre, commandée par Barclay de Tolly, occupe le bois et le village de Mosin, et consiste en trois régiments de chasseurs, un régiment de mousquetaires, un régiment de uhlans polonais et quelques pièces d’artillerie. Ces deux avant-gardes sont reliées par de la cavalerie, sur la crête des collines, elle-même précédée par un cordon de Cosaques. Cette cavalerie masque, en fait, l’artillerie qui se trouve le long de la route Pultusk – Goymin

 

 

Les Français (voir l’ordre de bataille français)

La maréchal Jean Lannes

Lannes, on l’a vu, s’est mis en marche très tôt, à la tête de son avant-garde. Celle-ci – il s’agit de quelques escadrons de cavalerie – repousse quelques Cosaques venus s’aventurer au devant de lui.  Bientôt, il peut apercevoir le champ de bataille, les hauteurs de Mosin (Pultusk est masqué) et les positions avancées de Bennigsen. Ce qu’il découvre n’est pas pour l’enthousiasmer, mais les ordres de Napoléon sont clairs : il faut s’emparer de Pultusk. Bien  qu’il ne puisse, en raison de la conformation du terrain, apercevoir la principale ligne des Russes, il organise donc ses troupes au fur et à mesure qu’elles arrivent : La division Suchet est placée en première ligne : le 17e léger (Claparède), soutenu par les hussards de Treillard (12), fait face aux troupes de Baggovut (13); Vedel tient le centre avec le 64e de ligne et un bataillon du 88e de ligne; Reille commande le 34e de ligne et un autre bataillon du 88e, au sud de Mosin. Suchet est aux côtés de Reille. Il sera bientôt rejoint par Lannes.

Suchet

 

Michel Marie Claparède
Honoré_Théodore_Maxime_Gazan_de_la_Peyrière

12 escadrons de dragons, emmenés par le général Becker (14), soutiennent Reille, et Gazan forme une deuxième ligne avec sa division (11 bataillons).

Il faut un peu de temps pour un tel déploiement et ce n’est que  vers 11 heures (peut-être plus tard ou plus tôt – les témoignages divergent sur ce point) que les Français sont prêt à attaquer.

On voit donc que Lannes n’a, au plus, que 20.000 hommes à opposer aux 40 à 50.000 de Bennigsen. De plus, il doit, le matin du 26, organiser sa ligne de bataille, alors que Bennigsen est déjà, depuis la veille, en position. (15)

 

Les combats

C’est au 17e léger que revient l’honneur de commencer. Il repousse facilement les Cosaques et les dragons de Baggovut, qui ne font pas le poids face aux fantassins qui se sont couverts de gloire à Austerlitz, et que les canons russes n’intimident pas. Même le 4e Chasseurs  que Baggovut envoie en renfort est  repoussé avec vigueur. Devant ces piètres résultats, Bennigsen ordonne à Osterman-Tolstoy (16) de contre-attaquer, avec quatre bataillons de ses principales forces. Dans le même temps, Vedel (17) a fait avancer et tourner à droite ses bataillons pour soutenir l’attaque de Claparède. Ce faisant, il s’expose dangereusement à une attaque de la cavalerie de Bennigsen, postée sur les hauteurs de Mosin.

Les cuirassiers de Kozhin (17a) sont lancés sur les fantassins de Vedel : dérobée à la vue des Français par une bourrasque de neige, ils endommagent sévèrement le 64e de ligne. Mais le 88e, qui, lui aussi, est dissimulé à la vue des Russes par la neige, vient rapidement à son secours. Au même moment, sur l’aile droite française, le 17e léger et le régiment Osterman-Tolstoy sont aux prises, dans un furieux corps à corps, sous la neige. Chacun va proclamer sa victoire, mais ce qui est certain, c’est que les bataillons décimés de Vedel reculent, découvrant le flanc de Claparède, qui se voit à son tour forcé de reculer. Il est protégé, dans ce recul, par les hussards de Treillard, qui réussissent, à leur tour à faire reculer l’infanterie de Osterman-Tolstoy et la cavalerie de Koshin.

