Tascher – Mai1808

Le 1er mai. – L’ordre de la division me nomme rapporteur, il n’y a plus à reculer.

Le 4 à 8 h. du matin. – Depuis quatre jours, je n’ai guère mangé, ni dormi ! Quelle horrible tâche et si je voulais suivre cette affaire, que de coupables, que de victimes ! Je me rappellerai toute ma vie la soirée d’hier, lorsque la commission, convoquée sur ma requête, s’est assemblée… Les débats, la sentence, jamais mon cœur n’avait éprouvé d’aussi violentes secousses, jamais mon esprit n’avait été tendu sur des objets aussi importants : tenir entre ses mains le fil de la vie d’un homme ! Ma main a donc signé deux sentences de mort; ah ! Comme je me suis rappelé ce beau mot d’un empereur qui, par la suite, s’en montra bien indigne.

Je sors de la prison, où je viens de remplir mon dernier, mon plus cruel devoir; je viens de leur lire la sentence mortelle… dans une heure les malheureux ne seront plus.

A midi, ordre de suspendre; ne trouvant personne qui voulût se charger de leur défense, je l’ai faite moi-même et j’ai fait lire mon discours.

A 8 h. du soir, le bruit se répand que, le 2 mai, il y a eu à Madrid une révolte et un massacre affreux.

Le 5. – Les détails nous parviennent. En moins d’une heure, la sédition a été générale. Tous les Français isolés ont été égorgés; on en a été réduit à faire marcher l’infanterie; les cuirassiers ont chargé; des pièces de canon étaient braquées sur toutes les rues aboutissant au Prado. Il s’est fait un carnage affreux à la porte del Sol: les paysans y marchaient en masse pour s’emparer de nos pièces, et on n’a pu les dissiper qu’à force de mitraille. Nous avons perdu environ 2.000 hommes et plusieurs officiers. Le massacre a été encore plus grand à Burgos, où le maréchal Bessières a été obligé de déployer tout son corps d’armée.

Le maréchal Bessières - Raffet - Marco Saint-Hilaire
Le maréchal Bessières, duc d’Istrie- Raffet – Marco Saint-Hilaire

Des vêpres siciliennes devaient, le même jour et à la même heure, être exécutées dans toute l’Espagne.

Le 6. – Proclamation foudroyante du prince Murat, en date du 3 : la ville de Madrid est désarmée; tout rassemblement au-dessus de huit personnes doit être dissipé à coups de fusils; tout village où un Français aura été assassiné sera brûlé. Le 3 mai, on a fusillé sur le Prado plus de deux cents personnes prises les armes à la main, entre autres deux prêtres et quatre femmes; plusieurs maisons ont été pillées et tous ceux qu’elles contenaient passés au fil de l’épée.

Je tremble pour mes hôtesses, car il paraît qu’il y a eu un grand carnage dans leur quartier. Les paysans, accourus de la campagne pour soutenir les habitants, ont été chargés par les cuirassiers.

Le 9. – On répand le bruit du mariage de Ferdinand VII avec une nièce de l’Empereur 1)Une fille à Lucien; ce qu’il y a de certain, c’est que l’ancien roi, que le nouveau, que toute la famille royale sont à Bayonne où se trouve également l’empereur Napoléon. Quelle énigme ! 2)Savary, qui devait remplacer Murat, avait réussi à amener à Bayonne Charles IV et Ferdinand VII pour solliciter l’arbJtrage de l’Empereur dans leur querelle de famille. Napoléon les fit abdiquer tous les deux en sa faveur, mais les Espagnols n’admirent pas. ce qu’ils appelèrent le guet-apens de Bayonne et l’exil fit de Ferclinand VII l’idole de son peuple.

Le 10. – Proclamation du prince Murat entièrement différente de la première.

Le 11. – On assure que la révolte du 2 s’est communiquée dans plusieurs endroits et qu’à Vitoria, entre autres, tous les malades français ont été égorgés dans les hôpitaux. Je tremble que mon malheureux domestique ne soit victime de sa fidélité et de son attachement pour moi. Parti de Pologne le 24, janvier, arrivé à Paris le 22 mars, il est reparti d’Orléans le 22 avril.

Le 12. — Tout paraît maintenant tranquille. Mais toujours sur un volcan, peut-être sommes-nous à la veille d’une Saint-Barthélemy.

