16 janvier 1809 – Bataille de La Corogne

Le maréchal Soult forma son avant-garde de la 4e division de dragons, commandée par le général La Houssaye, et entra dans le défilé. En le traversant, on était souvent frappé de la beauté des sites : la hauteur des montagnes, dont plusieurs sommités sont couronnées par les ruines de châteaux construits par les Maures pour dominer le pays; le passage étroit qu’on suivait, la facilité qu’offraient plusieurs positions d’arrêter une armée avec peu de troupes, étaient au­tant de sujets d’étonnement pour nos soldats, qui en prenaient plus de confiance dans leur force et les talents du général en chef.

La marche du 4 fut longue et pénible, le maréchal voulant dépasser le col de Piedra-Fitta, que l’ennemi pouvait défendre avec quelques régiments.

On suivait de si près l’arrière-garde ennemie commandée par le général Stuart, que l’on ramassa neuf cents Anglais, cinq pièces de canon et beaucoup de bagages.

Le 5 on trouva l’ennemi à Puente-Ferreira, occupé à préparer une seconde fougasse pour faire sauter le pont, qu’une première n’avait pu détruire. Le général La Houssaye fit mettre pied à terre à une partie de ses dragons, attaqua l’ennemi qui battît en retraite, et le força encore d’abandonner la coupure du pont de Berceira qu’il avait commencée. Une charge le rendit maître de ce passage important; et continuant de suivre sans relâche les Anglais, ses dragons s’emparè­rent, à Cérézal [11], des caissons de la trésorerie an­glaise, qui contenaient environ un million.

Le général Franceschi rejoignit le même jour le maréchal Soult, auquel il rendit compte de sa marche d’Astorga à Villafranca, dans laquelle il avait tué beaucoup de monde à l’ennemi, et pris deux mille neuf cents Espagnols, parmi lesquels le lieutenant général Reikel, cinq officiers d’état major, quatre colonels et cent cinq officiers.

Bataille de La Corogne
Bataille de La Corogne

 

Sur l’avis qu’il donna de la marche de La Romana par le val d’Ores, le maréchal Soult écrivit au maréchal Ney, de le faire suivre par la division du général Marchand [12] et un régiment de cavalerie.

Le 6, le général Lahoussaye atteignit l’arrière-garde anglaise à Constantine, et la fit reculer,  mais il fut obligé de s’arrêter lui-même devant l’armée anglaise qui occupait une forte position, à une demi-lieue en avant de Lugo.

Le général Moore devait sentir la nécessité de ralentir une retraite aussi précipitée, plus désas­treuse que la perte d’une bataille. En effet, de­puis Astorga, la route était couverte de chevaux, que les Anglais avaient tués : outre les canons, les voitures, les munitions et les bagages dont les Français s’étaient emparés, on en voyait en­core une plus grande quantité qu’ils avaient lan­cés au fond des vallées.

La ville de Lugo, et ce qu’on avait pu y faire arriver de La Corogne et du magasin que leur com­missariat avait formé à Sobrados, près Mellid, sur la route de Lugo à Santiago, mettaient le général anglais à même d’alimenter son armée. Les difficultés qu’il avait éprouvées en passant le défilé, lui donnaient l’assurance qu’il n’était immédiatement suivi que par une tête de colonne. Tous ces motifs durent le décider à attendre les Français en avant de Lugo, afin de les arrêter, et de disposer de quelques jours dont il avait besoin pour rétablir la discipline dans son armée.

Il voulait aussi avoir le temps de faire arriver à La Corogne les bâtiments de transport qui étaient à Vigo, ce qui lui faisait gagner trois jours de marche, avantage d’une grande importance dans une retraite aussi fatale. Il expédia à Sir Hood, qui était à Vigo, l’ordre de faire partir en toute hâte la flotte de transport, et de lui faire forcer de voiles pour la Corogne.

Sir J. Moore avait reconnu, en avant de Lugo, une position militaire très forte qu’il mit à profit.

Il appuya sa droite au Miño, rivière qui n’était pas guéable; la gauche, à des montagnes élevées. L’infanterie était placée derrière des murailles qui séparent les propriétés ; et pour y arriver il fallait descendre dans un ravin, et remonter pendant une demi-lieue sous le feu de l’en­nemi.

