L’attentat de la rue Saint-Nicaise

Robert Ouvrard

 

Lorsque s’achève la première année du Consulat, Bonaparte sait qu’il est entouré de multiples dangers : “J’étais assailli de toute part et à chaque instant” dira-t-il, de façon quelque peu dramatique, à Las Cases.

Joseph Fouché
Joseph Fouché

Le ministre de la police générale, Joseph Fouché, écrit, dès le 2 février 1800, à Clarke: “Tous les rapports qui ont été faits relativement à l’attentat qu’on médite sur la personne du Premier Consul m’indiquent que c’est au spectacle surtout qu’on espère un assassinat”.

Pour Bonaparte, c’est sûr, la menace ne peut venir que des jacobins, qui ont gardé une influence certaine dans le faubourg Saint-Antoine. Sans doute perçoit-il que le pouvoir personnel qu’il est en train de mettre en place est jugé par ceux-ci, que l’on nomme alors les “exclusifs” ou les “anarchistes”, contraire à l’idéal républicain. Mais ces derniers, réalistes, n’envisagent pas de soulever la masse ouvrière, depuis longtemps fatiguée de se remuer pour rien.

Certes, ici et là, le Premier Consul est accusé de liberticide. Certes on écrit et publie des textes “subversifs”, tel ce pamphlet, d’un dénommé Metge, intitulé “Le Turc et le Militaire”, qui apparaît comme véritable appel au meurtre.

Le Turc : Vous autres Français, vous nous appelez des esclaves, lorsque vous êtes si abrutis que vous ne vous apercevez même pas que vous l’êtes cent fois plus que nous. Dans mon pays un général qui aurait commis la millième partie des critiques dont votre Bonaparte s’est souillé, les aurait payés de sa tête… Où est l’homme qui, connaissant ses droits et sa dignité, voudrait passer sa vie sous un pareil gouvernement ? Cependant on ose parler de liberté, d’égalité, quelle dérision ! Les gouvernants savent bien qu’ils ont à faire à des imbéciles et à des lâches, car il ne se trouve pas un Brutus.

Le militaire : Il s’en trouvera des milliers.

Le Turc : Ainsi soit-il >>

Mais, si on parle et écrit beaucoup, on n’agit pas vraiment.

Mais Bonaparte ne croit pas, ou ne veut pas croire véritablement à la menace royaliste.  Il les a relativement ménagés en vendémiaire et fructidor, la paix religieuse leur a ôté des raisons de se rebeller, et réduit le nombre de leurs partisans. De nombreux émigrés reprennent le chemin de la terre natale, plus soucieux de se faire oublier que de comploter. Par dessus tout, la fin de la guerre en Vendée semble rendre vaine la cause de Louis XVIII.

Par conséquent, qui, de ce coté, pourrait avoir l’idée de s’en prendre à lui ?

Et pourtant ! D’un coté comme de l’autre, on en est arrivé à l’idée que, contre cet homme qui a confisqué le gouvernement, seul sa disparition remettra les choses dans le droit chemin. Que l’on défende l’idée du tyrannicide ou celle du régicide, on s’accorde sur la suite à donner à cette brûlante question: comment s’en débarrasser ?

La chance du Premier Consul sera que, d’accord sur le principe, les deux oppositions n’agirent pas de concert: divisant leurs efforts, ils les rendirent moins efficaces.

Deux moyens furent bientôt envisagés pour se débarrasser de Bonaparte: le poignard – et ce sera la Conspiration des Poignards, du 10 octobre 1800 – où la “machine infernale”, c’est à dire la mise à feu d’une charge de poudre au moment du passage d’un véhicule (l’ancêtre de la trop sinistre “voiture piégée”).

