1805 – VINGT-QUATRIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

VINGT-QUATRIÈME BULLETIN [1]

 

Au palais de Schoenbrunn, le 24 brumaire an 14[2].

Au combat de Diernstein[3], le général-major autrichien Smith[4], qui dirigeait les mouvemens des russes a été tué ainsi que deux généraux russes. Il paraît que le colonel Wattier n’est pas mort[5], mais son cheval ayant été blessé dans une charge, il a été fait prisonnier. Cette nouvelle a causé la plus grande satisfaction à l’EMPEREUR qui fait un cas particulier de cet officier.

Une colonne de 4000 hommes d’infanterie autrichienne & un régiment de cuirassiers ont traversé nos postes qui les ont laissés passer sur un faux bruit de suspension d’armes, qui avait été répandu dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère du français, qui, brave dans la mêlée, est d’une générosité souvent irréfléchie hors de l’action[6].

Le général Milhaud, commandant l’avant-garde du corps du maréchal Davoust, a pris cent quatre-vingt-onze pièces de canon avec tous les caissons d’approvisionnemens & quatre cents hommes. Ainsi la presque totalité de l’artillerie de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir.

Le palais de Schoenbrunn, dans lequel l’EMPEREUR est logé, a été bâti par Marie-Thérèse[7], dont le portrait se trouve dans presque tous les appartemens.

Dans le cabinet où travaille l’EMPEREUR, est une statue de marbre qui représente cette souveraine. L’EMPEREUR en la voyant, a dit que si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d’une femme telle que Madame de Collorédo[8]. Constam­ment environnée, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle aurait connu la volonté de son peuple ; elle n’aurait pas fait ravager ses provinces par les Cosaques & les Moscovites ; elle n’aurait pas consulté, pour se résoudre à faire la guerre à la France, un courtisan comme ce Cobentzel[9], qui, trop éclairé sur les intrigues de la cour, craint de désobéir à une femme étrangère, investie du funeste crédit dont elle abuse ; un scribe comme ce Collembach[10] ; un homme enfin aussi universellement haï que Lamberty[11]. Elle n’aurait pas donné le commandement de son armée à des hommes tels que Mack, désignés, non par la volonté du souverain, non par la confiance de la nation, mais par l’Angleterre & la Russie. C’est en effet une chose remarquable que cette unanimité d’opinion dans une nation toute entière contre les déterminations de la cour ; les citoyens de toutes les classes, tous les hommes éclairés, tous les princes même, se sont opposés à la guerre. On dit que le prince Charles, au moment de partir pour l’armée d’Italie, écrivit encore à l’empereur pour lui représenter l’imprudence de sa résolution, & lui prédire la destruction de la monarchie. L’électeur de Saltzbourg[12], les archi­ducs[13], les grands, tinrent le même langage. Tout le Continent doit s’affliger de ce que l’empereur d’Allemagne, qui veut le bien, qui voit mieux que ses ministres, & qui, sous beaucoup de rapports, serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même, & vive si constamment isolé. Il apprendrait des grands de l’Empire, qui l’estiment, à s’apprécier lui-même, mais aucun d’eux, mais aucun des hommes considérables qui jugent & chérissent les intérêts de la patrie, n’approchent jamais de son intérieur. Cet isolement dont on accuse l’influence de l’impératrice, est la cause de la haine que la nation a conçue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses subsistera, l’empereur ne connaîtra jamais le voeu de son peuple, & sera toujours le jouet des subalternes que l’Angleterre corrompt, & qui le circonviennent de peur qu’il ne soit éclairé. Il n’y a qu’une voix à Vienne comme à Paris : les malheurs du Continent sont le funeste ouvrage des Anglais.

Toutes les colonnes de l’armée sont en grande marche & se trouvent déjà en Moravie & à plusieurs journées au-delà du Danube. Une patrouille de cavalerie est déjà parvenue jusqu’aux portes de Presbourg[14], capitale de la Haute-Hongrie[15]. Elle a intercepté le courier[16] de Venise au moment où il cherchait à entrer dans cette ville. Les dépêches de ce courrier ont appris que l’armée du prince Charles se retire en grande hâte, dans l’espoir d’arriver à temps pour secourir Vienne.

Le général Marmont mande que le corps qui s’était avancé jusqu’à Oedembourg[17] par la vallée de la Muerh[18], a avacué[19] cette contrée après avoir coupé tous les ponts, précaution qui l’a mis à l’abri d’une vive poursuite.

