Le Vol de l’Aigle

Depuis son arrivée à Elbe, cet empire d’à peine 250 km2, l’Empereur déchu semblait accepter son exil. C’est en tous cas ce que semblait constater Campbell, l’officier anglais chargé de le surveiller. Napoléon donnait en effet l’apparence d’une vie rangée et paisible, bercée par le repos, les promenades, les jeux, les soirées calmes et l’administration tranquille de son petit bout de terre. Les caricaturstes ne l’appelaient-elles pas « Robinson Crusoë » ?

Mais la réalité était toute autre.

En vérité, la France est au cœur de ses pensées les plus secrètes. Son but est bel et bien de reconquérir sa couronne, même s’il n’en est peut-être pas conscient au début.

Et en ce début de 1815, tout le pousse à quitter l’île.

Par de nombreux émissaires venus lui rendre visite, il connaît la situation en France et la croissante impopularité de Louis XVIII, qui enchaine fautes politiques et choix économiques désastreux.

D’un point de vue pratique, la rente annuelle de 2 millions qui doit, selon le traité de Paris, lui être versée, n’arrive pas. Ses finances s’assèchent de jour en jour, et la faillite menace.

Il pressent aussi, aidé en cela par ceux qui, aimablement, l’informent de l’infidélité de son épouse, à Vienne, qu’il ne la verra sans doute jamais à Elbe, elle et son fils.

Enfin, les informations lui parviennent du Congrès de Vienne où les Alliées évoquent pour lui, sans aucun complexe, un exil plus sûr, sur l’île anglaise de Sainte-Hélène.

Pour lui, donc, la situation est claire : le temps joue contre lui. Dès lors, à partir de janvier 1815, il mûrit avec précision un plan d’évasion.

Le 12 février 1815, l’ancien sous-préfet de Reims, Fleury de Chaboulon, déguisé en matelot à bord d’une petite felouque, était arrivé à Elbe. Il lui a présenté un rapport complet, précis et authentique, de la situation en France, révélant en outre l’existence d’un autre complot, impliquant Fouché, Davout et Maret, qui a pour projet d’établir la régence. « Une régence ! s’écrie Napoléon, pourquoi faire ? Suis-je donc mort ? »
À la mi-février 1815, profitant de l’absence de Campbell, parti, depuis le 14 février rejoindre à Florence sa maîtresse, la comtesse Miniaci (pour « raison de santé », écrit-il dans son Journal !), Napoléon fait repeindre son brick, « L’Inconstant », aux couleurs britanniques. Puis il fait embarquer des armes, des vivres et des munitions sur ses autres navires, sans vraiment s’en cacher.

Le 22, il réquisitionne les navires marchands et demande à son trésorier payeur, Peyrusse, de payer les factures, d’emballer le trésor dans des caisses. Il s’agit là de quelques deux millions de francs, constitué par l’argent que l’Empereur avait économisé sur sa liste civile et qu’il avait sauvé de la main-mise du gouvernement provisoire à son départ pour l’île d’Elbe.

Le 23 février, Napoléon a un long entretien avec sa mère dans lequel il lui annonce sa décision de partir. Elle lui répond :

« Ce qui doit être sera. Que Dieu vous vienne en aide… Mais s’il est écrit que vous devez mourir, il est préférable que ce ne soit non par le poison, ni dans un repos indigne de vous, mais l’épée à la main… ».

 

Dimanche 26 février 1815 – Porto-Ferrajo – Le départ

Inquiétude dans la nuit du 23 au 24 : la frégate anglaise la Perdrix accoste à Porto Ferrajo ! Mais, Campbell n’est pas à bord, et seuls débarquent six touristes anglais, désireux de rendre visite à l’Empereur. Le capitaine peut constater que Napoléon est bien présent sur l’île.  Bientôt, la frégate anglaise repart !

Le 24, l’embargo est décrété sur tous les bâtiments présents dans le port.

Le 25, les préparatifs continuent. Jermanowski, le général commandant les troupes polonaises de l’île, embarque quatre pièces de campagne à bord de l’Inconstant, cinq chevaux dont Tauris, le cheval de l’Empereur, cadeau du Tsar, celui qu’il montait à Wagram. L’embargo est maintenu, les soldats du bataillon Corse sont consignés de crainte de désertions, les grenadiers patrouillent dans les rues et sur la côte.

Le prochain départ ne fait désormais plus mystère. Mais si, sur le port, on dit qu’on va en France, dans les cafés on rapporte qu’on part pour l’Italie.

Toute la journée, Napoléon reste enfermé aux Mulini, le « Palais », contrairement à son habitude. Il y prépare trois proclamations, les deux premières adressées au Peuple français et à l’armée, la troisième adressée par la Garde Impériale aux généraux, officiers et soldats de l’armée.

Le dimanche 26 février, tout le monde est dans l’attente du départ, sans pourtant savoir s’il aura bien lieu ce jour-là.

À neuf heures, l’Empereur va à la messe avec sa mère. Après l’office, il passe en revue le bataillon Corse et retourne aux Mulini.

Les Mulini
Les Mulini

Vers onze heures, Cambronne avertit les adjudants-majors que la troupe aura la soupe à quatre heures et embarquera à cinq.

À midi, le Bataillon Franc et la Garde Nationale relèvent les postes occupés par la Vieille Garde ; ils resteront garder Madame Mère et la princesse Pauline au cas où…
Un bateau se présente, c’est le St Esprit, venant d’Agde.

La fortune ne trahit pas l’Empereur. Dans la nuit du 24 au 25 février, un coup de vent força le navire le St-Esprit, capitaine Cardini, à venir mouiller dans le port. L’heu­reuse arrivée de ce transport secondait admirablement les projets de Sa Majesté. La douane eut ordre de retarder les expéditions.

 

Sur ordre de l’Empereur, Jermanowski, monte à bord avec vingt hommes.

Les Polonais se précipitèrent à bord. Je mandai le capitaine; je lui signifiai l’ordre de me remettre ses papiers et de faire mettre sur le pont toutes ses marchandises que nous avions l’ordre de faire jeter à l’eau. Le capitaine Cardini était dans la plus vive agitation de se voir abordé de la sorte. Chaque caisse, chaque baril jeté à l’eau excitait ses jérémiades. La certitude que je lui donnais que je n’étais venu à bord que pour solder toute sa cargaison le calma un peu ; il se rendit et se résigna à livrer son bâti­ment aux troupes de Sa Majesté. Le capitaine, après avoir donné ses ordres à son second, me conduisit dans sa chambre ; j’épluchai, le mieux qu’il me fut possible, tous ses comptes. Je le trouvai nanti de doubles expéditions; il était en destina­tion pour Naples, venant de Gènes. Ses factures ne me pa­raissaient pas sincères ; ses prétentions étaient excessives. Tant que les Polonais n’étaient pas tous à bord, je ne perdais pas du temps à vérifier et à acheter au meilleur marché pos­sible le secours qui nous était offert. Sa Majesté s’apercevant, du haut de sa terrasse, que les chaloupes n’opéraient pas assez promptement le déchargement des Polonais, s’embarque dans son canot, aborde le St-Esprit, monte à bord et me trouve les mains pleines de papiers. Sur les observations que je lui fis des exigences du capitaine, Sa Majesté fit voler tous mes papiers en l’air, en me traitant de paperassier, et me donna l’ordre de payer au capitaine ce qu’il demandait. J’endurai cet instant d’humeur et je comptai au capitaine 25.000 fr.

L’Empereur retourne aux Mulini . Puis il reçoit le directeur des domaines Lapi, promu gouverneur de l’île, une compagnie du Bataillon Franc et un détachement de la Garde Nationale auxquels il dit :

« Je vous confie la défense de la place. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de confiance que de laisser ma mère et ma sœur à votre garde... »

S’il est calme et assuré, l’inquiétude en revanche règne autour de lui. Drouot, le maréchal du palais et le comte Bertrand sont soucieux, Madame Mère et Pauline pleurent, Mme Bertrand étouffe ses sanglots.

 

La ville était sens dessus dessous. Les habitants étaient tristes. La même affliction régnait dans le palais. Madame Mère et Son Altesse la princesse Pauline, effrayées de l’entreprise, contemplaient, l’œil humide, les préparatifs de notre départ et semblaient recommander à notre dévouement un fils, un frère chéri.

Bientôt retentit la générale. Les troupes sortent des casernes, chaloupes et canots sillonnent la rade.

Sa Majesté avait assigné ma place à bord de l’Inconstant; mes moyens de transport avaient été préparés; toutes mes malles parvinrent à bord de ce bâtiment; la générale battit; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes; quatre cents hommes de la vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’ex­pédition prit place sur le St-Esprit, le chebeck de l’Empe­reur l’Etoile, la spéronade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant Elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir les airs des cris prolongés de vive l’Empereur !

À sept heures, Napoléon embrasse une dernière fois sa mère, descend vers le port dans une petite voiture qui va au pas, que suivent à pied Bertrand, Drouot, Peyrusse, Pons, le docteur Foureau, Marchand, les fourriers du Palais avec les magistrats de l’île. La ville a été spontanément illuminée. La population, massée sur les remparts, voit passer l’Empereur dans sa tenue légendaire, petit chapeau, redingote grise.

Des vivats se font entendre quand il embarque sur la Caroline, qui va le conduire à bord de l’Inconstant. À huit heures, un coup de canon tiré du brick donne l’ordre d’appareiller.

La lune éclairait notre mouvement. Des instructions furent portées à bord de chaque capitaine pour qu’ils eussent à naviguer de conserve, mais loin de nous, en se dirigeant sur le golfe Juan. À huit heures, l’Empereur, établi sur le bord de l’Inconstant, fit donner le signal du départ par un coup de canon. Aussitôt, les bâtiments se couvrirent de voiles. La soirée était superbe; le vent paraissait favorable. Les habitants placés sur les remparts saluèrent l’Empereur de mille vivats.

Par manque de vent, la flottille reste plusieurs heures dans la rade. Enfin vers minuit, une petite brise se lève et on voit les bâtiments voguer vers la haute mer,  contraints toutefois  à tirer des bords. Au matin du lundi 27 février, on est seulement au large de Capraja, et, de l’Inconstant, on peut voir à l’horizon la frégate The Partridge qui ramène le colonel Campbell à l’île d’Elbe.