Du coté de la police, Fouché, mis à sa tête peu avant le coup d’État de brumaire et maintenu en récompense de ses bons services, ne croyait pas à la menace jacobine (sans doute était-il bien renseigné), et son opinion était que la protection renforcée du Premier Consul le mettait à l’abri de toute action violente. Le Premier Consul lui-même ne semblait pas se soucier de sa sécurité, attitude qu’il gardera même étant empereur: “J’ai été peut-être le seul souverain de l’Europe qui n’avait point de gardes du corps “

Tempérons toutefois cet excès de confiance en soi: le Premier Consul est quand même l’objet d’une protection: “Quant à la surveillance nécessaire pour la conservation des jours du Premier Consul, j’ai organisé depuis près de trois ans un service particulier qui a lieu avec la plus sévère exactitude. Tous les jours, les rues qu’on présume que le Premier Consul pourra parcourir sont surveillées par un nombre d’agents suffisant dont l’attention se porte sur les choses et sur les personnes” (Dubois, préfet de police)

On n’hésite pas, le cas échéant, à grossir les évènements, comme après le 10 octobre : “Le complot de Ceracchi était une ombre ; il fut convenu d’exagérer le danger auquel il convenait au Premier Consul d’avoir été exposé, du moins en apparence” (Bourrienne).

Lorsque, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1800, elle arrête un nommé Chevalier, de ses prénoms Alexandre Joachim, elle devine qu’elle est sur la piste de quelque chose de beaucoup plus tangible. Quelque jours auparavant, un nommé Desforges, lui aussi arrêté et interrogé par  Pierre-Marie Desmarest, chef de division de la police secrète au ministère de la Police générale, a avoué une tentative d’assassinat sur le Premier Consul:

Son moyen, est une machine à feu que six hommes lanceraient chacun dans la voiture du Consul et dont l’effet serait d’incendier, sans explosion, la voiture et d’empoisonner en même temps les personnes qui seraient dedans. Les conjurés seraient eux-mêmes dans un fiacre dont le cocher qui leur est dévoué, barrerait la voiture du Premier Consul, de façon à se trouver de flanc quelques instants… C’est alors que serait jeté l’artifice. Sa composition est faite… l’épreuve a parfaitement réussi”

George Cadoudal (Amable-Paul Coutan)
George Cadoudal (Amable-Paul Coutan)

Georges Cadoudal, financé par les Anglais, avait envoyé à Paris des agents, dont les nommés François-Joseph Carbon (1756-1801) , Pierre picot de Limolean (1768-1826) et le comte Guillaume Guimard de Saint-Réjeant (1776-1801), des anciens de la guerre de Vendée. Ce dernier, ancien officier de marine, a des notions d’artillerie…..

Fouché est, bien sûr, au courant. Mais il n’est de pire sourd qui ne veut entendre: pour Bonaparte, le danger vient des jacobins.

C’est cette “épreuve” qui a trahi Chevalier. Dans la nuit du 17 au 18 octobre, cet artificier, ancien employé à la fabrication des poudres, du temps du Comité de Salut Public, connu pour ses sympathies jacobines, avait testé une machine infernale de sa composition, de manière à vérifier que les vitres de la voiture transportant “le tyran” ne suffiraient pas à la protéger d’une explosion. La détonation qui s’était fait entendre dans un hangar abandonné près du Jardin des Plantes, avait attiré sur les lieux les police, assez tôt pour y découvrir les restes de son invention.

L’idée de la machine infernale, de fabrication jacobine (comment en douter) prend donc du corps, même si l’on pense que cette arrestation y a mis un terme, et même si Fouché a des doutes. Pour ce dernier, il faut regarder du coté des royalistes, des chouans, que ses hommes surveillent étroitement depuis longtemps.

Les évènements vont lui donner raison.

L’attentat

Le 24 décembre 1800, le Premier Consul, après s’être un peu fait tirer l’oreille par Joséphine (la musique ne sera jamais son passe-temps favori), se rend à l’Opéra, situé alors à l’emplacement de l’actuelle place Louvois. Ce soir, la troupe, emmené par le célébrissime Garat (encore que sa voix commence à pâlir), joue La Création du Monde, de Joseph Haydn.

