1805 – NEUVIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

NEUVIÈME BULLETIN [1]

 

Elchingen, 29 vendémiaire an 14

(21 octobre 1805.)

 

L’Empereur vient de faire la proclamation, & de rendre les décrets ci-joints[2].

A midi, S.M. est partie pour Augsbourg.

On a enfin le compte exact de l’armée renfermée dans Ulm ; elle se monte à 33,000 hommes, ce qui, avec 3000 blessés, porte la garnison prisonnière à 36,000 hommes. Il y avait aussi dans la place 60 pièces de canon avec leur approvisionnement, & 50 drapeaux.

Rien ne fait un contraste plus frappant que l’esprit de l’armée française & celui de l’armée autrichienne. Dans l’armée française l’héroïsme est porté au dernier point ; dans l’armée autrichienne le découragement est à son comble. Le soldat est payé avec des cartes, il ne peut rien envoyer chez lui, & il est très-maltraité. Le français ne songe qu’à la gloire. On pourrait citer un millier de traits comme le suivant : Brard, soldat du 76e., allait avoir la cuisse amputée ; il avait la mort dans l’âme. Au moment où le chirurgien se préparait à faire l’opération, il l’arrête ; «Je sais que je n’y survivrai pas ; mais n’importe ; un homme de moins n’empêchera pas le 76e. de marcher, la baïonnette en avant & sur trois rangs, à l’ennemi.»

L’Empereur n’a à se plaindre que de la trop grande impétuosité des soldats. Ainsi, le 17e. d’infanterie légère, arrivé devant Ulm, se précipita dans la place : ainsi, pendant la capitulation, toute l’armée voulait monter à l’assaut, & l’Empereur fut obligé de déclarer fermement qu’il ne voulait pas d’assaut.

La première colonne des prisonniers faits dans Ulm, part dans ce moment pour la France.

Voici le compte de nos prisonniers, du moins de ceux actuellement connus & les lieux où ils se trouvent : 10,000 dans Augsbourg ; 33,000 dans Ulm ; 12,000 à Donawerth, & 12,000 qui sont déjà en marche pour la France. L’Empereur dit dans sa proclamation, que nous avons fait 60,000 prisonniers ; il est probable qu’il y en aura davantage. Il porte le nombre des drapeaux pris à 90 : il est probable aussi que nous en aurons davantage.

L’Empereur a dit aux généraux autrichiens qu’il avait appelés près de lui, pendant que l’armée ennemie défilait :

« Messieurs, votre maître me fait une guerre injuste : je vous le dis franchement, je ne sais point pourquoi je me bats ; je ne sais ce qu’on veut de moi.

Ce n’est pas dans cette seule armée que consistent mes ressources. Cela serait-il vrai, mon armée & moi ferions bien du chemin. Mais j’en appelle au rapport de vos propres prisonniers, qui vont bientôt traverser la France : ils verront quel esprit anime mon peuple, & avec quel empressement il viendra se ranger sous mes drapeaux. Voilà l’avantage de ma nation & de ma position. Avec un mot, 200,000 hommes de bonne volonté accourront près de moi, & en six semaines seront de bons soldats ; au lieu que vos recrues ne marcheront que par force, & ne pourront, qu’après plusieurs années, faire des soldats.

Je donne encore un conseil à mon frère l’empereur d’Allemagne : qu’il se hâte de faire la paix. C’est le moment de se rappeler que tous les empires ont un terme ; l’idée que la fin de la dynastie de la maison de Lorraine[3] serait arrivée doit l’effrayer. Je ne veux rien sur le Continent. Ce sont des vaisseaux, des colonies, du commerce que je veux, & cela vous est avantageux comme à nous.»

M. Mack a répondu que l’empereur d’Allemagne n’aurait pas voulu la guerre, mais qu’il y a été forcé par la Russie. « En ce cas, a répondu l’Empereur, vous n’êtes donc plus une puissance.»

Du reste, la plupart des officiers généraux ont témoigné combien cette guerre leur était désagréable, & avec quelle peine ils voyaient une armée russe au milieu d’eux.

Ils blâmaient cette politique assez aveugle pour attirer au cœur de l’Europe un peuple accoutumé à vivre dans un pays inculte & agreste, & qui, comme ses ancêtres, pourrait bien avoir la fantaisie de s’établir dans de plus beaux climats.

L’Empereur a accueilli avec beaucoup de grâce le lieutenant-général Klenau, qu’il avait connu commandant le régiment de Wurmser ; les lieutenans-généraux Gyulai[4], Gottesheim[5], Ries[6], les princes de Lichtenstein[7], &c.

Il les a consolés de leur malheur, leur a dit que la guerre a ses chances, & qu’ayant été souvent vainqueurs, ils pouvaient être quelquefois vaincus.

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Du quartier-général impérial d’Elchingen,

le 29 vendémiaire an 14.

«Soldats de la grande armée, en quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison d’Autriche de la Bavière, & rétabli notre allié dans la souveraineté de ses états. Cette armée qui, avec autant d’ostentation que d’imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu’importe à l’Angleterre ? son but est rempli. Nous ne sommes plus à Boulogne, & son subside ne sera ni plus ni moins grand.

