14 octobre 1806 : l’armée prussienne vole en éclats Les raisons d’une déroute

Les généraux

L’une des qualités – car ils en avaient – des officiers prussiens, à l’aube de la campagne de 1806, ne fut sûrement pas l’humilité.

Issus à 90 % de la noblesse – et les postes élevés sont exclusivement réservé aux princes – si les Français ont accumulé, durant les années qui viennent de s’écouler, les victoires, c’est, pour eux, à la chance plus qu’au génie, qu’ils le doivent pour une grande part, et, insistent-ils – oubliant par là même que voilà bientôt dix ans qu’ils n’ont pas eux-mêmes combattu – ils n’ont pas véritablement encore subi de véritable épreuve, du moins de celle que seule une véritable armée, c’est-à-dire celle du Grand Frédéric, allait lui infliger.

La majorité des officiers – jeunes ou moins jeunes, d’ailleurs – se promet de mettre les Français en fuite « à coups de cravache », qui sont toujours « ceux de Rossbach ». L’épisode – dont Marbot fut le témoin – des gendarmes de la Garde du Roi venant aiguiser leurs sabres sur les marches de l’hôtel de l’ambassadeur français, sur la célèbre avenue Unter den Linden, est bien connu. Et leur colonel fit même remarquer qu’il regrettait « que les braves Prussiens se servent de sabres et de fusils, que des gourdins suffiraient pour chasser ces chiens de Français »

« On peut tout espérer d’une telle armée » disait Reiche. Même Clausewitz, d’ordinaire assez froid, se laisse aller : « Puissions-nous bientôt quitter l’abri de nos toits, braver la fureur des éléments, et puisse la peur qu’inspire nos armes nous faire oublier la peur des phénomènes de la nature ».

« La victoire va de soi, il nous suffit d’être Prussiens » semblaient-ils tous penser.

Que peut donc Napoléon, s’écriait un colonel, avec son armée de tailleurs et de savetiers improvisés généraux par la Révolution française, contre les sabres et les fusils ? Car, ils le savent, pour les avoir vus, ou en avoir entendu parler, les soldats français portent leurs cheveux longs sans natte, comme des crinières, leurs uniformes n’en sont plus, leurs marches de parade sont minables comparées aux parades de Postdam et, horreur, la plupart de leurs officiers ne sont même pas nobles !

De son côté, un capitaine de l’état-major de Schmettau déclarait : Napoléon est aussi sûrement à nous que si nous l’avions déjà dans ce chapeau. Les officiers généraux bombaient le torse «  Des Bonaparte, l’armée de Sa Majesté peut en montrer un grand nombre »  n’hésitaient-ils pas à clamer, ajoutant que la seule apparition de Rüchel suffirait à mettre ce pauvre diable en fuite.

Blücher, le futur maréchal Vorwärts, ne mâchait pas ses mots : « Je préparerai le tombeau de tous ceux qui (les Français) se trouvent le long du Rhin, et, comme je l’ai fait après Rossbach, j’en apporterai la bonne nouvelle ! » »

Hohenlohe renchérissait de son côté : « J’ai battu les Français dans plus de soixante affaires (là, il exagérait un peu), je battrai Napoléon ! »

Et Hardenberg se rappellera plus tard : « L’armée pouvait compter sur la confiance du Roi et elle avait confiance en elle-même ».

Bref, pour ces officiers sûrs de leur fait, et que les victoires récentes des Français n’impressionnaient nullement, il était clair que ce nouveau conflit serait court et glorieux. Court, il le fut. Pour ce qui est du reste…..

Venons-en maintenant à la question classique de l’âge des officiers subalternes, aussi vénérable que celui de leurs supérieurs. Là, il est vrai, les chiffres sont assez impressionnants.

Sur les 54 commandants de régiments d’infanterie, 42 ont plus de 60 ans, 12 sont déjà septuagénaires

Aucun des commandants de régiments d’artillerie n’a moins de 65 ans.

La moyenne d’âge des 33 commandants de régiments de cavalerie est de 64 ans. Parmi eux, certains ne peuvent même plus monter à cheval, soit du fait de leur âge, soit en raison de leur poids !

Enfin, parmi les 24 commandants de garnisons, seuls 3 n’ont pas encore atteint l’âge de 64 ans !

