1805 – VINGT-CINQUIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

VINGT-CINQUIÈME BULLETIN [1]

 

Schoenbrunn, le 25 brumaire an 14[2].

Le prince Murat & le corps du maréchal Lannes ont rencontré hier l’armée russe à Hollabrunn[3]. Une charge de cavalerie a eu lieu ; mais l’ennemi a aussitôt abandonné le terrain en laissant cent voitures d’équipages attelées.

L’ennemi ayant été joint, & les dispositions d’attaque étant faites, un parlementaire autrichien s’est avancé & a demandé qu’il fût permis aux troupes de l’empereur d’Allemagne de se séparer des russes. Sa demande lui a été accordée.

Peu de temps après, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp-général de S.M. l’empereur de toutes les Russies, s’est présenté aux avant-postes, & a demandé à capituler pour l’armée russe. Le prince Murat a cru devoir y consentir ; mais l’Empereur n’a pas pu approuver cette capitulation. Il part au moment même pour se rendre aux avant-postes.

L’EMPEREUR n’a pas pu donner son approbation, parce que cette capitulation est une espèce de traité, & que M. de Wintzingerode n’a pas justifié des pouvoirs de l’empereur de Russie. Cependant S.M., tout en faisant marcher son armée, a déclaré que l’empereur Alexandre se trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est prête à la ratifier également.

Le général Vialannes, commandant la cavalerie du maréchal Davoust, est entré à Presbourg. M. le général comte de Palffy a écrit une lettre à laquelle le maréchal Davoust a répondu : les deux lettres sont ci-jointes.

Un corps de 3,000 autrichiens s’était retranché dans la position de Waldermünchen[4], au débouché de la Bohême. Le général Baraguay-d’Hilliers, à la tête de trois bataillons de dragons à pied, a marché contre ce corps, qui s’est hâté d’abandonner sa position.

Le général Baraguay-d’Hilliers était le 18 à Treinitz[5] en Bohême ; il espérait entamer ce corps.

Le maréchal Ney avait eu la mission de s’emparer du Tyrol : il s’en est acquitté avec son intelligence & son intrépidité accoutumées. Il a fait tourner les forts de Scharnitz[6] & de Neustark[7], & s’en est emparé de vive force. Il a pris dans cette affaire dix-huit cents hommes, un drapeau & seize pièces de canon de campagne attelées.

Le 16, à cinq heures après-midi, il a fait son entrée à Inspruck[8] ; il y a trouvé un arsenal rempli d’une artillerie considérable, seize mille fusils & une immense quantité de poudre. Le même jour il est entré à Hall[9], où il a aussi pris de très-grands & très-riches magasins, dont on n’a pas encore l’inventaire. L’archiduc Jean[10], qui commandait en Tyrol, s’est échappé par Luchsthal[11]. Il a chargé un colonel de remettre tous les magasins aux Français, & de recommander à leur générosité douze cents malades qui sont à Inspruck.

A tous ces trophées de gloire, est venu se joindre une scène qui a touché l’ame de tous les soldats. Pendant la guerre dernière, le 78e[12] régiment de ligne avait perdu deux drapeaux dans les grisons[13] ; cette perte était depuis long-temps pour ce corps le motif d’une affliction profonde. Ces braves savaient que l’Europe n’avait point oublié leur malheur, quoiqu’on ne pût en accuser leur courage. Ces drapeaux, sujets d’un si noble regret, se sont trouvés dans l’arsenal d’Inspruck ; un officier les a reconnus ; tous les soldats sont accourus aussitôt. Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe, des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes conscrits étaient fiers d’avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées à leurs aînés par les vicissitudes de la guerre. L’EMPEREUR a ordonné que cette scène touchante soit consacrée par un tableau. Le soldat français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse. Ils sont l’objet de son culte, comme un présent reçu des mains d’une maîtresse.

Le général Klein a fait une incursion en Bohême avec sa division de dragons. Il a vu par-tout les Russes en horreur : les dévastations qu’ils commettent font frémir. L’irruption de ces barbares appelés par le gouvernement lui-même, a presque éteint dans le coeur des sujets de l’Autriche toute affection pour leur prince. “Nous & les Français, disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains ; les Russes sont les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Français armés contre nous, que des alliés tels que les Russes.” A Vienne, le seul nom d’un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne se contentent pas de piller pour leur subsistance : ils enlèvent, ils détruisent tout. Un malheureux paysan, qui ne possède dans sa chaumière que ses vêtemens, en est dépouillé par eux. Un homme riche qui occupe un palais, ne peut espérer de les assouvir par ses richesses : ils le dépouillent & le laissent nud sous ses lambris dévastés.

Sans doute, c’est pour la dernière fois que les gouvernemens européens appelleront de si funestes secours. S’ils étaient capables de le vouloir encore, ils auraient à payer ces alliés du soulèvement de leur propre nation. D’ici à cent ans, il ne sera en Autriche au = pouvoir d’aucun prince d’introduire des Russes dans ses Etats. Ce n’est pas qu’il n’y ait dans ces armées un grand nombre d’officiers, dont l’éducation a été soignée, dont les moeurs sont douces & l’esprit éclairé. Ce qu’on dit d’une armée s’entend toujours de l’instinct naturel de la masse qui la compose.

