26 août 1806 – L’exécution du libraire Johann Philip Palm

Johann Philipp Palm (Photo : Thomas Schlegel)
Johann Philipp Palm (Photo : Thomas Schlegel)

Johann Philipp Palm, né le 17 novembre 1768, à Schorndorf (Allemagne), un obscur commis de librairie de Nuremberg, est fusillé aux premières heures de l’après-midi du 26 août 1806. L’exécution, par un peloton d’exécution français, a eu lieu dans un champ, à l’extérieur de la ville de Braunau, ville autrichienne alors occupée par les Français. Le coup de grâce lui a été donné d’un coup de pistolet dans la tête.

Palm avait été arrêté douze jours plus tôt et accusé d’avoir publié et distribué des pamphlets injurieux envers la France et Napoléon. Une cour martiale l’avait jugé le 25 août, et déclaré coupable.

L’auteur du pamphlet de 144 pages, « Deutschland in seiner tiefsten Erniedrigung » (« l’Allemagne dans la profonde humiliation »), qui appelait à la résistance armée contre la France, reste, encore aujourd’hui, inconnu (NDLR. d’après Jean Tulard, on peut attribuer soit au comte Julius von Soden, polygraphe apparenté à Palm, soit à l’ex-pasteur Gottlien Yelin, qui était responsable d’une filiale de la librairie de Palm, ouverte en 1803 à Passau). L’armée française y est traitée de « cannibales » et de « soulardss » et s’en prend nommément à Napoléon ainsi qu’au roi de Bavière. Palm, dans sa défense, avait clamé qu’il connaissait le nom de l’auteur de ce pamphlet, mais qu’il l’emmènerait avec lui dans la tombe. Ce pamphlet ne semble pas avoir été trés connu du public. Un libraire d’Augsburg raconta qu’il n’en avait vendu que 9 exemplaires et un autre libraire un seul seulement. Napoléon ne devait jamais donner les vraies raison de l’exécution de Palm.

Le pamphlet
Le pamphlet

L’Allemagne du sud avait été profondément remanié après la victoire de Napoléon à Austerlitz, et la Grande Armée l’occupait, tandis que Napoléon la réorganisait pour former la Confédération du Rhin. Un protectorat français en Allemagne avait été autorisé par le traité de Paris, le 17 juillet 1806. En fait, les États du sud de l’Allemagne avaient largement profité de la politique de Napoléon et ses différentes cours était favorablement disposée à l’égard de la France. La Bavière avait rejoint la Confédération du Rhin, recevant Nuremberg et 13 autres petites principautés. Le fils adoptif de Napoléon, Eugène de Beauharnais était même entré, par son mariage, dans la famille royale de Bavière.

A la mi-mars 1806, les troupes du général Frère sont stationnées à Nuremberg et dans ses environs. Nuremberg, ancienne ville impériale, qui a donc été donnée à la Bavière au moment de la formaton de la Confédération du Rhin. La présence des troupes françaises, qu’il faut héberger et nourrir, représente une charge, mais aussi une atteinte à la fierté allemande des habitants. Madame Montgelas, l’épouse du Premier ministre de Bavière, écrit à ce sujet à Talleyrand : « J’aimais les Français qui avaient chassé les ennemis (les Autrichiens), et qui nous ont rendus nos souverains légitimes, mais je hais ceux qui vivent aux dépends de mon pauvre pays et deviennnent…… » Le futur maréchal Bugeaud, de son côté, se plaint des « pillages, vexations et ruines » que l’occupation, par ceux qui sont des alliés, a engendrés. De fait, la Bavière avait déjà été ruinée par la présence des troupes françaises et autrichiennes les années précédentes et l’occupation française exacerbait une situation déjà difficile.