À huit heures du matin, nous nous trouvions à la hauteur de Capraja. Sa Majesté fit servir le déjeuner; nous eûmes l’honneur d’y être admis. Après le déjeuner, Sa Majesté régla le quart, pour que le pont ne fût pas obstrué. À une heure, on signala la frégate anglaise sortant de Livourne. On fit force de voiles; on coula bas un canot qui était à la traîne et qui pouvait retarder la marche du brick. La vue de la frégate nous donna de vives inquiétudes.


En fin d’après-midi, L’Inconstant double enfin le Cap-Corse, quand la vigie signale sur bâbord un bâtiment venant droit devant, vent arrière.

Comme il se dirigeait sur nous, l’Empereur ordonna toutes les dispositions pour se préparer au combat. En un clin d’œil le pont fut débarrassé. Tout le monde se casa dans les parties basses du bâtiment; les grenadiers reçurent l’ordre de ne pas se mon­trer et de cacher leurs bonnets. Cette disposition tourmentait le capitaine, parce qu’il se voyait horriblement encombré. L’Empereur seul voulut rester sur l’arrière du brick. Le bâti­ment approchait; on reconnut que c’était le brick le Zéphyr, capitaine Andrieux. Les sabords avaient été ôtés, les pièces chargées. Sa Majesté disait : « Laissons approcher et s’il attaque, sautons à l’abordage. » Ces paroles n’étaient pas rassurantes. Les deux bricks passèrent bord à bord. Le capitaine Taillade, officier de la marine française, était très connu du capitaine Andrieux, qui commandait le Zéphyr, et dès qu’on fut à portée, on parlementa. Sa Majesté dictait les demandes. On demanda au capitaine Andrieux où il allait. « A Livourne. » Il demanda à son tour quelle route tenait l’Inconstant : « Gênes. » — On lui demanda s’il voulait communiquer avec nous; il remercia et s’excusa en demandant comment se portait l’Empereur. — À merveille. — Et les deux bricks, allant en sens contraire, furent bientôt hors de vue l’un de l’autre.

 

La journée du mardi 28 est calme.

À la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, se dirigeant sur la Sardaigne ; on reconnut bientôt qu’il ne s’occupait pas de nous.

L’Empereur ayant échappé aux croisières anglaises et françaises, en témoigna la joie la plus vive. C’est, dit-il, une journée d’Austerlitz… Malgré mes souffrances, je partageai la joie de tout le monde. Sa Majesté descendit dans sa chambre et en revint avec toutes les proclamations qu’elle destinait au peuple français et à l’armée, et ordonna à tous ceux qui avaient une belle plume d’en faire des copies pour qu’on pût les distribuer dans les premiers lieux de notre dé­barquement et de notre passage.

Les soldats et les officiers subalternes sont joyeux, l’état-major inquiet. Drouot et Cambronne sont peu enthousiastes et Napoléon heureux d’avoir échappé aux croisières : cela lui rappelle son retour d’Égypte !

J’étais sur le pont, adossé au mât et souffrant beaucoup. Sa Majesté me heurta du pied, en me disant de me joindre aux autres écrivains; je m’excu­sai sur le mal de tête que me causait la mer. — « Bah! Bah ! me dit Sa Majesté, l’eau de la Seine guérira tout cela. » Je fis avec mon épaule un signe d’incrédulité. — « Monsieur le trésorier, c’est pour la fête du Roi de Rome que nous serons à Paris. Cette noble assurance ranima nos esprits et fixa nos incertitudes.

L’Empereur est très disert :

Nous déjeunâmes tard, Sa Majesté fut très gaie; nous nous réunîmes sur le pont autour d’elle—« Aucun exemple historique, nous dit l’Empereur, ne m’engage à tenter cette entreprise hardie; mais j’ai mis en ligne de compte l’étonnement des populations, la situation de l’esprit public, le ressentiment contre les alliés, l’amour de mes soldats, enfin tous les éléments napoléonistes qui ger­ment encore dans notre belle France. »

L’Empereur avait dit aussi au colonel Malet, qui le ques­tionnait sur les chances de l’expédition entreprise : — « Je compte sur la stupeur que produit aussi une grande nou­veauté, et sur l’irréflexion et l’entraînement des esprits quand ils sont soudainement frappés par une entreprise audacieuse et inattendue. Mille projets se forment; la résistance n’est nullement complète… J’arriverai sans que rien n’ait été organisé contre moi. »

 

28 février 1815 – Débarquement dans la baie de Golfe-Juan

Enfin, c’est la côte française ! Un détachement de vingt grenadiers, emmené par le capitaine Lamouret, débarque sur la plage de Golfe-Juan, pour s’assurer de la batterie de la Gabelle. Mais elle a été désarmée et les grenadiers se mettent en position sur les hauteurs voisines, sur la route reliant Antibes à Cannes. Il n’y là, à cette époque, que des marécages, dix maisons, quarante habitants, et des entrepôts pour stocker les poteries que Vallauris exporte dans tout le bassin méditerranéen.

 

Débarquement à Golfe-Juan le 28 février 1815
Débarquement à Golfe-Juan le 28 février 1815

Drouot, débarqué peu après, expédie un capitaine, en civil, vers Antibes, porteur de proclamations.

C’est le colonel d’Ornano qui commande à Antibes, ses supérieurs se trouvant en inspection aux Îles de Lérins. Prévenu, il lit les proclamations, puis arrête le capitaine quand on l’avertit qu’un détachement de grenadiers de l’île d’Elbe se présente à la Porte Royale. Ce sont les hommes de Lamouret qui, outrepassant ses instructions, a projeté de soulever la garnison.

D’Ornano accourt, les laisse entrer après avoir parlementé avec Lamouret, mais à peine ont-ils franchi l’enceinte que le colonel fait lever le pont-levis. Le détachement se retrouve prisonnier !

Pendant cette équipée, la petite armée impériale effectue son débarquement. Au fur et à mesure que la troupe débarque, les hommes établissent un bivouac dans une oliveraie entre la mer et la route. On débarque le trésor, les bagages, les canons et les chevaux.

Napoléon quitte l’Inconstant l’un des derniers, vers 17 heures. Touchant le sol de la Patrie, il s’écrie: «Salut, France ! Terre des Braves ! », et va s’asseoir sur son fauteuil de campagne, près des feux allumés par les soldats, non loin de la bastide d’un nommé Jérôme Jourdan, dont l’épouse attend un heureux événement, et à qui Napoléon, dit-on, promet d’être le parrain si c’est un garçon et qu’il rentre dans la Garde.

À midi, nous mouillâmes au golfe Juan, sous les iles Sainte-Marguerite. Les bâtiments s’approchèrent le plus possible de la plage. Les troupes n’attendirent pas que le débar­quement fut rendu facile; elles se jetèrent à l’eau et prirent terre. Le brick mouilla en arrière. Je mis l’empressement le plus vif à me faire débarquer. L’Empereur sortit le dernier du brick. On établit un bivouac dans un petit bois, près d’une route. On fit le campement de Sa Majesté dans une vigne en­tourée d’oliviers; on porta son fauteuil de campagne et on alluma son feu. Son cheval fut débarqué.

Cambronne est envoyé à Cannes avec une compagnie de 100 chasseurs et grenadiers :

« Cambronne, je vous confie l’avant-garde de ma plus belle campagne ! Vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang ! »

Le général Cambronne
Le général Cambronne

Drouot place des sentinelles et des postes de garde le long de la route. Des voitures sont arrêtées et on achète quelques chevaux.

Napoléon se refuse à prendre Antibes d’assaut :

« Le temps est trop précieux. Le meilleur moyen de remédier au mauvais effet de l’affaire d’Antibes, c’est de marcher plus vite que la nouvelle ! Si la moitié de mes soldats se trouvaient prisonniers, je les laisserais de même. S’ils y étaient tous, je marcherais seul.»

S’enveloppant le corps d’un couvrepied et d’un tricot de laine, il s’assoit dans son fauteuil pliant, les jambes allongées sur une chaise, et, couvert de son manteau, il s’assoupi.

Vers minuit, les hommes ayant nettoyé leurs armes, mangé la soupe et reçu leur solde pour quinze jours, la colonne est formée et gagne Cannes par un magnifique clair de lune. Napoléon chevauchant le Tauris, passe les troupes en revue.

À minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur marchait en tête. On prit les vivres à Cannes.
Pour la suite de la marche en avant Drouot commandera l’arrière-garde avec un petit détachement. Cambronne conduira l’avant-garde, avec pratiquement une demi-journée d’avance sur le gros des troupes, et une journée entière sur l’arrière-garde.

C’est lui qui est chargé de trouver les rations pour environ 1.000 bouches à nourrir ! En fait, Cambronne ne cessera de gonfler les effectifs pour faire croire à une armée plus importante, réclamant de 2 à 3.000 rations !

Entre l’avant-garde et l’arrière-garde, il y a le bataillon proprement dit, à l’intérieur duquel marche Napoléon, parfois à pied, parfois à cheval, devant avec la troupe ou alors parmi ses officiers sans troupes. Car on va d’abord à pied. À Golfe-Juan, on réquisitionne une berline pour Peyrusse, le trésor et les bagages. Encore une constante : on achète des chevaux, des mules et même des ânes dès qu’on en trouve, car il faut remonter les cavaliers, surtout les Polonais, qui marchent en portant leur selle sur le dos, pas très pratique en montagne.

 

Mercredi 1er mars 1815 – Cannes

Cambronne, avec son avant-garde, se présente à Cannes vers trois heures et s’annonce comme venant de débarquer de l’île d’Elbe pour rentrer en France avec des soldats en congé et des malades. Il réquisitionne tous les chevaux de poste sous prétexte qu’il en a besoin pour ses malades.

Dans la ville, on a d’abord cru à un débarquement de corsaires algériens, mais l’arrivée de l’avant-garde dissipe les craintes et la foule se presse autour des grenadiers.

Vers deux heures, Napoléon arrive, établissant son bivouac sur les sables hors la ville, faisant  allumer un grand feu, bientôt entouré par la troupe et beaucoup de curieux de la ville.

C’est là qu’il rencontre le prince de Monaco, arrivé la veille vers les cinq heures, et que Cambronne a consigné dans son appartement avec un piquet, sous la garde d’un caporal.

