1805 – VINGT-UNIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÈE

VINGT-UNIÈME BULLETIN [1]

 

Molk, le 19 brumaire an 14[2].

Le 16 brumaire, le corps d’armée du maréchal Davoust se dirigea de Steyer sur Naydhoffen[3], Marienzell[4] & Lilienfeld[5]. Par ce mouvement, il débordait entièrement la gauche de l’armée ennemie, qu’on supposait devoir tenir sur les hauteurs de Saint-Hypolite[6] ; & de Lilienfeld il se dirigeait sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.

Le 17, l’avant-garde de ce maréchal étant encore à plusieurs lieues de Marienzell, rencontra le corps du général Meerfeldt[7] qui marchait pour se porter sur Neudstadt[8] & couvrir Vienne de ce côté. Le général de brigade Heudelet, commandant l’avant-garde du maréchal Davoust, attaqua l’ennemi avec la plus grande vigueur, le mit en déroute, & le poursuivit l’espace de cinq lieues.

Le résultat de ce combat de Mariazell a été la prise de trois drapeaux, de seize pièces de canon & de quatre mille prisonniers, parmi lesquels se trouvent les colonels des régimens Joseph de Colloredo[9] & de Deutschmeister[10], & cinq majors.

Le 13e. régiment d’infanterie légère[11] & le 108e régiment de ligne[12] se sont parfaitement comportés.

Le 18 au matin, le prince Murat est arrivé à Saint-Hypolite. Il a dirigé le général de brigade de dragons Sébastiani sur Vienne. Toute la cour & les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé aux avant-postes que l’empereur se préparait à quitter Vienne.

L’armée russe a effectué sa retraite à Krems[13] en repassant le Danube, craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie[14] coupées par le mouvement qu’a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du Danube.

Le général Marmont doit avoir dépassé Léoben.

L’abbaye de Molk, où est logé l’Empereur, est une des plus belles de l’Europe. Il n’y a en France ni en Italie aucun couvent ni abbaye qu’on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte & domine le Danube. C’était un des principaux postes des romains qui s’appelait la Maison de fer, bâtie par l’empereur Commode[15].

Les caves & les selliers[16] de l’abbaye se sont trouvés remplis de très-bons vin de Hongrie : ce qui a été d’un très-grand secours à l’armée qui depuis long-temps en manquait ; mais nous voilà dans le pays du vin ; il y en a beaucoup dans les environs de Vienne.

L’Empereur a ordonné qu’on mît une sauve-garde particulière au château de Luschloss[17], petite maison de campagne de l’empereur d’Autriche, qui se trouve sur la rive gauche du Danube.

Les avenues de Vienne de ce côté ne ressemblent pas aux avenues des grandes capitales. De Lintz à Vienne il n’y a qu’une seule chaussée ; un grand nombre de rivières, telles que l’Ips, l’Eslaph, la Molk, la Trasen[18], &c., n’ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de sapins : à chaque pas des positions inexpugnables où l’ennemi a en vain essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir débordé & tourné par les colonnes qui manoeuvraient au-delà de ses flancs.

Depuis l’Inn jusqu’ici, le Danube est superbe ; ses points-de-vue sont pittoresques ; sa navigation, en descendant, rapide & facile.

Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l’effroyable chaos dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise par le cabinet autrichien contre l’avis de tous les princes de la famille impériale. Mais Collorédo[19], mené par sa femme[20] qui, française, porte à sa patrie la haine la plus envenimée ; Cobenzl[21] accoutumé à trembler au seul nom d’un russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant eux, & chez qui, d’ailleurs, il est possible que les agens de l’Angleterre aient trouvé moyen de s’introduire ; & enfin, ce misérable Mack qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de la seconde coalition, voilà les influences qui ont été plus fortes que celles de tous les hommes sages & de tous les membres de la famille impériale.

Il n’est pas jusqu’au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne qui ne sente que cette guerre n’est avantageuse que pour les anglais ; que l’on ne s’est battu que pour eux ; qu’ils sont les artisans du malheur de l’Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la cherté excessive des denrées.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 300 du 5 frimaire an XIV (26.11.1805), p. 202-204. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] 10 novembre 1805.

[3] Lire : Waidhofen.

[4] Lire : Mariazell, située au sud-est de Waidhofen, sur la route reliant Melk à Leoben.

[5] Lilienfeld se trouve au nord-est de Mariazell, sur la route de Sankt Pölten à Leoben.

[6] Sankt Pölten.

[7] Lire : Maximilian Friedrich Baron und Comte d’Empire von Merveldt (1764-1815). Lieutenant-feld-maréchal (1799). Général de cavalerie (1813), il sera ambassadeur d’Autriche en Russie (1806-1808) et à Londres (1814-1815).

[8] Lire : Neustadt (aujourd’hui Wiener N.), ville au sud de Vienne, à l’est de Mariazell et proche de la frontière hongroise.

[9] Le 57e Régiment d’infanterie “Joseph, Graf Colloredo” est commandé en second par le colonel Joseph Reinwald von Waldegg.

[10] Le 4e Régiment d’infanterie “Deutschmeister” est commandé en second par le colonel baron von Engelhardt.

[11] Régiment commandé par le colonel Pierre Castex (1760-1805), qui sera tué à Austerlitz.

[12] Régiment commandé depuis 1804 par le colonel Joseph Higonet (1771-1806).

[13] Krems est une ville située sur la rive gauche du Danube, au nord de Sankt Pölten et en amont de Vienne.

[14] Partie orientale de l’actuelle république tchèque. Son chef-lieu est Brno (à l’époque Brünn).

[15] Lucius Aelius Aurelius Commodus (161-192), césar (167), co-empereur avec son père Marc-Aurèle (177) puis seul empereur (180).

[16] Sic.

[17] Lire : Lustschloss (“château de plaisance”). L’empereur disposait d’une série de tels châteaux dans les environs de Vienne, sur les deux rives du Danube. La brève indication donnée ici ne permet pas de situer de manière exacte le château dont il s’agit.

[18] Lire successivement : Ybbs, Erlauf, Melk, Traisen, rivières tributaires du Danube entre Amstetten et Sankt Pölten.

[19] Franz Gundackar, Prince von Colloredo-Mansfeld (1731-1807), vice-chancelier d’Empire, frère aîné des lieutenants-feld-maréchaux Joseph et Wenzel von Colloredo-Mels zu Wallsee. Les diverses généalogies princières consultées ne lui donnent pourtant que deux épouses (la dernière décédée en 1806), dont aucune n’est Marie Victoire Folliot. Celle-ci est dite avoir épousé un “Franz von Colloredo-Mels” (1735-1806) mais le seul Colloredo né en 1735 est Joseph, qui n’eut pas d’épouse.

[20] Marie Victoire Folliot de Crenneville (1766-1845), veuve du baron de Poutet de Vintrange, a épousé Colloredo en 1799. Elle sera plus tard l’amie de la seconde épouse de Napoléon, Marie-Louise.

[21] Johann Ludwig, comte (von) Cobenzl (1753-1809). Négociateur des traités de Campo-Formio (1797) et de Lunéville (1801), il est devenu vice-chancelier impérial et d’Etat, ainsi que ministre des Affaires étrangères, en 1800. Il sera démis de ses fonctions à la conclusion de la paix. Avant Campo Formio, il a été ambassadeur à Saint-Pétersbourg.