En comparaison, on le sait, le corps des officiers français est alors beaucoup plus jeune, sans parler des maréchaux, qui, en 1806, sont, à l’exception d’Augereau et de Lefebvre, sont encore de fringants trentenaires.

Mais cela suffit-il à expliquer la déroute ? Sûrement pas totalement. D’une part, il faut le souligner, aucun des officiers prussiens de la campagne de 1806 ne manqua de courage : ils comptèrent 1100 tués et blessés dans leurs rangs, dont 116 rien qu’a Iéna. D’autre part, beaucoup de ces officiers occuperont, sept ans plus tard, des postes importants durant les Guerres de Libération, et s’y comporteront de façon exceptionnelle. Songeons par exemple à Scharnhorst, Gneisenau, Tauentzien, Yorck, Wartensleben, pour n’en citer que quelques-uns. Sans oublier Blücher qui ne se rendra que le 7 novembre, et aura, dans sept ans, à Waterloo, 72 ans.

 

Logistique et intendance.

Lorsqu’ils veulent expliquer la déroute de l’armée prussienne, beaucoup d’historiens militaires accusent la logistique : selon eux elle était archaïque, inefficace et misérablement organisée aux échelons élevés.

Ici encore, encore tout trouve son origine dans les idées du Grand Frédéric, au moment des guerres de Silésie et de Sept-Ans. A une époque où près de la moitié de ses troupes était formée de mercenaires, il était essentiel, pour limiter le plus possible les désertions, de leur assurer un approvisionnement en vivres non seulement régulier, mais de qualité. Le soldat devait ainsi recevoir, chaque semaine, sa livre de viande, le pain devait être distribué tous les jours, même pendant les marches, et il devait y avoir suffisamment de chevaux de trait pour transporter suffisamment de tentes pour que chaque soldat soit à l’abri des intempéries et du froid durant les étapes. La perte de mobilité était compensée par la discipline et la capacité de se concentrer, en bon ordre, aux points stratégiques sur le théâtre d’opérations.

Un tel système avait également l’avantage, selon Frédéric, de limiter les réquisitions dans les pays où la guerre se déplaçait, réduisant par là même le risque de se voir confronter à une paysannerie hostile. L’Histoire lui a partiellement donné raison, puisqu’il réussit, avec ce système, à sortir vainqueur de cette guerre d’usure que fut la Guerre de Sept-Ans.

La question se pose alors : pourquoi ce même système, ces mêmes principes de fonctionnement, échouèrent en 1806 ?

La première raison est qu’un tel système, conçu pour une armée de 25-30.000 hommes, devenait inefficace lorsque cette armée atteignit la taille de celle sous les ordres de Brunswick, c’est-à-dire 120.000 hommes. Pour une administration réduite, la tâche de ravitailler les différentes unités et de s’assurer qu’elles ne manquaient de rien, ressembla vite à un cauchemar. Le système, qui n’était pas conçu pour cela, se fragilisa : dès après Schleiz et Saalfeld, les insuffisances apparurent au grand jour ; dans les deux cas, les Prussiens en retraite se virent forcés d’abandonner de grandes quantités d’approvisionnement.

Lorsque, le 11 octobre, les survivants de Saalfeld rejoignent les positions d’Hohenlohe, ils sont à bout de forces, s’écroulant ici et là au bord de la route, s’endormant où ils le peuvent. Massenbach avait tout simplement oublié de vérifier où se trouvait le camp, ce qui était pourtant sa principale responsabilité.

Et le 12, rien n’est prévu, pour approvisionner les troupes en nourriture fraîche, les commandants prussiens semblant tout simplement n’y avoir pas penser.

Il en ira de même, d’ailleurs, pour les troupes saxonnes qui, après trois jours de marche sans nourriture, menaceront, le 13, la veille de la décisive bataille, de purement et simplement se retirer, causant à Hohenlohe une belle frayeur.

Mais ce qui est plus grave, c’est que le soldat prussien, dans de telles circonstances, et contrairement à son homologue français, se montre incapable de se dépatouiller tout seul. Chez lui, l’adage célèbre : « la guerre nourrit la guerre » n’a pas de place. Question de tradition : on ne maraude pas dans l’armée prussienne ! Le règlement prévoit même de sévères sanctions contre les soldats pris à déterrer des pommes de terre dans des champs pourtant déjà récoltés. Et un colonel se rendra célèbre en proclamant : Regardez, mes hommes ont leur camp dans un champ de choux, et il n’en manque pas une tête !