Le 13. – Des comtes, des marquis, des généraux, en un mot, la plus grande partie des grands d’Espagne ne cessent de passer par Burgos, se rendant à Bayonne.

Le général Anne, Jean, Marie, René, Savary
Le général Anne, Jean, Marie, René Savary

On répand le bruit que l’Empereur a fait présent à Ferdinand VII d’une couronne de huit millions, de chevaux, etc. Le fait est que nos gazettes ne lui donnent point le titre de roi. Avant qu’il se rendît en France, toute la route avait été couverte de détachements français. Le roi étant à Valladolid, le général Savary, aide de camp de l’Empereur, vint trouver ce prince et lui dire: « Sire, il faut partir. – Comment me parlez-vous donc ? lui répondit Ferdinand. Ne dirait-on pas que je suis votre prisonnier ! – Non, Sire, mais tels sont les ordres de mon maître, il faut qu’ils soient exécutés. »

Le 14. – Il commence à percer dans le public que Joseph (Napoléon) est à Bayonne et va monter sur le trône d’Espagne. Murat vient d’être nommé président du Grand Conseil de Castille.

Ordre de départ. Nous venons nous établir à Ioncica, joli village à une demi-lieue d’Ajofrin.

Le 15. – Lettre du ministre qui, en accordant la paye d’adjudant-major aux lieutenants qui en remplissent les fonctions, déclare qu’à la dissolution des régiments provisoires, ils rentreront dans leurs corps avec les grades qu’ils y occupaient. Me voilà donc avec les appointements de capitaine, quoique toujours lieutenant.

J’ai été envoyé à ce sujet à Tolède. On ne peut se lasser d’admirer dans cette ville la propreté, si difficile à rencontrer sous les mêmes toits que la misère. Dans toute l’Espagne, les maisons sont bâties de manière à préserver le plus possible de la chaleur; mais nulle part, ces précautions ne sont poussées aussi loin qu’à Tolède. Toutes les cours sont carrées, carrelées et un peu en entonnoir pour que les eaux puissent se perdre au centre, entourées de bâtiments des quatre côtés. De l’un à l’autre, sont tendues les cordes au moyen desquelles des toiles viennent couvrir ces cours qui ont la fraîcheur et la propreté des appartements. J’ai visité de nouveau la cathédrale, et j’ai pénétré dans la salle, où sont les portraits de tous les infants, cardinaux, archevêques, qui ont siégé à Tolède. Un grand nombre, comme on peut le croire, doivent leur physionomie à l’imagination du peintre; mais ceux du dernier siècle sont peints d’après nature. Plusieurs tableaux bizarres et mal exécutés ornent la partie supérieure des murailles, entre autres, un Jugement dernier, qui serait fort indécent, si, dans cette multitude d’êtres tout nus, la distance permettait de distinguer les sexes. Le plafond, dont la boiserie est à carreaux, est entièrement doré et de la plus grande magnificence. Une partie de cette salle est occupée par des sièges de velours qui, par leur contour quadrangulaire, et le trône qui les domine, semblent disposés pour la tenue d’un concile. Le passage, qui sépare cette salle de la cathédrale, est orné de deux armoires, dont les sculptures en bois sont exécutées avec autant d’art que de goût.

Le 16. – Ordre de partir après-demain pour Cadix.

J’espérais revoir bientôt mon domestique; je comptais les jours et voilà une nouvelle distance mise entre lui et moi. Que va maintenant devenir ce malheureux ?

Sera-t-il victime de sa fidélité ? Je crains autant pour lui les stylets que la maladie sous ce ciel embrasé. Pour moi, personnellement, qu’on aille où on voudra; mais je ne vois qu’avec effroi pour lui ce trajet de Bayonne à Cadix, mis au bout de celui de Paris à Bayonne.

Le 17. – Ce soir arrive un contre-ordre qui paraît n’être qu’une suspension. En voici, à ce qu’il paraît, la cause. Le prince Murat, nommé président du Grand Conseil de Castille, a été se loger au palais du roi. Le 15, il a voulu en sortir, mais 7 à 8.000 habitants rassemblés s’y sont opposés. Ne jugeant pas à propos de renouveler la sanglante scène du 2 mai, le prince a envoyé au 4e corps l’ordre d’avancer et au 2e celui de suspendre son départ. Il paraît que l’étonnante révolution, dont l’Espagne est aujourd’hui le théâtre, s’effectuera plus tranquillement qu’on ne l’avait cru d’abord; toutes les troupes espagnoles et presque tous les grands étaient gagnés d’avance, on s’est assuré de la personne des autres. Les troupes françaises et espagnoles montent conjointement la garde aux portes du palais du prince Murat et on parle de nous amalgamer.