Arrivé à Cannes, où la nouvelle de notre débarquement n’était pas parvenue, le premier acte du général est de faire venir sur la route le pain et toute la viande qu’il peut se procurer, et de mettre embargo sur tous les chevaux de la poste. Un épisode amusant signala sa marche. Le général trouva, à l’hôtel de la poste, le duc de Valentinois, prince de Monaco, pour qui l’on faisait les apprêts de son entrée dans sa principauté de Monaco. Il fut consigné dans son logement jusqu’à l’arrivée de Sa Majesté, et tous les chevaux de la poste mis en réquisition pour le service de l’ex­pédition. Le prince était muet d’étonnement ; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était momentanément prisonnier.

 Le prince, qui a jusque-là refusé de croire à la présence de l’Empereur, témoigne d’un grand étonnement.

– Venez-vous avec nous, Monaco ?  demande l’Empereur en riant.
– Mais, Sire, je vais chez moi.
– Et moi aussi ! répond Napoléon.
– Mais que prétendez-vous avec si peu de troupes ?
– Être sur mon trône avant la fin du mois !

Après s’être entretenu une demi-heure avec le prince, l’Empereur donne des instructions à Cambronne, qui prend les devants avec 100 grenadiers et 4 chevau-légers, pour former l’avant-garde, avec ordre de préparer des vivres à Grasse.

 

Jeudi 2 mars 1815 – Cannes – Grasse – Séranon.

À minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur marchait en tête. On prit les vivres à Cannes. Nous traversâmes Cannes. Sur le bruit répandu qu’un ramas de Corsaires était débarqué, la ville sembla déserte. De loin en loin, quelques fenêtres s’entr’ouvraient.

 

À Grasse, le bruit d’une descente de corsaires s’est, là aussi, répandu. Mais bientôt le maire, le marquis Lombard de Gourdon, est renseigné du débarquement de Napoléon par une estafette venue d’Antibes.

À la mairie, on parle d’armer la population pour former une centaine de partisans qui, en supposant qu’il prenne la route de l’Estérel, iront s’opposer au passage de Napoléon ou, s’il  marche sur Grasse, résisteront depuis les remparts. Mais la municipalité ne dispose que de trente fusils dont cinq en état de marche et pas une seule cartouche. Mieux vaut se tenir tranquille.

Cambronne arrive à Grasse entre 6 et 7 heures.

La population se met aux fenêtres et bientôt quinze cents personnes sont réunies sur le Cours et sur la place du Clavecin où était dressée la guillotine pendant la Révolution. Quand le maire lui demande au nom de quel souverain il fait ses réquisitions, Cambronne lui répond :

– Au nom de l’Empereur Napoléon !
– Nous avons notre roi et nous l’aimons.
– Monsieur le maire, je ne viens pas pour faire de la politique avec vous, mais pour demander des rations, parce que ma colonne sera ici dans un instant.

Bon gré, mal gré, le maire doit donc s’exécuter.

Apprenant que le général Gazan, un ancien de la guerre d’Espagne, est à Grasse, Cambronne se rend chez celui-ci et  tambourine à la porte. La cuisinière passe la tête par la fenêtre et lui dit :

– Le général est parti dans sa campagne !
– Dis-y que c’est un jean-foutre !

Et il ajoute un mot qui deviendra célèbre à Waterloo !

Cambronne, suivant les ordres, cherche ensuite, rue de l’Oratoire, l’imprimeur Dufort, pour faire imprimer les proclamations afin de les répandre plus facilement.

De son côté, Napoléon, encore à Cannes, est constamment tenu au courant par les estafettes de liaison, les lanciers Polonais en l’occurrence. Enfin rassuré sur la marche, l’Empereur fait lever le camp. La troupe s’arrête à Mouans-Sartoux, sur la place de la mairie, en attendant les nouvelles de Cambronne.

Cambronne et ses 100 grenadiers d’avant-garde s’organisent à Grasse, en dehors de la ville, sous les remparts. C’est une sous-préfecture de 12.000 habitants, ce qui est important en 1815. C’est en fait la première vraie ville que les Elbois rencontrent sur leur chemin ! …

Napoléon, à cheval au milieu de son bataillon, y arrive enfin, descendant, avec son état-major, à l’Hôtel du Dauphin, pour se restaurer et faire le point.

Nous arrivâmes à Grasse à midi. Les mêmes bruits d’un débarque­ment de forbans étaient venus jusqu’à Grasse; une partie des habitants s’étaient enfuis, les boutiques étaient fermées. Mais dès que la troupe parut et que le nom de l’Empereur eut été prononcé, le peuple sortit en foule, les magasins se rouvrirent, les autorités se présentèrent, les fournitures furent abondantes et payées avec empressement.

Il serait encore temps de prendre la route de Draguignan et de passer par la vallée du Rhône. Mais Napoléon garde un mauvais souvenir de sa traversée de la Provence, l’an passé pour se rendre de Fontainebleau à Fréjus. Il y avait été conspué et menacé de mort.

D’autre part, le chirurgien de la garde Apollinaire Emery, originaire de Grenoble, a indiqué à l’Empereur que l’état d’esprit des montagnards de la Haute Provence et des Dauphinois diffère de celui des habitants du littoral et des riverains du Rhône. De plus, ces populations, peu nombreuses et disséminées, communiquent difficilement entre elles à cause des montagnes et du manque de chemins, et ne peuvent guère être averties ou rassemblées.

La décision est prise : on prendra par la montagne, même si la route à suivre s’annonce des plus difficiles.

Sa Majesté voulant prendre la route de la montagne, me chargea de laisser les livres et de mettre les fonds dans des caisses et de les charger sur des mulets. Nous laissâmes à Grasse quelques canons emmenés de l’île d’Elbe, parce qu’ils devenaient d’un transport trop difficile à travers les monta­gnes.

 

On achète de nouveaux chevaux et mulets. Une vingtaine de lanciers sont montés, ainsi que quelques officiers sans troupe. Et la marche en avant continue ! Drouot et l’arrière-garde restent à Grasse pour régler les derniers détails.

 

L’Empereur quitte Grasse vers 2 heures de l’après-midi, atteignant  St Vallier-de-Thiey vers les 4 heures, pour une petite halte d’une demi-heure.

Nous prîmes la route de Castellane; nous traversâmes le village de St-Vallier. La nuit rendit notre marche dangereuse à travers les rochers et les précipices sur lesquels nous paraissions sus­pendus. Mes mulets, pesamment chargés, ne marchaient pas; l’escorte, fatiguée de cette lenteur, dépassait insensiblement mon convoi. J’étais moi-même excédé de fatigue. J’avais mis pied à terre pendant que les muletiers s’occupaient à faire manger l’avoine; je m’étais mis un peu à l’écart-, tenant dans ma main la bride de mon mulet; le sommeil s’empara de moi. Le froid me réveilla; le convoi était parti; mon mulet, ne se sentant plus retenu, l’avait suivi. Je fis sonner ma montre, j’avais dormi deux heures. Je ne puis pas rendre le malaise, le trouble, l’inquiétude qui m’assaillirent à mon réveil, lorsque je me vis seul dans une gorge. Mon imprudence et le danger de ma position me donnèrent des forces. Je me jetai dans la route qui me parut fraîchement frayée; mon agitation était extrême; l’inquiétude me donnait des ailes… C’était la nuit des aventures. J’avais fait à peine une lieue, qu’un peu de paille, gisant sur le bord de la route, me fit découvrir deux de mes caisses d’or; le mulet qui les portait s’était encloué: et n’ayant pu continuer sa route, on avait été forcé de le dé­charger. Je m’empressai de les cacher sous un tas de pierres et j’y mis un jalon. Je doublai le pas, et, après une heure, j’arrivai au village d’Escragnolles, où mon convoi s’était arrêté. Je repartis sur le champ pour aller à la recherche de mes fonds; le chargement opéré, je rentrai à Escragnolles.

À l’annonce de l’arrivée des troupes, la population redoutant surtout une razzia de ses mulets, les a par précaution enfermés dans des bergeries éloignées. En l’absence du maire, Napoléon fait demander l’adjoint M. Chautard pour lui demander de lui procurer des montures. Sur quoi l’officier municipal lui répond:

– Mais Sire, tous les mulets sont en Champagne !

Napoléon sans rire :

– Bougre, qu’ils sont loin !

Ce ton familier rassure Chautard :

– Pardon mon Empereur, je veux dire à la campagne !

L’entretien se poursuivant sur ce ton, l’adjoint fait chercher par le garde champêtre tous les mulets que les habitants voudront bien louer, à bon prix d’ailleurs.

La route maintenant monte à flanc de montagne, jusqu’à plus de 1000 mètres, la nuit approche, il fait froid, la neige se même à la pluie.

Napoléon, qui est de nouveau à pied, fait une courte halte à Escragnolles, près d’une petite chapelle, où le curé lui a fait préparer un buffet bien garni. Napoléon enchanté déclare : «Mais c’est une mitre qu’il faudrait à ce saint homme, ce qui lui irait mieux qu’un tricorne

Au-delà d’Escragnolles, la nuit est tombée. On rencontre une file de muletiers qui s’en vont porter du blé au marché de Grasse. L’Empereur les oblige à empiler sur le chargement de leurs mulets, les sacs de ses soldats harassés et à rebrousser chemin jusqu’à Séranon.

À Séranon, le maire de Grasse, Lombard de Gourdon, convient avec Cambronne de mettre à sa disposition son château de Brondet (en fait une grande bastide).

Il neige de plus en plus fort au col de Valferrière, à plus de 1000 m d’altitude, et on comprend sans peine que les troupes, en arrivant à Séranon, apprécient la chaleur du bivouac, après une marche de 50 kms, dans un chemin mal tracé, voire dans un ruisseau à moitié gelé.

La nuit rendit notre marche dangereuse. Épuisé de fatigue, je m’endormis sur le bord du chemin, et ayant rejoint le convoi, j’aperçus sur les côtés du sentier une caisse d’or qu’un mulet avait laissé choir. Je récupérais cette caisse après avoir cherché de l’aide à Escragnolles.

 

Vendredi 3 mars 1815 – Séranon – Castellane – Barrême.

 

Pendant que les feux du bivouac consument toute la provision de bois de Blaise Rebuffel, le régisseur du marquis, Napoléon s’installe. Il dort tout habillé sur un fauteuil, accoudé sur une petite table.