Louis-Constant Wairy, dit Constant
Louis-Constant Wairy, dit Constant

“Le 3 nivôse, l’Opéra donnait, par ordre, la Création de Haydn, et le premier consul avait annoncé qu’il irait entendre, avec toute sa famille, ce magnifique oratorio. Il dîna ce jour-là avec madame Bonaparte, sa fille, et les généraux Rapp, Lauriston, Lannes et Berthier.. Je me trouvais précisément de service; mais le premier consul allant à l’Opéra, je pensais que ma présence serait superflue au château, et je résolus de mon coté d’aller à Feydeau, dans la loge que madame Bonaparte nous accordait, et qui était placée sous la sienne” (Constant)

Madame Bonaparte, mademoiselle Beauharnais, madame Murat, Lannes, Bessières, l’aide de camp de service, le lieutenant Lebrun, aujourd’hui duc de Plaisance, étaient au salon; le premier consul travaillait dans son cabinet. On donnait de jour là l’Oratorio d’Haydn; les dames avaient grand envie de l’entendre, et nous le témoignèrent. On demanda le piquet d’escorte, et Lannes se chargea de proposer à Napoléon d’être de la partie. Ce prince y consentit.” (Jean Rapp)

“Le préfet de Police et moi fûmes informés la veille qu’on chuchotait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet avis était bien vague; chaque jour d’ailleurs, il nous en  parvenait d’aussi alarmants. Toutefois, le Premier Consul en eut immédiatement connaissance par nos bulletins journaliers. I, parut d’abord hésiter le lendemain; mais sur le rapport de sa contre-police du château, que la salle de l’Opéra venait d’être visitée et toutes les mesures de précaution prises, il demanda son carrosse et partît accompagné de ses aides de camp.” (Joseph Fouché)

“La police avait prévenu Napoléon qu’on cherchait à attenter à sa vie, et lui avait conseiller de ne pas sortir” (Jean Rapp)

L’escorte est réduite, composée de cavaliers de la Garde des Consuls. Dans la voiture du Premier Consul ont également pris place Lannes, Berthier et Lauriston.

“Sur les sept heures environ, le premier consul monta en voiture avec MM. Lannes, Berthier et Lauriston, pour se rendre à l’Opéra.” (Bourrienne).

Le convoi doit emprunter la rue Saint-Nicaise, couper la rue Saint-Honoré, continuer par la rue du rempart, pour déboucher dans la rue de la Loi.

La veille, mais bien sûr, on l’ignore alors, “une charrette attelée d’un cheval et chargée de deux tonneaux de poudre a été amenée, près le Carrousel, rue Saint-Nicaise, en face de la rue de Malte (..) Une bâche soigneusement fermée dérobait à tous les regards une barrique de 240 litres, entourée de cercles de fer (..) Du fumier, du foin, de la paille, un sac d’avoine et de futaille vide entouraient et cachaient entièrement la barrique. Sept ou huit pavés ou moellons, ramassés en chemin et placés sur le devant, complétaient l’étrange chargement de cette charrette.” (Desmarest)

Il est vingt-heures lorsque, peu après le passage du convoi, rue Saint-Nicaise, une formidable explosion se fait entendre.

L'attentat. Gravure anonyme
L’attentat. Gravure anonyme

“Nous montâmes en voiture: celle du premier consul était déjà au milieu du Carrousel; nous la suivîmes: mais nous étions à peine sur la place, que la machine explosa. Napoléon n’échappa que par un singulier bonheur.” (Jean Rapp).

“Le piquet qui précédait la voiture trouva le chemin barré par une charrette qui paraissait abandonnée, et sur laquelle un tonneau était fortement attaché avec des cordes; le chef de l’escorte fit ranger cette charrette le long des maisons, à droite, et le cocher du premier consul, que ce petit retard avait impatienté, poussa vigoureusement ses chevaux, qui partirent comme l’éclair. Il n’y avait pas deux secondes qu’ils étaient passés, lorsque le baril que portait la charrette éclata avec une explosion épouvantable” (Bourrienne)

L'attentat, dessin de Job
L’attentat, dessin de Job

“Les cavaliers d’escorte se sentirent soulevés sur leur selle. Le fracas du coup, les cris des habitants, le cliquetis des vitres, le bruit des cheminées et des tuiles pleuvant de toutes part, firent croire au général Lannes, qui était avec le Consul, que tout le quartier s’écroulait sur eux.” (Desmarest)

“Nous sommes minés !” s’écrie Bonaparte. Au côcher, qui demande des instructions, il commande de continuer sa route vers l’Opéra, sans d’ailleurs savoir ce qu’il est advenu de Joséphine et d’Hortense, qui se trouvent dans un autre véhicule.

