11 au 13 avril 1809 – L’affaire des brûlots d’Aix

 

“La mer était en feu”

Les colonies des Antilles étant menacées, Napoléon donne l’ordre d’y envoyer une escadre pour y porter des approvisionnements et des renforts. A cet effet, des navires partent de Brest, sous le commandement de l’amiral Wuillaumez [1], pour gagner Rochefort, d’où ils doivent partir pour les Caraïbes. Ils doivent, au passage, récupérer des navires à Lorient. Ceux-ci n’étant pas prêts, l’escadre continue sa route et atteint Rochefort sans encombre.

Ancrée à l’embouchure de la Charente, l’escadre est étroitement surveillée par l’escadre anglaise de Lord Gambier [2], qui mouille un peu plus au nord, dans la rade des Basques, à l’est de l’île d’Aix.[3]

 

Les flottes en présence.

Les Anglais alignent 34 navires dont 11 vaisseaux de ligne. Le vaisseau-amiral est le Caledonia, de 120 canons. Les autres navires sont des vaisseaux de 3e rang, de 74 canons (80 canons pour trois d’entre eux). Il y a également 7 frégates, de 44 à 32 canons. Le Mediator, (32 canons), est armé en flûte. Il jouera un rôle important dans le combat. La frégate Imperieuse porte la marque de Lord Cochrane [4].

Thomas Cochrane, duc de Dondonald. Gravure de John Cook
Thomas Cochrane, duc de Dondonald. Gravure de John Cook

Les Anglais disposent enfin de 40 autres navires de transport, parmi lesquels ceux qui seront transformés en brûlots. Ils ont enfin 3 “navires-machines infernales” (sic) préparés par le colonel Congrève [5]. Une goélette, la Whiting, et deux côtres affrétés, le Nimrod et le King Georges, sont équipés de rampes pour les fusées « à la Congrève [6] ».

De leur côté, les Français ont 11 vaisseaux de ligne et 4 frégates. Le vaisseau-amiral est l’Océan, de 118 canons. Il y a là trois vaisseaux de 80 canons, dont le Ville-de-Varsovie, que les Anglais eux-mêmes considère comme un magnifique navire, six navires de ligne de 74 canons, auxquels on peut rajouter le Calcutta, pris aux Anglais, de 54 canons. Il est armé en flûte et a à son bord de nombreux équipements pour les Antilles, comme des mortiers, des barils de poudre, de la farine, etc. Les 4 frégates sont des 44 canons : l’Elbe, l’Hortense, l’Indienne et la Pallas.

 

Préliminaires.

James Gambier (1756 – 1833)
James Gambier (1756 – 1833)

 

L’idée d’incendier l’escadre française semble être née au sein de l’Amirauté britannique. Mais comme elle n’est pas agréée par Gambier, Lord Mulgrave [7] propose à Thomas Cochrane de se charger de l’opération. C’est un homme connu pour ne pas trop se sentir lié par les ordres reçus, et sa venue est assez mal perçue.

Les Anglais transforment en brûlots tous les navires possibles : transports, petits chasse-marées capturés. Sur les côtes des Downs, la presse rapporte même la préparation de 12 brûlots supplémentaires. Enfin,
ils sacrifient même la frégate le Mediator, transformée en bombe flottante : sa masse permettra de renverser tout obstacle placé par les Français.

Les navires français, dont l’amiral Allemand [8] vient de prendre le commandement à la mi-mars, sont ancrés au sud-est de l’île d’Aix, sur trois lignes [9] :

  • la première avec les quatre frégates (l’Indienne, l’Hortense, la Pallas, la quatrième, l’Elbe, étant décalée, se trouvant, selon un rapport anglais, quasiment au niveau de la troisième ligne).
  • la deuxième ligne avec six vaisseaux (le Foudroyant, le Ville de Varsovie, l’Océan (vaisseau amiral), le Régulus, le Cassard, le Calcutta),
  • la troisième avec les cinq derniers vaisseaux (le Tonnerre, le Patriote, le Jemmapes, l’Aquilon, le Tourville).

 Ils sont amarrés sur deux ancres qui les conservent nez au nord-ouest, et suffisamment proches de l’île d’Aix pour être sûr que les Anglais ne pourront se glisser entre les navires et la terre, comme cela avait été le cas à Aboukir.