Le 19. – En revenant à Tolède, j’ai eu la curiosité de visiter cet affreux tombeau qui offre le hideux spectacle du squelette d’un homme enchaîné et ceux d’une cinquantaine de chats qui, enfermés avec lui, ont été les bourreaux, puis les victimes de cet horrible supplice, digne de l’enfer.

Le 20. – Le goût des Espagnols pour les combats de taureaux est si effréné, qu’à défaut de ce spectacle, ils s’attachent avec avidité à tout ce qui peut y avoir quelque analogie. Les bouchers, avant que d’immoler leur victime, se font un jeu de l’irriter de cent manières, lui jettent des manteaux, la font déchirer par leurs chiens. Quelquefois, cependant, ils se montrent à la fois humains et adroits, en donnant avec une espèce de fer de lance, très court, un coup derrière la tête de l’animal; ce coup, passant entre deux vertèbres, sépare la moelle allongée et il tombe anéanti.

Le 21. – A midi, le major me propose une mission pour Madrid : les inconvénients sont grands. Si pendant mon absence, on allait partir pour Cadix; mais Pinto est sur cette route et Sainvilliers est à Pinto ! Je pars et je viens coucher à Tolède.

Le 22. – J’ai été de Tolède à Aranjuez en longeant le cours du Tage et en laissant à droite Villasesquilla. La route, à 2 lieues avant d’arriver à Aranjuez, est charmante, ombragée par une double rangée d’ormes; elle passe à côté du parc et aboutit à une superbe avenue qui se termine au palais. Ce côté d’Aranjuez annonce bien une maison royale.

On sait, et on lit même ici publiquement l’abdication bénévole à Bayonne de Charles IV en faveur de l’Empereur, ainsi que celle de Ferdinand VII, roi d’Espagne, des infants, de Dom Carlos et de Dom Fernand; cette seconde paraît moins volontaire. Un Grand Conseil espagnol va être réuni à Bayonne: les uns prétendent que Joseph va quitter le trône de Naples, pour venir occuper celui d’Espagne; d’autres le donnent à Lucien. Ici et à Madrid, les habitants ne manifestent leur indignation par aucune violence, leurs regards sombres et quelques paroles en sont les seuls indices, mais beaucoup de personnes disparaissent et des rassemblements se forment, dit-on, en Catalogne, en Andalousie, à Valence et Murcie. Nous en aurons vraisemblablement bientôt des nouvelles.

Le 23. – Les hussards ont quitté Pinto et sont à Madrid. C’est donc ce soir que j’embrasserai Sainvilliers ! Que ce chemin est long ! Que ces maudites bornes sont éloignées ! Enfin j’arrive à Madrid et j’embrasse mon ami.

Le 24. – Mes affaires, ou plutôt celles du régiment, vont me retenir ici jusqu’au 28 ; ces quatre jours seront comptés au nombre des plus doux de ma vie et c’est à l’amitié que je les devrai.

Le 25. – Pendant que mes registres s’impriment, que mes cachets se gravent et que Sainvilliers est de garde, je tâche de recueillir quelques traits sur les événements passés à Madrid.

La défiance et la haine couvaient depuis longtemps leurs projets perfides. Grand nombre de personnes invoquaient tout haut une Saint-Barthélemy. Plusieurs prêtres disaient ouvertement qu’il était temps d sonner les vêpres siciliennes. Enfin l’éruption du volcan eut lieu le 2 mai. Il y eut beaucoup de victimes. Il y eut, comme il arrive toujours dans de telles circonstances, beaucoup d’actes de férocité, beaucoup de traits de patriotisme.

