1812 – Dixième Bulletin de la Grande Armée

Vitebsk, le 31 juillet 1812.

L’empereur de Russie et le grand-duc Constantin[1] ont quitté l’armée et se sont rendus dans la capitale[2]. Le 17, l’armée russe a quitté le camp retranché de Drissa, et s’est portée sur Polotsk et Witepsk. L’armée russe qui était à Drissa consistait en cinq corps d’armée, chacun de deux divisions et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d’armée, celui du prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg ; les quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive gauche de la Dwina. Le corps d’Ostermann[3], avec une partie de la cavalerie de la garde, s’est mis en marche le 25 à pointe du jour, et s’est porté sur Ostrovno.

Combat d’Ostrovno.

Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions Bruyères et Saint-Germain, et le huitième régiment d’infanterie légère, se rencontra avec l’ennemi à deux lieues en avant d’Ostrovno. Le combat s’engagea. Diverses charges de cavalerie eurent lieu. Toutes furent favorables aux Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire.

Le roi de Naples cite, comme s’étant fait remarquer, la brigade Piré[4], composée du huitième de hussards[5] et du seizième de chasseurs[6]. La cavalerie russe, dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que l’ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L’infanterie russe, qui s’avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée par notre cavalerie légère.

Le prince Eugène de Beauharnais Appiani. Malmaison
Le prince Eugène de Beauharnais (Appiani. Malmaison)

Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la division Delzons[7], un combat opiniâtre d’avant-garde de quinze à vingt mille hommes s’engagea à une lieue au-delà d’Ostrovno. Les Russes furent chassés de position en position.

Les bois furent enlevés à la baïonnette.

Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron Delzon, Huard[8] et Roussel[9] ; le huitième d’infanterie légère[10], les quatre-vingt-quatrième[11] et quatre-vingt-douzième[12] régiments de ligne, et le premier régiment Croates[13], se sont fait remarquer.

Le général Roussel, brave soldat, après s’être trouvé toute la journée à la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes, un éclaireur le prit pour ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de bataille de la main de l’ennemi.

Général Broussier
Le général Broussier

Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la division Broussier. Le dix-huitième régiment d’infanterie légère[14] et la brigade de cavalerie légère du baron Piré[15] tournèrent par la droite. La division Broussier[16] passa par le grand chemin, et fit réparer un petit pont que l’ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut l’arrière-garde ennemie, forte de dix mille hommes de cavalerie, échelonnée dans la plaine : la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à un bois garni d’infanterie et d’artillerie. Le général comte Broussier prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième régiment[17], en attendant que toute sa division eût passé le défilé. Deux compagnies de voltigeurs avaient pris les devants, seules ; elles longèrent la rive du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un mouvement en avant, enveloppa ces deux cents hommes, que l’on crut perdus, et qui devaient l’être. Il en fut autrement ; ils se réunirent avec le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure entière, investis de tous côtés ; ayant jeté par terre plus de trois cents cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie française le temps de déboucher.

La division Delzons fila sur la droite.

Le roi de Naples dirigea l’attaque du bois et des batteries ennemies ; en moins d’une heure, toutes les positions de l’ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans la plaine, au-delà d’une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous Witepsk, L’armée prit position sur les bords de cette rivière, à une lieue de la ville.

L’ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie et soixante mille hommes d’infanterie. On espérait une bataille pour le lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L’empereur passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses dispositions pour le lendemain ; mais, à la pointe du jour, l’armée russe avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur Smolensk.

L’empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie, frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils étaient. Ils répondirent : “Du neuvième[18], et les trois-quarts enfants de Paris !—Dites-leur, dit l’empereur, que ce sont de braves gens ; ils méritent tous la croix !”

