Hudson Lowe (1769-1844)

Portrait d’un geôlier

Institut français de Vienne (5 avril 2016)

 

Il y avait donc 4 mois que l’exilé impérial était arrivé sur la petite île de Sainte-Hélène, l’île des brouillardscette forteresse de laves, « l’endroit du monde le plus triste, le plus inabordable, le plus facile à défendre, le plus difficile à attaquer, le plus cher et surtout le plus propre à l’usage qu’on en fait maintenant », selon les termes du Commissaire russe, le comte de Balmain, qui y arrivera en juin 1816, ce rocher volcanique, « ce mur désolé, gigantesque et perpendiculaire, haut de 1500 à 2000 pieds » qu’apercevra le lieutenant-colonel Jackson, perdu au milieu de l’Atlantique sud, à des milliers de kilomètres de la Corse, cette autre île, bien plus accueillante, qui l’avait vu naître.

Tant bien que mal, et plutôt mal que bien, Napoléon et sa suite s’étaient installés dans les habitations mises à leur disposition par le gouvernement britannique et son représentant, le gouverneur de l’île, l’amiral Cockburn. D’abord dans une dépendance de la propriété des Briars, appartenant à un îlien, William Balcombe (dont la fille Betzy, laissera son nom dans l’Histoire) ; puis depuis le 10 décembre de l’année précédente, à Longwood, dont le choix était apparu comme une évidence au gouverneur :

  • éloignement de toute autre habitation, réduisant ainsi toute communication avec l’extérieur,
  • lieu de surveillance aisé sur ce plateau découvert (et exposé aux vents alizés),
  • proximité d’une vaste plaine dans laquelle pouvait camper un régiment assigné à la surveillance et aux postes de garde autour du périmètre de liberté.
Longwood
Longwood

Malgré les efforts de celui-ci, le courant ne passe pas vraiment entre lui et son auguste prisonnier, lequel ne cesse de lui adresser des protestations relativement aux conditions de sa détention.

Soyons clairs, la situation est plutôt tendue et la communauté française mettait, justement, beaucoup d’espoir dans le nouveau gouverneur, Sir Hudson Lowe, dont on leur a annoncé l’arrivée pour le début de l’année 1816.

Enfin, le  14 avril 1816 (c’est le dimanche de Pâques), le général Gourgaud écrit dans son Journal :

« Quatre bâtiments sont en vue ; à 4 heures et demie, Bingham vient me demander à voir l’Empereur, pour lui annoncer que le Phaéton est arrivé et que le nouveau gouverneur est à bord. »

Napoléon, à cette annonce, lui a répondu :

« J’en suis fort aise. Je suis las de l’amiral. Il y a quelques sujets sur lesquels je causerai volontiers avec sir Hudson Lowe. Il est militaire et il a servi. Il a été avec Blücher. En outre il commandait le régiment corse et il connut plusieurs de mes amis. »

L’avenir va se charger de lui faire changer d’avis. Pour reprendre les termes de Frédéric Masson : Hudson Lowe entre en scène, ce qui s’est passé jusqu’à présent n’a été que le prologue, le drame peut commencer ! Et avec lui, les pointilleries, pour reprendre le mot de Chateaubriand.

Ce nouveau gouverneur, choisi par le gouvernement britannique, plus spécifiquement par Lord Bathurst, ministre chargé des Colonies, se nomme Sir Hudson Lowe, dont l’Histoire garde, à tort ou à raison, à jamais la triste mémoire.

Le nouvel arrivant, auquel Gourgaud va trouver « un air froid et sévère, mais pas méchant », est un officier de l’armée britannique, ayant derrière lui, selon ses propres dires, 28 ans de carrière, carrière étonnamment parallèle avec celle de cet autre général, comme il s’obstinera toujours à l’appeler, Napoléon Bonaparte.

Le lieutenant-général Hudson Lowe
Le lieutenant-général Hudson Lowe

Lowe était né à Galway (Irlande), le 28 juillet 1769. Il est donc, à deux semaines près, exactement du même âge que Napoléon Bonaparte. Mais Wellington, Soult, Ney, Castlereagh, sont aussi nés cette année-là !

Il avait vu le jour au sein d’une famille du Devonshire. Son père est chirurgien-major du 50e régiment de ligne, il terminera carrière comme chef du département médical de Gibraltar, où il décèdera en 1801.

L’enfant, un an à peine après sa naissance, suit son père aux Antilles, où, peu après leur arrivée, il a la douleur de perdre sa mère et sa sœur, ce qui provoque en lui, dira-t-il, un traumatisme profond qui ne le quittera de sa vie.

De 1773 à 1775, le régiment de son père est stationné en Jamaïque, avant d’être envoyé, au moment de l’éclatement de la guerre avec l’Angleterre, à New-York, puis de retourner au pays natal, où Lowe entre dans une école de Salisbury, se révélant un élève brillant et intelligent.

À tout juste 12 ans (le jeune Bonaparte vient lui d’incorporer l’école de Brienne), il entre comme enseigne dans la milice du comté.