Des pamphlets, appellant à un soulèvement armé contre les Français et à l’assassinat de Napoléon sont alors distribués dans toute l’Allemagne du sud. Les français y voit un danger pour leurs plans de réorganisation de l’Allemagne. En mars 1806, l’ambassadeur de Napoléon, Louis Otto, met en garde celui-ci contre des mouvements belliqueux de l’Autriche. Otto considère ces pamphlets, financés, selon lui, par les Anglais, les Autrichiens et les royalistes français (Friedrich von Gentz, l’un des premiers pamphlétaires sera plus tard secrétaire de Metternich durant le Congrès de Vienne) comme faisant partie de ces mouvements.

Le 10 juillet 1806, Napoléon écrit à Berthier :

« Mon Cousin , je vous autorise à faire payer six semaines de solde aux troupes et deux mois aux officiers, de manière que cela complétera deux mois aux soldats et trois mois aux officiers.

Vous pouvez prendre ce que vous voudrez sur le payeur général Strasbourg, si vous n’avez pas suffisamment d’argent; mais occupez vous surtout de faire payer tout ce qui est au delà du Lech.

Je vous autorise également à faire distribuer de l’argent aux habitants des bords de l’Inn et de l’Isar qui ont le plus souffert et qui sont les plus mécontents. Entendez-vous pour cela avec les ministres du Roi. Je dépenserai volontiers un million pour cet objet et pour que les pays qui ont le plus souffert se trouvent indemnisés. »

Le 5 août, c’est à Talleyrand qu’il s’adresse :

« Monsieur le Prince de Bénévent, tous les libelles qu’on répand en Allemagne sortent de la ville de Nuremberg. Faites connaître au Sénat de cette ville que si, sur-le-champ, il ne fait pas arrêter les libraires et brûler tous ces libelles, avant de quitter l’Allemagne, je punirai la ville de Nuremberg d’une manière exemplaire. »

A Berthier, qui lui a écrit :

« que les libelles récemment publiés en Allemagne contre l’Empereur ont été répandus par les libraires Kopfer de Vienne, Enrich de Linz et Stein de Nuremberg »

il indique :

« M. le prince de Bénévent fera une note très-forte à M. de Metternich à ce sujet. Il fera sentir combien je suis indigné que la cour de Vienne ait recours à des moyens si lâches, après que j’ai tenu envers elle une conduite aussi généreuse; il demandera l’arrestation et la punition exemplaire des auteurs et colporteurs de ces libelles »

et il lui envoie ses ordres :

« Mon Cousin, j’imagine que vous avez fait arrêter les libraires d’Augsbourg et de Nuremberg. Mon intention est qu’ils soient devant une commission militaire et fusillés dans les vingt-quatre heures. Ce n’est pas un crime ordinaire que de répandre des libelles dans les lieux où se trouvent les armées françaises pour exciter les habitants contre elles : c’est un crime de haute trahison. La sentence portera que, partout où il y a une armée, le devoir du chef étant de veiller à sa sûreté, les individus tels et tels, convaincus d’avoir tenté de soulever les habitants de la Souabe contre l’armée française, sont condamnés à mort. C’est dans ce sens que sera rédigée la sentence. Vous mettrez les coupables au milieu d’une division, et vous nommerez sept colonels pour les juger. Vous ferez constater, dans la sentence, que les libelles ont été envoyés par les libraires Kupfer, de Vienne, et Enrich, de Linz, et qu’ils sont condamnés à mort comme contumax; lequel jugement sera exécuté, s’ils sont saisis, partout où se trouveront les troupes françaises. Vous ferez répandre la sentence dans toute l’Allemagne. »

