1805 – TROISIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

1805 – TROISIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉ

TROISIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE [1]

 

Zusmershausen, le 18 vendémiaire an 14.

Le maréchal Soult a poursuivi la division autrichienne qui s’était réfugiée à Aicha[2], l’a chassée, & est entré, le 17 à midi, à Augsbourg[3] avec les divisions Vandamme, Saint-Hilaire & Legrand.

Le 17 au soir, le maréchal Davoust[4], qui a passé le Danube à Neubourg[5], est arrivé à Aicha avec ses trois divisions.

Le général Marmont, avec les divisions Boudet[6], Grouchy[7], & la division batave du général Dumonceau[8], a passé le Danube & pris position entre Aicha & Augsbourg.

Enfin le corps d’armée du maréchal Bernadotte avec l’armée bavaroise, commandée par les généraux Deroy[9] & Verden[10], a pris position à Ingolstadt[11]. La garde impériale, commandée par général Bessières[12], s’est rendue à Augsbourg, ainsi que la division de cuirassiers aux ordres du général d’Hautpoult[13].

Le prince Murat, avec les divisions de dragons de Klein & de Beaumont, & la division de carabiniers & de cuirassiers du général Nansouty, s’est porté en toute diligence au village de Zusmarshausen[14], pour intercepter la route d’Ulm à Augsbourg.

Le maréchal Lannes, avec la division de grenadiers d’Oudinot & avec la division Suchet[15], a pris poste le même jour au village de Zusmarshausen.

L’Empereur a passé en revue les dragons, au village de Zusmarshausen, il s’est fait présenter le nommé Marente, dragon du 4e régiment, un des plus braves soldats de l’armée, qui, au passage du Lech, avait sauvé son capitaine qui, peu de jours auparavant, l’avait cassé de son grade de sous-officier. Sa Majesté lui a donné l’aigle de la légion d’honneur. Ce brave soldat a répondu : “Je n’ai fait que mon devoir ; mon capitaine m’avait cassé pour quelque faute de discipline ; mais il sait que j’ai toujours été un bon soldat.”

L’Empereur a ensuite témoigné aux dragons sa satisfaction de la conduite qu’ils ont tenue au combat de Wertingen. Il s’est fait présenter, par régiment, un dragon, auquel il a également donné l’aigle de la légion d’honneur.

S.M. a témoigné sa satisfaction aux grenadiers de la division Oudinot. Il est impossible de voir une troupe plus belle, plus animée du désir de se mesurer avec l’ennemi, plus remplie d’honneur & de cet enthousiasme militaire, qui est le présage des plus grands succès.

Jusqu’à ce que l’on puisse donner une relation détaillée du combat de Wertingen, il est convenable d’en dire quelques mots dans ce bulletin.

Le colonel Arrighi[16] a chargé, avec son régiment de dragons, le régiment de cuirassiers du duc Albert[17]. La mêlée a été très-chaude. Le colonel Arrighi a eu son cheval tué sous lui : son régiment a redoublé d’audace pour le sauver. Le colonel Beaumont[18], du 10e. de hussards, animé de cet esprit vraiment français, a saisi, au milieu des rangs ennemis, un capitaine de cuirassiers, qu’il a pris lui-même après avoir sabré un cavalier.

Le colonel Maupetit[19], à la tête du 9e. de dragons, a chargé dans le village de Wertingen : blessé mortellement[20], son dernier mot a été : “que l’Empereur soit instruit que le 9e. de dragons a été digne de sa réputation, & qu’il a chargé & vaincu aux cris de vive l’Empereur !

Cette colonne de grenadiers, l’élite de l’armée ennemie, s’étant formée en quarré de quatre bataillons, a été enfoncée & sabrée. Le 2e. régiment de dragons a chargé dans le bois.

La division Oudinot frémissait de l’éloignement qui l’empêchait encore de se mesurer avec l’ennemi ; mais, à sa vue seule, les Autrichiens accélérèrent leur retraite : une seule brigade a pu donner.

Tous les canons, tous les drapeaux, presque tous les officiers du corps ennemi, qui a combattu à Wertingen, ont été pris ; un grand nombre a été tué : deux lieutenans-colonels, six majors, soixante officiers, quatre mille soldats, sont restés en notre pouvoir ; le reste a été éparpillé, & ce qui a pu échapper, a dû son salut à un marais qui a arrêté une colonne qui tournait l’ennemi.

Le chef d’escadron Excelmans[21], aide de camp de S. A. S. le prince Murat, a eu deux chevaux tués. C’est lui qui a apporté les drapeaux à l’Empereur, qui lui a dit : Je sais qu’on ne peut être plus brave que vous ; je vous fais officier de la légion d’honneur.

