1805 – TRENTE-QUATRIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

TRENTE-QUATRIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE [1].

 

Brunn, le 19 frimaire an 14[2].

L’Empereur a reçu aujourd’hui M. le prince Repnin[3], fait prisonnier à la bataille d’Austerlitz à la tête des chevaliers-gardes, dont il était le colonel. S.M. lui a dit qu’elle ne voulait pas priver l’empereur Alexandre d’aussi braves gens[4], & qu’il pouvait réunir tous les prisonniers de la garde impériale russe & retourner avec eux en Russie. S.M. a exprimé le regret que l’empereur de Russie eût voulu livrer bataille, & a dit que ce monarque, s’il l’avait cru la veille, aurait épargné le sang & l’honneur de son armée.

M. le prince Jean de Lichtenstein est arrivé hier avec des pleins-pouvoirs. Les conférences entre lui & M. de Talleyrand sont en pleine activité.

Le premier aide-de-camp Junot, que S.M. avait envoyé auprès de l’empereur d’Allemagne & de Russie[5], a vu à Holitz l’empereur d’Allemagne, qui l’a reçu avec beaucoup de grâce & de distinction. Il n’a pu continuer sa mission, parce que l’empereur Alexandre était parti en poste pour Saint-Pétersbourg, ainsi que le général Kutuzow.

S.M. a reçu à Brunn M. d’Haugwitz[6], & a paru très-satisfaite de tout ce que lui a dit ce plénipotentiaire qu’elle a accueilli d’une manière d’autant plus distinguée, qu’il s’est toujours défendu de la dépendance de l’Angleterre, & que c’est à ses conseils qu’on doit attribuer la grande considération & la prospérité dont jouit la Prusse. On ne pourrait en dire autant d’un autre ministre[7] qui, né en Hanovre, n’a pas été inaccessible à la pluie d’or. Mais toutes les intrigues ont été & seront impuissantes contre le bon esprit & la haute sagesse du roi de Prusse[8]. Au reste, la nation française ne dépend de personne, & cent cinquante mille ennemis de plus n’auraient fait autre chose que de rendre la guerre plus longue. La France & la Prusse, dans ces circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick[9], de MM. de Mollendorf[10], de Knobolsdorff[11], Lombard[12], & surtout du roi lui-même. Les intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain ; mais, comme, en dernière analyse, on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du roi[13]. En vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de sa confiance : la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide & plus désintéressé que la France ?

La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre de fantaisie : après une bataille perdue ou gagnée, les russes s’en vont : la France, l’Autriche, la Prusse, au contraire, doivent méditer longtemps les résultats de la guerre : une ou deux batailles sont insuffisantes pour en épuiser toutes les chances.

Les paysans de Moravie tuent les russes partout où ils les rencontrent isolés. Ils en ont déjà massacré une centaine. L’Empereur des français a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les campagnes, & empêchent ces excès. Puisque l’armée ennemie se retire, les russes qu’elle laisse après elle sont sous la protection du vainqueur. Il est vrai qu’ils ont commis tant de désordres, tant de brigandages qu’on ne doit pas s’étonner de ces vengeances. Ils maltraitaient les pauvres comme les riches : trois cents coups de bâton leur paraissaient une légère offense. Il n’est point d’attentats qu’ils n’aient commis. Le pillage, l’incendie des villages, le massacre, tels étaient leurs jeux. Ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels ! Malheur au souverain, qui attirera jamais un tel fléau sur son territoire ! La bataille d’Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu’elle a fait tomber le prestige qui semblait s’attacher au nom de ces barbares. Ce mot ne peut s’appliquer cependant ni à la cour ni au plus grand nombre des officiers, ni aux habitans des villes qui sont au contraire civilisés jusqu’à la corruption.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 307 du 10 nivôse an XIV (31.12.1805), p. 326-327. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] 10 décembre 1805.

[3] Nikolaï Grigor’evitch Volkonsky, prince Repnin, déjà évoqué dans les 30e et 33e bulletins.

[4] Peut-être y a-t-il là quelque ironie chez Napoléon. Malgré les serments qu’il a prononcés après l’assassinat de l’empereur Pavel I Petrovitch, jurant de sa non-participation à cet acte, le prince Repnin est trop proche de l’empereur Aleksandr I Pavlovitch et reste soupçonné d’avoir eu sa part au régicide qui a permis au second de remplacer le premier sur le trône de toutes les Russies..

[5] Sic.

[6] Christian August Heinrich Kurt, comte von Haugwitz (1752-1832). Ministre principal et des affaires étrangères (1792-1803 ; 1803-1804 ; 1805-1806). Contrairement à ce que Napoléon pense et à ce qui est affirmé dans ce bulletin, Haugwitz, depuis 1803, est plutôt partisan de l’alliance de son pays avec les autres États coalisés.

[7] Karl August, comte, puis (1814) prince von Hardenberg (1750-1822). Ministre des affaires étrangères ad interim (1803) puis ministre principal et des affaires étrangères (1804-1805 ; 1807 ; 1810-1822). Il est né en Hanovre et n’est entré au service de la Prusse qu’en 1792. Napoléon, qui ne l’apprécie guère, l’accuse ici à tort. Hardenberg est plutôt, à cette époque, partisan de l’alliance avec la France. C’est à partir de 1810, converti au nationalisme, qu’il prépare la revanche de la Prusse et sa participation à la coalition qui vaincra Napoléon.

[8] Friedrich Wilhelm III. von Hohenzollern (1770-1840). Roi de Prusse (1797-1840), il est également duc de Clèves (1797-1806), margrave d’Ansbach & Bayreuth (1797-1806) et prince de Neuchâtel (1797-1806 ; 1814-1840).

[9] Karl II. Wilhelm Ferdinand von Braunschweig (1735-1806). Duc de Brunswick-Wolfenbüttel (1773-1806), neveu de Frédéric II le Grand et beau-frère du roi George III de Grande-Bretagne. Feld-maréchal prussien (1787), auteur du fameux “Manifeste de Brunswick” en 1792. Commandant en chef de l’armée prussienne pendant la guerre de 1806, il meurt des suites d’une blessure reçue à la bataille d’Auerstaedt.

[10] Richard Joachim Heinrich von Mollendorf (1724-1816). Général-feld-maréchal (1793).

[11] Friedrich Wilhelm Ernst von Knobelsdorff (1752-1820). Lieutenant-général, général-major (1811), ambassadeur successivement à Constantinople, Paris puis aux Pays-Bas (Hollande). Il était membre (service extraordinaire : 1804-1812, puis membre émérite) de l’Acédémie des Sciences de Brandebourg.

[12] Johann Wilhelm Lombard (1767-1812). Conseiller secret du cabinet depuis 1800.

[13] Tant d’insistance à présenter le roi de Prusse comme le plus ferme partisan de l’alliance française montre assez qu’il n’en est rien et le bulletin sert également de propagande à destination du ministre d’Haugwitz, pour le convaincre de signer un traité avec l’Empereur, alors même qu’il est officiellement chargé de lui présenter un ultimatum.