En partant, le matin de ce vendredi 3 mars, l’Empereur emmène avec lui Blaise comme guide dans la marche jusque Castellane. Pas très content d’avoir perdu sa provision de bois, Rebuffel va rapidement s’éclipser sous prétexte d’assister sa femme en couches. Quant aux muletiers réquisitionnés la veille, ils ont pris la poudre d’escampette !

Les grognards n’ont évidemment pas le temps d’admirer le paysage… Ils arrivent, par le village de la Doire, au Logis du Pin.

Puis, ils montent le col de Luens qui culmine à 1.054 mètres avant d’arriver au  village de La Garde, et de redescendre sur Castellane.

Cambronne est déjà chez le sous-préfet François Francoul, un des rares à ne pas prendre la fuite. Il est vrai qu’il a été destitué par Louis XVIII, attendant son successeur M. De Villeneuve-Bargemon, et qu’il ne fait donc aucune difficulté pour accueillir Cambronne et son avant-garde. La municipalité, les habitants et les officiers réformés s’empressent de pourvoir aux besoins de la troupe. Les rations de pain, de vin et de viande sont rassemblées sur la place. On y ajoute quelques charrettes et bien sûr des mulets.

L’Empereur arrive pour déjeuner à la sous-préfecture, avec le sous-préfet Francoul et le maire M. St Martin qui est sans influence, car précédé d’une solide réputation d’assoiffé. Devant les bonnes dispositions du sous-préfet, Napoléon demande des passeports en blanc : l’un est destiné à Pons de l’Hérault qui, de Digne, partira à Marseille pour entrer en contact avec le maréchal Masséna, qui le fera mettre tout simplement en prison, au château d’If…

L’autre est pour le chirurgien de la Garde Emery, qui est Grenoblois : « Prends les devants, lui dit l’Empereur. Va à Grenoble et dit que j’arrive ». Pour remercier Francoul, l’Empereur lui promet de le nommer préfet de Digne, dès son arrivée à Paris.

Napoléon prend un instant de repos. En ville la troupe et la population fraternisent. À 2 heures on se remet en marche dans les traces de Cambronne, car il faut monter le col des Lecques enneigé, à 1.148 m. d’altitude.

Les kilomètres qui suivent vont être parmi les plus difficiles. Il n’y a pas de routes, seulement un sentier muletier (l’ancienne «via salinaria», la route du sel). Il neige à gros flocons. La troupe s’étire sur une grande distance. Les hommes sont obligés de marcher les uns derrière les autres.

Cambronne, arrivé à 18 heures à Barrême, après une étape de 46 km, a fait préparer un logement dans la maison du juge Tartanson. Quand Napoléon arrive, à 20 heures, les rues sont illuminées et toute la population l’attend. Le maire M. Béraud vient au-devant de lui et le mène à la maison du juge. Napoléon s’entretient longuement avec lui, le maire et ses conseillers et ils repartent peu après, tous «plein d’enthousiasme et de dévouement pour sa cause».

Napoléon mange avec Bertrand et Drouot, qui a laissé son arrière-garde à Castellane. Cambronne fait fonction de maître d’hôtel et pour compléter le menu familial, soupe de légumes et plat de morue, commande à l’Auberge du Cheval-Blanc, un rôti de chevreau ainsi que des fruits et des confitures. Voulant dédommager le juge Tartanson des frais occasionnés, celui-ci répondra : «Je ne suis pas aubergiste, je ne fais pas de note ! ».

Samedi 4 mars 1815 – Barrême – Digne – Malijai

À 6 heures, départ de l’Empereur, qui va franchir à nouveau 27 km de sentiers muletiers. Cambronne avec son avant-garde est parti dans la nuit, guidé par un vieux grognard en retraite nommé Garron, qui va le diriger jusqu’au col de Chaudon.

Nous nous mîmes en route pour nous diriger sur Digne. Le froid était vif, le verglas rendait notre marche très pénible et périlleuse. Nous nous réchauffions au feu des charbonniers que nous trouvions dans ces montagnes. Ils étaient stupéfaits d’étonnement. Ils contemplaient Sa Majesté la bouche béante. L’Empereur marchait à pied, le bâton à sa main ne l’empêchait pas de glisser et de tomber.
– A la bonne heure, il ne faut pas que notre petit caporal se donne une entorse aujourd’hui ! dit un grenadier.
Cette boutade ne déplut pas à Sa Majesté. Elle en rit.

À mi-chemin entre Barrême et Digne, Napoléon fait une halte à La Clappe, hameau de 300 habitants. Un aubergiste lui sert des œufs et une bouteille de vin de Chabrières. Au moment de payer, l’Empereur trouve le prix demandé trop élevé :
– Les œufs sont rares par ici !
Il s’entend répondre par l’aubergiste :
– Non, ce ne sont pas les œufs qui sont rares, ce sont les Empereurs !

L’Empereur, fait son entrée à Digne, à cheval, à midi. Il s’installe à l’auberge du Petit Paris, et déjeune avec les notables. Quand il demande à voir le préfet, on lui répond qu’il est en tournée ! En fait, il a purement et simplement déserté de son poste !

Quand la troupe a fait son entrée en ville, en ce jour de marché, la foule l’a acclamée, se mêlant aux soldats, les interrogeant avidement.

Napoléon ne rencontre pas l’évêque de Digne, Mgr Miollis, resté dans sa cathédrale St Jérôme. C’est cet évêque qui servira de modèle à Victor Hugo pour en faire le Mgr. Myriel des Misérables. Par contre, Pierre Morin, l’ex-forçat que Mgr. Miollis a recueilli chez lui comme factotum, rejoint les soldats et demande à faire partie du bataillon. Il ira jusqu’à Paris et finira à Waterloo : c’est lui le Jean Valjean du roman.

Prenant la route pour Malijai, où Cambronne doit faire le logement,  Napoléon divise désormais sa petite armée en 3 groupes échelonnés.

En tête marche le colonel Mallet avec les 3 compagnies de chasseurs à pied de la vieille garde, les marins et les lanciers polonais, montés ou non montés.

Ensuite vient le capitaine Loubers avec 3 compagnies de grenadiers, les canonniers et une trentaine d’officiers sans troupe. C’est dans ce groupe que se trouvent l’Empereur, l’état-major et le trésor.

Fermant la marche, les fusiliers du bataillon Corse du commandant Guasco.
Drouot, avec un peloton, demeure en arrière-garde, restant à Digne quelque temps pour attendre que l’imprimeur ait fini son travail.

À Malijai, distant de 20 km, Cambronne a réquisitionné le château de la famille Noguier, appartenant à l’ancien receveur général des finances de Provence.

À son arrivée, Napoléon est accueilli par le maire Jean-Baptiste Hughes. Mais le propriétaire du château, Edouard Noguier de Malijai ne se met pas en frais pour recevoir l’Empereur, l’appelant ostensiblement « Monsieur ».

L’Empereur donne aussitôt l’ordre à Cambronne de s’avancer avec son avant-garde, à marche forcée, sur Sisteron. Il est anxieux, ne se couche pas, attendant des nouvelles de Cambronne. Il a raison d’être anxieux : la Citadelle de Sisteron et son pont de la Baume, représentent théoriquement un obstacle difficile à franchir, où peu de monde pourrait l’arrêter au passage de la rivière.

Le sort de Sisteron va en fait se jouer à la Préfecture de Digne. Cambronne ne rencontre pas de résistance, car le commandant de la citadelle, Machemin, a reçu des ordres du général Loverdo d’évacuer hommes et munitions. Déjà depuis le matin, le maire M. De Gombert parcourt la ville, ayant appris que la gendarmerie a quitté Sisteron de bonne heure. Ami personnel du commandant Machemin, il cherche à le voir mais se heurte à la discipline militaire :

Ne vous mêlez pas de cette affaire, lui dit Machemin, j’obéis à des ordres et ce que vous avez de mieux à faire est de rester tranquille, parce qu’en définitive, c’est moi qui commande ici.

Le maire rencontre alors le capitaine du génie Lavocat et le prie de venir à la mairie « pour nous guider et nous inspirer les moyens propres à nous opposer au passage de Bonaparte qui revient bouleverser la France et embraser l’Europe.»  Il lui suggère de faire sauter le pont. Lavocat refuse. Plus tard, il suivra Napoléon.

Quant au sous-préfet Bignon, qui avait rallié Napoléon en 1804 et qui l’admire toujours, s’il condamne la « trahison de l’usurpateur », il n’en reste pas moins dans une prudence calculée. Le soir, Digne est morne et accablée, tous se sentent abandonnés par les autorités qui ont retiré les moyens de défense en faisant évacuer militaires et munitions.

À minuit, lorsque Cambronne frappe à la porte de la Mairie, M. De Gombert comprend que tout est perdu. À Malijai, Napoléon apprenant que Cambronne est dans la place, dit : « Nous voilà sauvés, nous sommes à Paris.».

Dimanche 5 mars 1815 – Malijai – Sisteron – Gap

Quittant Malijai, l’Empereur et son bataillon prennent donc la direction de Sisteron, dont l’imposante citadelle va bientôt s’offrir à leur vue.

Vers les 11 heures, il s’arrête dans le faubourg de la Baume, s’assied sur le parapet du pont sous lequel passe la Durance et laisse défiler la troupe en criant aux hommes : « Soldats, nous sommes à Paris ! ».

À l’hôtel de ville, le maire répugne à se rendre au-devant de Napoléon : « De grâce Messieurs, ne donnez pas un air de fête à cette pénible corvée ! ». Mais deux membres du conseil municipal arrivent à le convaincre que « c’est là un cas de force majeur, auquel il ne convient pas de résister et que c’est un sacrifice dont les concitoyens ne peuvent manquer de tenir compte ». Le maire se met donc en marche, rencontrant en route le sous-préfet Bignon, qui s’y rend comme lui.

Napoléon entre dans la ville par la  Porte du Dauphiné, puis se dirige ensuite vers l’hôtel du Bras d’Or, où il reçoit les autorités, puis d’anciens soldats de l’Empire, officiers et sous-officiers en retraite ou en demi-solde, les invitant à se joindre à son bataillon.

À la suite de ces entretiens et après avoir déjeuné, il est temps de repartir, pour rejoindre Gap.

A La Saulce, les soldats font une halte dans la rue principale, et près de l’église. Les habitants des communes voisines avertis par la rumeur attendent à l’entrée du village. Chacun veut voir l’Empereur, le toucher, donner du vin et des vivres aux hommes.