Les autorités locales se mettent à la recherche des coupables. Le directeur d’une librairie d’Augsburg raconte qu’il a obtenu ses copies à la librairie où travaille Palm. Le gouvernement bavarois coopère avec les Français, mais on murmure que le baron Montgelas essaya de prévenir Palm. La police de Nuremberg perquisitionne (NDLR. Les 28 juillet et 4 août) à la librairie et à la maison de celui-ci, sans le trouver (NDLR. Il est alors en voyage d’affaires et se réfugie ensuite chez son oncle, à Erlangen), ni mettre la main sur ses livres. Mais une lettre de l’assistant de Palm semble indiquer que Palm est bien l’éditeur des pamphlets. Cet assistant lui écrivait, le 7 août (alors qu’il se cache) « Nous pourrons toujours dire que nous les avons reçu de quelqu’un d’autre et que le nom de l’expéditeur n’était pas sur l’envoi. ». En fait, Palm, au cours de sa défense, indiquera qu’il avait reçu trois paquets de livres, complètement enveloppés dans du papier, qu’il était ignorant du contenu de ces paquets, et qu’il n’était qu’un intermédiaire entre deux clients.

Palm retourne le 14 août à Nuremberg et est aussitôt arrêté. Il est tout d’abord envoyé à Ansbach (NDLR. Où commande Bernadotte), où il est présenté au juge et informé qu’il va être transféré à Braunau et jugé. Deux courts interrogatoires ont lieu le 22 août. Une commission militaire extraordinaire, créée le 5 août par décret impérial, juge Palm et cinq autres accusés (NDLR. A côté de Palm se trouvent : Schoderer, commercant à Donauwörth – Peter Merkle, vigneron de Neckarsulm, Jenisch, libraire d’Augsburg, Kupfer, de Vienne et Eurich de Linz. Ces deux derniers sont en fuite.) . Elle est composée de sept colonels français (NDLR. Ils appartiennent aux corps d’armées Soult, Bernadotte, Ney, Mortier et Davout). Le colonel Latrille, du 46e de ligne, la préside. (NDLR. Il ya quelques spectateurs – des français semble-t-il – mais les habitants se sont vu refuser l’entrée à la salle d’audience.

La cour finalement juge :

« Considérant que partout où il y a une armée, la première et principale tâche de son chef est de veiller á sa protection, que la circulation d’écrits appelant à la révolte et à l’assassinat menace non seulement la sureté de l’armée, mais celle des populations; que rien n’est plus urgent que d’arrêter la diffusion de telles doctrines, contraires aux lois des nations, et au respect du aux têtes couronnées; injurieuses envers les peuples qui doivent le respect à leurs gouvernement; en un mot, subversives envers l’ordre et l’obéisance – déclare à l’unanimité, que les auteurs, les imprimeurs, les éditeurs et les distributeurs de libelles présentant un tel cacactère, doivent être considérés comme coupable de haute trahison, et punis de la peine de mort. »

Il n’existe pas de minutes du procès de sorte qu’il est impossible de dire quelles furent les preuves présentées contre Palm. Il n’y eut pas d’avocat pour aider Palm durant son procès (mais il n’est pas prouvé – selon Allen Cronenberg – que cela n’a pas été du au fait que l’avocat ne se présenta pas à temps).

Les cinq autres furent également déclarés coupables, mais acquittés à la demande du roi Maximilien Ier.

Le 26 août 1806, à 11 h 00 du matin, la porte de la cellule de Palm s’ouvre. Il s’attend à s’entendre dire qu’il est libre, comme les autres libraires. Mais c’est son exécution qu’on lui annonce, pour 2 heures de l’aprés-midi. (NDLR. Palm s’effondre en larmes, proclame une nouvelle fois son innocence et supplie qu’on l’épargne)

L'exécution de Palm
L’exécution de Palm

Lorsque l’heure de son exécution approche, Palm est placé (NDLR. Avec le prêtre) sur un chariot (NDLR. Le chariot est accompagné de 150 fantassins et 120 cavaliers) et emmené (NDLR. Par les rues étroites, sans passer par la grande place) en dehors des murs de la ville. (NDLR. Celle-ci a été pratiquement isolée du reste du monde, les ponts sur l’Inn à Schärding et Obernberg interdits)

Ses mains sont liées derrière son dos. Le peloton d’exécution (NDLR. Six soldats) tire sa salve. Toutes les balles sauf une atteignent Palm, qui tombe à terre, en poussant un cri. Une deuxiéme salve est tirée alors qu’il se relève sur ses pieds. Il tombe de nouveau, grièvement blessé, mais pas encore mortellement. Un coup de pistolet dans la tête met fin à la vie de l’obscure libraire de Nuremberg.

