1813 – 1815 en Dauphiné

1815 – LES CENTS JOURS

« Je ne serais pas venu sans les fautes de Louis XVIII ». Le Vol de l’Aigle est en effet le contraire d’une préméditation de longue date. Quand Napoléon quitte l’Ile d’Elbe le 26 février 1815, accompagné d’un millier de soldats de sa garde, c’est parce qu’il a entendu les plaintes des Français au sujet de la monarchie restaurée, plaintes qui lui sont notamment parvenues par le gantier grenoblois Dumoulin, son émissaire secret.

Louis XVIII croyait tellement à la réalité de la « dix-neuvième année de (son) règne » et à son principe de légitimité (le droit divin) qu’il oublia que la Restauration de sa dynastie ainsi que le remaillage de la « chaîne des temps » (dixit) n’étaient qu’une tolérance des Alliés, ainsi qu’un moment de lassitude pour les enfants de 1789. Sans la défaite de « l’Usurpateur », que fût devenu le « comte de Lille » et sa camarilla ? Incroyablement mal secondé par le futur Charles X, Sa Majesté royale put mesurer la fragilité de son pouvoir : un podagre aux pieds d’argile !

Sur la Route avec Napoléon

Le 1er mars, « l’Usurpateur », débarque à Golfe-Juan avec sa voiture. Quel itinéraire choisir ? Cambronne n’étant pas parvenu à rallier la garnison d’Antibes, la route vers Marseille via Toulon s’avère impossible. Ce sera Cannes, Napoléon passant la nuit sur la future Croisette, puis Grasse, atteint avant midi le 2 mars. A partir de là, la petite troupe va suivre les indications du Grenoblois Dumoulin, qui les avaient soumises à l’Empereur à l’Ile d’Elbe : remonter les Alpes, moins défendues militairement que la Provence, et surtout moins hostiles, car Napoléon ne voulait pas revivre les heures sombres de 1814, où il avait dû affronter des insultes et des menaces de mort. Concrètement, le général Cambronne partira en éclaireur, pour réquisitionner vivres et logements.

Débarquement à Golfe-Juan le 28 février 1815
Débarquement à Golfe-Juan le 28 février 1815

La Route avant Napoléon

L’Empire romain avait ouvert une voie reliant directement la Durance à la Mer, qui devint la route du sel (Via Salinaria), l’actuelle ville de Castellane étant alors le siège de salines importantes. Favorisant l’essor économique de villes comme Gap, Sisteron et Digne, cette voie romaine permit par la suite au christianisme de se développer rapidement, et un épiscopat puissant, relayé par les abbayes de la Côte méditerranéenne dont Lérins, convertit les populations jusque dans les zones les plus reculées. Il n’est que de découvrir la cathédrale de Senez, en bordure de la Route Napoléon, perdue dans un village quasiment déserté, pour s’en convaincre.

L’époque médiévale est le théâtre d’enjeux sans fin entre les comtes de Provence, les dauphins du Viennois et les comtes de Savoie. La région se hérisse de forteresses, dont Castellane est le plus imposant exemple. L’annexion française de la Provence et du Dauphiné au XVe siècle est l’occasion de la création d’un réseau routier permettant la gestion et la défense de ces territoires nouvellement conquis : le Grand Chemin reliera désormais Lyon à Antibes, en passant par Grenoble, Gap, Sisteron, Digne et Grasse.

 

A cheval et à dos d’âne

Les pesanteurs administratives de l’Ancien Régime, les difficultés du terrain comme l’absence d’un véritable corps des ponts et chaussées ne permettent guère de réaliser autre chose que des chemins muletiers. Les guerres des XVIIe et XVIIIe siècles ne sont guère propices à d’ambitieux travaux d’infrastructure et le général Bonaparte lui-même, partant combattre en Italie, préfère suivre les axes transalpins plutôt que le Grand Chemin, impraticable pour les convois et l’artillerie. Devenu Empereur des Français, Napoléon Ier décide pourtant de remédier à cette  situation en décidant la construction d’une vraie route ; mais les difficultés militaires de 1813 et 1814 détournent les crédits gouvernementaux vers d’autres priorités.