Mais, alors que les hussards de Treillard avancent, ceux du russe Isoum, se déplaçant brusquement sur le côté, démasquent une puissante batterie d’artillerie, qui inflige alors aux cavaliers français des pertes sévères, l’obligeant à retraiter à son tour. Pendant que se déroulent ces combats un peu confus au sud-ouest  et à l’ouest de Pultusk, Reille, s’est lancé à l’attaque du bois, défendu par les Chasseurs de Barclay de Tolly. Le 34e de ligne (lui aussi présent à Austerlitz et Iéna) s’avance, emmené par Lannes et Suchet en personne, derrière une nuée de voltigeurs, soutenu sur sa gauche par le 21e chasseurs à cheval. Il tombe sur les Chasseurs de Barclay, comme la foudre. Ceux-ci, se défendant d’arbre en arbre, plient sous la violence de l’assaut, le 34e de ligne s’emparant un moment d’une batterie russe et de la plus grande partie du bois, avant que les Russes ne renversent la situation, par une contre-attaque des mousquetaires Tinghin et des uhlans polonais. Ils reprennent  même leur batterie et repoussent le 34e de ligne et le 21e  chasseurs d’où ils sont venus.

Mais un bataillon du 88e de ligne sauve la situation. Le combat dans le bois dégénère alors en un chacun pour soi, durant lequel les Français se maintiennent sur leurs positions. Mais les pertes  ont été lourdes. Lannes est blessé, légèrement, son aide de camp Voisin tué. Celui de Suchet, Vidal, est également tué. Les dragons  de Becker ont perdu beaucoup de monde, dont le général Bouslard et le colonel Barhélémy. Après plusieurs heures de combat acharné, les Français n’ont pas réussi à gagner le moindre terrain. La division Gazan entre alors en ligne et occupe les hauteurs de Mosin, en face du centre de Bennigsen. Il réussit à repousser la cavalerie de celui-ci, mais se trouve rapidement pris sous le feu de l’artillerie russe (près de 70 pièces).

Les pertes de Gazan sont très importantes, son artillerie  ne répondant que faiblement aux tirs des batteries russes. La situation est alors clairement à l’avantage des Russes. Elle va subitement basculer dans l’autre sens. Le général Daultanne (18), chef d’état-major du maréchal Davout, et qui commande provisoirement la 3e division, entend, alors qu’il s’apprête à bivouaquer pour la nuit (la nuit tombe, dans cette région, très tôt au mois de décembre, au plus tard 16 heures,  et, de plus, le temps couvert précipite l’arrivée de l’obscurité) une forte canonnade sur sa droite, lui indiquant que Lannes est engagé dans une bataille.

Il n’hésite pas un instant et donne l’ordre à ses troupes de reprendre la marche. Mais il doit lui aussi emprunter des routes défoncées et encombrées, de sorte qu’il n’arrive à Pultusk qu’à 2 heures de l’après-midi. Bennigsen a été informé de l’arrivée de Daultanne (19), et il n’est donc pas surpris lorsque ce dernier se présente sur le champ de bataille. Il fait replier son aile droite pour faire face à cette nouvelle menace. Il a également envoyé 20 escadrons de cavalerie pour soutenir  Barclay. Tout ceci entraîne un ralentissement  de la pression sur Gazan, et permet à ce dernier de se ressaisir.

Daultanne, à son arrivée, prend tout juste le temps d’informer Lannes et s’avance en direction de Mosin, avec 9 bataillons, au milieu d’une nouvelle bourrasque de neige. Il est chargé par les uhlans polonais, mais les met rapidement en déroute, tellement ces derniers sont épuisés. Continuant d’avancer, il est cependant bientôt arrêté par l’arrivée de nouveaux cavaliers russes. Barclay, renforcé par deux régiments de mousquetaires (Tchernigov, Litvers) et une batterie emmenée par Bennigsen en personne , réussi à reprendre le contrôle du bois, repoussant encore une fois Reille et le 34e de ligne. Un vide a été créé entre Reille et Daultanne : 20 escadrons envoyés par Bennigsen s’y engouffrent. Par chance, le 85e de ligne sauve la situation, tenant tête à cet assaut (20).

Cela permet à Lannes et à Daultanne de stabiliser le front. Les dernières tentatives de la cavalerie russe auront lieu vers 8 heures du soir, une nouvelle fois sous la neige, puis Daultanne se retire dans le bois pour la nuit. De leur côté, Claparède et Vedel avaient de nouveau attaqué Baggovut, l’artillerie de Gazan foudroyant l’aile droite de ce dernier. Incapable de résister à cette attaque, Baggovut avait reculé, abandonnant son artillerie. Osterman-Tolstoy  avait alors envoyé deux régiments d’infanterie, soutenus par son artillerie. Arrêtés dans leur progression, les Français  avaient à leur tour dû reculer et abandonner les canons dont ils s’étaient rendus maîtres. Ce recul avait été complété par une charge à la baïonnette, emmenée par le major-général Somov, des mousquetaires Touler.