Le maréchal Soult arriva, dans la nuit du 6 au 7, à Quintela de Corbella, où il établit son quartier général.

Le 7, malgré la pluie qui tomba toute la journée, et le peu d’hommes que chaque régiment comptait sous les drapeaux, le maréchal fit tâter sur plusieurs points l’ennemi, qui partout se montra en force, de manière à le faire juger au nombre de vingt mille hommes.

Le 8, le maréchal Soult porta la cavalerie légère du général Franceschi, avec des compagnies de voltigeurs, à Bascoas, vis-à-vis la gauche de l’ennemi, pour lui donner de l’inquiétude et l’en­gager à dégarnir son centre, qu’il eût probablement attaqué le 9, si les régiments avaient reçu les hommes restés en arrière, et l’artillerie les voi­tures qui lui manquaient.

Mais le général Moore, dans la crainte d’être tourné et attaqué de front, continua sa retraite dans la nuit du 8 au 9, après avoir fait tuer cinq cents chevaux, et détruit tout ce qui était dans le cas de gêner sa marche.

Les Français entrèrent le 9 dans Lugo, où ils prirent dix-huit pièces de canon et cent chariots de munitions anglaises destinées pour l’armée de La Romana.

Le maréchal Soult mit en avant-garde la division Franceschi, et lui fit poursuivre l’armée anglaise. Ce général reconnut que l’ennemi avait fait sauter un pilier du pont de Rabada, sur lequel on passe le Miño à deux lieues de Lugo. Le colonel Garbé [13], ayant sous ses ordres les ouvriers et les sapeurs des régiments, rétablit dans la nuit ce pont pour l’infanterie et la cavalerie, et dans la nuit suivante il lui donna assez de solidité pour que l’artillerie pût y passer.

Notre avant-garde arriva à temps pour s’opposer à ce qu’on détruisit le pont sur la Ladra, et on exécuta une charge, dans laquelle cinq cents Anglais furent faits prisonniers.

La cavalerie continua à poursuivre l’ennemi; le même jour, elle força encore le passage du pont  de Mendeo et poussa jusqu’à Montefalquiero.  Dans cette occasion, le général Franceschi chargea deux fois la cavalerie ennemie et lui enleva mille hommes, cinq pièces de canon, dont deux françaises, fondues du  temps de Louis XIV, beaucoup de caissons, de munitions et de bagages; parmi lesquels était la voiture du général com­mandant l’arrière-garde.

Les Anglais, pour arrêter l’armée française, conçurent l’horrible projet [14] de faire sauter la ville de Betanzos, dont les habitants les avaient accueillis en alliés; ils placèrent donc six milliers de pou­dre dans la salle basse de la maison commune, et mirent le feu aux quatre coins de la ville, ainsi qu’aux ponts qui sont construits en bois.

Mais le feu ne se communiqua pas assez promptement pour qu’on ne put l’éteindre, et les ponts ne brûlèrent pas assez pour empêcher la cavalerie de passer.

On trouva à Betanzos un magasin assez consi­dérable de biscuit, huit mille fusils dans des cais­ses; les Anglais avaient jeté dans la rivière sept pièces de canon et détruit une grande quantité de munitions de guerre.

Le général Moore, pour rompre plus sûre­ment le pont d’El-Burgo, le fit couper avant le passage d’une arrière-garde de deux mille hom­mes, qui se dirigea sur Vigo pour s’y embarquer.

En arrivant à El-Burgo, les Français trouvèrent le pont sur le Mero coupé, et les Anglais postés de l’autre côté paraissant déterminés à s’opposer à son rétablissement.

Le général Franceschi remonta la rivière; à Cambre, il trouva le pont également coupé par ordre du général anglais : mais une demi-lieue plus haut le pont de Cela était intact; il le passa, se porta sur la route de Santiago à La Corogne, et fit prisonnière une compagnie du 60e régiment anglais.

Cette position de l’avant-garde sur la rive gau­che du Mero, facilita le rétablissement du pont d’El-Burgo, qui fut praticable le 13 pour l’infanterie et le 14 pour l’artillerie.

Le 13, à la pointe du jour, on entendit deux fortes détonations, c’était, comme on l’apprit ensuite, la double explosion d’un moulin et d’un magasin à poudre que les Anglais avaient fait sauter [15] [16].