“Le consul s’arrêta un moment pour s’informer si quelqu’un de ses gardes était blessé; puis, sans marquer d’émotion, il arriva au spectacle, et assista à la représentation, qui fut longue.” (Pierre Marie Desmarest)

L'attentat. Gravure anonyme
L’attentat. Gravure anonyme

“A cette explosion terrible, les dames jetèrent les hauts cris; les glaces furent brisées, et mademoiselle Beauharnais fut légèrement blessée à la main.” (Jean Rapp).

Celles-ci parviennent à l’Opéra par une autre route, et la représentation commence, devant des spectateurs qui, pour l’instant de savent rien.

“Il parut à l’Opéra. Mais aussi avec quel air courroucé, avec quel air terrible ! Que de pensées vinrent assiéger son esprit soupçonneux !” (Joseph Fouché)

“Il était dans sa loge, calme, paisible, occupé à lorgner les spectateurs. Il avait Fouché à ses cotés. << Joséphine ! >> dit-il dès qu’il m’aperçut. Elle entrait à l’instant même, il n’acheva pas sa question. << Ces coquins >> ajouta-t-il avec le plus grand sang-froid << ont voulu me faire sauter. Faites-moi apporter un imprimé de l’Oratorio de Haydn” (Jean Rapp).

Mais les aides de camp vont bientôt propager la nouvelle:

“Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en loges, l’indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes attachés au char de sa fortune” (Joseph Fouché)

“Les spectateurs apprirent bientôt à quel danger il avait échappé, et lui prodiguèrent les témoignage du plus vif intérêt.” (Jean Rapp).

La représentation est interrompue par une immense acclamation. Bonaparte, qui “était calme et paraissait seulement fort ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives relativement à ce qui venait de se passer ” (duchesse d’Abrantès) salue la foule, et donne l’ordre de regagner les Tuileries. Là l’étendue de l’attentat lui est révélée.

“Tous suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là s’ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et furieuses. En y arrivant, car je m’empressais d’accourir, je jugeai par l’irritation des esprits, par l’accueil glacé des adhérents et des conseillers, qu’il se formait contre moi un orage, et que les plus injustes soupçons planaient sur la police.” (Joseph Fouché)

De fait, cela “gronde” au palais. Bonaparte s’en prend à ceux qu’il croit être les auteurs de l’attentat:

Ce sont les jacobins qui ont voulu m’assassiner ! Il n’y a là-dedans ni nobles, ni prêtre, ni chouans ! Je sais à quoi m’en tenir, et l’on ne me fera pas prendre le change. Ce sont des septembriseurs, des scélérats couverts de boue qui sont en révolte ouverte, en conspiration permanente (..) Il n’y a pas trois mois que vous avez vu Ceracchi, Aréna, Topino-Lebrun, Demerville tenter de m’assassiner; Eh bien, c’est la même clique (..)”

“Il faut avoir vu la figure animée de Bonaparte, son geste toujours rare mais expressif, et avoir entendu le son de sa voix, pour se faire une idée de la colère avec laquelle il prononça des paroles” rapporte Bourrienne, à qui Bonaparte confiera: “Fouché à des raisons pour se taire. Il est tout simple qu’il ménage un tas d’hommes couverts de sang et de forfaits. N’a-t-il pas été un de leurs chefs ?”

” <<Eh bien ! >> me dit-il en s’avançant sur moi << direz vous encore que ce sont les royalistes ? >> – << Sans doute, je le dirai << répondis-je comme par inspiration et avec sang-froid; << et qui plus est, je le prouverai !  (..) C’est l’œuvre des royalistes, et je ne demande que huit jours pour en apporter la preuve >> “

“Le premier consul n’en chargeait (l’attentat) que la conscience des jacobins, déjà lourde, il faut l’avouer, de crimes aussi odieux” (Constant)