Puis on file vers Tallard, où la petite troupe arrive à la nuit.

La colonne est accueillie par un piquet de la Garde Nationale en grande tenue, présentant les armes pendant que le tambour bat « Aux champs ». Il est 11 heures du soir quand Napoléon à la lueur des torches, arrive à Gap, dont les rues sont pleines d’une foule enthousiaste. Elle crie Vive l’Empereur ! Mort aux Bourbons ! A la lanterne les aristocrates !

À l’hôtel Marchand où Cambronne a fait préparer sa chambre, Napoléon demande à rencontrer les autorités. Mais le préfet Harmand s’est réfugié à St Bonnet, où il manquera d’être pris par Cambronne. Le général Rostolland, commandant le département, est lui resté cantonné à Embrun avec la garnison. Il ne reste que le maire, le chevalier d’Abon, colonel du génie en retraite.

Bertrand est un ancien frère d’armes. Ils s’embrassent, « Allons, venez d’Abon, l’Empereur vous attend. » Aussitôt introduit :
– Que pensez-vous de notre retour, monsieur le maire ?
– Je crois, Monsieur, répond d’Abon, imperturbable, qu’il est malheureux pour la France comme pour vous…
– Comment ne réussirais-je pas ? J’ai l’armée pour moi.
– Et le peuple ?
– L’armée est tout et la masse est encore pour moi !

Lundi 6 mars 1815 – Gap – Corps

Le lendemain matin, les soldats ont quartier libre. En quatre jours depuis Golfe-Juan, ils ont parcouru près de 200 km, dans la montagne, sous la neige et dans des conditions particulières, quoique toujours bien accueillis par la population, et dans la joie d’avoir retrouvé la patrie. Les hommes ont besoin de souffler…

Ce lundi 6 mars, à 8 heures, Drouot, avec l’arrière-garde, quitte Sisteron pour Gap, serrés de près par les troupes royalistes. Au même moment, Cambronne, avec l’avant-garde, quitte Gap pour monter le col Bayard.

Tôt le matin, l’Empereur s’entretient avec M. Farnaud, secrétaire général des Hautes-Alpes, l’interrogeant sur l’ensemble de l’administration et de l’économie du département. Il promet de revenir : « Lorsque la paix sera rétablie, j’occuperai mes loisirs à parcourir en personne les départements pour y répandre des bienfaits et le tour de Gap viendra ».

On fait imprimer une proclamation, que Drouot ira prendre dans la soirée.

À la mairie, pour marquer la satisfaction que lui avait procuré l’accueil chaleureux de la ville, Napoléon fait don de son étendard personnel, le fanion des chasseurs à cheval de la garde, en soie verte, marqué du cor des chasseurs et semé d’abeilles d’or. Ce fanion est aujourd’hui au musée de Gap.

À 2 heures de l’après-midi, Napoléon quitte Gap. En prenant congé de son hôte, le sieur Marchand, l’Empereur a fait cadeau aux deux fillettes de l’hôtelier, Lisette et Félicité, d’une paire de ciseaux de sa trousse en leur disant : « Quand vous broderez, Mesdemoiselles, cet objet vous rappellera le passage de Napoléon à Gap et son hébergement chez Monsieur votre père ! »

L’Empereur monte dans une calèche achetée par Peyrusse, pour le prix de 1.400 frs.

La troupe prend ensuite la direction du Col Bayard, à 1.250 m d’altitude.

Au lieu-dit Les Baraques, la colonne est ralentie par les habitants de La Fare et de St Bonnet, où le marché a amené une grande affluence.

À Saint-Bonnet, les habitants voyant le petit nombre de sol­dats dont Sa Majesté était entourée, proposèrent de faire sonner le tocsin pour réunir les villages, afin de raccompa­gner en masse. — « Non, dit Sa Majesté, je voulais venir seul, me confiant aux bons sentiments des Français… Restez tranquilles chez vous. »

La troupe se remet en marche, longeant le Drac, dans un décor de montagnes majestueuses.

 

Pendant ce temps, à Grenoble, le général Marchand s’est résolu à fermer les portes de la ville pour éviter les désertions. Il a fait mettre la place en état de défense, hisser les canons sur les remparts, en tout 47 pièces en batterie. Il a fait dresser des abris de rondins devant les portes et a expédié à La Mure une compagnie de génie et un bataillon du 5e de ligne pour faire sauter le pont de Pont-Haut.

Le général Cambronne, avec sa troupe, après avoir assuré le passage de Sisteron, se porta sur la Mure. A la première nouvelle de notre débarquement, le général Marchand, commandant à Grenoble, avait lancé une avant-garde sur nous; elle était venue prendre position dans un défilé entre des lacs et près le village de la Mure. Instruite de cette circonstance, Sa Majesté fit faire halte, rallia la Garde et la mit en ordre de bataille. Mes habitudes ne m’avaient pas familiarisé avec ces dispositions hostiles. Je devenais embarrassant. Je me mis sur un des côtés de la route et j’attendis l’issue de cette rencontre avec anxiété ; je ne crains pas d’en faire l’aveu.

Le préfet du département est le mathématicien Fourrier, un ancien de la campagne d’Égypte,  affolé par l’orage qui se prépare à lui tomber sur la tête. Préfet de l’Isère depuis 1802, il veut bien se dévouer pour les Bourbons, mais pas jusqu’au martyr…

À Corps, Cambronne a fait le logement dans l’Hôtel du Palais, situé dans la Grand Rue. Napoléon, arrivé assez tard, couche là dans une chambre du 2ème étage.

Pressentant le danger d’être pris en tenaille entre, au sud, les troupes royalistes à sa poursuite et, au nord, la garnison de Grenoble qui n’allait pas manquer de descendre lui couper la route, Napoléon envoie Cambronne, avec ses chasseurs de la Vieille Garde et un peloton de chevau-légers Polonais, occuper La Mure pour parer à toute éventualité.

Cambronne est à La Mure à minuit. Surprise, son adjudant-major Laborde qui doit faire le logement pour l’avant-garde, rencontre un autre adjudant major, du 5e de ligne qui arrivait, lui, de Grenoble pour s’occuper du logement de son propre bataillon. Laborde l’interpelle :
– Je vois que nous portons une cocarde différente, mais dis-moi avec la franchise d’un soldat, sommes-nous amis ou ennemis ?
– Deux vieux compagnons d’armes seront toujours amis ! répond l’adjudant-major en lui serrant la main.
– Alors faisons le logement ensemble !

L’adjudant du 5e de ligne accepte la proposition, mais s’esquive pour aller informer son chef de bataillon.

De son côté Laborde rapporte l’incident à Cambronne, qui apprend en même temps qu’une troupe d’infanterie, avec une compagnie du génie, se met en position sur une hauteur à 500 m de La Mure. Cambronne envoie un de ses officiers parlementer avec le chef de bataillon nommé Lessard, ancien de la Garde Impériale, qui refuse de recevoir l’émissaire. Cambronne y va donc lui-même, mais une sentinelle lui intime l’ordre de s’éloigner, menaçant  de faire feu !. Le général revient à La Mure, poste un piquet de garde à l’entrée du village et au lieu de loger ses hommes, les fait bivouaquer sur la place de l’hôpital. Il s’apprête à souper à l’auberge, quand un paysan l’avertit que le 5e de ligne se met en mouvement pour tourner La Mure et se porter au pont du Pont-Haut, sur la route de Corps, sans doute pour le faire sauter.

Comprenant qu’il risque d’être coupé du gros de la colonne, Cambronne remet son souper à plus tard, rétrograde avec sa petite troupe pour protéger le pont et envoie une estafette prévenir l’Empereur de l’attitude du 5e de ligne. Le maire de La Mure, M. Genevois vient dire tout haut au chef de bataillon Lessard, de façon à être entendu par la troupe, qu’il est absurde de détruire le pont puisqu’il y a un gué plus loin et que la perte du pont porterait un grave préjudice au commerce de la commune. Devant ces paroles de bon sens, approuvées par les sapeurs du génie qui cherchaient un prétexte pour ne pas obéir, Lessard décide lui aussi de rétrograder et s’en va bivouaquer à Laffrey. Cette nuit-là, La Mure, où s’était rencontré les deux avant-gardes, évacuée, devient un «no man’s land». Mais demain ?

Napoléon est à Corps, à 60 km de Grenoble. Demain est donc le jour décisif, car comme il le dit dans le Mémorial : « La France était pour moi dans Grenoble.»

 

Mardi 7 mars 1815 – Corps – La Mure – Laffrey – Grenoble

Le 7 mars, laissant la troupe manger la soupe, Napoléon quitte Corps à 6 heures du matin, avec son état-major et un peloton de chevau-légers Polonais.

Ils retrouvent Cambronne à Pont-Haut et arrivent à La Mure à 8 heures où ils font une halte sur la colline du Calvaire. Plus de mille personnes suivent, acclamant l’Empereur. Un piquet de chasseurs les maintient en cercle autour d’un bivouac improvisé. Napoléon s’entretient avec le maire et ses conseillers municipaux.

Il fait chaud, un caporal apporte un seau de vin pour les hommes du piquet. Napoléon fait un signe au caporal, boit à son tour, dans le même verre que les soldats, ce qui fait frémir de plaisir ces vieilles moustaches !

À 11 heures, on se remet en route, les Polonais en tête, les chasseurs de la Vieille Garde ensuite, les uns à pied, les autres en charrettes offertes par les habitants, enfin l’Empereur en calèche, son cheval mené en main. Mais le gros de la colonne venant de Corps n’a pas encore rallié.

À 1 heure de l’après-midi, on est à Pierre Châtel.  On longe le lac, puis celui de Petichet pour arriver au grand lac de Laffrey. Le plateau se resserre entre les collines et les lacs. Soudain, les lanciers Polonais reviennent à bride abattue vers les chasseurs qui aussitôt sautent de leurs charrettes et chargent leurs fusils. L’Empereur descend de calèche, monte à cheval, puis dépassant les chasseurs pousse vers Laffrey avec les lanciers. Après un temps de galop, ils s’arrêtent : une troupe d’infanterie est rangée en bataille en avant du village.

C’est le bataillon Lessard qui, pris de scrupules de n’avoir pas fait sauter le pont de Pont-Haut dans la nuit, occupe le défilé. Lessard, ayant envoyé un courrier à Grenoble au général Marchand, attend une réponse, et espère retarder les rebelles.