Le nombre des prisonniers que fait l’armée s’accroît à chaque instant.

S.M. a donné audience aujourd’hui à M. le général-major batave Bruce[20], beau-frère du grand-pensionnaire[21], venu pour féliciter l’EMPEREUR de la part de LL.HH.PP. les Etats de Hollande[22].

L’EMPEREUR n’a encore reçu aucune des autorités de Vienne ; mais seulement une députation des différens corps de la ville qui, le jour de son arrivée, est venue à sa rencontre à Sigarts Kirschen[23]. Elle était composée du prince de Senzendorf[24], du prélat de Seidenstetten[25], du comte de Veterani[26], du baron de Kees[27], du bourguemestre de la ville, M. de Wohebben[28], & du général Bourgeois[29], du corps du génie.

S.M. les a accueillis avec beaucoup de bonté, & leur a dit qu’ils pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection.

Le général de division Clarke[30] est nommé gouverneur-général de la Haute & de la Basse-Autriche.

Le conseiller-d’état Daru[31] en est nommé intendant-général.

 

Au palais de Schoenbrunn, le 24 brumaire an 14.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS & ROI D’ITALIE.

Nous avons décrété & décrétons ce qui suit :

TITRE PREMIER.

Du gouvernement & de l’administration de l’Autriche.

Art. Ier. Il y aura un gouverneur-général & un intendant-général de la province d’Autriche[32].

II. Il y aura un commandant & un intendant pour chaque cercle, ce qui fera cinq commandans & intendans pour la Haute-Autriche[33], & quatre pour la Basse-Autriche[34].

TITRE II.

Du gouverneur & de l’intendant-général.

III. Le gouverneur-général & l’intendant-général résideront à Vienne.

IV. Le gouverneur-général sera chargé de tout ce qui est relatif à la police.

V. L’intendant-général sera chargé de tout ce qui est relatif à l’administration. Les commissaires des guerres & inspecteurs aux revues employés pour les finances & pour les besoins de l’armée, seront sous ses ordres.

VI. La gendarmerie, la troupe du pays qui en tient lieu, les régences, les capitaines des cercles, les bourgmestres, seront sous les ordres du gouverneur & de l’intendant-général.

VII. Le premier soin du gouverneur & de l’intendant-général sera de faire arrêter les traîneurs, & de mettre un terme aux désordres qui ont lieu sur les derrières de l’armée.

VIII. Le gouverneur & l’intendant-général pourront travailler avec nous.

IX. Le général de division Clarke est nommé gouverneur-général de l’Autriche.

X. Le conseiller d’état Daru est nommé intendant-général.

 

TITRE III.

Des commandans & intendans des cercles.

XI. Les commandans & intendans de chaque cercle résideront dans le chef-lieu actuel du cercle.

XII. Les commandans des cercles correspondront avec le gouverneur-général, & seront sous ses ordres.

Ils correspondront également avec l’état-major général.

XIII. Les intendans des cercles correspondront avec l’intendant-général & seront sous ses ordres.

 

TITRE IV.

XIV. Le major-général nous présentera demain les commandans de tous les cercles. Il nous présentera en même temps les intendans qui seront choisis parmi les inspecteurs ou sous-inspecteurs aux revues.

XV. A mesure que la Styrie[35], la Carinthie[36] & la Carniole[37] seront occupées, il leur sera donné des commandans & intendans de cercles qui correspondront avec le gouverneur & l’intendant-général de l’Autriche[38].

Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur,

Le secrétaire-d’état, signé, H.B. MARET.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 301 du 10 frimaire an XIV (01.12.1805), p. 216-220. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] 15 novembre 1805.

[3] Lire : Dürnstein.

[4] Johann Heinrich von Schmitt (1743-1805). Lieutenant-feld-maréchal (1800). Il était d’origine bavaroise. La transformation de son nom en “Smith” n’est peut-être pas tout à fait innocente…

[5] Lire : Watier. Démenti apporté à l’information donnée dans le 22e Bulletin.

[6] Sous la description ironique perce la profonde fureur de l’Empereur, particulièrement dirigée – une fois de plus – contre Murat, partiellement responsable de cette nouvelle bévue.

