10 juin 1807 – La bataille d’Heilsberg

Début juin 1807, les armées françaises et austro-russes se font face, dans la partie orientale de la Prusse, le long de la Passarge. Elles viennent de passer l’hiver, se renforçant et, surtout, se remettant des terribles efforts faits à Eylau, au début de l’année. L’armée française a été particulièrement éprouvée, et Napoléon a du la compléter, quelquefois en utilisant des contingents venus de très loin de l’Empire (par exemple d’Italie).

En ce mois de juin, il a à sa disposition environ 150.000 hommes à opposer aux 110.000 prussiens et russes, et, depuis la fin heureuse du siège de Dantzig (fin mai) il peut espérer  une victoire dans la nouvelle campagne qui s’ouvre. Il va pouvoir se concentrer sur le gros des forces russes, mais il va avoir à compter sur leur chef, Bennigsen, dont les objectifs sont, bien sûr, totalement différents ! Le plan de ce dernier est d’effectuer une attaque sur le corps d’armée du maréchal Ney, qui tient une position avancée, en avant du reste de l’armée française. Il compte battre celui-ci avant que le reste de la Grande Armée puisse intervenir. S’il réussi dans son plan, pense-t-il, les autrichiens seront encouragés à intervenir dans le conflit.

Ce plan, simple dans sa conception, va se développer dans une suite de mouvements et de dérobades, dont le meilleur exemple sera l’action du général prussien Lestocq sur les forces de Bernadotte, dans la région de Spanden, ou celle de Doctourov sur celles de Soult, autour de Lomitten. Ce faisant, Bennigsen compte tenir occupés les deux maréchaux français, pendant que le gros des forces russes tombera sur celles de Ney.

Pour l’attaque principale sur ce dernier, quatre colonnes vont être déployées : une avant-garde commandée par Bagration, un assaut principal sous les ordres de Sacken, et deux enveloppements par deux colonnes, composées chacune d’une division. La garde impériale, sous les ordres du Grand-Duc Constantin est en réserve. Un tel plan peut se justifier par le fait que la ligne française est entourée de forêts, qui permettent de dissimuler les premiers mouvements de l’attaquant. Mais, apparemment, Ney a eu vent de ce qui se prépare et a, en conséquence, concentré ses forces et envoyé des messages à Soult, sur sa gauche et à Davout, sur sa droite. Par ailleurs, les prussiens passent à l’attaque un jour trop tôt, et donné à Bernadotte un aperçu des intentions de l’ennemi. Enfin, ce qui n’arrange pas les affaires des alliés, l’attaque menée par Lestocq est stoppée, alors qu’il aurait fallu la continuer jusqu’à la nuit.

5 juin 1807

Lestocq reprend son attaque sur Spanden, mais les français sont maintenant sur leurs gardes et ils reçoivent les prussiens avec un terrible feu du 27e léger, qui les oblige à reculer avec de fortes pertes. Dans l’action, Bernadotte est blessé, et doit être remplacé, et ce pour le reste de la campagne, par Dupont.

Dans le même temps, Doctourov est passé à l’assaut à Lomitten, position tenue par Soult. Là, des actions en dent de scie se déroulent, les positions sont prises et reprises, on se bat sauvagement, parfois à la baïonnette. Les combats vont durer de 10 heures du matin à huit heures du soir, empêchant par là même Soult de porter une quelconque assistance à Ney, lorsqu’il en aura fortement besoin.

À six heures du matin, les avant-postes de ce dernier ont en effet été attaqués, à Alkirch, par l’avant-garde de Bagration. Mais ce dernier s’est heurté à une division de Ney à Guttstadt. Il s’arrête alors, afin d’attendre le renfort de Sacken. Ney en profite pour contre-attaquer, repoussant Bagration sur ces renforts qui arrivent. Prenant tout de suite conscience du déséquilibre des forces, il ordonne un repli sur Ankendorf, opération qui s’effectue sous la protection d’un rideau de tirailleurs qui gêne l’avance des poursuivants russes.

Une fois établi sur la ligne Ankendorf-Heiligenthal, Ney fait de nouveau face à l’ennemi. Il n’a plus, pour s’échapper, si cela s’avère nécessaire, que deux ponts. De part et d’autre, les pertes de cette journée s’élèvent à environ 2.000 hommes.

Offensive russe

Attaque russe des 5 et 6 juin 1807

 

6 juin 1807

Le jour se lève sur les mêmes positions que la veille. Les russes lancent un assaut sur Deppen, pour s’emparer du pont, sur la gauche française, afin de lui couper la retraite. Ce faisant, et bien que cette attaque soit menée vigoureusement, ils laissent Ney libre de manœuvrer sur sa droite, et de s’échapper en passant la Passarge, au prix de très peu de pertes.