Un Espagnol âgé sort de chez lui, tue successivement trois Français isolés qu’il rencontre, puis se laisse paisiblement arrêter et conduire à la mort, sans faire aucune tentative pour s’échapper, disant: «  Je meurs content ! Que chaque Espagnol m’imite, et ma patrie est sauvée ! » Dans plusieurs maisons, on a enfermé les Français qui s’y trouvaient, sans leur faire aucun mal, afin, leur a-t-on dit, de sauver leur vie et de les empêcher d’attenter à celle des Espagnols. Dans beaucoup d’autres, on les a égorgés ou volés. Trois maisons seulement ont été pillées. Dans l’une, où l’on était resté fort tranquille, le corps d’un officiel de la Garde avait été déposé. Les Mamelucks y sont entrés et, hommes, femmes, enfants, tout ce qui se trouvait dans la maison a été sabré. Cette troupe bizarre a montré dans cette journée, outre son intrépidité ordinaire, une férocité digne de son origine. Un d’entre eux se récriait devant nous et se plaignait amèrement de son malheur: « Nous sommes entrés, disait ce barbare, dans un couvent de 60 moines et nous n’avons pu en tuer que 32. » Les Mamelucks aujourd’hui inspirent une telle frayeur aux Espagnols que dès qu’il en paraît un au bout d’une rue, ils croient voir le diable et passent vite de l’autre côté. Le lendemain de la sédition, le Prado a servi de théâtre à de sanglantes exécutions. Tout ce qui la veille avait été trouvé muni d’une arme quelconque, même d’un couteau (il est vrai qu’on en a fait contre nous un lâche et cruel usage) a été impitoyablement fusillé; plusieurs femmes étaient du nombre et n’étaient pas les moins coupables. Il s’y trouvait aussi nécessairement bien des personnes innocentes que le hasard ou la curiosité avaient amenées dans le tumulte et qui ont été malheureusement confondues avec les coupables; entre autres, deux pauvres barbiers et quelques autres qui avaient sur eux des instruments de leur état comme rasoirs, canifs, etc.

Cette époque désastreuse a porté la défiance réciproque au dernier degré. Les Espagnols sont convaincus que les troupes françaises n’attendent que le signal pour brûler la ville ou la livrer au pillage; et nos soldats, en passant à côté d’un habitant, croient toujours sentir dans le dos le froid de l’acier. Les rues sont presque désertes et il disparaît chaque jour un grand nombre d’habitants. J’ai observé par moi-même que, dans presque toutes les maisons, les domestiques sont partis, ceux même qui voulaient rester ont été enlevés presque de force par leurs parents qui venaient les chercher des villages voisins. Quelques Espagnols m’ont demandé plusieurs fois s’il était bien vrai qu’on ne songeait point à brûler leur ville; mais j’ai vu avec bien du plaisir que mes anciens hôtes n’étaient nullement changés pour moi; ils m’ont témoigné autant d’amitié qu’auparavant.

Pauvre petite Carmen ! Et vous Dolorès, comme vous avez eu peur ! Combien vous m’avez prouvé que vous étiez les mêmes pour moi ! Quels soins généreux pour m’en convaincre !… Ce soir une sédition semblait prête à se former: le peuple s’assemblait précisément sous nos fenêtres… je n’avais pas mon sabre… Je vois encore, je verrai toujours Dolorès m’apportant l’épée du colonel et me la remettre en me disant : « Voici l’épée de mon mari, qu’elle protège vos jours et qu’elle épargne le sang de mes compatriotes ! » Pour donner une idée de la défiance universelle, l’autre jour un cheval s’échappe, galope, parcourt quelques rues ventre à terre; à l’instant, les portes se ferment, toutes les boutiques se barricadent, tout le monde se groupe, s’écrie et se sauve sans savoir où, ni pourquoi 3)A l’attaque de Paris par les Alliés, en 1814, un soldat ivre, tué à la porte Saint-Martin, répandit pareille alarme jusqu’au faubourg Saint-Jacques. (Ferdin. de T.).

Le 26. – J’ai revu ici avec bien du plaisir Potier et d’Astorg. Mon fidèle Georges arrive ici dans huit jours, mais voilà que j’apprends que mon régiment est parti de Ioncica et marche à grandes journées sur Cadix qu’on dit bombardée par les Anglais. Où vais-je maintenant le rejoindre ? Pauvre Georges ! Il faut que je parte quand il arrive ! Si, pourtant, je me faisais malade, pour huit jours seulement ? Sainvilliers en serait fort aise, mais… le devoir ! Allons, il faut partir; les affaires du régiment seront terminées le 28; je pars le même jour.

Le 27. – J’ai donné une grande partie de la journée à mes affaires, et à Sainvilliers tous les moments que j’ai pu dérober sans inconvénient. Enfin, j’ai été visiter le cabinet d’histoire naturelle, que je n’avais pu voir à mon premier voyage, revoir mes bons hôtes et leur dire adieu.