[7] Maria Theresia von Habsburg (1717-1780), reine (I. Mária Terézia) de Hongrie et (Marie Teresie I) de Bohême, archiduchesse d’Autriche ; impératrice d’Allemagne (1745-1765) du fait de son mari, l’empereur François Ier de Lorraine. Les quelques rappels qui vont suivre sont autant de camouflets à l’égard de l’empereur François II, petit-fils de la grande impératrice.

[8] Marie Victoire Folliot de Crenneville, déjà évoquée dans le 22e Bulletin.

[9] Lire Cobenzl.

[10] Gabriel Baron von Collenbach (1773-1840). Général-major (1815), Lieutenant-feld-maréchal (1830).

[11] Camille Joseph Comte Lamberti (ou Lamberty, Lambertie) (1747-1826), général de cavalerie (1806). Conseiller militaire principal de l’archiduc, puis empereur Franz II depuis 1784, il est le principal responsable des choix militaires opérés durant la campagne. Fortement contesté par l’archiduc Karl, il sera limogé à l’issue de la campagne, tout en restant un confident de l’empereur. Feld-maréchal (1826).

[12] Ferdinand d’Autriche, ancien grand-duc de Toscane.

[13] Outre le prince Charles, il s’agit des archiducs Joseph (1776-1847), Anton Viktor (1779-1835), Johann (1782-1859), Rainer (1783-1853), Ludwig (1784-1864) et Rudolf (1788-1831), frères de l’Empereur François, ainsi que de ses oncle et cousins de Modène, Ferdinand l’aîné (1754-1806), Franz (1779-1846), Ferdinand le jeune (1781-1850), Maximilien (1782-1863) et Karl Ambrosius (1785-1809). Par extension, le terme peut s’appliquer aussi au duc de Saxe-Teschen.

[14] Aujourd’hui Bratislava, capitale de la Slovaquie. En allemand, la ville porte alors le nom de Preßburg, en hongrois, de Pozsony et, en slovaque, de Prešporok.

[15] La Haute-Hongrie correspond à la majeure partie de la Slovaquie actuelle ainsi qu’à la frange occidentale de la Hongrie. Il s’agit de la partie du royaume magyar qui échappa à la domination turque.

[16] Sic.

[17] Ödenburg, aujourd’hui Sopron, en Hongrie, au sud-est de Wiener Neustadt.

[18] La Mur, rivière née dans les Alpes de Carinthie et qui se jette dans la Drave (frontière actuelle entre la Hongrie et la Croatie) après avoir traversé Graz, capitale de la Styrie.

[19] Sic.

[20] Stewart Jean (ou Stuart Johan) Bruce (1767-1847), général-major batave (1799). Il a épousé la soeur du grand-pensionnaire en 1801.

[21] Rutger Jan Schimmelpenninck (1761-1825). Président de quinzaine de l’Assemblée nationale batave (mai 1796 et mai 1797), il a ensuite été ambassadeur batave à Paris (1798-1802 ; 1804-1805) et à Londres (1802-1803). A la suite de pressions de Napoléon, la République batave s’étant donnée une nouvelle Constitution, Schimmelpenninck devient son Chef de l’État, avec le titre de Conseiller-pensionnaire (traduit en France par “Grand-Pensionnaire”), fonction qu’il exercera du 29 avril 1805 au 4 juin 1806. Il se retire alors, en désaccord avec la transformation de son pays en royaume sous la couronne de Louis Bonaparte, qui le nomme cependant Chevalier dans sa noblesse (1807). Après l’annexion de la “Hollande” à la France, il est nommé (1811) sénateur, comte de l’Empire et grand-trésorier de l’Ordre des Trois-Toisons. En 1814 il donne son adhésion à la déchéance de Napoléon et à la Constitution votée par le Sénat puis, privé de sa nationalité française, s’en retourne aux Pays-Bas, où il jouera un rôle dans l’opposition libérale aux tendances autoritaires du roi Willem I.

[22] Leurs Hautes Puissances Messieurs les Etats-Généraux du Commonwealth batave (Hoog-Mogende Heeren Staaten General der Bataafse Gemeenebest). La Hollande n’est que l’une des provinces de la Batavie et la vieille habitude française de désigner la totalité des Pays-Bas par l’une de leurs parties ne trouvera d’expression légale que de 1806 à 1813.

[23] Lire : Sieghartskirchen, village au sud du Danube, sur la route de Sankt-Pölten à Vienne.

[24] Karl Comte von Zinzendorf (1739-1813), ministre d’Etat.