La fureur de Bennigsen, qui voit ainsi son plan échouer, est immense : Sacken, qui est le responsable, n’a d’autre choix que de quitter l’armée (temporairement) ! Le soir, de retour à son quartier-général, le général russe reçoit l’information (grâce à la capture d’une estafette) que Davout menace sa gauche, avec au moins 40.000 hommes.

7  juin 1807

Bennigsen a ordonné la retraite sur Guttstadt, abandonnant ainsi l’offensive. Il décide maintenant de diriger son attaque non plus sur cette ville, mais sur Heilsberg, où se trouve, depuis le printemps, un camp retranché.

Saint-Chamans : "Le 7, toute l'armée campa sur la rive droite de la Passarge et le 8, au point du jour, elle était en grande marche sur l'ennemi, qui se retira de tous cotés."

Pour ralentir l’avance de Napoléon, Bennigsen donne le commandement de son arrière-garde à Bagration, ainsi qu’aux cosaques de Platov. Entre temps, Napoléon a donné l’ordre à ses adjoints d’avancer et, dès le 8 juin, Soult, Ney, Murat et Davout engagent la poursuite de Bennigsen.

8 juin 1807

C’est Soult qui, le premier, vient au contact de l’arrière-garde russe. Le général de cavalerie Guyot tombe dans une embuscade près de Kleinenfeld, et y trouve la mort.

9 juin 1807

C’est au tour de Murat de faire l’épreuve de la cavalerie russe : alors qu’il s’approche de Guttstadt avec sa propre cavalerie, il est attaqué par celle de Bagration et les cosaques de Platov, dont le but est de gagner du temps pour la retraite du gros de l’armée russe en direction d’Heilsberg. Leur attaque est si brusque que Murat est presque mis en déroute. L’arrivée de Ney lui permet cependant de rester maître du terrain.

Bagration, devant des forces plus importantes que les siennes, repasse l’Alle, brûlant les ponts derrière lui, protégé par les cosaques et son artillerie. Durant la nuit, il se replie sur Heilsberg, les français occupant Guttstadt et envoyant des détachements jusqu’à Launau, à une dizaine de kilomètres d’Heilsberg.

À ce moment, Soult est à Altkirch.

Ney, Murat et la Garde sont à Guttstadt, le reste de la Grande Armée s’approchant rapidement de cette dernière ville. Bennigsen a pratiquement toutes ses forces dans et autour d’Heilsberg

La ville d’Heilsberg se trouve à cheval sur l’Alle, que l’on traverse alors par cinq ponts, auxquels Bennigsen a ajouté de nombreux ponts de pontons, pour faciliter le mouvement de ses troupes. Des remblais se trouvent au nord, à l’est et au sud de la ville. Les russes les ont fortifiés de redoutes, de flèches et autres ouvrages en terre.

Pouget : "Nous fûmes dirigés sur Heilsberg, où l'ennemi nous attendait à l'abri de qulques redoutes."

C’est là que Bennigsen a déployé son armée en vue de la bataille : sur la rive gauche de la rivière se trouve les 4e, 5e, 6e et 8e divisions, ainsi que 24 escadrons de cavalerie prussienne et 5 régiments de cosaques (à Grossendorf). Sur l’autre rive, les 1e, 23, 3e et 7e divisions, avec des avant-postes sur la route de Guttstadt. C’est également sur cette route, plus en avant, que se tient Bagration, retraitant sur Heilsberg.

La droite russe est en fait bien plus conséquente que la gauche, et elle s’appuie sur de nombreuses redoutes. Elle est protégée par des bois qui ne laissent que peu de place à un déploiement de cavalerie adverse. C’est l’inverse pour l’aile gauche, bien plus ouverte, et qui, surtout, se trouve à cheval sur la route par laquelle les français sont attendus. En avant de la position russe s’étend une plaine légèrement ondulée, coupée en demi-cercle par un ruisseau, le Spuibach. À deux kilomètres au nord de la ville se trouve le bois de Lawden, et le village du même nom. Environ un kilomètre plus loin, le village de Langerwiese, puis celui de Bewerick, situé en avant d’un petit ruisseau, au sud duquel court la route de Guttstadt. C’est par là qu’arrivent les français, conduits par Murat et la cavalerie de réserve, suivis de Savary (qui emmène l’infanterie de la Garde), Soult (IVe corps) et la division Verdier. Murat atteint les environs d’Heilsberg aux environs de midi.

10 juin 1807

Vers 10 heures, Bennigsen est informé de l’arrivée des français sur sa gauche. Bien qu’il soit malade (il tombera plusieurs fois de cheval au cours de la journée, à moitié inconscient), il conserve le commandement en chef. Il envoie immédiatement une brigade mixte en avant pour les retarder et ordonne à Bagration de franchir l’Alle pour soutenir sa gauche. Ce dernier rejoint la brigade mixte et les avant-postes russes à Bewerick, qui sont en train de reculer devant les français.

