Tascher – Septembre 1808

Le 1er septembre – Ma prison me semble moins dure et si l’image de mes parents désolés et celle de ma patrie n’assiégeaient pas continuellement mon imagination, je pourrais y goûter quelques moments de repos.

Le 2. – Voilà la liste ! Qui veux voir la liste ? Avez-vous vu la liste ? Tel est le cri de toutes les minutes et celui qui part de toutes bouches. Et comment en serait-il autrement ? Chacun sait que les généraux frètent un bâtiment , mais chacun sait aussi que tout le monde ne pourra y être admis. Chacun de nous, à l’aide du charmant prisme de l’espérance, voit dans un avenir plus ou moins éloigné, la France, sa patrie, sa famille ; chacun de nous aussi, en regardant au travers des grilles qui le captivent ou le protègent, observe ce rivage odieux, entend les cris de mort et voit chaque passant lui faire un geste assassin. 

Nos gardes sont munis d’armes françaises. Un manant d’Andalousie, habillé en officier, montant la garde à notre porte, avec le sabre d’honneur d’un officier de dragons ! Ah ! Lâches ! Ce n’est pas sur le champ de bataille que vous nous les avez enlevées, ces armes dont vous osez faire trophée ! Mais laissez-nous seulement sortir; nous reviendrons bientôt les chercher et voir si celui qui peut lâchement s’emparer d’une arme ou d’une décoration, sait ensuite la défendre avec honneur.

Le 3. – Jeu effroyable des officiers. Rouge et noir, trente et quarante. Des officiers qui n’ont que 1.200 florins d’appointements osent les risquer sur une carte !… Nous montrons encore ici trop d’or échappé à l’avidité des Espagnols; cela nous fera piller encore une fois.

Le 4. – Le départ est définitivement fixé à demain. Verrions-nous donc la France dans trois semaines ? Ce bonheur est si grand, si inespéré, si loin de notre position actuelle, que je n’ose y croire et à peine y penser.

Le 5. – Nous quittons le couvent des Augustins à 6 heures du matin, mais personne ne s’était couché de la nuit; nous prenons des chaloupes, quittons enfin ce détestable rivage en faisant vœu de n’y revenir que le fer et la flamme à la main, et nous arrivons à notre petit bâtiment. C’est une polacre sarde (le Saint-Georges).

Mais quand tout le monde fut à bord, on ne pouvait, même debout, se tenir sur le pont; nous sommes 168 1)Nous étions sur le Saint- Georges 80 officiers, 50 domestiques ou censés tels, 8 à 10 matelots et quelques passagers ou domestiques qui s’étaient glissés, sans être aperçus. Les généraux de division étaient : le général en chef Dupont; les généraux de division Barbou, Roulierre, Fresia; les généraux de brigade Le Gendre, Schramm, Pannetier, La Plane, Roize; d’Abbadie, général du génie; Faultrier, général d’artillerie; Daugier, général commandant les marins de la Garde, et les aides de camp de ces généraux. J’étais censé avoir cet emploi prés du général Roize. Parmi eux se trouvaient Choiseuil, Warenghien, Boutier, d’Astorg, La Moussaye, Gabalda et Dorillac qui m’avaient sauvé la vie à Santa-Maria., en y comprenant l’équipage quelques passagers et 50 personnes s’y trouveraient gênés. Ah ! Si ce bâtiment doit vraiment nous conduire en France, il n’est pas un de nous qui ne consente à faire le trajet couché, s’il le faut, sur les échelles de corde. Mais nous n’avons pas encore quitté l’Espagne, car des douaniers veulent nous prendre un à un, poussant les recherches jusque sous nos chemises et dans nos bottes: tout l’or français ou espagnol a été confisqué excepté à ceux qui ont su tromper les recherches ou qui ont sacrifié une partie pour sauver le reste.

Enfin cette désagréable opération terminée nous levons l’ancre à 5 heures du soir. Nous passons à côté des rochers nommés Diamants et nous voilà enfin en pleine mer et voguant vers la France. A 10 heures du soir une frégate anglaise, en croisière devant la rade, nous tire un coup de canon: un officier vient sur une chaloupe nous visiter et, après avoir pris connaissance de notre passeport délivré et signé par l’amiral Collingwood, nous laisse poursuivre notre route. J’ai sauvé trois quadruples que j’avais cousus dans mon habit sur le champ de bataille de Baylen et un quatrième mis dans ma bouche. Plusieurs d’entre nous avalent leurs pantalons et leurs surtouts garnis de boutons, dont chacun renfermait une pièce d’or.