À midi, arrive un aide de camp, le capitaine Randon, officier de 19 ans qui n’est autre que le neveu de Marchand. Parti de Grenoble avant que la dépêche n’arrive, Randon n’a aucun ordre nouveau, mais, jeune et bouillant, assure « qu’il n’y a pas de doute, Bonaparte, il faudra tirer dessus. »

Il reste avec Lessard qui établit son bataillon en avant du village, les voltigeurs déployés en première ligne. Lessard reconnaît Napoléon à sa redingote grise, le voit descendre de cheval, marcher de long en large sur la route, puis observer son bataillon à la lunette. Un grand nombre de paysans l’ont suivi. Certains approchent des voltigeurs de Lessard avec des proclamations. Mais les soldats restent fixes à leur rang. Lessard intervient pour chasser les paysans. L’Empereur, à ce moment, lui envoie pour parlementer le général Bertrand, qui a reconnu Lessard, avec qui il a combattu en Égypte où il avait été décoré par Napoléon. Lessard reste inflexible :

– La France est maintenant au roi. Je ferai feu sur ses ennemis qui s’avanceraient sur mon bataillon.
– Mais si l’Empereur se présente lui-même à vous, que feriez-vous ? Auriez-vous le courage de tirer sur lui ? crie le général Bertrand.
– Je ferai mon devoir ! répond le chef de bataillon.

Et comme le comte Bertrand s’avance pour parler aux voltigeurs, Lessard met la main sur la garde de son épée.

L’Empereur envoya son officier d’ordonnance, le capitaine Raoul, pour parlementer avec cette troupe et lui faire con­naître la nouvelle de son arrivée; mais cet officier ne put ni communiquer ni se faire entendre.

Effectivement, le capitaine d’artillerie Raoul, aide de camp de l’Empereur, arrive alors à cheval jusqu’au front du bataillon et crie :

L’Empereur va marcher vers vous. Si vous faites feu, le premier coup de fusil sera pour lui. Vous en répondrez devant la France !

Les lanciers Polonais se mettent en route et à cent mètres derrière on aperçoit les longues capotes bleues, les bonnets à poil de la Vieille Garde. Un flottement se produit dans les rangs du 5e de ligne. Lessard voit l’épouvante se lire sur le visage de ses soldats. Il crie à Randon :

Comment engager le combat avec des hommes qui tremblent de tous leurs membres et qui sont pâles comme la mort !

Et il commande :

Bataillon ! Demi-tour à droite… Marche ! 

Car, si depuis une minute, il voit qu’il est impossible de résister, il veut au moins éviter les défections.

Les Polonais approchent. Lessard fait presser le pas. Ne voulant pas être entamé par derrière, Lessard commande :

Halte ! Face en tête !

Et il fait croiser les baïonnettes à sa troupe, qui obéit machinalement. Les lanciers, qui ont ordre de ne pas charger, tournent bride et se replient à la droite de la Vieille Garde.

Alors, l’Empereur ordonne au colonel Mallet qui commande les grognards de faire mettre à ses hommes l’arme sous le bras gauche. Le colonel objecte qu’il y a danger à se présenter désarmé devant une troupe qui n’hésitera pas à tirer et dont la première décharge serait meurtrière.

Napoléon crie : « Mallet, faites ce que je vous dis ! » et seul, sortant de la ligne de ses vieux chasseurs, il marche vers le 5e de ligne.

Le voilà !… Feu ! s’écrie Randon. Feu !!!

À portée de pistolet, Napoléon s’arrête. Écoutons notre ami Peyrusse nous narrer la scène :

Il fallait faire bonne conte­nance; l’Empereur mit pied à terre et alla droit au bataillon, suivi de quelques Gardes portant l’arme sous le bras, et s’approchant à la distance de la voix : « Me voilà, soldats du 5e, reconnaissez-moi… S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur (déboutonnant sa capote grise), il peut le faire. »

Une étincelle électrique frappa toute la troupe; le cri unanime de vive l’Empereur ! fut sa réponse. Sa Majesté fut à l’instant même entourée, pressée; la garde et le bataillon s’embrassèrent, se communiquèrent et burent à la santé de l’Empereur. La cocarde tricolore parut bientôt sur tous les schakos ; les soldats s’étaient aperçus que leur ancienne cocarde n’avait été couverte que d’une couche de blanc, qu’un peu d’eau eut bientôt enlevée. Je sortis triomphant de mon champ de bataille et pris part à l’ivresse commune. La figure de Sa Majesté était rayonnante de joie. Soldats et officiers, tous écoutèrent avec un empressement silencieux toutes les cir­constances de notre départ, de notre débarquement, de notre marche ; ils connurent tout l’enthousiasme que la marche et la présence de Sa Majesté avaient excité parmi les populations que nous avions traversées. Cette scène eut lieu en avant du village de Laffrey.

 

La rencontre de Laffrey
La rencontre de Laffrey

L’Empereur reste calme et tranquille. « Sa physionomie reflète la satisfaction, mais il est impossible d’y percevoir le moindre sentiment d’inquiétude ou d’émotion » relatera le Courrier de l’Isère du 30 avril 1839…

Les soldats ayant repris leurs rangs, il leur dit :

Soldats ! Je viens à vous avec une poignée de braves gens, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime puisqu’il n’a pas été élevé par la nation. Vos pères sont menacés du retour des dîmes et des droits féodaux… N’est-il pas vrai citoyens ?

– Oui ! Oui !  crient les paysans de Laffrey, de Pierre-Châtel, de La Mure, de Mens, et des villages voisins, que la curiosité et leur sympathie pour Napoléon ont ramenés sur le terrain.

Les braves du bataillon du 5e demandèrent à marcher les premiers sur la division qui couvrait Grenoble; mais, avant de se mettre en route, on battit un ban et Sa Majesté fit lire la proclamation de la Garde à l’armée.

À peine la lecture de l’adresse fût-elle terminée, qu’une salve de Vive l’Empereur ! retentit; des poignées de main furent échangées; on se mit en marche. Je fus placé sur les derrières; mon bagage n’était pas brillant. Les Polonais firent l’avant-garde. Sa Majesté marcha au milieu du 5e.

A Vizille, où c’est jour de marché, depuis midi on est en alerte. La foule est grande. Bientôt, on voit à flanc de colline des cavaliers dévaler et les shakos et les chapkas s’agiter de l’autre côté du pont sur la Romanche. Le maire M. François Boulon et ses adjoints, dans la traversée de la ville, accompagnent Napoléon qui, s’informant des besoins de la commune, fait remettre une somme d’argent pour l’hôpital.

Pendant ce temps, Grenoble est dans la plus vive agitation. Vers midi le 4e de hussards venant de Vienne, le 7e de ligne commandé par le colonel Charles de Labédoyère et le 11e du colonel Durand venant tous deux de Chambéry, entrent en ville. Marchand compte peu sur les hussards qui avaient crié « Vive l’Empereur ! » l’an dernier lors d’une revue du comte d’Artois. Par contre il est sûr de Labédoyère, un de ses meilleurs colonels.

Le général Labédoyère
Le général Labédoyère

À 2 heures, Labédoyère se rend aux remparts où est posté son régiment. Une demi-heure plus tard, on entend battre la générale. À la porte de Bonne, le général Marchand est en fureur. Il vient de voir Labédoyère arracher sous ses yeux le plumet blanc de son bicorne et le remplacer par un plumet rouge, tirer son épée en criant : « Grenadiers, soldats, voltigeurs du 7e, à moi ! À moi ! Qui m’aime me suive, je vais vous montrer notre chemin ! »

Les tambours battent la charge, les compagnies crient « Le 7e à la porte de Bonne ! » et tout le régiment, aux cris de « Vive l’Empereur ! » s’engouffre sous la voûte comme un torrent.

La colonne venue de Grenoble s’avançait toujours; on entendait le cliquetis des baïonnettes et le pas des soldats. Nos lanciers, se retirant sur nous, s’arrêtèrent à une portée de fusil. Au cri de Qui vive !  Il fut répondu : 7e de ligne ! Au même instant, on vit marcher en avant et s’avancer un officier précédé d’un tambour ; on reconnut bientôt le colonel du 7e de ligne, Labédoyère. En s’approchant de Sa Majesté, il creva la caisse de son tambour et lui présenta l’aigle de son ancien drapeau. Sa Majesté l’embrassa et le félicita sur ses bons sentiments. Les deux colonnes s’avancèrent et se joignirent aux cris de vive l’Empereur ! Les troupes fraternisèrent et rivalisèrent de fidélité et de dévouement.

À 300 mètres des dernières maisons, à portée de fusils des remparts, Labédoyère commande : « Halte ! Formez les carrés ! Présentez armes ! », et il fait percer un tambour d’où s’échappent un flot de cocardes tricolores, puis tire d’on ne sait où l’ancien aigle du régiment, qu’il fixe sur une branche.

Pour colmater le vide laissé par la défection du 7e, le colonel Durand élargit les rangs de son régiment, mais les plus jeunes s’élancent pour rejoindre ceux du 7e. Marchand fait donc fermer les portes. Le capitaine Randon arrive à ce moment, épuisé. Il raconte ce qui s’est passé à Laffrey. Il a croisé le 7e régiment de Labédoyère, rayonnant, certains hommes, le prenant pour une estafette de Napoléon, le saluant par des « Vive l’Empereur ! » Poursuivi par des lanciers de Jermanowski, à tombeau ouvert, il a dévalé la fameuse Rampe de Laffrey, pour échapper de justesse, grâce à un raccourci, qu’il a pris à la sortie de Vizille.

C’est maintenant une forte troupe qui marche sur Grenoble : le 5e de Lessart, le 7e de Labédoyère et les chasseurs de Laborde mêlés, entourés d’une foule de plus en plus dense.

À Tavernolles, l’Empereur s’arrête dans une auberge dont l’enseigne « Aux Trois Fleurs de Lys » le fait sourire. La tenancière, la Mère Viguier, lui prépare une bonne omelette campagnarde, arrosée d’un pichet de vin.

Dernière halte avant la capitale du Dauphiné, à Eybens, où Napoléon descend à l’auberge Ravanat, pendant que l’état-major va en reconnaissance jusqu’aux portes de Grenoble.