D’ailleurs, peu habitué à ce type de situation, le simple soldat, confiant qu’il trouvera à l’étape de quoi se réconforter, n’hésite pas à jeter de côté les réserves éventuellement reçues pour deux ou trois jours, alors que le Français, plus précautionneux, s’en garde bien. On voit bien que, rapidement, le soldat prussien se trouva confronté à une situation désespérée. D’où un moral au plus bas et une efficacité au combat guère meilleure, la désertion et la maladie augmentant par corollaire.

Autre conséquence de cette intendance déficiente : la mobilité des troupes s’en trouvait fortement influencée. Les étapes journalières ne dépassaient pas 5 à 6 lieues, et encore, alors que, pour donner une comparaison, la Garde accomplit, dans la seconde moitié d’octobre, six jours d’affilé, des marches de 10 à 12 lieux, auxquelles s’étaient ajoutés deux journées de combat. Cette lenteur à se déplacer sera encore plus flagrante durant la poursuite succédant à la défaite.

Ces déplacements de l’armée prussienne sont en effet énormément ralentis par l’étonnante quantité de bagages que chaque unité  transporte avec elle. 7 tentes par compagnie, les vivres, les munitions, les cuisines, les bagages, les fours à pain suivent l’armée, gênent sa progression.

Chaque régiment d’infanterie (environ 1600 officiers et soldats) est suivi de 66 chevaux transportant les couvertures et les cuisines, 48 chevaux pour les chariots de pain (dont le transport est la conséquence de la tradition des magasins dispersés sur le territoire), 86 chevaux de trait pour le transport des bagages des officiers, 70 chevaux de monte pour les officiers et les attelages des officiers de l’état-major, soit au total 270 chevaux. Mais à un jeune officier, qui connaît la rapidité des déplacements de l’armée française, et qui s’étonne que les officiers subalternes soient à cheval, Rüchel répond un jour : « Mon Cher, un noble ne va jamais à pied ! »

Le roi Frédéric-Guillaume s’était certes inquiété de cet état de chose et avait demandé qu’on lui propose les moyens d’y remédier, quitte même à s’inspirer du modèle français. En pure perte, car ses conseillers lui avaient répondu qu’il leur paraissaient « contraire à l’esprit de l’armée prussienne de vouloir enlever les tentes aux régiments et de supprimer les chevaux de selle et de bât aux officiers » et que « le système d’approvisionnement adopté par l’armée française ne pouvait être imité avec succès » ! Il n’y a de pire sourd qui ne veut entendre.

De son côté, il est vrai, la Cour ne donnait pas vraiment l’exemple : lorsqu’elle quitte Berlin, le 18 septembre, c’est dans un attirail de magnificence. Toute la maison militaire du roi, les dames d’honneur de la reine, la plupart des ministres, plusieurs ambassadeurs avec leurs attachés, « une vraie colonne diplomatique » dira un témoin, se rendent à la guerre. Le nombre des personnes attachées au quartier général s’élevait ainsi à deux milles, allant au combat comme s’il s’agissait d’une manœuvre de gala.

Et cela face à une armée au sein de laquelle les officiers, jusqu’au grade de capitaine, marchent à pied et portent, comme les hommes de troupe, leur sac sur le dos !

Précisons, pour finir ce chapitre, que les unités en marche ne possèdent pratiquement pas de cartes générales des régions qu’elles traversent, encore moins de cartes détaillées du terrain sur lequel elles vont avoir à combattre. Le plus souvent, on s’en remet aux habitants, à leur connaissance du terrain… et à leur intentions honnêtes. A Auerstaedt, le duc de Brunswick suivra les indications d’un paysan nommé Krippendorf. Lorsque la bataille sera perdue et la retraite ordonnée, Kleist ne saura même pas dans quelle direction se trouve Weimar et Kalckreuth fera, lui aussi appel, pour se diriger, à un paysan d’Auerstaedt. Et si le régiment du prince Hessen-Combourg se dirige sur Erfurt, où il sera fait prisonnier, c’est parce que c’était la seule route portée à sa connaissance! Dernier exemple : peu de temps avant la capitulation de Prenzlau, le colonel Rochow reçoit l’ordre de détruire les ponts à Seehaufen, mais personne, pas même le général, est capable de lui dire où se trouve cette localité !