Le 6. – Nous passons sur un espace témoin de la mort de bien des braves Français confondus alors par un même destin avec les braves Espagnols ! Peuple patient et généreux qui se dévouait pour la France… Voilà  donc ta récompense ! Combien de cadavres et de débris sont couverts par ces ondes, en ce moment si tranquilles ! Leur silence est celui de la mort: l’œil voudrait soulever ou écarter cette masse liquide mais ce tombeau imposant est fermé pour jamais sur les victimes qu’il a englouties ! Nous naviguons sur l’endroit où s’est livré le fameux combat de Trafalgar qui a achevé d’anéantir les marines française et espagnole réunies. Doublé le cap Trafalgar. La nuit nous surprend en vue du Mont-au-Singe (côte d’Afrique).

Le 7. – A 9 heures du matin, le vent a molli, nous ne faisons plus rien et sommes toujours en vue du Mont-au-Singe. A 11 heures, le temps devient très gros et le vent absolument contraire ! Le tangage est terrible. Toujours à l’entrée du détroit, sans pouvoir y pénétrer, nous tirons continuellement des bordées de la côte d’Espagne à celle d’Afrique et, au bout de trois heures de travail et d’efforts, nous nous trouvons un peu plus bas que le point dont nous avions tiré la bordée précédente. Nous avons déjà deux fois viré de bord à demi portée de canon de Tanger. A 5 heures du soir le temps devient si gros que nous en sommes réduits à chercher un mouillage. L’Espagne et l’Afrique sont bien pour nous Charybde et Scylla. Chacun des deux rivages ne nous offre que des habitants inhospitaliers et cruels; cependant, s’il fallait échouer, il n’est pas un de nous qui ne préférât tomber entre les mains des Maures, plutôt que de retomber au pouvoir des Espagnols.

Le 8. – Le vent s’élève et s’élève favorablement; nous levons l’ancre. Nous nous trouvons à 10 heures du jour à la hauteur de Gibraltar. Combien je regrette qu’un brouillard épais m’empêche de rien distinguer !

Le 9. – Il vente bien frais, et le vent est grand-largue. Notre vaisseau fend l’onde avec une rapidité dont l’œil est effrayé. Oh ! Le beau spectacle ! Oh ! La charmante voiture ! Si cela pouvait toujours durer ! Nous filons dix nœuds à l’heure; chaque minute, chaque seconde nous rapproche de notre patrie. Nous voilà en vue du cap de Gata que nous allons doubler cette nuit. Six jours d’un temps aussi favorable et nous sommes en France ! Oh ! Bonheur inespéré et à l’espoir duquel je n’ose me livrer !

Le 10. – Il n’a pas duré, cet espoir si doux. Le vent a molli. Nous sommes en vue de Carthagène ; son port paraît fort beau. Toutes les côtes d’Espagne que nous avons jusqu’à présent parcourues sont hérissées de montagnes, de rochers et le terrain m’a paru aride et inculte.

Le 11 et le 12. – Le vent est toujours mou; nous cheminons avec une lenteur que notre impatience rend plus pénible encore; le sang bout dans nos veines, mais le vaisseau n’en va pas plus vite. Depuis quarante-huit heures, nous ne pouvons perdre de vue une maudite montagne ébréchée qu’on nomme le Coup de Sabre de Roland. Cependant, nous venons enfin de doubler le cap de Palos, à l’est de Carthagène.

Le 13. – Le vent devient meilleur, et nous avons aperçu de loin la ville d’Alicante. Les rayons du soleil couchant nous ont laissé entrevoir l’île Formentera 2)Une des îles Baléares comme un point au-dessus des eaux. Nous avons même vu, peut-être avec les yeux de l’espérance, le cap Martin se dessiner au milieu des brouillards.

Le 14. – Nous voilà dans le golfe de Valence. Notre horizon n’a cessé de nous offrir des côtes arides, hérissées de rochers, sur lesquels la vue ne s’arrête qu’avec peine. Ces coteaux qui couvrent l’Espagne sont parfaitement assortis au caractère de ses habitants; la nature en formant les uns et les autres n’eut pour but que d’inspirer l’aversion 3)Ces phrases injustes ne peuvent être attribuées qu’au ressentiment des injures que les militaires français avaient eu à endurer à Cadix, et Maurice, de retour en France, eut bientôt abjuré ce désir de vengeance (F. T.).