Sur le lieu de l’attentat, l’émotion était grande. “Des bornes sont arrachées, les murs de droite et de gauche repoussés au-dedans, noircis par la poudre à l’extérieur et attaqués de biais. L’artifice était vraisemblablement porté par un cabriolet attelé d’un mauvais cheval dont le derrière a été emporté. Il n’y avait qu’une ou deux minutes que le Premier Consul était passé. Sa voiture était vers le théâtre de la République au moment de l’explosion. Deux personnes ont été tuées, six blessées grièvement. Une très jeune fille a été mutilée près du cabriolet ; elle est restée nue et méconnaissable “. (Rapport de police)

“Des personnes de l’escorte et de la suite du premier consul, aucune ne fut tuée, mais plusieurs reçurent des blessures. Le sort de ceux qui, résidant ou passant dans la rue, se trouvèrent près de l’horrible machine, fut beaucoup plus triste encore; il en périt plus de vingt (sic), et plus de soixante (re-sic) furent grièvement blessées. M. Trepsat, architecte, eut une cuisse cassée. (..) Tous les carreaux de vitres des Tuileries furent cassés; plusieurs maisons s’écroulèrent: toutes celles de la rue Saint-Nicaise et même quelques-unes des rues adjacentes furent fortement endommagées. Quelques débris volèrent jusque dans l’hôtel du consul Cambacérès. Les glaces de la voiture du premier consul volèrent en éclat.” (Constant)

“Quatre personnes furent tuées dans la rue, beaucoup d’autres frappées et renversées, même au-dedans des maisons, moururent des suites, ou restèrent mutilées, sourdes, aveugles.” (Desmarest)

Au lendemain de l’attentat, Bonaparte s’adresse au conseil municipal, venu adresser sa compassion au Premier Consul;

“J’ai été touché des preuves d’affection que le peuple de Paris m’a données dans cette circonstance. Je les mérite, parce que l’unique but de mes pensées, de mes actions, est d’accroître la prospérité et la gloire de la France. Tant que cette troupe de brigands s’est attaquée directement à moi, j’ai pu laisser aux lois le son de les punir; mais puisqu’ils viennent, par un crime sans exemple dans l’histoire, de mettre en danger une partie de la population de la capitale, la punition sera aussi prompte que terrible. Assurez en mon nom le peuple de Paris que cette poignée de scélérats, dont les crimes ont déshonorés, dont les crimes ont failli déshonorer la liberté, sera bientôt réduite à l’impuissance de nuire.”

L’enquête

On va apprendre, peu à peu, des détails: c’est une fillette de quatorze ans qui tenait par la main le cheval attelé à la charrette qui a explosé. Elle s’appelle Pensol, elle est fille d’une marchande de quatre-saisons. Elle a disparu dans l’explosion, pulvérisée, volatilisée, de même que le véhicule et le cheval, dont il ne reste que des restes sanglants, que le préfet de police va faire soigneusement ramasser.

Cela va permettre de démarrer une  enquête, étonnante par sa modernité.

“J’eus bientôt, en effet, par la seule amorce d’une récompense de deux milles louis, tous les secrets des agents de Georges (Cadoudal) et je fus mis sur leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l’explosion, plus de quatre-vingt chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris par des routes détournées et de différents cotés; que si tous n’étaient pas dans le secret du crime, tous s’attendaient à un grand évènement, et avaient reçu le mot d’ordre; enfin le véritable auteur et l’instrument de l’attentat me furent révélés en peu de jours, les preuves s’accumulant, je finis par triompher de l’envie, de l’incrédulité et des préventions.” (Joseph Fouché)

Un vétérinaire de la préfecture, il se nomme Huzard réussi à dresser un “signalement” de la pauvre bête, que l’on affiche sur les murs de la capitale.

“Le préfet de police prévient ses concitoyens (..) était attelée d’une jument de trait, sous poil bai, la crinière usée, la queue en balai, nez de renard, flancs et fesses lavées, marquée en tête, ayant des traces blanches sur le dos des deux côtes, rubican fortement sous la crinière du coté droit, hors d’age et de la taille d’un mètre cinquante centimètres, grasse et en bon état, sans aucune marque sur les cuisses ni à l’encolure qui puisse indiquer qu’elle appartient à quelque dépôt.” (rapport de police)

Le 27 décembre, le marchand grainetier Lambel reconnaît l’animal, qu’il a vendue le 25 frimaire, ainsi que la charrette, pour une somme de  200 francs et donne la description de celui qui lui a acheté.

