10 août 1803 – Napoléon Bonaparte et Joséphine en visite officielle à Reims

Frédérique Monnier
(Avec l’aimable autorisation des APN – commentaires additionnels de la Rédaction)


Le mercredi 10 août 1803 le Premier Consul et son épouse s’arrêtèrent dans l’ancienne ville des sacres. Reims ” de tout temps distinguée par son attachement pour les Chefs de l’Etat ” les reçut avec les honneurs habituellement réservés aux rois.

L’événement fut relaté dans un texte intitulé  Cérémonies observées à Reims au passage de Bonaparte, le Premier Consul de la République et description des fêtes qui lui ont été données par les habitants et le commerce de cette ville le 22 thermidor An XI de la République.

Le style laudatif de ce document officiel imprimé à l’initiative de la municipalité témoigne de l’état d’esprit des notables provinciaux à l’égard du régime consulaire.

Ce moment de l’histoire rémoise n’a encore jamais été étudié.

Reims en 1803

Ville de 28 000 habitants, Reims était dominée par l’industrie lainière depuis… le Moyen Age. Le textile faisait travailler environ 20 000 personnes réparties, entre une multitude de petits ateliers et 7 manufactures dirigées par 3 “fabricants”: Ponsardin, Dérodé et Jobert-Lucas.

La production lainière rémoise, réputée pour sa qualité et sa diversité, était surtout destinée à l’exportation vers l’Espagne et l’Italie ce qui la rendait très sensible au contexte international. De plus, Reims importait de la laine de l’étranger. En 1802, les négociants rémois avaient passé de nombreuses commandes de laine aux Etats-Unis en prévision de l’essor du commerce transatlantique rendu possible par la signature de la Paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre. Mais, la rupture de la paix au printemps 1803 fut une catastrophe: le prix de la laine et des étoffes s’effondra et provoqua la
montée du chômage dans l’industrie textile.

Dans ce contexte d’avant-guerre, on comprend pourquoi les notables rémois, dont le maire Jobert-Lucas 1)Pierre Jobert-Lucas, maire de Reims du 30 Prairial 1799 au 22 Germinal 1804, l’un des plus gros employeurs de la ville avec Ponsardin et Dérodé, souhaitaient rencontrer le Chef de l’Etat. Il suffisait d’en trouver l’occasion.

Or depuis le 25 juin, le Premier Consul effectuait un voyage d’inspection dans les régions côtières et les régions industrielles du nord de la France et de la Belgique en prévision de la reprise des opérations militaires contre la Grande Bretagne. Le retour sur Paris mettait Reims sur son passage; il fallait s’arranger pour que Reims soit la dernière ville étape avant la capitale.

 

Un chef d’Etat très populaire

Dès que la municipalité eut connaissance du voyage de Bonaparte, elle lui envoya une “adresse” pour qu’il s’arrête à Reims.

Le 10 Thermidor (30 juillet) le préfet proclama l’arrivée prochaine du Premier Consul et de son épouse Joséphine. A l’annonce de la nouvelle, une joie immense éclata dans tout Reims: on verrait enfin le héros national qui, en 3 ans, avait rétabli l’ordre, l’économie et le prestige de la France.
Les voyages de Napoléon en province remportaient un grand succès auprès des populations qui l’adulaient.

Les municipalités rivalisaient entre elles pour offrir au Premier Consul des fêtes somptueuses avec bals, concerts, feux d’artifices, illuminations et divertissements populaires.

 

Frayeur à l’hôtel

Reims voulait accueillir dignement le Premier Consul dont l’arrivée était prévue début août. Il fallait construire des arcs de triomphe dans les rues par lesquelles passerait le cortège consulaire, décorer l’hôtel de ville, la salle de la Bourse et les manufactures avec fleurs, guirlandes, banderoles et peintures à la gloire de Bonaparte. Prévoir les illuminations, faire venir Ruggieri le célèbre artificier parisien pour le feu d’artifice, choisir des étoffes de la production rémoise à présenter .

6 août : coup de théâtre, le préfet annonce que le Chef de l’Etat n’a plus l’intention de s’arrêter à Reims.

Consternation parmi les notables et la population qui préparaient les festivités. Aussitôt la municipalité réagit. Le 7 août, Reims envoyait à Mézière une délégation à Napoléon..

A son retour, la députation put déclarer, sur la place de l’hôtel de ville où l’attendait la foule: ” Nous l’aurons ! “. De nombreux vivats accueillirent la nouvelle.