 

Disons ici un mot de la capacité, ou plutôt de l’incapacité de l’armée prussienne, d’organiser des reconnaissances. Pourtant, l’armée prussienne possédait, en 1806, l’une des meilleures cavaleries d’Europe. Le premier à en convenir était Napoléon lui-même, qui avait mis ses maréchaux en garde à ce sujet dès le début de la campagne. Il connaissait bien l’histoire de France et la renommée acquise par des généraux de la trempe de von Seydlitz ou von Ziethen.

Et pourtant, on doit se rendre à l’évidence : durant tout le mois de septembre, Brunswick ignore tout de la position et des mouvements des Français. Et lorsqu’il apparaît, le 4 octobre, que Napoléon est à Aschaffenburg, organisant fébrilement son armée, il faudra l’insistance de von Müffling pour qu’il envoie des reconnaissances, peu intensives, et qui ne seront pas répétées, car le roi s’y opposera, n’autorisant qu’une faible exploration du cours supérieur de la Saale. Tout effort dans ce domaine fut condamné par des interférences supérieures et par les fractions s’opposant au sein du haut commandement et qui, quoiqu’il arrive, agissaient selon leur fantaisie.

Deux exemples de ce qui précède.

  • A Iéna, l’une des erreurs commises par Hohenlohe fut d’être dans l’incapacité totale de savoir combien de Français se trouvaient devant lui, jusqu’à ce que la situation devienne sans issue. Le brouillard n’explique pas tout ! Le manque de patrouilles dans la nuit précédant la bataille ou, ce qui revient au même, l’absence de « remontée » de leurs informations, est considéré par Massenbach comme l’une des raisons de la défaite. Hohenlohe ne fut en aucune manière informé de ce qui se passait alors sur le Landgrafenberg, et qui aurait du pourtant lui mettre, si j’ose dire, la puce à l’oreille.
  • Juste avant Auerstaedt : ayant décidé sa ligne de retraite en direction de Magdebourg, Brunswick néglige totalement d’envoyer des patrouilles, tant il est persuadé qu’aucune force française ne se trouve devant lui. Et quant il réalise que c’est pourtant le cas, il ne prend pas la peine d’envoyer en reconnaître leur importance. Il l’écrira quelques jours plus tard : « nous étions fort mal renseignés sur la présence et la force effective de l’ennemi… selon les prisonniers et les indigènes, il devait y avoir sur le plateau 3 régiments de chasseurs »

Dernier point : l’organisation de l’armée en général. La Prusse, au contraire de la France, n’a pas, en 1806, de structure similaire aux corps d’armée français, capables d’agir indépendamment. Il s’en suit que le commandant en chef se voit contraint de produire des ordres longs, extrêmement détaillés, jusqu’au niveau des régiments, des bataillons, des escadrons, etc. Des ordres trop longs à écrire, à envoyer, à lire, et quelques fois déjà obsolètes lorsqu’ils sont délivrés à leurs destinataires !

 

La tactique.

C’est sans doute à ce niveau que se situe la cause principale de la cuisante défaite des Prussiens.

La faute la plus apparente est sans nul doute d’avoir choisi de retraiter en direction du nord, en offrant à Napoléon un front s’étendant sur près de 100 km, contre lequel il se fit une joie d’attaquer à l’endroit qu’il choisit lui-même.

La seconde critique concerne l’attitude d’Hohenlohe à Iéna

  • D’abord le 13, lorsqu’il laisse Napoléon prendre possession du Landgrafenberg et que, même s’il considère comme négligeable l’activité des Français dans ce secteur, il ne profite pas de leur position pour lancer une attaque, soit sur Iéna, soit sur le plateau, qui aurait sans doute modifier les évènements en sa faveur. Rappelons nous que les soldats de Lannes étaient si pressés les uns sur les autres que les premiers boulets, le matin du 14, passèrent au-dessus de leurs têtes.

Remarquons cependant qu’une attaque de nuit n’était pas dans la tradition militaire de l’époque.