Bien que protestant, Palm avait été assisté, durant ses dernières heures, par un prêtre catholique (NDLR. Thomas Pöschl, qui a, sans succès, plaidé pour la vie de Palm auprès du commandant de la place, Saint-Hilaire. Une délégation de femmes de Braunau, accompagnées d’enfants, avaient également fait une telle démarche, elle aussi infructueuse) et enterré dans un cimetière catholique, où un monument fut érigé en 1866.

Les opposants à Napoléon vont utiliser l’exécution de Palm pour enflammer l’opinion publique. Une avalanche de caricatures et de pamphlets apparaissent, contre la France et contre Napoléon. (NDLR. « La plume de la plupart des écrivains se tourna désormais contre la France » remarque Montgelas). On dit que cette exécution aurait contribué à pousser le roi de Prusse à déclarer la guerre à la France. En fait, ce sont surtout la formation de la Confédération et la nouvelle, reçue par le roi de Prusse le 6 août 1806, de l’offre par la France, de retourner le Hanovre à l’Angleterre qui furent les causes réelles de la guerre. Le 9 août, les ordres de mobilisations sont envoyés. L’exécution de Palm ne fut qu’un argument moral à utiliser contre la France. Début septembre, Napoléon se préparait déjà à la guerre.

La version « légende noire » de l’affaire Palm se trouve présentée dans le livre de Alan Schom

« Lorsqu’un libraire patritotique de Nuremberg, du nom de Palm, publia et vendi des pamphlets anti-Français (c’est-à-dire anti-Napoléon), dénoncant ce dernier exemple de l’ambition territoriale de la France, Napoléon fit kidnapper l’individu encombrant par les troupes de Bertheir et exécuter sommairement, tout comme il avait fait avec Enghien et bien d’autres auparavant. La mégalomanie de Napoléon était si grande, et son pouvoir si grand, qu’il n’avait pas à se soucier de ce que pensaient les autres nations de ses décisions. »

 

Lieux de mémoire

  • A Schondorf (Allemagne, 30 km à l’est de Stuttgart) la maison natale de Palm se trouve au n° 2 de la Markplatz, avec une plaque commémorative. Au n° 10 de la Johann-Philipp-Palm Strasse, une autre plaque commémorative rappelle la mémoire du libraire.
Maison natale de Palm, avec plaque commémorative, à Schondorf Plaque commémorative Palm
  • A Braunau am Inn (Autriche), se trouve, dans le Palm-Park, la statue en bronze érigée en 1866, oeuvre du sculpteur Knoll. Sur le Palmweg, un obélisque avec médaillon a été érigé à l’endroit où Palm fut fusillé.. Le cimetière communal, dans la Driedhofstrasse, renferme le monument funéraire de Palm.
Le Palm Park à Braunau Monument Palm, à Braunau

L'obélisque à Braunau
L’obélisque à Braunau

Bibliographie

  • Bigelow, Poultney. History of the German Struggle for Liberty.  Vol. 1. N.Y.: Harper, 1896.
  • Cronenberg, Allen. « Johann Philipp Palm » in The Consortium on Revolutionary Europe. Proceedings. 1986. Athens, GA: Consortium on Revolutionary Europe, 1987. p. 306-314.
  • Schom, Alan. Napoleon Bonaparte. N.Y.: HarperCollins, 1997. p. 422.
  • Dictionnaire Napoléon. Fayard, Paris, 1999.
  • Georg Krüger. Johann Philipp Palm – Vom Kampf und Opfertod eines guten Deutschen. Kongress-Verlag Berlin 1953