Le maréchal Ney, de son côté, avec la division Malher[22], Dupont[23] & Loison[24], la division de dragons à pied du général Baraguey-d’Hilliers[25] & la division Gazan[26], ont remonté le Danube, & attaqué l’ennemi sur sa position de Grümberg[27]. Il est cinq heures, le canon se fait entendre.

Il pleut beaucoup ; mais cela ne rallentit pas les marches forcées de la grande armée. L’Empereur donne l’exemple : à cheval jour & nuit, il est toujours au milieu des troupes, & par-tout où sa présence est nécessaire. Il a fait hier quatorze lieues à cheval. Il a couché dans un petit village, sans domestiques & sans aucune espèce de bagage. Cependant l’évêque d’Augsbourg[28] avait fait illuminer son palais, & attendu S.M. une partie de la nuit.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 293 du 30 vendémiaire an XIV (22.10.1805), p. 91-93. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] Aichach, sur la Paar, entre Augsbourg et Neubourg.

[3] Augsburg. Le recès d’Empire de 1803 a maintenu son statut de ville libre impériale, qu’elle va perdre en 1806, lors de la constitution de la Confédération du Rhin, pour être annexée à la Bavière.

[4] Davout.

[5] Neuburg.

[6] Jean Jeanti-Boudet, dit Boudet (1769-1809), général (1795), comte de l’Empire (1808).

[7] Emmanuel de Grouchy (1766-1847), beau-frère de Condorcet. Général (1792), comte de l’Empire (1809), maréchal de l’Empire et pair des Cent-Jours (1815), maréchal de France (1831), pair de France (1832).

[8] Jean-Baptiste Dumonceau (1760-1821), major de l’armée des États-belgiques-unis (1790), général français (1793), lieutenant-général batave (1795), maréchal de Hollande (1807), comte (hollandais) de Bergendal (1810), comte du Monceau de Bergendal et de l’Empire (1811)

[9] Bernhard Erasmus von Deoy (1743-1812), lieutenant-général de l’armée bavaroise (1804).

[10] Karl Philipp, comte de Wrede (1767-1838), lieutenant-général de l’armée bavaroise (1801), prince de Wrede (1814).

[11] Ingolstadt, sur le Danube, en aval de Neubourg.

[12] Jean-Baptiste Bessières (1768-1813), général (1800), maréchal de l’Empire (1804), duc d’Istrie (1809). Il est pour le moins curieux que son titre de maréchal ne soit pas mentionné ici.

[13] Jean Joseph Ange d’Hautpoul (1754-1807), général (1794), sénateur (1806)et, à ce titre, inhumé au Panthéon.

[14] Zusmarshausen, sur la Zusam, à mi-chemin entre Augsbourg et Ulm.

[15] Louis Gabriel Suchet (1770-1823), général (1798), comte de l’Empire (1808), maréchal de l’Empire (1811), duc d’Albuféra (1813), pair de France (1814 et 1819), pair des Cent-Jours (1815).

[16] Jean Toussaint Arrighi de Casanova (1778-1853), cousin de l’Empereur. Général (1807), duc de Padoue (1808), pair des Cent-Jours (1815), député de Corse (1849), sénateur (1852).

[17] Albrecht de Saxe, duc de Teschen.

[18] Jean Louis Chrétien Carrière de Beaumont (1771-1813), général (1805), baron de l’Empire (1808).

[19] Pierre Honoré Maupetit (1772-1811), général (1806), baron de l’Empire (1808).

[20] Il survivra… (“Menteur comme un bulletin…”, disait-on à l’armée).

[21] Rémy Joseph Isidore Exelmans (1775-1852), général (1807), baron de l’Empire (1812), pair des Cent-Jours (1815), maréchal de France (1851), sénateur (1852).

[22] Jean Pierre Firmin Malher (1761-1808), général (1799).

[23] Pierre Antoine Dupont de l’Étang (1765-1840), général (1795), comte de l’Empire (1808), ministre de la Guerre (1814).

[24] Louis Henri Loison (1771-1816), général (1795), comte de l’Empire (1810).

[25] Louis Baraguey d’Hilliers (1764-1813), général (1793), , comte de l’Empire (1808).

[26] Honoré Théodore Maxime Gazan (1765-1845), général (1799), comte de La Peyrière et de l’Empire (1808), pair des Cent-Jours (1815) et de France (1832).

[27] En fait, Günzburg, en aval d’Ulm. Günzburg est à l’époque le chef-lieu de l’un des districts de la Souabe autrichienne.

[28] Clemens Wenzeslaus de Saxe (1739-1812), ancien archevêque-électeur de Trèves (1768-1803), évêque d’Augsbourg (1768-1812).

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