Féroces Espagnols, nous n’avons pas encore entièrement échappé à vos mains ensanglantées : un coup de vent peut nous rejeter à la côte; un corsaire peut nous rencontrer et nous n’avons pas même un pistolet à bord. Nous sommes ce soir à la hauteur du mont Colère, qui forme un cap hérissé d’affreux rochers, dont les plus avancés se prolongent au loin dans la mer.

Le 15. – Nous arrivons à la hauteur de Barcelone, et c’est avec transport que nous voyons le pavillon français flotter sur la cathédrale. Mais un camp nombreux est assis au pied de la ville et se prolonge sur la côte.  Sont-ce des compatriotes ou des ennemis ?

A 5 heures du soir nous rencontrons une frégate anglaise en croisière devant la ville ; elle nous fait signe d’amener et nous envoie visiter. Nous avons eu tout lieu de nous louer de la politesse des Anglais, qui nous ont offert tout ce qu’ils ont à leur bord, et ils témoigné la plus grande estime et le plus grand respect au général Dupont, quand ils ont su que c’était lui qui était à notre bord. Cette frégate a été laissée devant Barcelone par l’escadre anglaise, partie quelques jours avant nous de Cadix pour Toulon. ; elle nous a appris que le général Duhesme était enfermé dans Barcelone, qu’il s’y défendait courageusement et envoyait force bombes  dans le camp espagnol qui le bloque. Les Anglais ont rendu hommage au courage des Français le tribut d’un éloge franc et loyal. J’ai remarqué et admiré la superbe tenue du bâtiment anglais et l’extrême propreté des matelots.

Le 16.. – Le temps devient absolument contraire ; nous sommes depuis ce matin en vue du cap Palamas qui nous sépare encore du golfe du Lion. Cette proximité aiguillonne notre impatience et nous rend nos maux plus cuisants.

Le 17 et le 18. Depuis trois fois vingt-quatre heure, le vent toujours contraire nous retient en vue de ce maudis cap, sans nous permettre de le doubler ; nous éprouvons le supplice de Tantale. Notre eau corrompue révolte l’odorat et le goût ; nos provisions sont presque épuisées, et quelles provisions ! Nous envions aux matelots du bord leur chétive nourriture : un vin boueux et infect, un peu d’eau corrompue, du biscuit plus dur que nos dents et du lard rance sont les aliments qui soutiennent notre misérable existence. La douce espérance, notre soutien dans nos maux, semble nous abandonner.

Le 18 au soir et le 19 – Le vent devient de plus en plus violent, il nous pousse au large et nous fait dériver considérablement. Nous savons que nous sommes dans le golfe du Lion. Mais ce matin, nous ne voyons plus de terre, ce qui déroute beaucoup nos pilotes, habitués à toujours côtoyer ; ni eux, ni nos marins français ne peuvent dire l’endroit précis où nous nous trouvons, ni sur quel point nous avons le cap.  Ils sont tous désunis d’opinion et ne tombent d’accord que sur le danger que court notre frêle bâtiment.  Si nous devions périr, pourquoi n’était-ce pas plutôt sur le champ de bataille, les armes à la main ? Mais si c’est ici que notre heure nous attend, Dieu !, puissions-nous n’être engloutis qu’en vue des côtes de France, et qu’en mourant, notre dernier regard rencontre notre patrie !

Le 20 – A la pointe du jour, nous étions tous sur les vergues, pas moi cependant, car, abattu par la maladie à laquelle j’avais résisté les deux premiers jours, j’étais étendu dans l’entrepont, sans que le cri de France, mille fois répété, pût me donner la force de me lever, tant j’étais épuisé par la fatigue, et aussi parce que je n’osais me livrer à l’espoir d’un bonheur si ardemment désiré.

Enfin, sur les neuf heures, nous apercevons la terre comme un léger brouillard, que nous perdons continuellement de vue, à force de vouloir le fixer. Le vent était grand-largue et nos vœux augmentaient encore sa rapidité.  Mais avant d’aborder cette France, maîtresse de l’Europe, il nous fallut faire encore un retour sur nous-mêmes et toucher du doigt que sa puissance venait finir au rivage. Nous apercevons l’escadre anglaise à pleines voiles (14 vaisseaux, 4 frégates) et l’on nous fait sur-le-champ signal d’amener. Il fallut carguer nos voiles et aller à eux ; mais le vaisseau qu’ils nous détachèrent eut la politesse de nous épargner la moitié du chemin. Au nom du général Dupont et à la signature de l’amiral anglais, ils nous comblèrent de civilités. Nous reprîmes aussitôt notre route, après avoir admiré la beauté du spectacle qu’offrait leur escadre rangée sur deux lignes et contemplé la majesté de ces citadelles flottantes qui peuvent en un instant vomir tant de morts à la fois et qui toutefois, malgré leurs masses imposantes, ne sont que le jouet de la mer qu’elles semblent dominer.