De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille sont prisonniers : ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos campagnes : 200 pièces de canon, tout le parc, 90 drapeaux, tous les généraux sont en notre pouvoir ; il ne s’est pas échappé de cette armée 15,000 hommes. Soldats, je vous avais annoncé une grande bataille ; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de l’ennemi, j’ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune chance ; &, ce qui est sans exemple dans l’histoire des nations, un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500 hommes hors de combat.

Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues & les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.

Mais nous ne nous arrêterons pas là : vous êtes impatiens de commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l’or de l’Angleterre a transportée des extrémités de l’univers, nous allons lui faire éprouver le même sort.

A ce combat est attaché plus spécialement l’honneur de l’infanterie ; c’est-là que va se décider pour la seconde fois cette question qui l’a déjà été en Suisse & en Hollande : si l’infanterie française est la seconde ou la première de l’Europe ? Il n’y a point là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir : tout mon soin sera d’obtenir la victoire avec le moins possible d’effusion de sang : mes soldats sont mes enfans.»

 

ANNEXES[8]

DÉCRET.[9]

Camp impérial d’Elchingen, 29 vendémiaire an XIV.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE,

Considérant que la grande armée a obtenu, par son courage et son dévouement, des résultats qui ne devaient être espérés qu’après une campagne, et voulant lui donner une preuve de notre satisfaction impériale,

      Avons décrété et décrétons ce qui suit :

Art. Ier. Le mois de vendémiaire de l’an XIV sera compté comme une campagne à tous les individus composant la grande armée.

Ce mois sera porté comme tel sur les états pour l’évaluation des pensions et pour les services militaires.

2.° Nos ministres de la guerre et du trésor public sont chargés de l’exécution du présent décret.

Signé NAPOLÉON.

 

DÉCRET.[10]

Camp impérial d’Elchingen, 29 vendémiaire an XIV.

Art. 1er. Il sera pris possession de tous les états de Souabe de la maison d’Autriche[11].

2.° Les contributions de guerre qui y seront levées, ainsi que les contributions ordinaires, seront toutes au profit de l’armée. Tous les magasins qui seraient pris à l’ennemi, autres que les magasins d’artillerie et de subsistances, seront également à son profit.

Chacun aura une part, dans ces contributions, proportionnée à ses appointemens.

3.° Les contributions particulières qui auraient été levées, ou les objets qui auraient été tirés des magasins de l’ennemi, seront restitués à la masse générale, personne ne devant profiter du droit de la guerre pour faire tort à la masse générale de l’armée.

4.° Il sera incessamment nommé un trésorier et un directeur général, qui rendront compte, chaque mois, à un conseil d’administration de l’armée, des contributions qui auront été levées ; l’état en sera imprimé avec la répartition.

5.° La solde sera exactement payée sur les fonds de notre trésor impérial.

6.° Notre ministre de la guerre est chargé de l’exécution du présent décret.

Signé NAPOLÉON.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 294 du 5 brumaire an XIV (27.10.1805), p. 107-109. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] Seule la proclamation est publiée dans le Mémorial, op. cit. Les décrets sont publiés dans la Correspondance de Napoléon premier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III. Paris : Impr. impériale, 1858-1869. Vol. XI, p. 343-344. Nous les reproduisons intégralement ici, en annexes.

[3] L’empereur d’Autriche est le petit-fils de François de Lorraine (devenu l’empereur Franz I. en 1745) et de l’héritière de la maison de Habsbourg, Maria Theresa. La famille porte officiellement, depuis, le nom de Habsburg-Lothringen.

[4] Ignaz Graf Gyulai de Maros-Németh et Nádaska (1763-1831), Lieutenant-feld-Maréchal (1800).

[5] Friedrich Heinrich Baron von Gottesheim (1749-1808).

[6] Johann Sigismund, Comte von Riesch (1750-1821), Lieutenant Feld-Maréchal (1796).

[7] Moritz von und zu Liechtenstein (1775-1819) général-major (1805). Son frère, le prince Aloys Gonzaga (1780-1833), colonel (1805) et son cousin, Johann I. Baptist Joseph (1760-1836), déjà cité, lieutenant feld-maréchal (1799), général de cavalerie (1808), feld-maréchal (1809), prince souverain de Liechtenstein depuis le 24 mars 1805, ont également fait la campagne d’Allemagne.

[8] Voir note ii.

[9] Correspondance, op. cit., vol. XI, p. 343, n° 9406.

[10] Ibid., p. 344, n° 9407.

[11] Les “États de Souabe”, de la maison d’Autriche (en allemand : Vorderösterreich, littéralement “Autriche de devant”, c’est à dire la point avancée, à l’ouest des possessions habsbourgeoises d’Allemagne) sont en fait constitués de deux blocs importants, le Brisgau (chel-lieu : Fribourg), à l’ouest ; le Vorarlberg (chef-lieu : Bregenz), au sud-est ; et, entre les deux, d’une multitude de confettis territoriaux répartis dans toute la Souabe et principalement le long du Danube. Depuis le recès d’Empire de 1803, le Brisgau et l’Ortenau forment une principauté indépendante attribuée à l’ancien duc de Modène. Tout le reste de la Souabe autrichienne relève directement de Vienne. Ses villes principales sont : Altdorf, Rottenburg, Tettnang, Günzburg et Stockach. La Souabe autrichienne (Brisgau et Vorarlberg compris) sera attribuée, à l’issue de la campagne, aux trois États dans lesquels elle se trouve enclavée : Bade, Wurtemberg et Bavière.