15 décembre 1840 – 15 décembre 1940

 

15 décembre 1840 – le retour de l’Aigle

15 décembre 1940 – le retour de l’Aiglon
(texte et photos Illustration)

12 Mai 1840, Chambre des Députés. Monsieur de Rémusat, ministre de l’Intérieur, prend la parole:

“Messieurs, le Roi a ordonné à Son Altesse royale le prince de Joinville, son fils, de se rendre avec sa frégate à l’île de Sainte-Hélène, pour recueillir les restes mortels de l’Empereur Napoléon. La frégate, chargée de ce précieux dépôt, se présentera, au retour, à l’embouchure de la Seine, où un autre bâtiment le rapportera jusqu’à Paris.

Les cendres de Napoléon seront déposées aux Invalides. Une cérémonie solennelle, une grande pompe religieuse et militaire inaugurera le tombeau qui doit les garder à jamais.

Il importe en effet, Messieurs, à la majesté d’un tel souvenir que cette sépulture auguste ne demeure pas exposée sur une place publique au milieu d’une foule bruyante et distraite. Il convient qu’elle soit placée dans un lieu silencieux et sacré, où puissent la visiter avec recueillement tous ceux qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l’infortune.

Napoléon fut Empereur et Roi. Il fut souverain légitime de notre Pays. A ces titres, il pourrait être inhumé à Saint-Denis, mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des Rois: il faut qu’il règne et commande encore dans l’enceinte où vont se reposer les soldats de la Patrie, où iront toujours s’inspirer ceux qui sont appelés à la défendre.

Son épée sera déposée sur sa tombe. L’art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré par la religion au dieu des armées, un tombeau digne, s’il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet aspect de solitude inébranlable qui semble braver l’action du temps. Il faut à Napoléon un monument durable comme Sa mémoire.

Nous ne doutons pas, Messieurs, que la Chambre des Députés ne s’associe avec une émotion patriotique à la pensée royale que nous venons exprimer devant elle. Désormais la France, la France seule, possèdera tout ce qui reste de Napoléon: son tombeau, comme sa renommée, n’appartiendra à personne qu’à son pays.

Les paroles du ministre sont accueillies par des acclamations venant de tous les rangs.

30 novembre 1840.

Après 42 jours de navigation, la Belle-Poule, ayant à son bord la dépouille impériale, entre dans le port de Cherbourg, accompagnée de la Favorite et de l’Oreste. Les batteries côtières saluent le convoi. Une semaine durant, plus de cent mille personnes vont venir se recueillir auprès du cercueil.

8 décembre 1840.

Les restes de l’Empereur sont transbordés sur la Normandie, paquebot à vapeur qui, bientôt, va remonter la Seine et amener son illustre cargaison jusqu’à Courbevoie. C’est le président du Conseil, le vieux maréchal Soult, qui vient, le premier, saluer la dépouille, qui repose, maintenant, sous un temple grec aux frontons ornés de guirlandes de chêne, d’écussons et d’Aigles. Près d’elles, l’arme au bras, des Anciens de l’Epopée.

15 décembre 1840.

Dès cinq heures du matin, le canon tonne. Il fait très froid, près de moins dix degrés. Malgré cela, la foule des Parisiens commence à se placer sur le parcours que doit emprunter le cortège funèbre: 16 chevaux carapaçonnés d’or trainant un char haut de dix mètres, sur lequel repose le cercueil, avec, par-dessus, la couronne Impériale, le sceptre et la main de justice en or réhaussé de pierreries.

Un étonnant et long cortège s’ébranle, à neuf heures, formé de détachements de toutes les armes, auxquels s’ajoutent de vieux soldats de la Grande Armée, en uniforme du passé, et précédé des quatre cent marins de la Belle Poule. Tenant les cordons du poêle Impérial, les maréchaux Oudinot et Molitor, l’amiral Roussin et le général Bertrand. Les cloches des églises de Paris se mettent à carillonner, près de quatre-vingt mille soldats sont disposés de l’Arc de Triomphe aux Invalides, les cris de Vive l’Empereur, Vive Napoléon jaillissent de la foule. “Paris entier s’est versé d’un seul côté de la ville comme un liquide dans un vase qui penche” (Victor Hugo)

A deux heures, le cortège est à la grille d’Honneur de l’Hôtel des Invalides. Trente-six marins de la Belle Poule descendent le cercueil et le portent jusqu’au porche, où le roi Louis-Philippe reçoit des mains du maréchal Soult l’épée de l’Empereur, pour la remettre aussitôt au général Bertrand, le chargeant de la déposer sur le cercueil. Le cercueil est ensuite transporté dans l’église, précédé du prince de Joinville. Malgré la consigne, des invalides s’agenouillent. Les notes du Requiem de Mozart s’élèvent sous la voute.