“Cheveux châtains foncé, sans être absolument bouclés, mais poudrés, yeux renfoncés, nez un peu canard, bouche moyenne, menton rond, figure ronde assez pleine, corpulence trapue (..)” (rapport de police)

Des témoins, dont le maréchal-ferrant Legros, confirment ses dires (“cinq pieds un pouce au plus, une cicatrice à l’œil gauche”) et précisent qu’il est venu avec deux autres complices. L’homme est rapidement identifié par la division politique de la police, Bertrand: c’est un chouan, il s’appelle Carbon, il a servi sous Bourmont en Vendée.

Un loueur de carrosses, nommé Thomas, peut témoigner que trois hommes ont amené le cheval et la charrette, le 29 frimaire, dans la soirée, dans une maison voisine de la rue de Paradis, puis sont revenus reprendre l’attelage, après avoir chargé dessus deux tonneaux. Ces trois hommes sont arrêtés, après que leur signalement ait été fourni par le vendeur de tonneaux.

Les sorties de Paris sont placées sous surveillance. Des émissaires de la police sont envoyés auprès de Cadoudal. Carbon est finalement arrêté le dimanche 18 janvier 1801 (chez une ancienne supérieure de couvent, Mme Duquesne), vingt cinq jours après l’attentat. Le 27, c’est autour de Saint-Rejeant, qui a été blessé au moment de l’explosion, et chez qui l’on trouve une lettre à Cadoudal, dans laquelle il se justifie de n’avoir pas réussi. Trois autres complices échappent aux policiers: Limoelan, Saint-Victor et Joyaux, également chouans.

Entre temps, Bonaparte et ceux qui l’entourent et le servent, n’ont pas décoléré contre les jacobins. Il faut s’en débarrasser !

Le 4 janvier 1801 (mais à cette date, il est vrai, l’enquête n’a rien révélé de tangible contre les royalistes) sur le rapport présenté au conseil d’État, 130 “anarchistes”, parmi lesquels Félix Le Pelletier et Fournier l’Américain, sont condamnés à la déportation, aux Îles Seychelles, à Cayenne et sur la côte d’Afrique. Bonaparte a été clair:

“Je suis tellement convaincu de la nécessité de faire un grand exemple, que je suis prêt à faire comparaître devant moi les scélérats, à les juger et à signer leur condamnation. Ce n’est pas , au surplus, pour moi que je parle; j’ai bravé d’autres dangers, ma fortune m’en a préservé et j’y compte encore, mais il s’agit ici de l’ordre social, de la morale publique et de la gloire nationale.”

Le Sénat, appelé à voter, déclare la décision”constitutionnelle”. Quant à Fouché, tout en précisant que la police détient “le fil (du complot)  et sur lequel elle fournira à la Justice les lumières qui l’empêcheront de s’égare”, il écrivait dans son rapport: “Tous ces hommes (les jacobins) n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre”…

La sanction est très rapidement exécutée, les proscrits dirigés sur Nantes.

“Paris, 9 janvier 1801

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Quarante individus, Citoyen Ministre, partent demain de Bicêtre pour Orléans, et, de là, se rendront à Nantes, où ils seront embarqués sur une goélette, un brick ou tout autre bâtiment. Donnez ordre, par un courrier extraordinaire, pour que ce bâtiment soit prêt à leur arrivée, de manière qu’ils ne restent pas plus de vingt-quatre heures à Nantes.

Nommez l’officier qui doit commander ce bâtiment, et donnez-lui les instructions cachetées, à ouvrir en mer, sur le lieu où il doit se rendre.

Le second convoi partira le 21 de Bicêtre. Il se rendra également Nantes, où vous ferez préparer un bâtiment, qui partira cinq ou six jours après le premier.

Le troisième convoi partira le 24. Ils seront également embarqués sur une goélette, qui partira cinq ou six jours après le second bâtiment.