Il est évident pour les Français que leurs ennemis préparent une attaque. Ils peuvent même, à la longue vue, observer la préparation de brûlots. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne : la presse anglaise annonce même l’opération.

Les Anglais ont vérifié les courants en lâchant des barils de goudron enflammé, qui sont arrivés droit sur l’escadre à l’ancre. Mais cela n’a pas ému l’amiral français.

Justement, Allemand, pour sécuriser son mouillage, fait établir une estacade de près de 900 toises de long [10]. Il aurait bien voulu en établir une deuxième, mais les équipements demandés n’ont pas été livrés [11].

Allemand, Zacharie-Jacques-Théodore (1762 – 1826).
Allemand, Zacharie-Jacques-Théodore (1762 – 1826).

Celle qu’il peut installer est constituée principalement d’espars, fournis par les navires eux-mêmes, et elle est maintenue en place par des ancres enlevées à ces mêmes vaisseaux. Pour ce travail, l’arsenal de Rochefort n’a quasiment rien fourni.

Allemand décide également d’équip                                                                                                                              er des chaloupes avec un canon de 36 ou une caronade. Elles seront au nombre de 73, la majeure partie étant encore fournie par l’escadre. Leur fonction : patrouiller pour éviter toute mauvaise surprise.

Enfin, il fait démonter une partie de la mâture et déverguer les voiles, afin d’offrir le moins d’aliment possible à un incendie provoqué, par exemple, par un brûlot.

Ces différentes mesures seront, plus tard, fortement critiquées. L’estacade est trop proche du mouillage de l’escadre et insuffisante et trop peu solide du fait de sa construction improvisée. Les chaloupes armées portent des canons trop lourds pour elles, rendant leur déplacement difficile et, si la mer forcie, elles embarquent énormément, au risque de couler. Quant aux vaisseaux, leur voilure réduite ne leur permettra plus de manœuvrer facilement au cas où ils devront quitter leur mouillage.

Les évènements

Le Régulus échoué près de l’île Madame le 12 avril 1809.
Le Régulus échoué près de l’île Madame le 12 avril 1809.

Le 11 avril, le temps est couvert, la mer grosse. Le vent souffle grand frais, de nord-ouest. La marée est montante en soirée. Durant la journée des frégates anglaises sont venues mouiller juste à la limite de portée des canons d’Aix et d’Oléron. Elles ont été rejointes par d’autres bâtiments. L’amiral Allemand, pensant aux brûlots, donne l’ordre d’envoyer les chaloupes armées. Mais celles-ci ne peuvent lutter contre le vent et la marée [12].

A la nuit (il est entre 8 h 30 et 9 heures), les Anglais lancent une trentaine de brûlots. Ceux-ci sont, bien entendu, incontrôlables : l’un d’eux met le feu à l’un des trois “navires-machines infernales” de Congrève, d’autres s’échouent ou flambent trop tôt.

Des catamarans explosent contre l’estacade, qui, toutefois, résiste, jusqu’à l’arrivée du Mediator, conduit par lord Cochrane en personne, avec un officier et quatre marins, qui s’échappent au dernier moment, avant que le brûlot n’explose, détruisant l’estacade, qui laisse ainsi le passage libre à un grand nombre d’autres brûlots.

Aix - L'affaire des brûlots
Aix – L’affaire des brûlots

C’est la pagaille du côté des Français, qui laissent, l’un après l’autre, filer ou couper leurs câbles d’ancre, pour éviter les brûlots ou un des autres navires. Le vent, la marée et le manque de voilure se conjuguent pour gêner leur manœuvre et la plupart des navires s’échouent. L’amiral Allemand s’était en fait borné à donner l’ordre : “liberté de manoeuvre”, et les différents capitaines agissent chacun de leur côté, au mieux des circonstances.

Au petit jour,  le 12 avril, il ne reste que deux vaisseaux ancrés sous l’île d’Aix, le Foudroyant et le Cassard. Tous les autres sont éparpillés, échoués sur les rochers ou les bancs de vase de la zone. Chaque équipage fait ce qu’il peut pour se dégager, avec plus ou moins de succès. Ils passent par dessus bord une partie de leur artillerie pour essayer de s’alléger : 385 canons ou caronades se retrouvent au fond de la baie.