Regroupant rapidement les forces dont il dispose derrière le ruisseau, il place une forte batterie d’artillerie sur une hauteur dominant le village, qui arrête l’avance des cavaliers de Murat.

Saint-Chamans : "La cavalerie de Murat, après quelques charges heureuses, finit par avoir le dessous."

Heilsberg, première phase

 

L’infanterie de Soult et de Savary arrive vers trois heures de l’après-midi. Les artilleurs de Soult, commandés par Dulauloy, ont vite fait de faire taire les canons russes, et les français reprennent leur avance. Les cavaliers de Murat se dirigent sur Lawden, avec Savary et Legrand en soutien; Soult avec Saint-Hilaire et Carra Saint-Cyr, et sa cavalerie attaque Bagration à Bewerick La division Carra Saint-Cyr s’empare aisément du village, mais éprouve de grandes difficultés à déloger l’infanterie qui se trouve derrière le ruisseau. Seule l’intervention de la division Saint-Hilaire permet de l’en déloger.

Pendant de temps, l’avance de Murat sur le village de Lawden a été stoppée brutalement. Il a en effet été assailli avant même d’avoir atteint Langerwiese, obligé de reculer, ne sauvant sa cavalerie que grâce à l’arrivée des fantassins de Legrand et Savary.

Bennigsen s’aperçoit de la mésaventure de Murat, et ordonne à Uvarov d’envoyer en renfort 25 escadrons de cavalerie (dont 15 escadrons prussiens), ainsi que les régiments de chasseurs pour seconder Bagration. La charge d’Uvarov met la cavalerie de Murat en déroute, faisant également reculer les fantassins de Savary. Mais ceux-ci forment les carrés et tiennent bon, malgré les attaques furieuses d’Uvarov. Ceci laisse le temps  aux cavaliers de se rallier et de repasser à l’attaque. Mais Uvarov a eu le temps de garnir les bois de Lawden de ses chasseurs, et il va tenir tête aux cavaliers français pendant plus d’une heure.

Murat repasse à l’attaque, avec l’aide de bataillons frais, repousse la cavalerie d’Uvarov dans les positions russes, ce qui expose le flanc droit de Bagration, qui se voit contraint de repasser le Spuilbach pour ne pas être anéanti. Une batterie, installée, par le Grand-Duc Constantin, sur la rive droite de l’Alle, lui facilite la retraite, car elle prend en enfilade les hommes des Carra Saint-Cyr, alors qu’ils engagent la poursuite. Les pertes sont telles qu’ils doivent être remplacés par ceux de la division Saint-Hilaire, qui réussit enfin à passer la rivière, malgré, elle aussi, de lourdes pertes.

Pendant ce temps, Legrand s’est enfin emparé de Lawden et des bois, forçant enfin la résistance des chasseurs.

Il est maintenant 6 heures du soir. Comme Bagration et Uvarov sont désormais derrière le gros des forces russes, Bennigsen déploie toute son artillerie en face des français. 150 pièces déversent un déluge de boulets sur les divisions Legrand, Saint-Hilaire, Carra Saint-Cyr et Savary. Mais les français ne faiblissent pas, continuant au contraire d’avancer. Legrand et Savary, profitant de la protection des bois de Lawden, se lancent à l’assaut d’une des principales redoutes russes. C’est le 26e léger qui en est chargé.

Attaque général des positions russes

 

Pouget : "En approchant d'une redoute, je fis déployer mon bataillon, qui franchit fossé et talus, pénétra dans l'intérieur et s'empara de quatre pièces de canon et de deux obusiers."

Il y parvient, mais en est aussitôt chassé par trois régiments russes qui le déloge à la baïonnette. Le 26e est chargé par 15 escadrons de uhlans et de dragons qui, dans leur poursuite, arrivent au contact de la division des cuirassiers d’Espagne. Il s’ensuit une effroyable mêlée qui se termine par la fuite des cavaliers français, puis par celle des cavaliers prussiens, mis en déroute par ce qui reste des divisions Legrand et Savary, toujours solidement formées en carré.

Pouget : "Le grand-duc de Berg, qui se trouvait sur ce point, le maréchal Soult, les généraux de division Legrand et Lasalle, le général Ledru, pressés par une charge de la garde royale prussienne, se réfugièrent dans (le) carré. En y pénétrant, le grand-duc de Berg dit < J'entre ici comme dans un fort >"

Un moment, le 55e de ligne vient au secours de Legrand, mais il doit subir l’attaque des hussards prussiens, perdant son colonel et son aigle.

La plus grande confusion règne alors dans ce secteur, de plus en plus de cavalerie russe et prussienne avançant à l’attaque des divisions Savary et Legrand, qui n’ont d’autre ressource que de reculer lentement, la cavalerie de Murat semblant incapable de réaction.