 

Conclusion

Peu à peu, cependant, la nuit s’étant établie, les combats cessent. Les Français ont rejoint leur point de départ du matin. Ils ont été repoussés par des forces supérieures en nombre, occupant une forte position. Ils ont combattu sous le regard du chef qu’ils vénèrent, le maréchal Lannes. Mais ils ont perdu environ 8.000 hommes, tués, blessés ou prisonniers. Parmi les blessés, justement, Lannes, (21), qui écrit le lendemain à Napoléon :

« Pultusk, le 27 décembre 1806


Sire, Je suis arrivé hier avec mon corps d’armée devant Pultusk, vers dix heures. J’ai trouvé l’ennemi sur la plaine devant cette ville; environ quatre à cinq mille hommes de cavalerie et quelques cosaques formaient l’avant-garde. La division du général Suchet s’est mise en bataille sur deux lignes, celle du général Gazan était également sur deux lignes en arrière. Dès que j’ai été formé j’ai fait attaquer cette avant-garde par le 17e d’infante légère et le 88e. Après quelques charges qui ont été reçues avec beaucoup de sang-froid, cette cavalerie s’est repliée sur le corps d’armée qui était en bataille, la droite appuyée au pont à l’extrémité de la ville, et la gauche à un autre pont à l’entrée de la ville.

 Le général Victor (22) a reçu l’ordre d’attaquer le pont de gauche avec le 34e et un bataillon du 88e soutenu par la division Becker. L’ennemi a fait porter en même temps environ huit mille hommes d’infanterie et trois régiments de cavalerie sur ma droite, cherchant à la déborder. J’ai fait marcher sur le pont de droite le restant du 88e et tout le 64e pour lui couper la retraite sur le pont, et j’ai fait attaquer en même temps ce corps par le 17e. Après une fusillade des plus vives, l’ennemi a été culbuté et est revenu sur le pont dans le plus grand désordre. Si un bataillon du 88e qui a été chargé par la cavalerie n’eût pas plié, toute cette colonne était prisonnière de guerre. La gauche a résisté à un feu d’environ quinze mille hommes. Sans une artillerie formidable qu’ils avaient à la tête du pont et qui nous arrêtait par sa mitraille quand nous avancions trop, tout était culbuté dans la rivière. Le général Victor se loue beaucoup du 34e, qui a reçu les attaques d’infanterie et les charges de la cavalerie avec son sang-froid ordinaire.

L’ennemi, se voyant forcé à sa gauche sur les trois heures après-midi, a détaché une colonne de sa droite pour chercher à nous déborder sur notre droite, mais la présence de la division Gazan a suffit pour la faire rentrer dans la ligne. Nous nous sommes battus depuis dix heures du matin jusqu’à six heures du soir, dans la boue jusqu’à mi-cuisse; il a fallu toute la force et tout le courage de nos soldats pour résister. Votre Majesté a vu la journée qu’il a fait; le vent et la grêle renversaient nos soldats. Toute notre artillerie s’était embourbée et n’a presque pu nous servir. Le général Boussard (23) a été blessé, son cheval a été tué. Le colonel Barthélemi a eu son cheval tué. La division de dragons a eu vingt-deux hommes tués, dont deux officiers, et trente-quatre blessés, dont de officiers, quatre-vingt-huit chevaux tués et vingt-deux blessés. Le général Treillard a eu son cheval tué, la cavalerie légère a également beaucoup souffert. Le général Claparède a eu son cheval tué, un de ses aides de camp a été blessé et l’autre tué. Le général Vedel a été blessé, les deux chefs de bataillon du 100e ont été blessés en réserve.

 Je porte la perte du corps d’armée en tués ou blessés à mille hommes au moins. L’ennemi a laissé sur le champ de bataille en tués ou blessés plus de trois mille hommes, quelques canons et beaucoup de caissons. Nous avons trouvé à Pultusk de mille à douze cents blessés. Je puis assurer Votre Majesté que depuis que je fais la guerre je n’ai pas vu de combat aussi acharné que celui d’hier; nos baïonnettes se sont croisées plusieurs fois avec celles de l’ennemi. Je n’ai qu’à me louer de la conduite de mes aides de camp, dont un, M. Voisin, a été tué. Le général en chef russe commandait en personne. Il avait avec lui le général Balikson (24). Nous avons fait environ six cents prisonniers.