 

Sur la route, toute la sainte journée

A Saint-Vallier, l’Empereur prend quelques minutes de repos sur un banc de pierre, avant de monter vers Escragnolles, où il tombe sur la mère du héros de la campagne d’Egypte, le défunt général Mireur à qui il remet une bourse d’or. Il fait nuit quand les hommes pénètrent dans Séranon, où il dressent un campement dans la neige, Napoléon s’abritant dans la gentilhommière du Broundet.

Le général Cambronne

Le 3 mars, la colonne est aux portes de Castellane. Le sous-préfet obtempère à l’invitation de Cambronne et accepte de déjeuner avec Napoléon. Celui-ci délègue le chirurgien de la Garde, Emery, et son émissaire Dumoulin, tous deux Dauphinois, comme « pionniers », chargés de distribuer les proclamations rédigées à l’Ile d’Elbe. L’ascension du col de la Lèque, dans la neige et le froid, n’est pas une partie de plaisir ; à Senez, les soldats s’effondrent sur le parvis de la cathédrale d’où, plus d’un siècle plus tôt, Mgr Soanen, janséniste, avait défié Louis XIV et la Papauté. Napoléon est logé, lui, chez le juge de paix.

 

 

Le contraire d’une promenade digestive

Le 4 au matin, en descendant sur Digne, le mulet qui transporte une partie du numéraire tombe dans un ravin ! C’est en plein marché que Napoléon fait son entrée dans la ville, où la population, d’abord hostile – l’émissaire impérial Emery ayant été arrêté – puis enthousiaste. Seul l’Evêque, Mgr de Miollis fait montre d’hostilité, en refusant de recevoir celui à qui il doit pourtant sa crosse. Sur place, on imprime les textes rédigés à l’Ile d’Elbe et sur le bateau. L’Empereur redoute la prochaine étape de Sisteron, la citadelle construite par les comtes de Provence, augmentée pendant les guerres de religion et par Vauban, pouvant être un obstacle insurmontable si elle décide de résister. Le château de Malijai qui l’abrite cette nuit-là est sa « forteresse de la Méditation », à l’image de celle que se choisira la grande exploratrice Alexandre David-Neel, qui s’installera à Digne en 1928 .

A Sisteron, tout se passe bien, sans qu’aucun « hussard » n’ait besoin de « monter sur le toit ». On lui présente le drapeau tricolore et les paysans comparent l’effigie qui se trouve sur les pièces de monnaie, encore en circulation, et son modèle vivant (« C’est bien lui ! »). Aux alentours, les populations forment un bataillon de volontaires pour servir d’escorte à l’Empereur.

 

La lente réaction gouvernementale

Louis XVIII (François Gérard)
Louis XVIII (François Gérard)

5 mars. Au moment où Napoléon et son escorte franchissent le pont romain de Burle, à l’entrée de Gap, Louis XVIII apprend la nouvelle. Loin de s’affoler, la famille royale convoque les anciens maréchaux de l’Empereur. C’est le moment de tester leur loyauté… Ceux-ci sont d’abord, et sincèrement, las du nouveau coup d’éclat de celui qui ne les laissa jamais au repos, vingt ans durant : ils partent donc « sus au rebelle », afin de conserver les positions que Louis XVIII a consenties. A Grenoble, le préfet Fourier, laissé en place par les Bourbons, lorsqu’il apprend le débarquement de Napoléon, publie une proclamation aux habitants de l’Isère où il appel à la mobilisation armée contre le retour de « l’ennemi audacieux » et pour défendre le gouvernement royal. Mais il n’est pas dupe car dans la même déclaration, il met en place un couvre feu.

A Gap, où Emery a été un moment retardé, Napoléon fait cadeau de son drapeau et offre une somme d’argent afin d’ouvrir des refuges dans les cols des environs, venant d’expérimenter le besoin qui s’en fait sentir. Après Gap, c’est la route vers Grenoble. A Corps, l’apparition de l’Empereur à la tête de ses troupes fait un effet similaire à celui qu’y produira un jour celle de la Vierge le 19 septembre 1846.