Par ce moyen, on n’aura pas besoin de compromettre une frégate. Prenez, je vous prie, toutes les mesures pour que ces trois bâtiments partent de suite et soient munis de tout ce qui leur est nécessaire pour la traversée et conduire sûrement ces individus à leur destination”

Ce même 9 janvier, c’est au tour de Ceracchi, Aréna, Demerville et Topino-Lebrun de passer en jugement. Ils seront condamnés à la peine capitale le 19, et exécutés le 31, après un dernier recours en grâce, repoussé en Conseil secret. Entre temps, Chevalier, l’essayeur du Jardin des Plantes,  Metge, l’écrivain provocateur, avaient été fusillés, le 11 et le 20 janvier. Limolean avait réussi à quitter la France et à se rendre aux États-Unis, où il sera ordonné prêtre sous le nom de l’abbé de Clorivière. Il repose à Georgetown, dans la banlieue de Washington.

 

Épilogue

“Le procès relatif a l’explosion du 3 nivôse commença plus tard. Je tenais à en compléter l’instruction, ainsi que je l’avais annoncé; toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel coté venait le crime.” (Joseph Fouché)

Fouché avait donc eu raison: l’attentat était imputable aux royalistes.

Ce qui n’empêche pas Bonaparte, sans complexes, de dire: “Fouché a mieux jugé que beaucoup d’autres (sic); il a raison; il faut avoir l’œil ouvert sur les émigrés rentrés, sur les chouans, et sur tous les gens de ce parti.

Le 5 janvier 1801, il écrit au citoyen Benezech, conseiller d’État:

Le Premier Consul désire, Citoyen , que vous vous occupiez d’un projet de loi qui autoriserait :

1° .- A abattre les maisons nationales dégradées par la machine infernale de manière que la rue de Chartres débouche sur le Carrousel;
2°. – A abattre l’hôtel de Coigny et les bâtiments qui y sont adossés;
3°. – A abattre les différentes habitations qui se trouvent aux environs des Tuileries, et qui, sans exiger des sacrifices considérables, rendront la circulation à plusieurs rues obstruées.

Des secours sont accordés aux victimes de l’accident, dont la liste avait été demandée dès le 28 décembre par Arrêté:

ARTICLE ler. – Le ministre de l’intérieur nommera une commission spécialement chargée d’évaluer les dommages occasionnés aux différents citoyens par l’explosion de la machine infernale.
ART. 2. – Primidi prochain, il présentera son rapport sur les opérations de ladite commission; il remettra la liste des individus qui ont été tués ou blessés, et fera connaître le nom des femmes et des enfants des citoyens tués ou blessés grièvement qui auraient besoin des secours du Gouvernement.

Le 20 avril 1801, Carbon et Saint-Réjeant, vêtus de la chemise rouge des parricides, sont guillotinés, devant une foule nombreuse. Le premier s’écrit, avant de mourir: “Mes bonnes gens, c’est pour le roi !”.

Limolean a échappé à la police et est passé aux États-Unis. Mais la mort de la petite Pensol a troublé son âme, et il décide de se faire ordonner prêtre en 1812.

Bibliographie

  • Mémoires. Éditions de Crémille, Genève, 1969
  • Fouché. Mémoires. Flammarion, Paris, 1945
  • Quinze ans de haute police. in Alfred Fierro. Les Français vus par eux-mêmes. Laffont, Paris, 1998.
  • Collectif sous la direction de Jean Mistler. Napoléon. Hachette, Paris, 1968.,
  • Tulard Jean. Joseph Fouché. Fayard, Paris, 1998.
  • Castelot André. Bonaparte. Perrin, Paris, 1967.Gallo Max. Napoléon. Laffont, Paris, 1997
  • Thiers Adolf. Le Consulat et l’Empire. Paulin, Paris, 1847.
  • Michelet Jules. Histoire de la Révolution Française. Mouillot, Paris.
  • Tulard Jean. Napoléon. Fayard, Paris, 1977.
  • Maes Patrick. L’attentat de la rue Saint-Nicaise. Bulletin de l’Association Belge Napoléonienne, n° 84, 4e trimestre 2000.
  • Correspondance de Napoléon Ier (sur ce site)

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