 On a trouvé sur le champ de bataille plusieurs officiers de marque; parmi les blessés qui sont dans la ville, il s’en trouve également de marquants. Je porte l’armée russe, qui s’est battue ici hier, de quarante à soixante mille hommes d’infanterie et de cinq à six mille chevaux, avec au moins cinquante pièces de canon en batterie. L’ennemi, ayant été harcelé toute la nuit, n’a pu passer sur la rive gauche qu’une partie de ses troupes; l’autre file sur Rozau. Je donne l’ordre à la cavalerie légère et au général Becker de les poursuivre; il sera soutenu par une brigade du général Gazan. Le pont a été brûlé. On s’occupe à le réparer. Le pays n’offre aucune ressource. Il a été totalement ravagé par les Russes. Si on pouvait faire établir un pont à Sierock, cela nous mettrait à même de recevoir des vivres de Varsovie.

Lannes. (25)

Bennigsen, dans ses Mémoires, entonne un chant de gloire un peu différent :

Notre infanterie était déterminée à justifier ce jour-là, en se signalant, la haute opinion concernant la bravoure dont elle a toujours joui en Europe, mais que quelques affaires malheureuses des campagnes précédentes (26) avaient pu un moment altérer auprès de ceux qui ne connaissent point à fond le soldat russe.

Les Français, de leur côté, habitués sous la conduite de leur grand capitaine lui-même à faire plier tout ennemi devant soi, ne cédèrent qu’avec peine pour la première fois à Pultusk, après avoir redoublé les plus grands efforts avec une bravoure peu commune. 

L’obscurité, le mauvais temps et une grêle accompagnée d’un vent pénétrant nous empêchèrent de poursuivre bien loin l’ennemi et de profiter de notre victoire comme nous l’aurions pu faire si le combat se fut décidé avant la tombée de la nuit (…)

Notre perte (se monte) à environ 7.000 hommes, tant tués que blessés. La perte des Français peut être évaluée sans exagération (!) à 10.000 hommes, y compris les 700 hommes que nous fîmes prisonniers sur le champ de bataille. (27)

Durant la nuit, Bennigsen ordonne la retraite en direction d’Ostrolenka. Il croit avoir été attaqué par les forces réunies de Murat, Davout et Lannes, soit 50.000 hommes. Si Buxhöwden et le reste de l’armée russe étaient venus à son secours, la victoire, pense-t-il, aurait été encore plus grande (28).  Seul le manque de ravitaillement l’oblige à cette retraite, que les Français, d’ailleurs, ne troubleront pas (29), ce qui lui laisse penser qu’ils ont souffert d’énormes pertes. (30)

 

Le 29 décembre, Napoléon écrit à Lannes :

Golymin, 29 décembre 1806, 1 heure du matin


Au maréchal Lannes

Mon Cousin, j’ai appris avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps d’armée. Mais j’apprends avec peine que votre santé est toujours faible. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me portez. Toute l’armée va entrer en cantonnement. Je compte me rendre dans la journée à Pultusk.

Le 47e Bulletin, daté de Pultusk, rapporte :

COMBAT DE PULTUSK

Le maréchal Lannes ne put arriver vis-à-vis Pultusk que le 26 au matin. Tout le corps de Bennigsen s’y était réuni dans la nuit. Les divisions russes qui avaient été battues à Nasielsk, poursuivies par la 3e division du corps du maréchal Davout, entrèrent dans le camp de Pultusk à deux heures après minuit. A dix heures, le maréchal Lannes attaqua, ayant la division Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde ligne, la division Gudin, du 3e corps d’armée, commandée par le général Daultanne, sur sa gauche (31). Le combat devint vif. Après différents événements, l’ennemi fut culbuté. Le 17e régiment d’infanterie légère et le 34e se couvrirent de gloire. Les généraux Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Trelliard, commandant la cavalerie légère du corps d’armée, le général Bonsart (32), commandant une brigade de la division de dragons Beker, le colonel Barthelemy, du 15e régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille. L’aide de camp Voisin, du maréchal Lannes, et l’aide de camp Curial, du général Suchet, ont été tués l’un et l’autre avec gloire. Le maréchal Lannes a été touché d’une balle. Le 5e corps l’armée a montré, dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l’immense supériorité de l’infanterie française sur celle des autres nations. Le maréchal Lannes, quoique malade depuis dix jours, avait voulu suivre son corps d’armée. Le 85e régiment a soutenu plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès. L’ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka.