Le cabinet d’histoire naturelle est, pour l’ensemble, beaucoup au-dessous de celui du Jardin des Plantes à Paris, à l’exception de quelques classes qui sont peut-être ici plus complètes ou plus nombreuses; celle des minéraux surtout. Quant au nombre et à la beauté des échantillons, ce cabinet est, dit-on, le plus beau de l’Europe. La seule province de Grenade et les montagnes de la Sierra Morena fournissent une remarquable variété de minéraux; quant aux animaux, à l’exception de quelques gens, la collection n’en peut être comparée à la nôtre. Le Mexique et les Indes ont fourni ici beaucoup de lézards et de serpents d’une grandeur extraordinaire. Mais la plus grande richesse de ce cabinet consiste dans une réunion très nombreuse d’antiquités, de costumes, d’armures, d’armes de sauvages, du Pérou, du Mexique, des deux Amériques et de la Chine. J’ai admiré la grande beauté de quelques idoles en bois d’un travail parfait, et qu’on n’a pu se procurer qu’au poids de l’or, l’armure et l’équipement complets d’un général chinois, des timbales chinoises extrêmement sonores, plusieurs meubles faits par les sauvages et les ossements monstrueux d’un animal qui n’est point l’éléphant, ni le mammouth et qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. En fait d’antiquités romaines, fort peu de choses, et les débris mutilés qu’on honore d’une place à ce muséum prouvent que ce cabinet ne possède pas un grand nombre d’autres morceaux. Une pièce particulière est une espèce de garde-meuble de la couronne. Elle contient des objets d’un très grand prix, entre autres une fleur de lis d’un travail admirable, contenant les portraits de tous les rois et reines d’Espagne depuis Louis XIV, et plusieurs vases d’agate, d’opale et de différentes pierres, d’un grand prix et d’une seule pièce.

Le 28. – Valdemoro. – Après avoir bien manqué passer la nuit à la belle étoile, j’ai été loger avec les officiers de mon ancien et cher régiment qui occupent une partie de l’ancien palais du prince de la Paix.

Ce palais, pour la beauté des ameublements, glaces, lustres, tableaux, tapis, est en tout digne d’un souverain; en d’autres temps, j’eusse remarqué tout cela, j’eusse admiré surtout la beauté de plusieurs tables de marbre, sur lesquelles sont des papillons en mosaïque d’un fini, d’une variété, d’un éclat, d’un travail admirables; mais harassé, affamé, accablé de sommeil, tous ces objets me passaient devant les yeux, sans me faire la moindre impression.

Enfin le jour a paru. J’ai été retrouver Sainvilliers, mais pour si peu d’instants; les heures se sont écoulées, il a fallu le quitter et sortir de la ville. Il a fallu le serrer dans mes bras, lui dire adieu une dernière fois, le suivre longtemps des yeux, en me retournant et le voir enfin disparaître ! Bien souvent encore, dans cette belle avenue qui borde la route de Madrid à Valdemoro, je me suis retourné, et je me suis dit, en jetant un coup d’œil fugitif sur la ville, dont je m’éloignais: Il est là. Son absence me laisse toujours un vide que lui seul peut remplir. Enfin me voilà à Valdemoro. Je ne distingue plus Madrid et demain mes yeux ne pourront plus le chercher !

Le 29, Aranjuez, 3 l. et demie. — Ne pouvant rejoindre seul mon régiment qui a plusieurs jours de marche d’avance sur moi, j’ai pris le parti de me réunir à une colonne de 500 chasseurs (3e régiment prov.) qui vient renforcer la brigade et se dirige comme elle sur Cadix.


 

References   [ + ]

1. Une fille à Lucien
2. Savary, qui devait remplacer Murat, avait réussi à amener à Bayonne Charles IV et Ferdinand VII pour solliciter l’arbJtrage de l’Empereur dans leur querelle de famille. Napoléon les fit abdiquer tous les deux en sa faveur, mais les Espagnols n’admirent pas. ce qu’ils appelèrent le guet-apens de Bayonne et l’exil fit de Ferclinand VII l’idole de son peuple.
3. A l’attaque de Paris par les Alliés, en 1814, un soldat ivre, tué à la porte Saint-Martin, répandit pareille alarme jusqu’au faubourg Saint-Jacques. (Ferdin. de T.