Et puis il faut ici rappeler que Massenbach, chef d’état-major de Hohenlohe, lui avait ramené de Weimar, l’ordre express de Brunswick de ne pas attaquer Napoléon, sous peine d’être lui-même (Massenbach) tenu pour responsable de ce qui pourrait advenir (Brunswick tenait Massenbach pour responsable de la mort du prince Louis, qu’il aurait entraîné dans sa soif d’offensive !). Ajoutons aussi que, lorsque Massenbach lui apporte cet ordre, les Français ont pratiquement cessé de tirailler sur le Landgrafenberg, qu’il n’y distingue que peu de monde. Enfin, il n’imagine pas le moins du monde que l’on puisse y faire monter de l’artillerie.

  • Lorsque, le 14, entendant le canon, aux alentours de 6 h 00, ainsi que, peu à peu, des messages inquiétants de Tauentzien, il ne s’en soucie pas le moins du monde, et dicte calmement son rapport sur les évènements de la veille. D’ailleurs, des rumeurs persistantes – accentuées par le passage des saxons en retraite dans Iéna – accusent Tauentzien de s’être comporté sans bravoure après Schleiz

Mais il croit toujours que le gros des forces de Napoléon se trouve près de Naumburg et que ce qui se trouve sur le Landgrafenberg n’est ni plus ni moins qu’une espèce d’avant-garde, dont le but est de faire diversion, dans le but d’attirer là une partie des troupes prussiennes.

Pourtant, que se serait-il passé si, au lieu du seul Tauentzien, Napoléon s’était trouvé face à face avec toutes les forces de Hohenlohe ?

Mais il est vrai qu’Hohenlohe s’attendait plus à une attaque française venant du sud et de la rive ouest de la Saale, en direction de Weimar. Garder de fortes réserves de ce côté n’était pas alors une si mauvaise option.

  • lorsqu’il choisi, là aussi, d’étaler ses quatre divisions sur près de 4 km et de ne se porter sur Vierzehnheiligen qu’avec une seule d’entre elles, celle commandée par Grawert, semblant ignorer ce que faisaient les trois autres.l
  • lorsqu’il décide d’abandonner Vierzehnheiligen aux Français. Il est vrai que, selon la tradition du Grand Frédéric, les villages sont considérés par les Prussiens comme une gêne à une bataille rangée, alors que les Français s’en servent comme des points d’appui. On peut observer ceci également au début de la campagne, le 10 octobre, à Saalfeld, où le prince Louis n’occupe aucune des localités situées sur sa ligne de front.
  • lorsqu’il laisse ses troupes sur la ligne Isserstedt-Vierzehnheiligen, sous un feu nourri, sans faire le moindre usage de sa cavalerie, pour leur venir en aide et repousser les Français.
  • Last but not least, lorsque les forces de Rüchel se lancent à l’attaque, sur un terrain fortement en pente, des Français qui se savent déjà victorieux. La victoire ne pouvait être au rendez-vous.

Mais est-ce Massenbach qui donna l’ordre d’attaquer en direction de Kapellendorf, ou bien Rüchel céda-t-il à la tentation de remporter la victoire à lui seul ? L’Histoire ne le dit pas.

Mais cette attaque de Rüchel, plutôt que de s’en servir comme d’un bastion derrière lequel les troupes de Hohenlohe, fatiguées, auraient pu se rassembler et se refaire quelque peu préfigurait la débâcle à venir les semaines suivantes, et qui aurait peut-être pu être évitée. Mais j’admet ici bien volontiers qu’il s’agit de pure spéculation

 

Pour ce qui est d’Auerstaedt, et en gardant en mémoire l’absence presque totale de reconnaissances, qui laisse les commandants prussiens dans l’incertitude presque totale de ce qu’ils vont rencontrer, les principales erreurs tactiques concernent essentiellement un manque flagrant de coordination, l’absence de défense de Hassenhausen enfin la mauvaise utilisation de la cavalerie : placée derrière l’infanterie, celle-ci eut du mal à faire son chemin lorsqu’il lui fut demandé d’entrer en action.