 

Le Premier Consul arrive

C’est pendant la nuit du 9 au 10 août que devait arriver à Reims le cortège consulaire.

Tout le long de la route de Rethel, décorée d’arcs de triomphe illuminés, la foule enthousiaste criait ” Vive Bonaparte ! “.

A 3 heure du matin, le Premier Consul arriva enfin au faubourg Cérès où s’étaient réunies les autorités locales ainsi qu’une foule immense.

Après le discours de bienvenue, le ler adjoint au maire Assy-Villain (faisant fonction de maire) présenta au Chef de l’Etat les clefs de la ville et ” le coeur des habitants ” renouvelant ainsi l’accueil traditionnel fait aux rois.

Consul à vie depuis 1802, Bonaparte entendait d’ailleurs être reçu en souverain.

Ensuite, le cortège officiel poursuivit son chemin à travers les rues de Reims illuminées jusqu’au ” Palais “, à savoir: l’hôtel particulier de Ponsardin fils, rue de Vesle. 2)Rue Cérès et rue Desteuque, l’actuelle Chambre de Commerce de la ville de Reims est l’ancien hôtel de Monsieur Ponsardin, maire de Reims de 1810 à 1820.

L'hôtel Ponsardin
L’hôtel Ponsardin

Un concert de louanges

Le 10 août à 9 heures du matin, un préfet du Palais annonça aux autorités que le Premier Consul les recevrait en audience à partir de 13 heures.

De 13 à 16 heures, Napoléon et Joséphine reçurent 36 délégations selon une étiquette précise : les autorités départementales, les municipalités des villes les plus importantes de la Marne, les autorités ecclésiastiques rémoises, la magistrature et les représentants de l’armée. Ils durent écouter patiemment 15 discours par lesquels chaque délégation faisait sa soumission et présentait ses hommages.

Rapport du préfet devant le Conseil général sur le creusement du canal de Reims à l’Aisne,
15 germinal an XII (1804)
     

Depuis plus d’un siècle on s’occupait des moyens de rendre la Vesle navigable à partir de Reims jusqu’à la rivière d’Aisne. Les différents projets mis au jour avaient été écartés soit à cause des grandes difficultés qu’ils présentaient soit en raison de leur dépense.
     Il était réservé au chef du gouvernement actuel de lever toutes les difficultés et d’aplanir tous les obstacles qui jusqu’à ce jour avaient été considérés comme insurmontables.
      Le premier Consul dans le court séjour qu’il a fait à Reims, a entendu avec cet intérêt qu’il porte à tout ce qui peut servir d’encouragement à l’Industrie Nationale, les voeux qui lui ont été exprimés pour l’établissement du canal projeté depuis tant d’années, et a promis qu’il serait ouvert aux frais du Trésor Public à la seule condition que la ville de Reims ferait les premières avances dont le remboursement lui serait fait. L’arrêté du 25 Thermidor dernier ayant ordonné qu’il serait ouvert un canal depuis Reims jusqu’à la rivière d’Aisne il a été donné des ordres aux ingénieurs de s’occuper sur le champ de dresser les plans, nivellement, devis et détail estimatif et de les remettre avant le 1er Germinal présent mois……

Bonaparte était le ” libérateur, le héros de la France, le restaurateur de la religion et des moeurs, l’heureux instrument de la Providence, le conquérant pacificateur, l’ami des hommes, le protecteur des arts, l’élève et le compagnon de Mars, le Vengeur généreux de nos droits attaqués, le Triomphateur, le Pacificateur “. 

Nouvel Alexandre, nouveau César, Bonaparte était l’homme qui allait soumettre la perfide Angleterre. Ces discours reflétaient la reconnaissance, l’admiration, la joie de voir le Premier Consul “en chair et en os”. Chacun se répandait en félicitations sur les bienfaits du gouvernement consulaire.

On en profita aussi pour suggérer à Napoléon d’accorder sa protection au commerce rémois !

Les délégations adressèrent également leurs hommages à Joséphine qui, on s’en doute, rassemblait toutes les qualités de l’épouse modèle! On loua sa bonté (qui était réelle) et sa vertu ( qui était nouvelle); on lui demandait de faire le bonheur du Premier Consul, qui de son côté faisait le bonheur de la France.

Mélange de flagornerie et de sincérité, ces louanges donnent le ton de l’époque. Et puis, ville des sacres, Reims savait, par tradition, chanter la gloire de ses nouveaux souverains !