Le 14, une flotte de bâtiments de transport en­tra dans le port de La Corogne ; mais les prépara­tifs exigeant plusieurs jours, l’armée anglaise dut contenir les Français, ou le général Moore voyant ses moyens de retraite assurés, crut, pour l’honneur des armes britanniques, ne de­voir pas quitter le continent sans combattre. S’il avait perdu sa cavalerie, le pays montagneux et difficile rendait cette arme presque nulle, et il comptait plus de vingt-deux mille hommes d’in­fanterie.

Le pont d’El-Burgo ayant été rétabli le 16, les divisions d’infanterie, Merle et Mermet, passèrent entièrement. On suivit la route de La Coro­gne, et bientôt on trouva les avant-postes an­glais placés  en avant du village  de  Palavia, et leur  armée  déployée en arrière sur deux lignes.

Fantassins anglais à La Corogne
Fantassins anglais à La Corogne

La première ligne était composée des divisions de Sir David Baird [17] et du général Hope [18]. Celle-ci, avait sa gauche appuyée au Mero, sur les bords duquel était un bouquet de bois, que le général Hope avait garni de tirailleurs. Sa force principale était placée sur une montagne, en partie boisée et hé­rissée de rochers,  qui domine la route de Betanzos. En avant de son front était le village de Palavia qu’il occupait. Sa droite, s’appuyait à la division de sir D. Baird, Les troupes de Sir D. Baird s’étendaient depuis la division du général Hope jusqu’au village d’Elvina, qu’il avait garni de troupes, et il occupait, par un fort détachement, un monticule couvert d’arbres qui était à cent toises du village.

La seconde ligne, formée de la division de lord Paget, était en arrière du général Hope, occupant depuis le village d’Aïris jusqu’à l’embouchure du Mero ; un corps de carabiniers était en arrière de sir D. Baird.

La division du général Fraser était en réserve à La Corogne.

Tout le pays est montagneux, en plusieurs endroits hérissé de rochers, coupé par des ra­vins et des murailles, et par un effet assez singu­lier de la nature du terrain, il partait d’Elvira, en sens opposés, deux ruisseaux en forme de ra­vins, qui, coulant autour de la base du mont Aïris pour aller se jeter, l’un dans le Mero, et l’autre dans la baie, circonvenaient la position des Anglais de telle manière, qu’à l’exception du point d’Elvina, ils étaient environnés par le Mero, la baie et les deux ravins.

La division Merle, après avoir chassé l’arrière-garde anglaise des hauteurs de Tortoso, prit po­sition devant le centre de l’armée ennemie, sur une colline, à gauche de la grande route ; à la hauteur de Portoso, des voltigeurs, sous les ordres du général Thomières [19], gardaient l’espace entre le chemin et le Mero.

Le général Mermet prit à gauche, en passant derrière la division Merle, et eut ordre de s’emparer de la hauteur couverte de bois, qu’occu­pait l’ennemi par son extrême droite. Cette at­taque fut confiée au brave général Jardon [20], qui, à la tête de compagnies de voltigeurs, débusqua les Anglais, et les fit replier sur le village d’Elvina, devant lequel, pour faire face aux Français, ils prirent une position qui les plaçait en po­tence sur leur première ligne. Maître de cette hauteur, le maréchal Soult dé­couvrit, et jugea très bien l’avantage qu’on en pourrait tirer. Il vit que du canon qu’on y placerait prenant en écharpe la ligne anglaise, lui ferait éprouver de grands dommages. Aussitôt des or­dres furent donnés au général Bourgeat [21], com­mandant l’artillerie, pour y établir une grande batterie.  On n’était maître d’aucun chemin ; et après ce que nous avons dit sur la nature du pays, il est facile de concevoir les obstacles à vaincre pour y conduire de l’artillerie. Mais nos canonniers prouvèrent que rien ne leur était impossible, car le 16 au matin, huit canons et deux obusiers étaient en batterie.

