14 mai-20 novembre 1809 – L’occupation de Vienne

D’Essling à Wagram

On doit donc continuer de s’accommoder de l’occupation. Non sans quelques ennuis, par exemple pour les buveurs, comme en témoigne cette ordonnance de la Régence, en date du 26 mai:

“Quoiqu’il ait été plusieurs fois ordonné, que les auberges, les tabagies, les caffés (sic) et les restaurations (re-sic) tant en ville que dans les faubourgs, doivent être fermés avant dix heures du soir, pourtant c’est avec déplaisir qu’on doit remarquer, que non obstant ces ordonnances les aubergistes, restaurateurs etc.. tiennent leurs maisons ouvertes au-delà de l’heure prescrite par la loi.

Pour mettre fin à ces abus, il est ordonné par la présente, et il est enjoint aux aubergistes, aux restaurateurs, aux caffés et aux tabagies, tant en ville que dans les faubourgs de suivre scrupuleusement les ordonnances et les lois prescrites à ce sujet, et de fermer leurs maisons etc.. chaque soir avant les dix heures précis. Chaque cas de contravention sera puni sans exception, selon la sévérité de la loi.”.

Les Français visitent la ville.

Tascher:

“Je profite souvent de ma proximité de Vienne pour aller observer ce que cette ville offre de remarquable…La beauté, la régularité des rues est la première remarque que fait le voyageur. S’il est à pied, il s’apercevra aussi avec plaisir que ces mêmes rues sont pavées avec le plus grand soin; la propreté des fontaines qu’on rencontre sur chaque place, la fraîcheur et la salubrité qu’elles répandent ne le flatteront pas moins agréablement… “.

Le 5 juin, Napoléon revient s’établir à Schönbrunn.

Boulart:

“Au bout de quelques jours, l’Empereur revint établir son quartier-général à Schönbrunn. Un des faubourgs de Vienne fut affecté au logement de l’artillerie de la Garde, celui de Vidden (Wieden). Drouot, Cottin, Henrion et moi nous fûmes logés dans l’hôtel Kolowrath…C’était la première fois que je couchais dans un lit depuis que j’avais rejoint l’armée, je trouvai délicieux de m’étaler tout à mon aise dans celui de madame Kolowrath qui, pour le moment, habitait son hôtel en ville. La nourriture ne correspondait pas au logement: la comtesse nous traitait avec une parcimonie qui décelait pour nous une très médiocre sympathie.”

Le 16 juin Tascher visite au couvent des Capucins les tombeaux de la famille impériale, le 18 juin l’hôpital qui, nous dit-il, passe pour un des plus beau d’Europe”, le 20 l’Arsenal (cet établissement (..).fait encore l’admiration des gens de l’art et même de tous les oisifs qui vont le visiter..”, le 23 le Graben, “place la plus commerçante et la plus fréquentée de Vienne (qui) peut, à tous égards passer pour son Palais-Royal”.

Il n’est pas le seul. Écoutons Philippe-René Girault:

“Je demandais à un garçon” (Girault est alors dans un café, nommé la Parisienne ! – sans doute l’un des deux ou trois cafés et restaurants parisiens attirent alors le public) – “qui parlait fort bien le français si, dans le voisinage, il n’y avait pas quelque curiosité: tout le monde va voir, nous dit-il, un poteau où tous les maréchaux qui viennent en ville se croient obliger de planter un clou. Il nous indiqua où était ledit poteau et nous allâmes le voir. Il avait environ 5 à 6 pieds de hauteur et deux pieds de circonférence, et était garni de clous de haut en bas, de sorte qu’il paraissait bien difficile de trouver de la place pour en mettre de nouveaux. Je crois qu’il aurait fallu passer au moins huit jours pour les compter. On nous assura que ledit poteau était aussi ancien que la ville. Ce pouvait être curieux, mais ce n’était guère précieux.”