Capitulation proposée par l’armée russe.

Il a été convenu entre M. le général de division Belliard, chef de l’état-major-général, & d’après l’autorisation de S.A.S. le prince Murat, grand-amiral, maréchal d’Empire & lieutenant de S.M. l’EMPEREUR DES FRANÇAIS & ROI D’ITALIE.

Et M. le baron de Wintzingerode[14], aide-de-camp général de S.M. l’empereur de toutes les Russies, d’après son autorisation, & général-major de l’armée :

Il y aura armistice entre le corps d’armée aux ordres de S.A.S. le prince Murat, & l’armée russe commandée par le général en chef comte de Kutuzof[15], du moment de la signature des présentes conditions.

L’armée russe quittera l’Allemagne & se mettra de suite en marche par la rote qu’elle a prise pour s’y rendre, & par journées d’étape. Alors le prince Murat consent à suspendre sa marche sur la Moravie.

Les présentes conditions ne pourront être exécutées qu’après la ratification de S.M. l’EMPEREUR NAPOLÉON ; &, en attendant, l’armée russe & le corps d’armée du prince resteront dans les positions qu’ils occupent maintenant.

Dans le cas de non acceptation de la part de l’EMPEREUR, on se préviendra quatre heures avant de rompre l’armistice.

Fait à Hollabrunn, le 24 brumaire an 14 (15 novembre 1805.)

Signé, Aug. BELLIARD, général de division,

chef d’état-major-général.

WINTZINGERODE, aide-de-camp-général.

 

Lettre du général comte de Palffy[16].

Général, Son altesse royale, l’archiduc palatin[17], en sa qualité de chef suprême du militaire et du civil en Hongrie, a chargé le soussigné de déclarer que S.A.R. a fait établir le long de la frontière occidentale de ce royaume un cordon de gardes non militaires soutenu par de très-petits détachemens de cavalerie composés d’invalides & de recrues, dans la seule vue d’arrêter les maraudeurs de l’armée autrichienne qui pourraient s’y présenter, & qu’ainsi il n’est nullement question d’aucune sorte d’hostilité, lesdits détachemens ayant l’ordre de se retirer, dès que les troupes françaises s’approcheront de la frontière[18].

Ainsi, dans la circonstance où ces faibles détachemens, qu’on ne peut regarder uniquement que comme des piquets d’avertissement, se replieront à l’approche de l’armée française, son altesse royale a ordonné d’avance aux maisons des invalides, à celles d’éducation, aux officiers pensionnés, aux individus employés aux bureaux de comptabilité des régimens & aux hôpitaux militaires de rester en place, persuadé que le général ou commandant des troupes françaises ne leur refusera as les sauve-gardes nécessaires, & qu’il voudra bien donner ses ordres, pour que les colonnes & détachemens de l’armée française qui entreront en Hongrie, n’y commettent aucun excès, attendu qu’aucune sorte d’opposition ne sera faite aux troupes françaises, & qu’en conséquence de cette déclaration, le soussigné aurait plusieurs objets très-intéressans à traiter avec le général ou commandant des troupes françaises.

Il le prie de lui assigner un rendez-vous sur parole, sur un bateau au milieu du Danube.

Il attend en conséquence sa réponse, & a l’honneur d’être son très-humble serviteur,

LÉOPOLD comte PALFFY,

Général-major & commandant à Presbourg.

Presbourg, le…

 

Réponse du maréchal Davoust, au général comte de Palffy.

Monsieur le général, j’ai mis sous les yeux de S.M. la lettre que vous avez adressée au commandant de ma cavalerie légère. S.M. m’a chargé de faire connaître par votre canal à S.A.R. l’archiduc Palatin qu’elle était prête à considérer comme neutre la nation hongroise, à interdire à son armée l’entrée des frontières de Hongrie, si de son côté S.A.R. l’archiduc Palatin & la nation hongroise voulaient retirer leurs troupes, ne faire aucune insurrection, continuer à approvisionner Vienne, & enfin conclure entre la nation hongroise & S.A.R. l’archiduc Palatin & S.M. l’EMPEREUR DES FRANÇAIS une convention tendante à maintenir l’harmonie entre les deux pays[19]. J’ai l’autorisation de laisser passer tout officier que S.A.R. l’archiduc Palatin voudrait envoyer auprès de mon souverain, pour traiter d’après ces bases. Je me trouverai heureux par-là de faire une chose agréable à vos compatriotes, & d’assurer le bien-être & le repos d’une nation si estimable à tant de titres que la nation hongroise.

J’ai l’honneur d’être,

Monsieur le général,

Votre très-humble serviteur,

Le maréchal d’Empire, l’un des colonels-généraux de la garde[20] de S.M. l’EMPEREUR & ROI.