Du 16 au 24 décembre, la foule se pressera dans l’église qui lui restera ouverte, près de deux-cent mille personnes venant, chaque jour, se recueillir.

Et pourtant !

“Il est certain que toute cette cérémonie a eu un singulier caractère d’escamotage. Le gouvernement semblait avoir peur du fantôme qu’il évoquait. On avait l’air, tout à la fois, de montrer et de cacher Napoléon. On a laissé dans l’ombre tout ce qui eût été trop grand ou trop touchant. On a dérobé le réel et le grandiose sous des enveloppes plus ou moins splendides, on a escamoté le cortège impérial dans le cortège militaire, on a escamoté l’armée dans la garde nationale, on a escamoté les Chambres dans les Invalides, on a escamoté le cercueil dans le cénotaphe.” (Victor Hugo – Choses Vues).

Arrivée du cercueil à Courbevoie

Le cercueil de l’Empereur arrive aux Invalides
(Bas relief – Phot: Ouvrard)

Le retour de l’Aiglon en France. Un évènement historique qui fut aussi, dans sa simple grandeur, le plus impressionnant des spectacles.

Minuit. Sur le Paris nocturne est tombé l’habituelle chape de silence et d’obscurité…Il pleut: une petite pluie froide, mêlée de glaçons et de neige… Dans la vaste cour qui va de la place Vauban au dôme sous lequel se trouve le tombeau de Napoléon Ier, deux cent gardes républicains, formant une double haie, sont debout, immobiles (…..)

C’est ce soir que l’Allemagne rend à la France le corps du duc de Reichstadt (…) qui depuis 1832 dormait son dernier sommeil à Vienne, dans le caveau des Capucins. 15 décembre 1940: exactement cent ans, jour pour jour, après l’inhumation de Napoléon aux Invalides.

(….)

Cependant était arrivé à la gare de l’Est le fourgon spécial aménagé en chapelle ardente qui contenait le corps du prince impérial. Des officiers allemands l’accompagnaient. Minute émouvante quand, devant les quelques Français réunis sur le quai, les lourdes portes métalliques glissèrent, rejetant de part et d’autres une fine poudre de neige accumulée dans les rainures, linceul immaculé qui était peut-être bien celui-là même tombé du ciel viennois au moment de l’exhumation du corps de la chapelle des Capucins, car, comme il y a cent-ans pour l’Empereur, toutes ces cérémonies se sont déroulées par une température glaciale.

Deux soldats de la Wehrmacht se placèrent aussitôt devant la porte grande ouverte et, figés comme des statues, montèrent une dernière garde d’honneur jusqu’au moment où un détachement armé vint chercher le lourd cercueil de bronze pour le conduire aux Invalides. Minuit allait sonner. Vingt-quatre hommes furent nécessaires pour hisser le pesant cercueil sur un affût d’artillerie remorqué par un tracteur.

Le cortège se forme alors, dans la nuit et sous le grésil. Des motocyclistes ouvrent la marche. Quelques autos suivent et le char funèbre parcourt à lente allure le boulevard de Strasbourg, le boulevard de Sébastopol, les quais de la Seine: il sera 1 h 20 du matin quand il parviendra aux Invalides.

Depuis plus d’une heure, derrière les grilles, l’attendent les personnalités officielles, quelques invités et les membres de la presse. Il y a là l’amiral Darlan, qui représente le gouvernement, le général de la Laurencie, le général Laure, chef du cabinet militaire du maréchal Pétain. Parmi les ombres à aspect fantomatique qui font les cent pas on distingue: M. Abel Bonnart, M. Sacha Guitry, M. Marcel Deat.

Le spectacle était grandiose par sa simplicité: sous la neige fondue, qui, par rafales, balayait la vaste cour, les deux rangées de torches grésillantes traçaient une voie lumineuse qui montait jusqu’à la chapelle grande ouverte; tout au fond, où le père, dont on croyait sentir la présence matérielle, attendait son fils, ce fils qui lui avait été arraché à peine âgé de trois ans.

Mais la longue, la bouleversante veillée allait prendre toute sa signification. D’une voiture descend M. Abetz; l’amiral Darlan se porte à sa rencontre. Puis des bruits, des roulements sourds se font entendre; sur la place Vauban, plongée dans l’ombre, on perçoit des commandements, on distingue des silhouettes qui s’affairent.