Mais il y en eu d’autres :

  • Lorsque, apprenant l’élimination de Brunswick, atteint d’une balle qui l’aveugle et le rend incapable de continuer à assumer son commandement, le roi ne prend pas la peine de nommer un nouveau commandant en chef, et garde pour lui le commandement. Cet  évènement est très certainement l’un des plus importants de cette journée du côté prussien : l’homme qui aurait pu, par sa justesse de vue, prendre la place du vieux maréchal, Scharnhorst, avait malheureusement été envoyé auprès de Schmettau, qu’il avait d’ailleurs du rapidement remplacer après la blessure de ce dernier.
  • lorsque Blücher se retrouvant à court de cavalerie, Wartensleben et Schmettau refusent de lui prêter la leur tant qu’ils n’en reçoivent pas l’ordre express du roi, ce qui entraîne une grande perte de temps
  • lorsque l’armée prussienne – il s’agit ici des divisions Wartensleben  et Orange – doit traverser Auerstaedt sur un seul pont, dans une ville passablement encombrée par les charrois, les bagages et les troupes, ce qui entraîne cohue, désordre et retard. Pour quelle raison le commandement prussien ne chercha pas à remédier à cette situation, c’est toujours de nos jours un mystère.

 

Mais l’opinion la plus répandue est que le contraste le plus important entre les deux armées se situa au niveau de l’infanterie et de son utilisation. Si elle fut, soulignons-le, admirable de courage, l’infanterie prussienne s’avéra rigide et lente, alors que son adversaire fut flexible, rapide, intelligente.

Souvenons-nous que, sur le terrain, l’armée de Frédéric se déplaçait en ligne, ne faisant feu que lorsque la distance et les alignements parfaits étaient atteints. En face, l’ennemi se trouvait alors également en ligne, la zone de tir effectif n’étant foulée que lorsque chacun était bien préparé.

L’infanterie prussienne était donc utilisée uniquement pour combattre en ligne, les tâches de tirailleurs étant accomplies par des troupes irrégulières – les Freischaaren – recrutés pour la seule durée de la guerre, ayant leurs propres méthodes et traditions, et disparaissant après qu’ils soient congédiés, la guerre finie.

Certes, certaines unités utilisaient leur 3e rang pour en faire des tirailleurs ou fusiliers, mais compte tenu de la rigidité du commandement supérieur et de sa croyance en l’invincibilité de la ligne, de telles initiatives ne furent pas généralisées.

Mais on n’en était pas là en 1806.

Confrontée au système français, beaucoup plus mobile, la tactique linéaire ne pouvait être couronnée de succès. Certes, les Prussiens employèrent, d’une certaine manière, leurs troupes légères comme tirailleurs, mais le plus souvent en nombre trop limité pour affronter avec succès les nuages de tirailleurs français, constamment remplacés et appuyés par les petites colonnes formant la ligne de front. Devant de tels tirailleurs expérimentés, experts dans l’utilisation du terrain pour se protéger, le déploiement quasi solennel issu de l’époque de Frédéric s’avérait impossible. Assaillis par des tirs auxquels ils ne pouvaient répondre avec efficacité, pendant leur déploiement, les soldats prussiens, ce mouvement terminé, étaient déjà à moitié battus.

 

Mais peut-on raisonnablement dire que cette absence – ou presque absence – de tirailleurs fut la cause principale de la défaite prussienne ? Il faut bien dire ici que le débat, même de nos jours, est toujours virulent entre partisans et opposants de cette hypothèse. Parmi les partisans ont notera des noms comme Chandler, Paret, Elting, Petre. Parmi les opposants, on relèvera Jany, Bressonnet, pour qui la défaite n’est pas à imputer à l’absence de tirailleurs dans l’armée prussienne, mais à l’inaptitude du commandement à les utiliser correctement, sans doute par respect des vieilles habitudes frédériquiennes.

Avant d’en terminer avec l’infanterie, il faut parler de son armement. Pour beaucoup, en 1806, elle est la plus mal équipée en Europe.

L’arme du fantassin est essentiellement entretenue pour la parade. Sa fonction principale est d’être nettoyée. Ce nettoyage fréquent use le canon à un point tel que le fusil n’est plus utilisable pour des tirs précis. De plus, pour que, durant ces exercices et ces parades, on entende parfaitement le bruit des différents mouvements, on dévisse tout ce qui peut l’être, ce qui conduit à l’usure des mécanismes et peut même entraîner la rupture de la culasse.