Et le 29 décembre, Napoléon, qui vient d’arriver à Pultusk, prend le temps d’écrire à Joséphine :

Je ne t’écris qu’un mot, mon amie; je suis dans une mauvaise grange. J’ai battu les Russes; je leur ai pris trente pièces de canon, leurs bagages et fait 6,000 prisonniers. Mais le temps est affreux; il pleut, nous avons de la boue jusqu’aux genoux.

Dans deux jours je serai à Varsovie, d’où je t’écrirai.

Tout à toi. (33)

Il restera à Pultusk jusqu’au 1er janvier 1807.

 

LIEUX DE MÉMOIRE

Pultusk, situé à 60 km au nord de Varsovie, conserve la mémoire du passage de Napoléon:

  • Une plaque commémorative de la bataille a été apposée sur la facade de l’hotel de ville

  • Sur la grande place du marché (c’est en fait la plus longue place de marché d’Europe), Rynek 29, une autre plaque rappelle le séjour de Napoléon (elle mentionne qu’il y arriva dès le 27 décembre, ce qui n’est par confirmé par d’autres sources, Garros mentionnant cette arrivée le 29). Sur cette même place se trouve l’ancien château de l’épiscopat de Plock, aujourd’hui un hôtel. Une autre plaque commémorative cite les bonnes dates.
  • Dans l’église collégiale, deux tombes de soldats bavarois, morts en 1807.

 