Il est 7 heures du soir et le général Marchand entend de véritables hurlements de la fenêtre de son hôtel qui domine les remparts : face à la Porte de Bonne, plus de 2.000 paysans armés de fourches et de vieux fusils, portant des torches, entourent l’avant-garde de Napoléon.

À  huit heures du soir, nous approchions de Grenoble sans trouver la division que le général Marchand avait fait sortir de la place. Déjà une avant-garde de lanciers polonais s’était présentée à la porte de Bonne ; ils la trouvèrent fermée.

Et tout ce monde crie « Vive l’empereur ! » Et depuis les remparts, les canonniers répondent par des «Vive l’empereur ! »

L’officier d’ordonnance Raoul, avec deux lanciers, s’approche de la porte et crie : « Ouvrez ! Au nom de l’Empereur ! »

Responsable de la porte de Bonne, le colonel Roussille fait avertir Marchand qui réplique : «Dites au colonel de répondre par des coups de fusils ! » et il part rejoindre les remparts. Il y a là 2.000 hommes armés et 20 pièces de canons. Il suffirait d’un seul coup de fusil pour disperser les assaillants, mais le général Marchand a beau crier, les soldats répondent par des « Vive l’Empereur ! ». Des royalistes essaient de gagner les canonniers en apportant des saucissons et du vin, mais les canonniers mangent le saucisson et boivent le vin à la santé de l’Empereur !

Le général Marchand s’adresse à un lieutenant d’artillerie réputé royaliste :

M. de Saint Genis ! Si les hommes ne veulent point tirer, les officiers ne tireront-ils pas ?
Mon général, nous serions hachés sur les pièces, nos canonniers nous ont prévenus !

À Eybens, Napoléon, prend un bain de pieds. Parti depuis Corps à 6 heures du matin, même pour des pieds d’Empereur, ça doit être agréable.

Mais il est temps d’en finir, l’Empereur, accompagné de Labédoyère, rejoint la porte de Bonne, en se frayant un passage à travers la foule :

– Je vous ordonne d’ouvrir !
– Je ne reçois d’ordre que du général ! s’écrie le colonel Roussille
– Je le destitue !
– Je connais mon devoir, je n’obéirai qu’au général !
– Arrachez-lui ses épaulettes, crie Labédoyère aux soldats.

Le tumulte est à son comble. Le général Marchand, qui a les clefs de la porte, est rentré dans son hôtel et se prépare à quitter Grenoble. Les charrons du faubourg St Joseph apportent un lourd madrier. Ils vont bientôt faire sauter les portes. Marchand avertit en hâte ses chefs de corps, puis, prenant la direction de Chambéry, passe la porte St Laurent avec 2 à 300 hommes qu’on a réussi à rassembler, et le colonel Durand, la mort dans l’âme, car il laisse sa jeune femme. En partant, Marchand donne les clefs au commandant Bourgade qui les porte au colonel Roussille, qui enfin ouvre les portes toutes prêtes à éclater.

La résistance n’a pas duré deux heures.

Porté en triomphe, Napoléon entre dans Grenoble à 11 heures du soir.

Le maire, plusieurs fonctionnaires se présentent aussitôt à Sa Majesté; ils veulent la conduire à l’hôtel de la Préfecture; mais l’Empereur avait fait marquer son quartier chez un de ses anciens guides, nommé Labarre, tenant l’hôtel des Trois Dauphins. Nous étions à peine installés, lorsque des habi­tants vinrent, au bruit des fanfares, déposer sous le balcon de l’hôtel les débris de la porte de Bonne, en disant que, n’ayant pu offrir à l’Empereur les clefs de sa bonne ville de Grenoble, en revanche, ils lui apportaient les portes.

 

L’auberge des Trois Dauphins, c’est là où, en 1791, de passage à Grenoble, logeait le lieutenant d’artillerie  Buonaparte, en garnison à Valence.

Napoléon va y passer deux nuits et y recevoir tous les artisans de son entrée dans la ville.

 

Mercredi 8 et jeudi 9 mars 1815 – Grenoble

Le lendemain, l’Empereur reçut l’hommage des habitants et de tous les fonctionnaires. Une adresse fut présentée à Sa Majesté. Il y était dit : « Les habitants de Grenoble, fiers de posséder dans leurs murs le triomphateur de l’Europe, le prince au nom duquel  sont attachés tant de glorieux souvenirs, viennent déposer aux pieds de Votre Majesté le tribut de leur respect et de leur amour ».

L’après-midi Napoléon passe une revue solennelle sur la Place de Grenette. De part et d’autre de leur impressionnant carré, les deux régiments où s’est reformée la garnison de la ville, plus une troupe hétéroclite de militaires en demi-solde de tous grades, de toutes armes, aux uniformes fripés sortis des armoires et qui forme un bataillon qui vient de naître à Grenoble, et qui s’est baptisé : « Le Bataillon de la Violette ».

À deux heures, l’Empereur passa la revue de toutes les troupes (leur nombre s’élevait à plus de 7,000 hommes), avec cette aisance, cette dignité, cette liberté d’esprit qu’il avait aux Tuileries; l’enthousiasme était à son comble. Une avant-garde de 4,000 hommes fut formée. Le général Cambronne, en en prenant le commandement, demanda des cartouches, — « Vous n’en avez pas besoin, général, lui dit l’Empe­reur, vous ne trouverez que des amis sur toute votre route. »

À l’issue de la revue, je me fis annoncer à Sa Majesté pour lui rendre compte de mon accident de Digne et prendre ses ordres pour augmenter ma caisse; elle remit ce travail à son entrée à Lyon.

 

Les fenêtres, les balcons, les bords des toits, tout est pris d’assaut pour voir la première revue. Les tambours battent « Aux champs » et au centre d’un groupe d’officiers empanachés, arrive Napoléon, redingote grise, petit chapeau, chevauchant Tauris.

Il est trois heures, cette revue va durer quatre heures. Napoléon passe devant chacun, dialoguant à brûle-pourpoint avec un soldat reconnu tout à coup entre mille. Pour l’Empereur, le triomphe se renouvelle à chaque pas. Grandiose par un élan patriotique rarement atteint, familière par ces manifestations d’attachement à l’armée, cette revue enchantera les Grenoblois.

Le matin déjà, à l’auberge des Trois Dauphins, Napoléon a surpris les autorités municipales, judiciaires, religieuses et l’académie, qu’il a reçues en audience à tour de rôle. Tous sont curieux et admiratifs, le félicitent de le voir revenir pour relever les principes de la Révolution et tout en protestant de leur dévouement, lui font sentir qu’il fallait se préparer à un règne différent du précédent.

Napoléon ne témoigne aucune gêne ni mécontentement. Tranquille et serein il leur parle :

« Pendant mon absence, on m’a couvert d’injures, on m’a appelé tyran et on m’a donné les noms les plus ignominieux. Pourquoi m’obéissiez-vous donc si j’étais un brigand ? Pourquoi observiez-vous les lois que je vous ai données de votre consentement ? Pourquoi acceptiez-vous les places ?.. Je ne puis supporter qu’on avilisse une nation généreuse qui a partagées mes destinées. Je n’aurais jamais quitté mon île si j’avais cru que la France pût être heureuse. Mais, dès que j’ai vu Louis XVIII dater « l’an vingt et unième de mon règne », j’ai dit il est perdu : il fallait qu’il se dégageât de ses vieilles idées, qu’il s’assit sur le trône que je quittais sans faire de changements, qu’il s’intitulât Louis 1er, datant de l’an I de son règne. Mais pour cela il fallait du courage, de la grandeur et beaucoup d’énergie ! Quand j’ai vu cela, je me suis décidé à revenir en France, sauver ce bon peuple qui ne mérite pas qu’on l’humilie. Ce n’est pas pour moi, j’ai assez de gloire ! Que me faut-il d’ailleurs ? Je mange peu, je dors peu, je n’ai pas de plaisir …Ce n’est que pour cette grande nation ! »

Le jeudi 9 mars, sur le petit guéridon de sa chambre à l’auberge des «Trois Dauphins», vont être signés les premiers décrets impériaux « Par la grâce de Dieu et des Constitutions de l’Empire », il est redevenu « Empereur des Français ».

Dans l’après-midi du 9 mars une partie des troupes se met en marche sur Lyon par la Porte de France, après avoir franchi l’Isère. Le Bataillon de la Violette traîne à ses côtés des grappes d’amis, de parents, pour « assurer le retour du Père de la Patrie ». C’est maintenant toute une armée qui prend la route de Paris : les 5e, 7e, 11e régiments de ligne, le 4e d’artillerie, le 3e du génie, un train d’équipages, un parc d’artillerie, en tout 7.000 hommes menés par le 4e de Hussards en tenue étincelante bleu et rouge.

Passant la Porte de France, l’Empereur monte en calèche, prend la route de Rives où il dîne le soir, à l’hôtel de la Poste. Il arrive à Bourgoin à 3 heures du matin, à l’hôtel du Parc, où Cambronne a fait le logement…

La marche de l’Empereur était un triomphe; il marchait seul, en avant, suivi de quelques lanciers et des hussards du 4e. Nous couchâmes à Bourgoin. La foule et l’enthousiasme allaient, s’il était possible, en augmentant.

 

Vendredi 10 mars 1815 – Bourgoin – Lyon.


L’aventure a désormais changé d’aspect. Alors que jusqu’à Grenoble, les Elbois n’ont emprunté que de mauvais chemins muletiers, parfois au péril de leur vie, ils vont désormais marcher sur les grandes routes, et toujours sous les acclamations de plus en plus nombreuses. À partir de Grenoble, en effet, on assiste à un véritable triomphe.

Napoléon, qui apparaît fatigué, reste le plus souvent dans sa calèche, qui avance au pas, entourée d’une foule de paysans enthousiastes.

D’un point de vue militaire, après les défections à Grenoble, les choses sont, elles aussi, devenues plus sérieuses. Les troupes avancent désormais comme en campagne, précédées des éclaireurs du 4e de hussards de Jermanowski.

S’il avait pu craindre, un moment, qu’il aurait à livrer bataille en arrivant à Lyon – où se trouvaient le comte d’Artois et le maréchal Macdonald – il fut bientôt rassuré sur ce point en apprenant que les soldats supposés lui être opposés, à l’entrée de Lyon, fraternisaient déjà avec les hussards de l’avant-garde.