A l’issu de cette audience de 3 heures, pendant laquelle Napoléon avait posé de nombreuses questions sur Reims, un itinéraire devait conduire le cortège officiel aux ateliers Jobert-Lucas et Dérodé et à la Salle de la Bourse.

 

Napoléon visite la ville

A l’issue de cette audience de 3 heures, pendant laquelle Napoléon avait posé de nombreuses questions sur Reims, un itinéraire devait conduire le cortège officiel aux ateliers Jobert-Lucas et Dérodé et à la Salle de la Bourse.

Nouveau triomphe populaire pour le Premier Consul et son épouse.
Dans les ateliers de tissage et dans la salle de la Bourse: présentation de la production textile locale.
Les négociants exposèrent les différents types d’étoffes qui faisaient la renommée de Reims – flanelles, wilstons, schalls, marocs, “duvets de cygnes”, “toilinettes”, imitations de draps de Sedan, de Louvier et de Belgique.

En 1802, à la 1e Exposition des Produits de l’Industrie Française qui eut lieu au Louvre , les manufacturiers rémois s’étaient distingués en remportant 2 médailles d’argent pour leurs étoffes imitant la production britannique : l’essor industriel français servait d’arme économique contre l’Angleterre.

La promotion de la production textile rémoise permettait à ses négociants de montrer qu’ils soutenaient la politique économique du Premier Consul. En échange, ils espéraient une contrepartie : des commandes officielles.

Ainsi, la réception de Bonaparte et de Joséphine était pour le textile rémois une opération commerciale de grande ampleur: il s’agissait d’obtenir des marchés sûrs (l’Etat, l’industrie de luxe) indépendants du contexte international.

 

Un couple charismatique.

Quelle fut la conduite de Napoléon à l’égard des Rémois et comment son épouse participait à la propagande consulaire ?

La description officielle de la journée du 10 août 1803 met l’accent sur l’intérêt que manifesta le Premier consul pour la ville de Reims. Lors de l’audience et lors de ses visites d’ateliers, il posa de nombreuses questions sur la ville et son industrie qui provoquèrent l’enthousiasme des notables et des ouvriers.

Soucieux de sa propre propagande, il se laissa facilement approcher, prit le temps d’écouter et de répondre aux questions qu’on lui posait.

De son côté, Joséphine jouait un rôle important comme “icône” de la propagande. D’ailleurs Napoléon l’emmenait dans tous ses voyages officiels. Unanimement appréciée pour sa grâce, ses manières aristocratiques et sa bonté, elle avait un rôle qui rappelle celui de Jackie Kennedy !

Toujours accompagnée de ses Dames de Palais,la future impératrice faisait l’admiration des épouses des notables provinciaux. Elle avait aussi ces attentions qui rallient les coeurs.

A Reims par exemple, lors de l’audience officielle. le Conseil Municipal lui présenta une délégation de 12 fillettes de bonnes familles qui lui offrirent du pain d’épice et des poires de Rousselet traditionnellement offertes aux souverains le jour du sacre.

Joséphine embrassa l’une des fillettes, lui donna ” une croix d’or émaillée ornée de cinq diamants brillants, et attachée à une longue chaîne ” puis, félicita ses camarades.

Lors de la visite de l’atelier Jobert-Lucas, ce dernier offrit un châle à Joséphine qui le prit aussitôt, le jeta sur ses épaules et laissa son propre châle sur la table.

Imaginons l’enthousiasme de la foule sur le passage de Joséphine se rendant au bal offert par la ville !

Claude Bourgeois de Jessaint
Claude Bourgeois de Jessaint

Accueillie dans la cour de l’ancien archevêché par le préfet de la Marne , Bourgeois de Jessaint) 3)Claude Bourgeois de Jessaint, premier préfet de la Marne. Né à Bar-sur-Aube, le 26 avril 1764. Après des études au collège de Brienne où il croise comme condisciple Bonaparte (qui sera invité dans le domaine familial), il entame sa carrière politique. D’abord membre du conseil municipal, il en devient maire du 13 ventôse an III (28 janvier 1795) au 6 prairial an V (25 mai 1797) avec pour adjoint Beugnot. Nommé à la préfecture de la Marne par arrêté du Premier Consul le 21 ventôse an VIII (12 mars 1800) en remplacement de Simeon qui a refusé le poste, préférant le Tribunat. Il ne la quittera volontairement qu’à 74 ans le 18 novembre 1838 à la suite du décès de son épouse, mettant ainsi un terme à la plus longue carrière préfectorale au même poste du XIXe siècle. Il avait été nommé auditeur au Conseil d’État (nominations du 1 août 1810). Son buste, érigé en 1869, fait face à la Préfecture., le sous-préfet (Leroy) et les autorités rémoises, Joséphine resta une heure au bal.