Notons toutefois que le fusil prussien – le vieux prussien, comme on le nomme – semble avoir été plus facile à charger, et son relatif manque de précision ne constituait pas, à une époque où les tirs de volée étaient de mise, un handicap sérieux. Quant à l’ancienneté de ces armes, les historiens ne sont pas vraiment tous d’accord entre eux. Certains parlent du modèle 1757, d’autres du modèle 1782, d’autres du modèle 1780/1787. La réalité est sûrement un mélange des trois, l’équipement le plus récent étant introduit, comme dans toutes les armées d’ailleurs, petit à petit dans les unités pour des raisons économiques : le nouveau fusil Nothardt, sorti en 1801, n’équipe en 1806, en fait, que 7 bataillons sur 147.

Je l’ai mentionné au début, la cavalerie prussienne avait une énorme réputation issue de la guerre de Sept-Ans. Les faits, en 1806, corrigèrent quelque peu cette image. En effet, les économies permanentes faites en Prusse après la guerre de Sept-Ans détériorèrent considérablement cette belle arme. On y avait interdit l’usage du galop et restreint celui du trot à de courtes périodes, de sorte que les jeunes officiers subalternes n’avaient, en 1806, jamais ou presque jamais eu l’expérience d’un régiment entier se déplaçant au galop, et n’avaient jamais pris sur eux d’en faire l’expérience.

Les qualités demandées aux cavaliers avaient par ailleurs été réduites au minimum. Sitôt les bases acquises, ceux-ci étaient autorisés à partir en congé, et l’argent de leur solde économisé. Dans son Journal, Marwitz rapporte ainsi que sur 66 cavaliers, 7 étaient vraiment entraînés, tandis que, sur le restant, 33 étaient en permission, ne montant à cheval que 35 fois par an ; 10 étaient des « Freiwächter » et montaient encore moins ; les 16 restant étaient en formation de recrutement.

En fait, il semble qu’aucun des escadrons de la cavalerie prussienne ne répondait, en 1806, aux critères royaux de 1754.

Dans ce domaine, comme ailleurs, la critique porta moins sur les simples cavaliers que sur leurs officiers, qui ne surent pas les employer avec la vigueur et la détermination nécessaire : la cavalerie prussienne fut donc loin d’atteindre le niveau qu’on aurait pu être en droit d’attendre d’elle, combattant en ordre dispersé, au contraire de son homologue française, qui agit en masses concentrées. L’absence de réserve de cavalerie se fit particulièrement sentir durant la campagne. De plus, la coopération avec l’infanterie fut pratiquement inexistante.

 

Pour terminer, un mot de l’artillerie. Elle est vieille, et a un grand besoin de réparation. Même si, en 1806, elle échappa aux critiques, il faut, une fois de plus, noter le retard « intellectuel ». On est encore à l’âge de Frédéric, et l’idée de « grandes batteries » est totalement étrangère aux officiers généraux.

Ce n’est pas tant le nombre de canons qui pose problème. En fait, rapporté au nombre de fantassins, il y en eut plus du côté prussien, mais plutôt leur distribution et leur utilisation. C’est ici que l’absence d’entraînement combiné des trois armes entraîna le plus de conséquences néfastes : on put voir l’artillerie très souvent déployée sans aucun soutien, et dont les Français, sur les deux champs de bataille, s’emparèrent facilement.

L’artillerie prussienne, en 1806, utilise une grande variété de canons, mais peu pouvaient soutenir la comparaison avec les pièces plus modernes de la Grande Armée. Cette diversité entraînait par ailleurs un problème d’approvisionnement, même si, durant la campagne, il ne semble pas que l’artillerie prussienne ait pu manquer de boulets, à quelque endroit que ce soit.

Face aux pièces française « modernes », plus légères et plus facile à déplacer, les canons anciens représentaient un désavantage certain. Le système moderne permettait également l’utilisation d’éléments interchangeables d’une pièce à une autre.

 

Conclusions

Pour conclure et tenter de résumer, on peut dire que la déroute prussienne de 1806 peut être expliquer par :

  • Mauvaise préparation au conflit que la Prusse avait elle-même déclenché
  • Mauvaise règles de recrutement des soldats
  • Excès de confiance
  • Mauvaise tactique (absence de rideaux de tirailleurs)
  • Inaptitude presque généralisée du commandement, jusqu’aux niveaux subalternes.
  • Mauvaise logistique
  • Enfin, choix de mauvaises positions aux moments décisifs.

Sans oublier, bien sûr, et sans doute avant tout, parce qu’en face se trouvait une armée au zénith de ses qualités.