On apprit (…) que les princes étaient à Lyon; on eut des inquiétudes sur la rupture des ponts et le  général Bertrand eut ordre de faire réunir le plus de bateaux possible à Miribel, pour passer le Rhône dans la nuit. On se mit en marche. Nous traversâmes La Verpillière, où Sa Ma­jesté prit des chevaux. Plusieurs officiers qui vinrent joindre Sa Majesté nous apprirent que les princes et le maréchal duc de Tarente n’ayant rien pu sur l’esprit des troupes, venaient de quitter la ville.

Des cavaliers vinrent annoncer que les premiers postes de l’Empereur avaient atteint la rive gauche du Rhône et que le plus vif enthousiasme éclatait dans le faubourg de la Guillotière, où le pont n’avait pas été rompu. À l’approche de Sa Majesté, les troupes de l’une et l’autre rive se joignirent aussitôt. Les mêmes cris partent simultanément de toutes les bouches; les poutres, les arbres qui barraient le chemin sont jetés dans le Rhône. Les soldats s’embrassent avec transport. Plus de vingt mille citoyens, rangés sur le quai du Rhône et sur le cours Napoléon, où ils étaient témoins de cette guerre de nouvelle espèce, font retentir les airs de leurs acclamations sans cesse répétées. Tous les officiers et soldats du 24e, du 20e et du 13e de dragons s’abandonnent enfin au mouvement de leur cœur. Vive l’Empereur ! n’est de leur part qu’un seul cri; ils courent au-devant des hussards.

Napoléon entre dans Lyon à sept heures du soir.

L’Empereur paraît sur le pont de la Guillotière, entouré des généraux Bertrand, Drouot et Cambronne. À sa vue, l’air retentit de mille vivats. Nous traversâmes la place Bellecour. La garnison, rangée en bataille, salua le passage de Sa Majesté. Tous les tambours battirent aux champs. Il était nuit. La ville était illuminée. Sa Majesté fut loger à l’archevêché et ne reçut que le maire de la ville.

 

Il couche à l’archevêché, occupant des chambres et des salons tout juste quittés le matin même par le comte d’Artois !

 

 Samedi 11 mars – dimanche 12 mars 1815 – Lyon

Napoléon se sent à nouveau redevenu empereur, tant il est entouré d’autant d’honneur, de respect, mais aussi de servilité qu’aux plus grandes heures de sa puissance

Sa Majesté reçut à son lever les principales autorités de Lyon. Dans une longue audience, accordée au corps munici­pal, Sa Majesté daigna lui laisser entrevoir tout ce qu’elle méditait pour le bonheur des Lyonnais. À midi, il y eut une grande revue sur la place Bellecour. J’y assistai… Que de réflexions faisait naître en moi cette pompe dont Sa Majesté était entourée; ces milliers de bras prêts à se dévouer pour elle; ce pouvoir souverain qu’elle venait de reprendre, quand je voyais cette immense cité jurant de nouveau le plus invio­lable dévouement à l’Empereur, et que je me rappelais qu’un an plus tôt nous avions traversé cette même place escortés par des Cosaques, et que sur ce même pont que Sa Majesté venait de passer en triomphateur, quelques cris de dévoue­ment étouffés, s’étaient à peine fait entendre…

 

Durant ce séjour à Lyon (c’est à Lyon qu’il prononce son célèbre : “Lyonnais, je vous aime !“), Napoléon signe une série de décrets, par lesquels il se pose en restaurateur des droits de la nation ; il dissous également les deux chambres.

 

 Lundi 13 mars 1815 – Lyon – Macon.

L’avancée vers Paris se poursuit. À 1 heure, Napoléon quitte Lyon, il est à 3 h à Villefranche, où il s’arrête à l’Hôtel de Ville, pour déjeuner. À 19 heures, il entre à Macon, où il va passer la nuit à l’hôtel du Sauvage.

En s’éloignant de Lyon, Sa Majesté voulut laisser aux Lyonnais un souvenir des beaux moments qu’elle leur avait dûs, et leur peignit ainsi toute sa satisfaction :

« Lyonnais, Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître les sentiments que vous m’avez inspirés. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Sur le trône ou dans l’exil, vous m’avez toujours montré les mêmes sentiments. Ce caractère élevé, qui vous distingue spécialement, vous a mérité toute mon estime. Dans des moments plus tranquilles, je reviendrai pour m’occuper de vos besoins et de la prospérité de vos manufactures et de votre ville. Lyonnais, je vous aime. »

Nous quittâmes Lyon ; Sa Majesté s’arrêta à Villefranche à l’hôtel de ville. Un grand nombre de militaires blessés  lui furent présentés.

La vieille garde s’était embarquée à Lyon sur la Saône. En entrant à Mâcon, le soir, à sept heures, Sa Majesté la trouva en ligne et sous les armes.

 

 

Mardi 14 mars – Vendredi 18 mars 1815 – Macon – Auxerre.

 

Le 14, l’Empereur reçut à Chalons la députation de la ville de Dijon.

Le 15, L’Empereur vint coucher à Autun. J’en parcourus les anti­quités.

Le 16, Sa Majesté s’arrêta à Avallon. Elle trouva sur cette route les mêmes sentiments que dans les montagnes du Dauphiné. La population des campagnes, femmes, enfants, soldats et
officiers retraités accouraient sur le grand chemin, faisant retentir les airs des cris de Vive l’Empereur!

Le 17, Sa Majesté s’arrêta un moment à Vermanton et se rendit de suite à Auxerre, où le préfet Gamot était resté à son poste.

 

Gamot est un beau-frère du maréchal Ney. Il est le premier préfet à recevoir Napoléon dans sa préfecture. Il pousse la délicatesse jusqu’à faire replacer dans son salon de réception le buste de Marie-Louise et du roi de Rome, ainsi qu’une copie du tableau de Gérard montrant l’empereur en tenue de sacre !

Le 18, le 14e régiment, qui rejoignit l’Empereur après avoir arboré la cocarde tricolore, fut passé en revue par Sa Majesté, qui s’entretint familièrement avec les officiers et soldats de ce vieux régiment. L’Empereur aperçut un vieux sapeur décoré de trois chevrons; — « et toi, lui dit-il en lui tirant la barbe, combien as-tu de service ? —   Vingt-trois ans, Sire. — Nous étions donc ensemble à l’affaire de Rivoli ? — Oui, Sire. — Je vois que tu es un bon soldat; j’aurai soin de toi. »

Il est impossible de se figurer l’enthousiasme de cette vieille phalange qui s’était si bien montrée dans les guerres d’Italie et d’Espagne. Sa Majesté distribua elle-même des décorations à ceux qui étaient désignés comme les plus dignes.

Le Comte Bertrand eut l’ordre de réunir à Auxerre tous les bateaux qu’on pourrait se procurer pour embarquer l’armée qui était déjà forte de quatre divisions, et la porter le soir même à Fossard, de manière à pouvoir arriver à une heure du matin à Fontainebleau.

 Hélas, une des embarcations heurtera un pont, et 33 soldats du 76e de ligne seront noyés. Ce même jour, chez le préfet Gamot, Napoléon reçoit Ney, lui ouvrant ses bras et l’embrassant. Quelques jours plus tôt, il lui avait fait savoir qu’il le recevrait comme au lendemain de la bataille de la Moskowa.

 

Napoleon et Ney 1815 / Philippoteaux
Napoleon et Ney 1815 / Philippoteaux

 

 

Samedi 19 mars – Dimanche 20 mars 1815 – Auxerre – Fontainebleau – Paris.

 

Empruntant la calèche du préfet, Napoléon quitte Auxerre avant le jour. Il passe par Joigny et Sens, accueilli dans ces deux villes par les autorités. Il couche le soir à Pont-sur-Yonne.

De là, il rejoint, par Moret, la cour du Cheval Blanc, au château de Fontainebleau, où il retrouve ses appartements, qu’il avait quitté de façon tragique, moins d’un an auparavant.

Nous quittâmes Auxerre, la joie et l’enthousiasme ré­gnaient dans la ville. Sa Majesté arriva dans la nuit à Fon­tainebleau.

Après quelques heures de repos, Sa Majesté passa en revue dans la cour du palais un régiment de lanciers. Après l’arri­vée de la Garde, l’Empereur, apprenant que le Roi avait quitté Paris et que la capitale était libre, se mit en route pour s’y rendre.

Ayant appris, par diverses sources, que Louis XVIII a quitté Paris le matin même, et qu’il n’a plus à craindre le moindre combat, il repart de Fontainebleau à 14 h. En cours de route, à Juvisy, il passe en revue les 1er, 4e et 6e chasseurs ainsi que le 6e lanciers, donnant le commandement de ces régiments à Montholon.

 Tous les villages que nous traversions témoignaient la plus vive joie; une révolution sans exemple s’achevait sans le moindre désordre. Nous vîmes arriver autour de Sa Majesté tous les officiers généraux résidants à Paris ; une foule im­mense, plusieurs équipages à six chevaux vinrent au-devant de l’expédition. À neuf heures du soir, arrivé aux portes de Paris, l’Empereur rencontra l’armée que devait commander le duc de Berry. Officiers, soldats, généraux, lanciers, cui­rassiers, dragons, tous se pressèrent au-devant de l’Empe­reur.

 

Après avoir, à Essonnes, fait monter Caulaincourt dans son cabriolet, il arrive finalement aux Tuileries, vers 21 heures.

 

À son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez. »

La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries.

Entrée de Napoléon aux Tuileries
Entrée de Napoléon aux Tuileries

Ainsi s’est terminée, sans rencontrer un obstacle, sans brûler une amorce et sans effusion de sang, une entreprise qui, au lieu d’être jugée comme une imprudente témérité, doit compter parmi les calculs les plus sublimes de la vie de l’Empereur, et l’entourer de la plus haute gloire militaire qui ait jamais honoré un grand capitaine. La marche de Cannes à Paris est sans exemple dans l’histoire des nations. C’est l’élan unanime d’un grand peuple courant au-devant de son libérateur.

 

Laissons, si vous le voulez bien, une fois encore la parole à Chateaubriand, pour la conclusion de cette aventure :

Lorsque Napoléon passa le Niémen à la tête de 400.000 fantassins et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars à Moscou, il fut moins étonnant que, lorsque rompant son ban, jetant ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris, coucher paisiblement aux Tuileries !

 

Conférence présentée le 12 mars 2015, à l’Institut Français d’Autriche