Le 7 mars a été volontiers appelé « le jour le plus long » pour Napoléon. C’est qu’il fallait effectuer les 60 kilomètres qui restaient jusqu’à Grenoble, et affronter les troupes royales qu’on savait en marche… Voici le bourg de La Mure, où l’Empereur félicite le maire de s’être opposé aux injonctions gouvernementales de faire sauter le pont de Ponthaut. Longeant les lacs de Pierre-Châtel et Petichet, l’armée de Napoléon (deux-mille soldats plus un millier de civils) est avertie qu’à quelques kilomètres de là, dans la prairie de Laffrey, un bataillon du 5e de ligne a pris position, dont le commandant cherche à retarder Napoléon dans l’attente de renforts…

Jusque-là, le Vol de l’Aigle n’a essuyé aucun coup de fusil. Où sont les troupes royales ? Elles approchent à leur corps défendant, car ces soldats sont les mêmes qui firent Austerlitz, Wagram ou Iéna ; trempés de gloire et habitués à l’énergie, ils sont gagnés par le doute devant les nouvelles qui leur parviennent : Napoléon n’a pas été arrêté et le peuple, qui l’abandonnait un an auparavant, ne semble pas s’opposer à son retour.

A Bourg, dans l’Ain, à l’annonce du retour de Napoléon le 76e Régiment d’Infanterie de Ligne, qui est en garnison à Bourg, prend les armes pour acclamer et suivre l’envolée de l’Aigle durant les 100 jours. Il fait fuir la municipalité et le préfet royalistes.

 

Les temps forts de l’épopée

Pour éviter la vallée du Rhône, où les Royalistes sont nombreux, Napoléon tente de gagner Grenoble par la route des Alpes. Arrivé au lac Laffrey le 7 mars 1815, il rencontre un bataillon placé sous les ordres du commandant Delessart, qui lui barre la route. Napoléon s’avance et s’écrie: « S’il est parmi vous un soldat qui veut tuer son Empereur, me voilà! » Les armes s’abaissent et tous de crier: « Vive l’Empereur. » C’est alors que commence la marche triomphale vers Paris, où il arrive le 20 mars.

L’épisode de Laffrey, célébrissime, a été relaté par Stendhal, admirateur inconditionnel de « l’homme le plus étonnant qui ait paru depuis César », qui planta un saule à l’emplacement exact où l’Empereur se tint (sa statue, déboulonnée en 1871 est à nouveau érigée en 1930). Echange de menaces de part et d’autre émissaires antagonistes (le capitaine Raoul du côté impérialiste, le capitaine Randon du côté royaliste), flottement dans les rangs du 5e de ligne, incertitude dans l’autre camp ; jusqu’à ce que Napoléon, qui a quitté sa voiture pour son cheval, décide de payer de sa personne, s’approchant à portée de pistolet et de lancer l’apostrophe fameuse :

La rencontre de Laffrey
La rencontre de Laffrey

– « Soldats ! Je suis votre Empereur : reconnaissez-moi ! »

Et alors que le jeune capitaine Randon ordonne à ses hommes d’abattre l’encombrant fantôme, les soldats répondent par une salve de « vive l’Empereur ! », signal de la fraternisation générale. A Vizille, haut-lieu de la Révolution, Napoléon est bien accueilli par le Maire. Celle-ci se poursuit un peu plus loin, sur le plateau de Brié-en-Argonnes, avec le 7e de ligne du colonel de La Bédoyère. La Bédoyère, qui venait de faire bruyamment défection de la garnison de Grenoble, à la barbe du général Marchand, commandant de la place ! A Brié toujours, un grenadier de l’Ile d’Elbe, originaire du lieu, présente son  père à l’Empereur, qui se laisse embrasser.

Le général Labédoyère
Le général Labédoyère

Napoléon se remet en route, mange une omelette à Tavernolles  [1]L’Empereur décide de s’arrêter à l’unique auberge « Au trois fleurs de lys », dont on tente rapidement d’effacer l’enseigne. « Le soin et l’art avec lesquels la tenancière, la … Continue reading, prend un bain de pieds à Eybens, puis c’est le face-à-face à l’entrée de Grenoble, porte de Bonne. D’un côté, des troupes armées, bonapartistes et attentistes pour la plupart, à deux doigts de la mutinerie ; de l’autre ce qu’il faut bien appeler des aventuriers.

Le général inspecteur aux revues Jean Antoine de Rostaing, de Talissieu dans l’Ain, se prononce contre la venue de Napoléon à Grenoble. Il appelle même à la résistance armée. Mais, si la proclamation du préfet Fourier, du 5 mars, se veut royaliste, l’action de Rostaing est républicaine. A côté de lui, mais idéologiquement opposé se trouve Claude Joseph Ambroise Picquet, de Bourg, chef d’escadron au 4e régiment d’artillerie à pied en garnison à Grenoble, participe activement au ralliement de la garnison.