Il paraît que le maréchal Soult, après avoir reconnu la position de l’ennemi, résolut de l’attaquer le lendemain pour l’obliger à manifester son intention, sauf à ne donner à l’attaque que l’importance qu’il jugerait convenable. Dans la soirée il expédia ses ordres, et dans la matinée du 16 l’armée française fit les mouvements suivants :

La division Delaborde, qui avait passé la nuit en arrière d’El-Burgo, passa de bonne heure le Mero, et, suivant la grande route, s’arrêta à la hauteur de Portoso, pour former la droite de l’armée française. À son arrivée, les brigades Thomières et Reynaud [22] de la 1e division obliquèrent à gauche et se formèrent en avant de la brigade Sarrut [23], de la même division, destinée à former le centre de l’infanterie : la division Mermet, dont la droite s’appuyait à la division Merle, resta en face d’Elvina. La division de dragons La Houssaye se mit en bataille à la gauche du monticule de la grande batterie qu’occupait la 2e division.

La cavalerie légère fut placée à l’extrémité gauche de la ligne, de sorte que ces dernières troupes se trouvaient à la hauteur du village de San-Christophe.

La division de dragons du général Lorges fut placée sur deux points : ce général, avec la brigade Viallanes [24], en réserve en arrière de la divi­sion Delaborde, au point d’intersection des grandes routes de Lugo et de Santiago à La Corogne ; la brigade du général Fournier [25], sur la droite de l’embouchure du Mero, près le village de Perillo, vis-à-vis la gauche de l’armée anglaise.

Par les dispositions du maréchal Soult, les lignes anglaises se trouvèrent débordées par les deux divisions de cavalerie La Houssaye et Franceschi. Lorsque le général Moore vit le dévelop­pement de l’armée française, il fit sortir de La Corogne la réserve de quatre à cinq mille hom­mes d’infanterie du général Fraser et d’un peu de cavalerie, qui se déploya à la sortie du faubourg de la ville, et prit position la gauche à ce fau­bourg, et la droite au village de San-Christophe.

Cette réserve anglaise formait, avec la division Franceschi, un équerre : ces deux corps s’observèrent et se neutralisèrent pendant la journée.

Le général anglais disposa de la droite de sa seconde ligne, formée du corps des carabiniers, pour s’opposer à la division La Houssaye.

Il mît sa première ligne en bataille au bas du mont Aïris, et l’opposa aux trois divisions françaises. Supposant que la principale attaque serait à Palavia, village situé sur la grande route, il rapprocha de cette partie la gauche de la division de lord Paget, qui était en seconde ligne.

L’armée française avait une nombreuse cavalerie, nulle, à la vérité, pour attaquer l’ennemi sur le champ de bataille qu’il avait choisi, mais qui permettait de l’y braver, parce qu’il n’oserait point s’en éloigner pour profiter d’un avantage.

Nos trois divisions d’infanterie, composées seule­ment de dix régiments, ne comptaient pas treize mille baïonnettes.

Il était près de deux heures de l’après-midi, lorsque, de part et d’autre, ces premiers mouvements furent exécutés.

Le général Delaborde eut l’ordre de s’emparer du village de Palavia, le général Mermet de celui d’Elvina, et le général Merle, placé au centre, devait se tenir prêt à agir d’après le résultat des premières attaques.

De son côté, le général anglais voyant l’étendue qu’occupait l’armée française, fit des dispositions contre la division Merle pour couper la ligne.

A trois heures le feu commence. La grande batterie foudroie la division anglaise. Le général Jardon s’empare du village d’Elvina à la tête des voltigeurs; mais, trouvant au delà des forces trop supérieures, il ne put d’abord le  dépasser.

En même temps, le corps des carabiniers anglais de la seconde ligne, qui était en face de la 4e division de dragons, s’avança contre elle, peut-être avec l’intention de tourner la grande batterie. Aussitôt le général La Houssaye fit mettre pied à terre au 27e régiment  de dragons, et le plaça sur la pente de la montagne où était la batterie, manœuvre qui en imposa à l’ennemi, de telle sorte qu’il n’osa franchir le ravin.

Le général Mermet fit avancer la brigade Gaulois [26] sur Elvina, en éloigna les Anglais, et déploya les deux tiers de sa division en avant du village.

Le général Merle, avec la brigade Reynaud, fit reculer en désordre les ennemis qui l’avaient attaqué.

Le général Moore, prévenu que sa droite était battue et le village d’Elvina emporté, accourut sur ce point et y fut tué [27].

Le général Delaborde avait eu également des avantages. Le village de Palavia lui était resté, le 70e s’était formé au-delà, et le général Foy avait fait reculer les ennemis qui lui étaient opposés.

Partout on avait eu des succès, et la victoire était décidée.

Mort du général Moore
Mort du général Moore