Et soudain, porté par des soldats allemands, paraît, puis franchit la grille le sarcophage du roi de Rome. Les têtes se découvrent; quelques mètres sont parcourus et le cercueil est déposé sur une estrade basse. Alors, l’ambassadeur d’Allemagne se porte à la rencontre de l’amiral Darlan et, en quelques mots, lui fait remise du précieux dépôt au nom du Führer. L’amiral Darlan le remercie. Un commandement bref: les soldats allemands font demi-tour et franchissent à nouveau la grille. Pendant quelques minutes, le cercueil demeure là, seul, face au Dôme.

Un autre commandement: à droite, à gauche, des gardes républicains se rapprochent du cercueil, saisissent les traverses de bois sur lesquelles il repose, le soulèvent et, lentement, penchés sous le faix, se mettent en marche. L’instant est inoubliable et le génie du poète seul le pourrait peut-être exprimer.

(…)

Désormais, le duc de Reichstadt n’appartient plus qu’à la France. (…) Pas à pas, le cortège se rapproche des degrés de la chapelle. Les degrés gravis, le cortège contourne le tombeau de l’Empereur; involontairement, semble-t-il, les porteurs ralentissent encore leur marche: une seconde, même, ils s’arrêtent, à l’aplomb de la rotonde du fond de laquelle surgit l’immense tombeau de porphyre et de grès. Mais la marche reprend et le cercueil est déposé sur un catafalque placé devant l’autel. On le drape dans un immense drapeau tricolore. Un grand tapis violet, semé d’abeilles d’or, recouvre les marches au bas desquelles est massé le groupe des officiels. Les orgues jouent, mais tout est si mystérieux en cette nuit mystérieuse et auguste qu’il semble que ce ne sont plus des orgues, mais l’atmosphère toute entière qui vibre et résonne mélodieusement. Un bref service religieux se déroule. A deux heures, la cérémonie est terminée, du moins pour cette nuit.

Elle se renouvellera dans la matinée du lendemain, avec plus de pompe mais non plus d’épique beauté. Cette fois, ce sont des gardes à cheval en uniforme d’apparat, culotte blanche et parements écarlates, qui font la haie, et montent la faction d’honneur, sabre au poing. Une messe va être dite en présence du cardinal Suhard, archevêque de Paris, et du cardinal Baudrillart. La maîtrise des concerts Pierné chante le Requiem de Fauré. Les membres de la famille impériale et de la noblesse d’Empire sont là: SAI la princesse Napoléon, représentant le prince Napoléon, engagé au cours de la guerre dans la Légion étrangère sous le nom de soldat Blanchet; le prince Paul Murat et la princesse; les Suchet, duc d’Albufera; Masséna, duc de Rivoli; le prince d’Essling…… L’ambassadeur Otto Abetz représente le gouvernement allemand. Les autorités militaires, l’amiral Darlan, les généraux de La Laurencie et Laure, en civil (…) des conseillers municipaux de Paris et bien d’autres forment une nombreuse assistance.

Après la messe (…) l’amiral Darlan est venu déposer une immense couronne, dont le ruban aux trois couleurs porte simplement: Maréchal Pétain; cette couronne est déposée sur le tombeau de l’Empereur (…) A la sortie, de l’autre côté des grilles, une compagnie de soldats allemands et une musique militaire rendent les honneurs au passage de M. Abetz, de l’amiral Darlan et des généraux.

La foule, alors, est admise à défiler. Elle se pressera jusqu’à la tombée du jour. Puis, quand les portes des Invalides ont été fermées, sans témoins, le sarcophage du duc de Reichstadt a été transporté dans la chapelle où est le corps de Jérôme Bonaparte, là même où Napoléon attendit pendant vingt ans que son caveau définitif fût construit.

L’Illustration – numéro 5102 – 21 décembre 1940

Note: Ignorance, omission volontaire ? Toujours est-il que le cœur du fils de Napoléon se trouve toujours à Vienne, car, selon une tradition des Habsbourg, cœur et entrailles étaient conservés séparément.

Urne contenant les intesta de l'Aiglon
Urne contenant les intesta de l’Aiglon
Les urnes impériales ans la chapelle Loretto
Les urnes impériales ans la chapelle Loretto

L'urne contenant le Coeur de l'Aiglon. La bande tricolore a été apposée par l'auteur de cet article
L’urne contenant le coeur de l’Aiglon. La bande tricolore a été apposée par l’auteur de cet article

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