Notre musicien en profite pour faire une visite un peu particulière

“Un des mes confrères, qui était déjà venu à Vienne, me dit qu’il savait où demeurait le célèbre Haydn, le père de la symphonie et que, si je voulais, il m’y conduirait. Je ne demandais pas mieux; mais pouvions-nous espérer d`être reçus, après tant de généraux et de maréchaux qui avaient tenus à honneur de visiter l’illustre musicien ? Nous y allâmes à quatre et, malgré nos craintes, nous fûmes bien accueillis. Il nous dit qu’il avait toujours grand plaisir à s’entretenir avec des musiciens, mais qu’il craignait bien de ne pas avoir longtemps encore ce plaisir, vu qu’il se sentait bien affaibli. Il disait vrai, car il est mort dans la même année (note : la visite se place donc avant la mort de Haydn, qui survient le 31 mai 1809):

Un autre français, le baron Trémont, auditeur au Conseil d’État, rend visite, lui, à Beethoven, qui le prend en amitié. Il s’en suit des séances de musique et d’interminables discussions:

“La grandeur de Napoléon l’occupait beaucoup et il m’en parlait souvent.(..) Il me dit un jour: <Si je vais à Paris, serais-je obligé d’aller saluer votre empereur ?> Je lui assurai que non, à moins qu’il ne soit demandé. <Et pensez-vous qu’il me demandera ?> Je n’en douterais pas, s’il savait ce que vous valez; mais vous avez vu, par Cherubini, qu’il s’entend peu à la musique.>. Cette question me fit penser que, malgré ses opinions, il eût été flatté d’être distingué par Napoléon”

La vie des Viennois n’est pas tous les jours rose. Très rapidement, les vivres se font rares, les prix montent. La monnaie papier perd rapidement de sa valeur. En fait, laissée à elle-même, la ville doit avec ses maigres réserves, subvenir aux besoins de ses 300 000 habitants, auxquels s’ajoutent près de 80000 occupants. Même le bois et la paille se font rares, et les réquisitions en monnaie et en nature se font durement sentir. Les boulangeries sont prisent d’assaut par des centaines de personnes. Les meuneries et les boucheries n’ouvrent que sous une protection armée.

Czernin:

“L’augmentation du prix de la vie rendait affligeante la situation des classes pauvres des habitants de Vienne, on ne trouvait presque plus de pain, même à un prix élevé. Toutes les boulangeries risquaient d’être prises d’assaut et des centaines d’affamés les assiégeaient constamment. Les disputes étaient fréquentes, malgré le caractère bon enfant des Viennois.”

Giraud :

“On s’était emparé, pour les besoins de l’armée, de tous les magasins de blé et de farine, ainsi que des moulins. Aussi, les boulangers, ne se procurant que très difficilement des farines, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins de la population, et j’ai vu, à la porte des boulangeries, plusieurs centaines de personnes faire queue pour n’obtenir qu’une livre de pain. On était rationné comme pendant un siège, et beaucoup se passèrent de pain pendant plus de huit jours.”

Bellot:

“La disette faisait assiéger jour et nuit la maison des bouchers et des boulangers, mais la tranquillité ne fut pas troublée pour cela. J’ai traversé la foule à toute heure, sans entendre un murmure, et cet état de crise dura jusqu’à l’affaire de Wagram”.

Avis quelque peu différent chez Albrecht Adam (un peintre militaire bavarois):

“A Vienne on ne se réjouissait bien sûr pas du résultat de la guerre (il s’agit de la période après Essling) , mais il régnait dans ses murs le plus grand calme. Le penchant pour les distractions et l’attrait pour tout ce qui est nouveau surpassaient chez beaucoup de viennois les sentiments d’amertume. La galanterie des Français recueillait les faveurs des dames; beaucoup d’argent circulait, et, bientôt, tout Vienne vivait dans la joie et les bonnes choses.”

Napoléon a imposé à la ville une contribution de 50 millions. D’où une taxe, exigible dans les 48 heures, sur les locations d’immeubles, ce qui n’arrange pas la situation.

Rapp:

Napoléon trouvait les Viennois plus exaltés que dans nos campagnes précédentes; il m’en fit la remarque. Je lui répondis que le désespoir y était pour beaucoup; que partout l’on était fatigué de nous et de nos victoires. Il n’aimait pas beaucoup ces sortes de réflexions.”

L’armée française n’est pas laissée à l’inaction.

Tascher:

“Tous les deux jours, manœuvre. Tous les jours, théorie. L’Empereur emploie ce moment d’inaction à instruire son armée; les manœuvres et l’instruction sont vivement poussés dans tous les régiments.”