Les résultats des trois combats d’Ostrovno sont : dix pièces de canon russes attelées, prises ; les canonniers sabrés ; vingt caissons de munitions ; quinze cents prisonniers ; cinq ou six mille Russes tués ou blessés. Notre perte se monte à deux cents hommes tués, neuf cents blessés, et une cinquantaine de prisonniers.[19]

Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré et Ornano[20], du colonel Radziwil[21], commandant le neuvième de lanciers polonais, officier d’une rare intrépidité.
Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés ; ils ont perdu quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers.

Les Russes ont eu trois généraux tués ou blessés ; bon nombre de colonels et d’officiers supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille.

Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk, ville de trente mille habitants. Il y a vingt couvents. Nous y avons trouvé quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué quinze millions.

Pendant que l’armée marchait sur Witepsk, le prince d’Eckmühl était attaqué à Mohilow[22].
Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur Novoi-Bickow. Le 23, à la pointe du jour, trois mille cosaques attaquèrent le troisième de chasseurs, et lui prirent cent hommes, au nombre desquels se trouvent le colonel et quatre officiers, tous blessés. La générale battit : on en vint aux mains. Le général russe Sieverse[23], avec deux divisions d’élite, commença l’attaque : depuis huit heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes voulaient forcer. À cinq heures, le prince d’Eckmühl fit avancer trois bataillons d’élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des Russes est évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze cents prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou blessés[24]. Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène, pour se porter sur Smolensk.

Les combats de Mohilow et d’Ostrovno ont été brillants et honorables pour nos armées; nous n’avons eu d’engagé que la moitié des forces que l’ennemi a présentées ; le terrain ne comportait pas d’autres développements.


[1] Constantin Pavlovitch de Russie (1779 – 1831), frère du tsar.

[2] Saint-Pétersbourg.

[3] Alexandre Ostermann-Tolstoi (1771 – 1857), depuis le 13 juillet, commandant le 4e corps de la 1e Armée de l’Ouest.

[4] Hyppolyte-Marie-Guillaume de Rosnyvinen de Piré (1778 – 1850), commandant la 4e brigade de cavalerie légère, 1e division de cavalerie légère (Bruyères)

[5] Colonel Domon.

[6] Colonel Lhuillier de la Serre)

[7] Alexis-Joseph Delzons (1775 – 1812), commandant la 13e division d’infanterie, du 4e corps d’armée (Junot). Il sera tué à Maloyaroslavets, le 24 octobre.

[8] Léonard Huard de saint-Aubin (1170 – 1812), commandant la 1e brigade de la 13e division d’infanterie. Il sera tué à la Moskowa.

[9] Jean-Claude Roussel (1771 – 1812), commandant la 2e brigade de la 13e division d’infanterie.

[10] Colonel Serrant.

[11] Colonel Pégot.

[12] Colonel Lanier.

[13] Constitué le 26 octobre 1811, à partir des 1er et 2e régiments de chasseurs d’Illyrie. Colonel Marc Slivarich de Heldenbourg (1762 – 1838)

[14] Colonel Gaussard.

[15] 4e brigade de la 1e division de cavalerie légère (Bruyères)

[16] 14e d’infanterie du 4e corps (Junot)

[17] Colonel Grosbon

[18] 9e de ligne (colonel Vautré), de la division Broussier.

[19] Selon Digby Smith : pertes française, 3.000 tués ou blessés, 300 prisonniers – pertes russes : 2.500 tués ou blessés, 6 canons.

[20] Philippe-Antoine d’Ornano (1784 – 1863), commandant la cavalerie du 4e corps d‘armée.

[21] Dominique Radziwill (1787 – 1813)

[22] Combat de Saltanovka (Mohilev), 23 juillet 1812. Ce sont les 4e division (Dessaix) et 6e division (Compans) qui sont engagées, soutenus par la 2e brigade de cavalerie légère..

[23] Karl Karlovich (Karl Gustav) Sievers (1772 – 1856)

[24] Selon Digby Smith : pertes françaises : 4134 tués, blessés, disparus – pertes russes : 2548 tués, blessés, disparus.