A 5 heures du soir, nous mouillâmes enfin sur la côte de France. Nous nous aperçûmes alors que nous avions beaucoup dérivé et qu’au lieu d’être près de Marseille, nous étions dans les parages de Toulon, où nous nous décidâmes à mouiller.

Le 21. – C’est donc bien là la côte de France et c’est entre les mains des Espagnols, dans les prisons de Cadix que nous étions il y a quinze jours ! Quel souvenir cruel, en pensant à tous nos camarades que nous avons laissés sous les poignards, et pour nous, quelles actions de grâces nous devons à la Providence !

A la pointe du jour, nous levons l’ancre et sous les deux pavillons sarde et français nous entrons dans le port de Toulon. Nous étions tous sur le tillac, dévorant des yeux le rivage, aspirant l’air de toute la force de nos poumons, en pensant avec ravissement que c’était enfin l’air pur de France.

Nos yeux ne pouvaient se lasser de contempler, dans des barques nous environnant à l’instant, des hommes et des femmes dont les traits n’exprimaient pas la soif de notre sang. Nos oreilles qui, depuis si longtemps, n’entendaient que des imprécations et des cris de mort, écoutaient avec délices la langue maternelle. Mais bien souvent, le bonheur le plus ardemment souhaité s’évanouit, alors qu’on y touche. Le nôtre ne resta pas longtemps sans être troublé. L’amiral Ganteaume passait à ce moment la revue de l’escadre.

Étonné et furieux de ce que la frégate l’Avant-Garde ne nous eût pas arrêtés, il nous envoya l’ordre de repartir sur-le-champ pour Marseille ou la Ciotat. A ce mot de « se remettre en mer », un cri d’effroi partit de toutes les bouches; nous renvoyâmes à l’amiral pour lui exposer nos raisons et pendant ce temps, nous mouillâmes, dans l’intention de gagner du temps. L’ordre fut donné un instant de mettre toutes les chaloupes en mer et de nous traîner à la remorque; déjà plusieurs d’entre nous se tenaient prêts à se jeter dans la mer, pour gagner la côte à la nage. Mais heureusement, les parlementaires avaient gagné beaucoup de temps et l’on n’osa nous livrer aux Anglais, en nous chassant du port… Être ainsi reçu dans sa patrie, après avoir versé son sang pour elle ! Cette cruelle alternative, dans laquelle nous étions restés plusieurs heures, avait troublé toute notre joie, mais elle devait bientôt être détruite tout à fait: outre la garde placée d’ordinaire sur les bâtiments qui vont faire quarantaine, on mit à notre bord un adjudant de place ; un instant après, un officier de gendarmerie se présenta et demanda avec mystère à parler au colonel de gendarmerie Huchet. Toutes ces mesures nous firent deviner qu’il y avait parmi nous non un coupable, mais une victime 4)Si Dupont avait commis des fautes tactiques à Baylen, aggravées par les erreurs de Vedel, la responsabilité de sa défaite incombe surtout à ceux qui l’avaient envoyé en flèche, dans un pays révolté, dont ils avaient sous-estimé les forces. La colère de l’Empereur fut terrible et pour diminuer l’effet moral de cette capitulation, il accabla le malheureux Dupont. La commission d’enquête ayant conclu a un non-lieu, mais Napoléon, regrettant de n’avoir pas fait un exemple, le fit arrêter à nouveau en 1812 et destituer par un conseil extraordinaire. Il aggrava cet arrêt en l’internant au fort de Joux puis à Dreux, d’où, en 1814, Talleyrand l’appela au ministère de la Guerre. , et nous sûmes bientôt que c’était celui qui, par son intrépidité, ses talents militaires et sa conduite magnanime devait être le plus à l’abri de l’injustice du sort. Mais les lauriers, nous le savons, ne mettent pas à l’abri de la foudre.