Plaige:

“Le 6 juin, le régiment se porta sur les hauteurs de Schönbrunn (note: probablement  la Schmelz) où l’Empereur passa en revue plusieurs divisions, fit des promotions, accorda des faveurs, ordonna quelques manœuvres, vit défiler tous les Corps et les renvoya dans leurs cantonnements”

Le 7 juin Napoléon passe en revue l’armée d’Italie, à Wiener Neustadt, le 9 juin une autre revue, à Schönbrunn.

Le 13 juin, vers quatre heures du matin, Napoléon revient pour la première fois dans la ville. Il la contourne par l’enceinte puis en traverse le centre à cheval. Quatre jours plus tard, le 17, au matin, les canons du bastion ouvrent le feu. C’était une salve de joie, consécutive à l’issue de la bataille de Raab, où les deux archiducs, Jean et Joseph, ont été vaincus par Eugène de Beauharnais. Le lendemain 18, un officier français est dégradé en public, sur les remparts entre les faubourgs d’Alserstadt et Josefstadt: il avait essayé “d’éponger” ses pertes de jeu en puisant dans la caisse du régiment.

Le 15 juin, les autorités organisent un grand service solennel en l’honneur de Haydn, dans l’église des Écossais (Schottenkirche). Les badauds se pressent dès dix-heures du matin pour assister au cortège. Parmi les invités, le prince Eugène et Vivant-Denon (alors que le jour de l’enterrement, le 1er juin il n’y eu pas un seul musicien de tout Vienne) ainsi que Henry Beyle, alors commissaire à la Guerre:

“Tous les musiciens de la ville se sont retrouvés dans l’église des Écossais, pour exécuter à sa mémoire le Requiem de Mozart. J’étais là, en uniforme, au deuxième rang. Le premier rang était occupé par la famille du grand homme: trois ou quatre petites femmes en noir…Le Requiem m’ est apparu trop bruyant et ne m’a pas intéressé; mais je commence à comprendre Don Juan. On le donne en allemand presque toutes les semaines au Théâtre “an der Wien”

Les Viennois, tristes et distraits, écoutent à demi:

Andreas Streich:

“Depuis le 9 mai, nous avions entendu des sons si forts, si fréquents, que les sons ordinaires de la musique ne pouvaient presque plus nous faire d’impression.”

Le 25 juin, le maître sellier Jakob Eschenbacher est fusillé, pour avoir, malgré l’interdiction, dissimulé trois canons.

Les habitants sont en fait prisonniers dans leur ville, dans sa ceinture de remparts et de bastions, toutes relations avec l’extérieur étant complètement suspendues et la poste ne fonctionnant plus. Pourtant, les viennois sont fidèles à leur réputation:

Czernin:

“Cependant, de nombreux petits faits de la vie quotidienne, démontraient que, malgré leur mécontentement, la patience innée des Viennois et leur esprit pacifique, n’avaient pas encore disparu. Non seulement ils s’empressaient, pour éviter les amendes, de livrer leurs dernières armes, mais il était curieux de voir les affamés qui attendaient devant les boulangeries. Dans d’autres villes on avait au moins fait mine de piller les boutiques ; ici on voyait des troupes de femmes arriver en traînant des chaises, sortir le bas quelles tricotaient et attendre patiemment quatre ou cinq heures, assises en rond devant les boulangeries, pour enfin ramener chez elles un petit pain payé fort cher.”

Mais Czernin est peut-être trop patriotique. Pendant les préparatifs dans la Lobau, Girault reçoit, avec quatre de ses camarades, une permission pour aller passer la journée dans la capitale:

“Je ne sais si la disette de la farine se faisait encore sentir, mais nous fûmes obligés, au restaurant, de nous fâcher pour obtenir du pain en quantité suffisante, il est vrai que les Allemands (sic) mangent plus de viande que de pain. Nous trouvâmes la ville un peu plus vivante que la première fois; mais elle n’était pas gaie, et cela se conçoit: depuis bientôt deux mois, les Viennois n’étaient plus leurs maîtres, c’étaient les Français qui commandaient chez eux”

Tascher lui aussi remarque que

“l’esprit des habitants de Vienne est très monté contre nous; la faim les tourmente. Ils font évader les prisonniers, cachent les espions et donnent connaissance au prince Charles de tout ce qui se passe chez nous”

D’ailleurs, le 21 juin, le français Chrétien ouvre son restaurant français Traiteur à la suite de la Grande Armée: c’est aussitôt le succès, malgré des prix élevés: un Château Laffitte se vend six francs la bouteille.