Signé L. DAVOUST.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 301 du 10 frimaire an XIV (01.12.1805), p. 220-224. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] 16 novembre 1805.

[3] Ville à une vingtaine de kms au nord-ouest de Stockerau, sur l’une des routes reliant Vienne à Prague.

[4] Lire : Waldmünchen, ville de Bavière à la frontière de la Bohême, sur la route de Prague à Ratisbonne.

[5] Bischofteinitz, aujourd’hui Hořovský Týn, petite cité au nord-est de Waldmünchen, sur la route de Pilsen (Plzeň). À ne pas confondre avec Teinitz = Týnec nad Sázavou (Týnec s/Sázava), village au sud-est de Prague.

[6] Forteresse et village à la frontière bavaro-tyrolienne, sur la route de Munich à Innsbruck. Ney s’en empare le 5 novembre.

[7] Lire : Leutasch : forteresse et village également à la frontière bavaro-tyrolienne, à quelques kms à l’ouest, à vol d’oiseau, de Scharnitz. Le général Loison s’en empare le 4 novembre.

[8] Lire : Innsbruck, capitale du Tyrol autrichien.

[9] Solbad Hall, ville à une dizaine de kms à l’est d’Innsbruck, sur la route de Salzbourg.

[10] Johann Baptist Joseph Fabian Sebastian Archiduc d’Autriche (1782-1859), frère de l’empereur Franz II. Général (1800), il est battu la même année à Hohenlinden mais y gagne du prestige et devient l’un des responsables de la fortification du Tyrol. En 1809, il agira en faveur du soulèvement de cette province contre l’occupant bavarois. Retiré des affaires politiques et militaires après 1809, il est rappelé en 1848 par l’Assemblée Nationale d’Allemagne, qui l’élit (29 juin) “Deutsche Reichsverweser” (Administrateur de l’Empire allemand, i.e. régent), fonction qu’il abdiquera le 10-12-1849, après quoi il se retirera en Styrie.

[11] Lire : le Lechtal, ou vallée de la Lech, à l’ouest du Tyrol autrichien. La vallée conduit au Vorarlberg.

[12] La Correspondance de Napoléon Premier, op. cit., p. 420, parle avec raison du 76e régiment. Nous maintenons cependant le n° erroné de régiment indiqué dans le texte original du Mémorial administratif. Le 78e n’existait plus depuis 1803. Le 76e a fait la campagne d’Allemagne en 1800 et était à Hohenlinden. Son colonel est alors Jean Pierre Antoine Faure-Lajonquière (déjà évoqué dans un précédent bulletin).

[13] Canton de la République helvétique en 1800 et de la Confédération suisse en 1805.

[14] Ferdinand Baron von Winzingerode [Ferdinand Fedorovitch Vintsingerode, en russe] (1770-1818), d’origine saxonne. Après avoir servi dans les armées hessoise puis autrichienne, il passe au service de la Russie en 1797. Général-major et aide de camp général de l’Empereur Aleksandr I depuis 1802. Il repasse au service de l’Autriche en 1809 et y gagne le grade de Lieutenant-feld-maréchal. En 1812, retour à l’armée russe, où il devient Lieutenant-général (1812) puis Général de cavalerie (1813).

[15] Mikhaïl Illarionovitch Golenichtchev-Kutuzov (1745-1813). Lieutenant-général (1795) et surtout courtisan, il est nommé à la tête de l’armée russe chargé de porter aide aux Autrichiens contre Napoléon (1805). Austerlitz signe sa disgrâce, dont il ne sortira véritablement qu’en août 1812. Il obtiendra alors la gloire, le rang de Feld-maréchal et le titre de prince de Smolensk – mais aussi la mort – grâce à son commandement de l’armée russe face à la Grande Armée napoléonienne en retraite.

[16] Lipót (Leopold) Graf Pálffy von Erdőd (1764-1725). Général (1799), il n’est officiellement général-major qu’en 1810.

[17] József Antal János (Joseph Anton Johann) Habsburg, archiduc d’Autriche, Palatin de Hongrie (1776-1847), frère cadet de l’empereur Franz II. Élu Palatin par le Parlement hongrois le 12-11-1795, il exercera la fonction jusqu’à son décès, en veillant continuellement à défendre les intérêts de la Hongrie, y compris au besoin en s’opposant à ceux de ses frère puis neveu au pouvoir à Vienne.

[18] Il faut noter que la frontière entre l’Autriche et la Hongrie ne se situe pas exactement, à l’époque, là où elle est aujourd’hui puisque la province actuellement autrichienne du Burgenland est alors strictement hongroise.

[19] La ficelle est tout de même un peu grosse ; chercher à séparer de la sorte la Hongrie du reste de l’empire autrichien, et par la même occasion, tenter d’opposer les deux frères Habsbourg est pour le moins osé.

[20] Davoust est plus particulièrement responsable des grenadiers à pied de la garde.