[25] L’abbaye de Seitenstetten se trouve à mi-chemin entre Steyr et Amstetten. Nous n’avons pu déterminer qui en était l’abbé à l’époque.

[26] Nous n’avons pu déterminer de quel comte Veterani il s’agit.

[27] Peut-être Stephan von Kees (1774-1840).

[28] Stephan Noble Sieur (Edler) von Wohlleben (1751-1823). Il est bourgmestre depuis le 30 octobre 1804 et le restera jusqu’à sa mort, ce qui le mènera à devoir également gérer la seconde occupation de Vienne par les Français, en 1809.

[29] Nous n’avons pu déterminer de qui il s’agit. Le seul Bourgeois connu est français et s’appelle Charles François (1759-1821), mais il ne deviendra général de brigade qu’en 1811.

[30] Henry Jacques Guillaume Clarke (1765-1818). Général (1793), conseiller d’État (1804). Il sera ultérieurement gouverneur-général de la Prusse (1806-1807), ministre de la Guerre (1807-1814), comte de Hunebourg (1808), duc de Feltre (1809). En 1814, il sa rallie à Louis XVIII, qui le fait pair de France, puis à nouveau ministre de la Guerre avant les Cent-Jours (1815). Il suit le roi à Gand et revient avec lui pour reprendre ses fonctions (1815-1817). Maréchal de France (1816).

[31] Pierre Antoine Noël Bruno Daru (1767-1829). Tribun (1802-1805), conseiller d’État (1805-1811). Intendant général de la liste civile (1805), intendant général de la Grande Armée (1806-1807), académicien français (élu en 1806), comte de l’Empire (1809), intendant général de la Maison de l’Empereur (1809-1811), ministre-secrétaire d’État (1811-1813), ministre-directeur de l’Administration de la Guerre (1813-1814), ministre d’État (Cent-Jours), pair de France (1819).

[32] Le texte crée d’évidentes ambiguïtés en parlant ici de province d’Autriche, ailleurs de Haute-Autriche et de Basse-Autriche, enfin en mentionnant in fine les provinces de Carinthie, Styrie et Carniole. La seule conclusion logique est que Clarke et Daru sont nommés à la tête de tous les États des Habsbourg occupés par l’armée française, à l’exception de ceux qui vont échoir aux États de l’Allemagne du Sud (Vorderösterreuch, Tyrol, Trentin, Vorarlberg) ou à l’Italie (Vénétie), sont de facto neutres (Hongrie) ou ne seront que ponctuellement occupés (Bohême et Moravie).

[33] Depuis 1748, la Haute-Autriche (Oesterreich ob der Enns) est subdivisée en quatre cercles : Hausruck (Wels), Traun (Steyr), Mühl (Freistadt) et Inn (Braunau). Nous n’avons pu définir si le 5e cercle évoqué ici concerne la ville de Linz ou, au contraire, si Napoléon ressuscite le quartier de Machland, fusionné avec le Mühl dès le XVe siècle.

[34] Les cercles de la Basse-Autriche (Oesterreich unter der Enns) sont au nombre de quatre depuis 1748 : Ober dem Manhartsberg (Krems), Unter dem Manhartsberg (Kornenburg), Ober dem Wienerwald (Sankt Pölten) et Unter dem Wienerwald (Wiener Neustadt). La ville de Vienne n’est pas dans son ressort.

[35] La Styrie se divise en cinq cercles: Graz, Bruck, Judenburg, Cilli (auj. Celje, en Slovénie) et Marburg (auj. Maribor, idem).

[36] La Carinthie se divise en deux cercles : Obere Kärnten, ou Haute-Carinthie (Villach) et Untere Kärnten, ou Basse-Carinthie (Klagenfurt).

[37] La Carniole comprend trois cercles : Unterkrain, ou Basse-Carniole (Laibach, auj. Ljubljana, en Slovénie), Innerkrain, ou Carniole intérieure (Adelsberg, auj. Postojna, en Slovénie) et Oberkrain, ou Haute-Carniole (Krainburg, auj. Kranj, en Slovénie).

[38] Le décret ne dit mot du sort qui pourrait être réservé à quelques petits territoires actuellement en Slovénie, en Croatie et en Italie, qui dépendent bien de la couronne d’Autriche, à savoir le comté princier de Gorizia et Gradisca, le territoire de Trieste et le margraviat (autrichien) d’Istrie. Il est vrai que ces territoires, pour l’essentiel, ne sont pas et ne seront pas occupés par l’armée française.