Accompagnée de ses quatre Dames de Palais, de généraux et de préfets de Palais, Joséphine prit place sur l’estrade qui dominait la salle du Tau – devenue salle de la Bourse en 1802. 4)Aujourd’hui, le musée du Tau présente les 6 torchères en bronze exécutées par Thomire pour la cérémonie du Sacre à Notre Dame de Paris. 500 dames de la bourgeoisie lui furent présentées.

 

Dîner chez le Premier consul.

Pendant ce temps, Napoléon resté à l’hôtel Ponsardin, venait d’achever un dîner officiel avec les autorités locales qu’il avait invité à sa table. Vers 19 heures s’étaient présentés le préfet de la Marne, son épouse et sa fille, le ler adjoint au maire, l’Evêque de Meaux dont dépendait Reims, le préfet de l’Aube, les généraux Valence, Guérin et Rigaud et enfin le sénateur Monge.

La conversation roula sur les ” choses relatives à l’intérêt public “. Sans doute furent évoqués les problèmes du moment et de l’industrie. Fut-il question des commandes gouvernementales ?

Bonaparte se montra certainement rassurant et la gaieté qu’il manifesta lors du dîner laissait espérer aux autorités locales ce qu’elles attendaient de lui.

Après le dîner, le Premier Consul retourna à son cabinet de travail où, comme à son habitude, il passa une partie de la nuit.

Dans les rues de la ville se faisaient entendre des jeux et des bals populaires, puis, vers minuit retentit le feu d’artifice.

Le lendemain matin, à 6 heures, le cortège consulaire, salué par les autorités, quittait Reims au milieu des acclamations.

Au fronton de l’hôtel de ville, fut posée une plaque commémorative en latin rappelant la journée du 10 août.

” A Napoléon Bonaparte
Premier Consul
Qui a honoré de sa présence
Notre maison
Selon les voeux des citoyens
SPQR
22 thermidor année XI de la République1803 “

Dans la salle du conseil municipal, fut placé un buste du Premier Consul. Sur le piédestal, on pouvait lire en latin : ” Il a donné des temples, des moeurs au peuple, la tranquillité par le fer.”

Les conséquences économiques de la venue de Bonaparte ne furent pas suivies d’effets immédiats.
La crise se poursuivit, le chômage continua à augmenter et la Bourse de commerce fut fermée.

 

Les fastes de l’Empire.

Il fallut attendre 1804 et la proclamation de l’Empire pour que Reims, comme d’autres villes textiles, reçoive d’importantes commandes officielles en vue du sacre. Dès lors, l’économie rémoise retrouva la prospérité jusqu’à la grande crise de 1811 qui toucha tout l’Empire.


 

References   [ + ]

1. Pierre Jobert-Lucas, maire de Reims du 30 Prairial 1799 au 22 Germinal 1804
2. Rue Cérès et rue Desteuque, l’actuelle Chambre de Commerce de la ville de Reims est l’ancien hôtel de Monsieur Ponsardin, maire de Reims de 1810 à 1820.
3. Claude Bourgeois de Jessaint, premier préfet de la Marne. Né à Bar-sur-Aube, le 26 avril 1764. Après des études au collège de Brienne où il croise comme condisciple Bonaparte (qui sera invité dans le domaine familial), il entame sa carrière politique. D’abord membre du conseil municipal, il en devient maire du 13 ventôse an III (28 janvier 1795) au 6 prairial an V (25 mai 1797) avec pour adjoint Beugnot. Nommé à la préfecture de la Marne par arrêté du Premier Consul le 21 ventôse an VIII (12 mars 1800) en remplacement de Simeon qui a refusé le poste, préférant le Tribunat. Il ne la quittera volontairement qu’à 74 ans le 18 novembre 1838 à la suite du décès de son épouse, mettant ainsi un terme à la plus longue carrière préfectorale au même poste du XIXe siècle. Il avait été nommé auditeur au Conseil d’État (nominations du 1 août 1810). Son buste, érigé en 1869, fait face à la Préfecture.
4. Aujourd’hui, le musée du Tau présente les 6 torchères en bronze exécutées par Thomire pour la cérémonie du Sacre à Notre Dame de Paris.