Séparés de la France et morts à notre patrie depuis plusieurs mois, nous demandons avec empressement les papiers publics et les premières lignes qui frappent nos yeux sont celles où on nous reproche comme un crime de n’avoir pas tous péri. Et c’est une gazette française qui nous adresse ce reproche aussi atroce qu’injurieux ! Quelques lignes plus bas, on accuse d’ineptie et de lâcheté le brave capitaine qui, tout blessé qu’il était, soutint pendant onze heures le combat le plus glorieux contre des forces dix fois supérieures et sut arracher le témoignage le plus éloquent à des ennemis féroces ivres de leurs avantages et brûlant de se venger.

Nous passâmes la nuit sur le bâtiment et nos réflexions furent bien différentes de celles de la nuit précédente. Déjà était flétri pour nous le bonheur d’être en France dont l’espoir nous enivrait vingt-quatre heures auparavant. Chacun de nous répétait ce vers de Voltaire:

Du Destin qui fait tout, tel est l’arrêt cruel,
Si j’eusse été vaincu, je serais criminel.

Le 22. – A 9 heures du matin, des barques sont venues nous chercher pour nous déposer au lazaret. C’est un bâtiment assez vaste, divisé en deux corps de logis séparés. Un enclos, bien fermé, permet de gravir le coteau couvert de bruyère, au bas duquel est située la maison que les flots de la mer viennent frapper du côté qui regarde Toulon. Nous sommes 15 à 18 officiers par chambre. Apparemment, on a craint notre pétulance, car excepté quelques vitres qui restent encore entières aux fenêtres, il n’y a rien à casser: les quatre murs pour ameublement, le carreau pour chaise et pour lit. De plus l’odeur sulfureuse et infecte de nos chambres atteste par quelle espèce de malades elles étaient occupées. Tout ici, jusqu’aux barreaux de fer de nos fenêtres, rappelle notre prison de Santa Maria et la comparaison, sous plus d’un rapport, n’est pas à l’avantage de celle que nous offre notre patrie.

Le 30. Ma santé est parfaitement rétablie; ma plus grande distraction est de gravir le coteau au pied duquel est le lazaret; là, seul, livré à mes réflexions, je m’enivre du bonheur de respirer l’air pur de la France; mais je ne jouirai de ce bonheur qu’en tremblant, jusqu’au jour où je serai rassuré sur la santé des êtres qui me sont si chers. Depuis près de trois mois, pas un mot ! Et les dernières lettres m’ont fait pleurer sur la mort d’un frère chéri et celle d’un parent (Albin de la Touanne, mon cousin), moissonné à la fleur de l’âge et à son début dans la carrière militaire.


 

References   [ + ]

1. Nous étions sur le Saint- Georges 80 officiers, 50 domestiques ou censés tels, 8 à 10 matelots et quelques passagers ou domestiques qui s’étaient glissés, sans être aperçus. Les généraux de division étaient : le général en chef Dupont; les généraux de division Barbou, Roulierre, Fresia; les généraux de brigade Le Gendre, Schramm, Pannetier, La Plane, Roize; d’Abbadie, général du génie; Faultrier, général d’artillerie; Daugier, général commandant les marins de la Garde, et les aides de camp de ces généraux. J’étais censé avoir cet emploi prés du général Roize. Parmi eux se trouvaient Choiseuil, Warenghien, Boutier, d’Astorg, La Moussaye, Gabalda et Dorillac qui m’avaient sauvé la vie à Santa-Maria.
2. Une des îles Baléares
3. Ces phrases injustes ne peuvent être attribuées qu’au ressentiment des injures que les militaires français avaient eu à endurer à Cadix, et Maurice, de retour en France, eut bientôt abjuré ce désir de vengeance (F. T.)
4. Si Dupont avait commis des fautes tactiques à Baylen, aggravées par les erreurs de Vedel, la responsabilité de sa défaite incombe surtout à ceux qui l’avaient envoyé en flèche, dans un pays révolté, dont ils avaient sous-estimé les forces. La colère de l’Empereur fut terrible et pour diminuer l’effet moral de cette capitulation, il accabla le malheureux Dupont. La commission d’enquête ayant conclu a un non-lieu, mais Napoléon, regrettant de n’avoir pas fait un exemple, le fit arrêter à nouveau en 1812 et destituer par un conseil extraordinaire. Il aggrava cet arrêt en l’internant au fort de Joux puis à Dreux, d’où, en 1814, Talleyrand l’appela au ministère de la Guerre.