Destruction de la flotte française dans la rade des Basques (Ile d'Aix) par Thomas Whitcombe, 1817.. AREPMAREF
Destruction de la flotte française dans la rade des Basques (Ile d’Aix) par Thomas Whitcombe, 1817. AREPMAREF

Côté anglais, Cochrane souhaite relancer l’attaque, pour achever la destruction de l’escadre ennemie, mais Gambier préfère temporiser, estimant qu’elle n’est plus une menace. Toutefois, en fin de mâtinée, des bâtiments légers et quelques frégates viennent bombarder les navires sans défense. Leur position fait qu’il ne peuvent répondre aux tirs anglais que par leurs canons de retraite, c’est-à-dire deux pièces en général, même si l’Océan peut en aligner huit.

Cette action des Anglais est d’autant plus facile qu’aucun bâtiment français ne vient aider les navires attaqués. L’Aquilon, le Ville de Varsovie, le Calcutta, le Tonnerre sont tour à tour incendiés, par leur équipage ou par les Anglais.

Le 15 avril, la frégate l’Indienne finira par se briser sur le rocher d’où elle n’a pu se dégager.

Plus tard, il sera aussi reproché à l’amiral Allemand d’avoir retenu autour de son propre navire près de 30 chaloupes qui devaient servir à l’évacuer (et en particulier ses affaires personnelles : le commandant du Regulus, le capitaine de vaisseau Lucas, dans les annotations qu’il fera sur le rapport de Allemand écrira que “vous y égarâtes vos diamants”…), ayant même donné l’ordre de tirer sur les chaloupes qui s’éloigneraient.

 

Les conséquences.

Cette bataille, une indiscutable victoire anglaise [13], coûte à l’escadre française une frégate et quatre vaisseaux, ainsi qu’une masse considérable d’artillerie, de munitions et d’approvisionnement de toutes sortes [14],  alors que les Anglais ne perdent que les brûlots qu’ils ont utilisés. Elle ruine par ailleurs les espoirs de renforts pour les colonies menacées aux Antilles.

Un procès suivra cette déplorable affaire [15]. Mais faute de pouvoir, ou de vouloir, mettre en cause l’amiral et, par conséquent, le ministre qui l’avait nommé, Decrès, quatre des commandants français seront renvoyés devant la justice militaire. Le 9 septembre 1809, le commandant Jean-Baptiste Lafon, qui commandait le Calcutta, sera condamné par le Conseil de guerre voulu par l’Empereur Napoléon, et passé par les armes à bord du navire-amiral, l’Océan.

 

NOTES

[1] Jean-Baptiste-Philibert Wuillaumez (1763 – 1845)

[2] James Gambier (1756 – 1833)

[3] Elle est arrivée le 25 février en vue des côtes françaises.

[4] Thomas Cochrane (1775 – 1860)

[5] William Congreve (1772 – 1828)

[6] Utilisées notamment lors du bombardement de Copenhague, en 1807.

[7] Henry Phipps, 1er Lord de l’Amirauté (1755 – 1831)

[8] Allemand, Zacharie-Jacques-Théodore (1762 – 1826). Il était à Toulon lors­que le 10 mars, à six heures du matin, lui arriva l’ordre de se rendre à Rochefort pour prendre le commandement en chef de la flotte. A une heure, le même jour, il montait en chaise de poste et le 16 il était rendu à son poste. Le lendemain, 16, il recevait sa nomination au grade de vice-amiral et arborait son pavillon sur le vaisseau l’Océan.

[9] Allemand argumentera que les dimensions de la rade ne permettait pas un positionnement sur une seule ligne.

[10] Elle fut terminée le 8 avril. Notons qu’elle était perpendiculaire, et non parallèle, au courant.

[11] C’est du moins ce qu’il dira plus tard, se plaignant que le commandant de l’arsenal de Rochefort, l’amiral Martin, n’aurait pas répondu à ses demandes.

[12] L’ordre de les faire avancer a été donner alors que la marée recommence à monter.

[13] Qui aurait pu être encore plus importante, si les Anglais, qui avaient engagés des moyens considérables, s’étaient décidés à attaquer la flotille française, en très mauvaise posture. Cochrane fut d’ailleurs disgracié.

[14] Le nombre de blessés, de tués et de prisonniers n’est pas connu avec certitude.

[15] L’affaire aura des suites également en Angleterre, Cochrane s’en prenant violemment à Gambier, pour ne pas avoir profiter de l’occasion pour détruire la flotte française.