NOTES

(1 ) Anton Wilhelm von L’Estocq (1738 – 1815)
(2 ) 60 cas en trois jours avant d’arriver à Pultusk  (Jean-Claude Damamme – Lannes, maréchal d’empire)
(3) 24 chevaux  attelés à une pièce moyenne de calibre 12 ne suffit pas à la tirer de la boue (idem)
(4) Ce fut seulement après avoir passé la Vistule et en nous avançant vers Cienchanow que nous commençâmes à trouver les chemins et les champs si boeux, d’où les hommes, ni les chevaux, ni les canons ne pouvaient se tirer; le mauvais temps, la rareté  et la mauvaise qualité des vivres, auquels se joignit la dysenterie affreuse, affaiblirent et désorganisèrent notre armée; la sanglante et décisive affaire de Pultusk vint se réunir à tous ces maux pour faire apercevoir à l’Empereur, dont la tête était encore bonne, qu’il était temps de s’arrêter si on ne voulait pas tout perdre.” (Saint-Chamans – Mémoires)
(5) Il n’est pas lui-même à la bataille Pultusk (il n’y arrive que le 29, suivant l’empereur), mais les conditions de route sont pour lui les mêmes.
(6) Contrairement aux ordres qu’il a reçu de Kamenski. “Je pris la résolution de rester la journée encore dans ma position de Pultusk, et d’accepter plutôt une bataille que d’exposer le salut et les intérêts de l’État à une retraite dont les suites n’auraient pu être que funestes.” (Mémoires de Bennigsen)
(7) Nikolay Mikhailovich Kamenski (1777 – 1811)
(8)  “Le terrain que j’occupais était une plaine, (…) qui n’offrait aucun avantage marqué ni à l’un, ni à l’autre parti” (Mémoires de Bennigsen)
(9) On peut se demander qu’elle aurait été la réaction de Bennigsen, s’il avait été mieux renseigné sur ce rapport de forces particulièrement favorable.
(10) Alexander Ivanovich Osterman-Tolstoy (1771 – ?),
(11) Fabian Gottlieb Fürst von der Osten-Sacken – Osten-Sacken I (1752 – 1837)
(12) Alexander Alexeevich Tuchkov  (1777-1812)
(13) Anne-François-Charles, comte Trelliard – 1764-1832. Il commande la brigade de cavalerie légère du Ve corps d’armée de Lannes.
(14) Karl Fedorovich Baggovut (1761 – 1812), de la 6e division du général-major Sedmoratzki
(15) Honoré-Charles-Michel-Joseph Reille (1775 – 1860) , à la tête de la 2e brigade de la division Suchet.
(16) Nicolas-Léonard Bagert, comte Becker (1770 – 1840)
(17) Dominique-Honoré-Antoine-Marie Vedel (1771 – 1848), à la 3e brigade de la division Suchet
(17a) Sergey Alekseevich Kozhin (? – 1807), commande les cuirassiers du tsar.
(18) Joseph Daultanne (1759 – 1828), qui commande provisoirement la division Gudin, lequel a été blessé à Auerstaedt. Suite à sa brillante action, il sera nommé général de division quelques jours plus tard.
(19) Bennigsen vient d’arriver, appelé par Barclay. “Quoique ma présence eut été encore nécessaire à l’aile gauche, où je me trouvais, je sentis la nécessité de céder à la demande du général Barclay. ” (Mémoires de Bennigsen)
(20)Le 85e, qui était formé en carré, la reçue (la cavalerie) avec cette valeur et ce calme qui distinguent ce brave régiment” (Journal des Opérations du 3e corps)
(21) Lannes était malade depuis la mi-novembre. Le 5décembre, durant une courte visite à Varsovie, il fut examiné par Larrey, mais refusa de quitter son commandement (Margaret Chrisawn, qui émet l’hypothèse qu’il souffrait alors d’accès de typhus).
(22) Claude-Victor Perrin, dit Victor (1764 – 1841). Le futur duc de Bellune et maréchal est alors chef d’état-major de Lannes.
(23) André-Joseph Bousssart (1758 – 1813)
(24) Il s’agit ici du général Bennigsen. Quant au général en chef  russe, il s’agit de Kamenski. Mais celui-ci, tombé malade durant la nuit, ne participe en rien à la bataille.
(25) On voit que Lannes passe tout simplement sous silence l’intervention de Daultanne, pourtant décisive. Silence que reproduira le 51e Bulletin, où l’on peut lire que le général Bennigsen n’eut à faire, à Pultusk, “qu’à la division du général Suchet, du corps du maréchal Lannes.
(26) Tout juste un an auparavant, c’était Austerlitz, sans doute une “malheureuse affaire” pour Bennigsen ! On rapprochera ceci de ce passage d’une lettre de Ledru des Essarts, du 8 janvier 1807 : ” partout (les Russes)  ont cédé à nos troupes en abandonnant la plus grande partie de leurs canons et de leurs bagages. La journée du 26 décembre à Pultusk , leur a fortement rappelé Austerlitz.” !
(27)Mon gracieux souverain, pour me témoigner sa satisfaction, me décora de la seconde classe de l’ordre militaire (ndlr : l’Ordre de Saint-Georges) et sa générosité ajouta un don de 5.000 ducats.” (Mémoires de Bennigsen)
(28)Trois divisions auraient donc pu arriver à mon secours pendant l’action … et cette journée aurait décidé infailliblement à notre avantage du sort de cette première campagne” (Mémoires de Bennigsen)
(29) Le Ve corps reste à Pultusk jusqu’au 31 décembre, puis il reçoit l’ordre de rejoindre Varsovie, qu’il quitte á nouveau, le 28 janvier 1807. Lannes est à sa tête, mais, trop faible, laisse son commandement le 30 à Suchet et retourne à Varsovie, pour s’y reposer. Il ne rejoindra le Quartier Général que le 3 mai 1807.
(30) Les estimations des pertes durant cette journée sont difficiles à évaluer avec précision. A. Pigeard donne 400 tués et 700 blessés pour les Français, 3.000 tués ou blessés et 2.000 prisonniers pour les Russes. Digby Smith évalue ces pertes à environ 3.350 tués ou blessés (dont 5 généraux et 140 officiers) chez les français, 3.500 tués ou blessés chez les Russes. Petre estime quant à lui les pertes françaises à au moins 7.000 tués, blessés ou prisonniers, à environ 5.000 celle des Russes. Il fait par ailleurs remarquer que, étant les attaquants, les Français, de plus soumis à un terrible feu d’artillerie, eurent certainement à souffrir des pertes plus importantes que les Russes. Le prussien Höpfner et le commissionnaire anglais Wilson, qui suivait l’armée russe, n’y vont pas par quatre chemins et assènent, tous les deux, le chiffre de 10.000 tués chez les Français, mais cela représenterait la moitié du 5e corps d’armée ! Enfin, Margaret Chrisawn, dans sa récente biographie de Lannes, penche pour 1.000 tués et 2.000 blessés du côté français,  et 2.000 tués, 3.000 blessés et 1.800 prisonniers du côté russe.
(31) Le Bulletin emboite le pas à Lannes, ne mentionnant pas – sinon faussement – la belle intervention de Daultanne !
(32) Lire Boussart
(33) Mais le 31, il apprendra qu’il est le père d’un joli petit garçon, né d’Éléonore de la Plaigne et de père absent. Dans son esprit, l’idée du divorce fait déjà son chemin !