C’est donc la sagesse qui prévaut chez les officiers qui, de guerre lasse, soit acceptent la nouvelle situation soit s’enfuient. La ville se rend, sans coup férir.  L’Empereur préfère prendre une chambre à l’hôtel des Trois-Dauphins dont il avait gardé un bon souvenir, tenu de surcroît par un ancien grognard d’Egypte, Labarre. Rostaing, proscrit, doit s’enfuir et Picquet, rallié, reçoit la croix d’officier de la Légion d’Honneur des mains de Napoléon à Paris, le 25 mars.

« Avant Grenoble, j’étais un aventurier ; après Grenoble, j’étais prince » confiera Napoléon à Las-Cases sur son rocher de Sainte-Hélène. La Route Napoléon, pour  sa partie touristique, s’arrête là. Il lui restait encore à parcourir plusieurs centaines de kilomètres, qu’il parcourut en treize jours ! Le 20 mars au soir, l’Empereur des Français rentrait dans son palais des Tuileries, que le Roi de France venait de déserter, le matin même.

 

Les combats de 1815

C’est à Lyon où il est accueilli en triomphe que Napoléon restaure l’Empire en 1815. C’est dire si son séjour dans cette ville revêt une importance capitale.

Louis Gabriel Suchet, duc d'Albufuera. Adèle Gault. Musée de l'Armée
Louis Gabriel Suchet,. Adèle Gault. Musée de l’Armée

Pendant les Cent-Jours, Lyon, symbole de puissance et de pouvoir est l’enjeu de manoeuvres politiques et militaires. Convoitée par les Royalistes, les Autrichiens et les Piémontais la ville est sous l’autorité du maréchal Suchet qui doit la défendre ainsi que la frontière à la tête de l’Armée des Alpes.

Les combats de 1815 dans notre région, sont principalement illustrés par “ la petite guerre ” dans le Jura et les Vosges, où s’opposent les troupes autrichiennes et coalisées contre des troupes françaises composées aussi bien de soldats, de gardes nationaux et de civils.

Le 3e bataillon des grenadiers de la Garde Nationale de l’Ain est engagé le 2 Juillet 1815 aux environs de Morez et de Salines où il perd 9 hommes.

Malgré quelques succès en Savoie, cette armée des Alpes doit se replier sous Lyon où un armistice scelle son sort.

Malgré un traité signé in extremis durant la nuit du 11 au 12 juillet, entre le maréchal Soult et le baron de Frimont qui évite la bataille de Montluel, de sérieux accrochages ont lieu le 11 dans les environs de la ville entre des troupes françaises 67e Régiment d’Infanterie de Ligne et les autrichiens, mais aussi dans les bois de Loyes entre ces derniers et le 11e Régiment d’Infanterie de Ligne.

Durant ces affaires, les pertes sont peu élevées. Pour le 67e Régiment d’Infanterie de Ligne, le capitaine Jean Joseph Marie Pradal, de St Chinian dans l’Hérault, capitaine à la 4e compagnie du 1er bataillon du 67e Régiment d’Infanterie de Ligne est blessé d’un coup de feu au talon droit et décède de sa blessure le 2 septembre 1815 à l’hôpital de Lyon. Ce n’est que le 19 juillet, qu’un cultivateur retrouve, dans les bois de Loyes, le corps d’un fusilier de la 1e compagnie du 4e bataillon du 11e Régiment d’Infanterie de Ligne, Benoît Mollon, de Chatellan, en Isère, qui est enterré le jour même à 15 heures.

Le 17 juillet 1815 le pouvoir royaliste est rétabli et la chasse aux opposants bonapartistes et républicains est officiellement ouverte et va durer plusieurs années.

 

Jérôme Croyet Docteur en histoire, Archiviste adjoint aux Archives Départementales de l’Ain

References

References
1L’Empereur décide de s’arrêter à l’unique auberge « Au trois fleurs de lys », dont on tente rapidement d’effacer l’enseigne. « Le soin et l’art avec lesquels la tenancière, la mère Vigier, avait improvisé l’omelette campagnarde et servi le pichet de vin, que partout l’Empereur trouve bon, font oublier l’enseigne. Et c’est tout ragaillardi par leur simplicité et leur ferveur que déjà Napoléon quitte ses hôtes d’un moment. »