Les cosaques sont également de la partie. Le 58e de ligne (division Legrand) passe une partie de l’après-midi à résister à leurs assauts répétés.

C’est alors qu’arrive la division Verdier, conduite par Lannes, auréolé de son récent succès à Dantzig. Napoléon également arrive sur le champ de bataille.

Barrès : "Quand nous arrivâmes sur les hauteurs au-dessus de la plaine qui précède la ville de Heilsberg, et non loin de la rive gauche de l’Alle, la bataille était vivement engagée depuis le matin. Placés en réserve, nous découvrions les deux armées engagées et les attaques incessantes des Français pour s’emparer des redoutes é1evées, qui, dans la plaine, couvraient le front de l’armée russe. Les troupes en ligne n’ayant pas pu s’en rendre maîtresse, l'Empereur y envoya les deux régiments de jeune garde, fusiliers, chasseurs et grenadiers, organisés depuis quelques mois et arrivés depuis peu de jours. Les redoutes furent enlevées, après un grand sacrifice d’hommes et d’héroïques efforts."

Napoléon à Heilsberg
Napoléon à Heilsberg
Le capitaine Bertrand
Le capitaine Bertrand

Capitaine Bertrand : "Nous marchions sous une pluie diluvienne lorsque, derrière nous, se fait entendre un bruit lointain que nous connaissions bien, C'était l'Empereur ! Les colonnes s'arrêtent, se forment en bataille. Il passe , à cheval, au pas, devant le front des troupes. De son petit chapeau, rabattu, l'eau tombait en gouttière sur sa capote grise couverte de boue jusqu'aux épaules. Les tambours battent aux champs, les musiques et les fanfares font entendre les chants de gloire et de victoire, la joie et l'enthousiasme font battre nos cœurs, ces sentiments se reflètent sur toutes les figures."

Pourtant, après le recul des divisions Legrand et Savary, celles de Saint-Hilaire et Carra Saint-Cyr n’ont pas la moindre chance face aux positions de Bennigsen, et reculent donc, pour se mettre hors de portée des canons russes.

À 9 heures du soir, le front français a reculé derrière le Spuilbach, la bataille de Heilsberg peut être considérée comme terminée, la cavalerie russo-prussienne a rejoint ses positions dans le dispositif de Bennigsen.

Plan de la bataille d'Heilsberg
Plan de la bataille d’Heilsberg

Mais Lannes de l’entend pas de cette oreille. Il pense sans doute (mais ses sentiments à l’égard de Murat et Soult y sont pour quelque chose !), que si rien de positif n’a pu être entrepris tout au long de cette journée, c’est parce qu’il n’était pas là ! Et puis, l’Empereur est là ! Alors, et malgré la nuit qui commence à tomber, il donne l’ordre à la division Verdier d’attaquer cette redoute que les français ont, dans la journée, conquise puis perdue. Le résultat ne se fait pas attendre : les français sont mis en pièce par l’artillerie russe, alors qu’ils sortent des bois de Lawden, perdant près de 2.200 hommes.

À 11 heures du soir, les armes se taisent sur ce dernier engagement d’une journée au cours de laquelle l’armée française avait été en permanence mise en échec, voire en déroute, alors que les alliés faisaient des prouesses.

Saint-Chamans : "La nuit mis fin à ce combat sanglant et glorieux pour le corps du maréchal Soult, qui, lui-même, y avait eu son cheval blessé d'une balle; nous avions perdu beaucoup de monde, plus qu'à Austerlitz, mais sans résultat."

Barrès : "La journée se termina sans combat, chacun garda ses positions et nous bivouaquâmes sur le terrain que nous occupions, au milieu des morts du combat de la matinée.  Nous étions restés douze heures sous les armes, sans changer de place. Le lendemain soir, l'ennemi évacua la ville d’Heilsberg, ses magasins et les retranchements dont la défense avait fait couler tant de sang.

Les pertes, en effet, sont, des deux cotés, importantes : près de 11.000 hommes hors de combat du côté français (dont un peu plus de 8.000 rien que pour le corps de Soult), contre 8.000 du coté russe.

Pouget : "Je perdis au combat d'Heilsberg, tant tués que blessés, huit officiers, dont le chef de bataillon Baudinot, et quatre cent dix-sept hommes"

Dans l’état-major français, l’atmosphère est électrique. Savary reproche à Murat d’avoir ordonné l’attaque des redoutes : "Il  aurait mieux valu qu'il (Murat) eu moins de courage mais plus de sens commun"

Mais quelques jours plus tard, ce sera Friedland, qui jettera presque dans l’oubli cette journée, faste pour Bennigsen.

Référence

P.E. Wilson. The french repulse at Heilsberg, 10th june 1807. First Empire, 48, septembre 1999