De 1785 à 1786, alors que le futur empereur sert au régiment de la Fère, il est admis, par autorisation spéciale,  comme volontaire au 50e régiment d’infanterie, le régiment de son père, servant à Gibraltar, avant de recevoir une commission d’enseigne. On le voit, il s’agit là d’un début de carrière tout à fait classique pour l’époque.

En septembre 1787, il est enseigne au sein de ce régiment, avec lequel, à partir de 1792, en Italie, en Egypte, en Allemagne, etc., il participe aux guerres que l’Angleterre, directement ou indirectement, mène contre la France. Le 11 novembre 1791, il avait été promu lieutenant (il sera nommé capitaine le 25 septembre 1795).

Après un séjour à Gibraltar, il est en 1793 envoyé en Corse avec son régiment, où il participe aux sièges de Bastia et de Calvi. Il reste deux ans en garnison à Ajaccio, séjournant dans la citadelle, et non, comme le soutient une légende tenace, dans la maison des Bonaparte (ses biographes précisent d’ailleurs qu’il ignore alors tout de la famille Bonaparte !). Les Anglais abandonnant la Corse à son sort, il suit son régiment à Porto-Ferrajo, à Elbe.

Corse et Elbe, deux îles dont le nom restera attaché à celui du futur empereur des Français !

Notons qu’au moment du siège de Toulon, qui voit le début de la carrière du petit caporal, Lowe est sur un des navires qui font le siège de la ville, mais seulement au moment de la débandade anglaise !

En 1797, il rentre à Gibraltar d’où il est envoyé à Lisbonne, où il reste près de deux ans en garnison, au fort Saint-Julien. De là, il est envoyé à Minorque (les Anglais se sont emparés des Baléares en septembre 1798). Il va y rester une année, et son destin va alors prendre, par rapport à la suite, une intéressante tournure.

En effet, un grand nombre d’émigrés corses séjournent alors dans cette île : le 1er septembre 1799, Lowe est chargé de les organiser – ils sont environ 200 – en une petite unité – les Corsican Rangers – sans doute en raison du fait qu’il parle parfaitement l’italien – dont il est nommé major le 1er juillet 1800, soit… 15 jours après Marengo, où le tout nouveau Premier consul de la République vient de remporter une victoire éclatante !

Fantassin des Corsican Rangers
Fantassin des Corsican Rangers

Lowe va, un peu plus tard, se retrouver en Égypte (comme son auguste prisonnier, en 1798 !). Sous les ordres du lieutenant-général Abercombry, il est à la tête de ses Corses, face aux troupes du général Menou, notamment durant la 2e bataille d’Aboukir, le 8 mars 1801.

Lowe va ainsi rester presque constamment à la tête des Corsican Rangers, jusqu’à la dissolution de ce régiment, au moment de la paix d’Amiens, signée le 25 mars 1802.

On le sait, cette fragile paix d’Amiens est rompue en mai 1803. Dès le mois de juillet, Lowe est envoyé en mission secrète au Portugal, pour faire une évaluation de l’état militaire de ce pays.

On l’a vu, le régiment des Corsican Rangers avait donné entière satisfaction. Le gouvernement de Londres décide donc de le recréer. Le 14 septembre 1803, Lowe reçoit des lettres de service « pour lever un corps étranger composé d’hommes du même pays que celui qu’il avait précédemment commandé ». Il est choisi « en raison du doigté dont il a fait preuve dans le maniement des Corses, si difficile à mener, et réfractaires à toute discipline ».

Le Royal Corsican Rangers – c’est le nouveau nom du régiment – est admis au service britannique le 25 octobre 1804, et Lowe est nommé lieutenant-colonel de ce régiment, fort d’environ 700 hommes, qui se forme à Malte.

Royal Corsican Range
Royal Corsican Rangers

En France, Napoléon Bonaparte est devenu empereur des Français.

En 1805, après Austerlitz, Lowe et ses Corses sont envoyés à Naples, puis, au cours de l’été 1806, sur l’île de Capri (encore une île !) : il y commandera la garnison du 11 juin 1806 jusqu’au 20 octobre 1808, dans une relative tranquillité, qui l’ennuie profondément.

Mais alors il est attaqué par les Français, en surnombre, sous les ordres du général Lamarque, et doit, après un siège de 13 jours, capituler, faute de munitions, obtenant cependant le droit de sortir avec hommes, armes et bagages. Les Royal Corsican Rangers débarquent le 26 octobre 1808  à Melazzo, en Sicile.

Lowe sera profondément marqué par cette perte d’une île face à une invasion, et une telle éventualité ne pouvait, dans le futur, venir à son esprit.

Siège et prise de Capri
Siège et prise de Capri

Il est toutefois plus heureux dans les îles Ioniennes, où il devient chef du gouvernement provisoire des îles de Céphalonie, Ithaque et Sainte-Maure (ancien nom de l’île de Leucade ou Lefkada, prise aux Français le 16 avril 1810), institué par les Anglais. Lorsqu’il quittera son poste, les habitants lui offriront un sabre d’honneur.

Le 1er janvier 1812, il est nommé colonel des Royal Corsican Rangers, grade qu’il conservera jusqu’à la dissolution de ce régiment début 1817.

Il retourne alors, en février de la même année, en Angleterre, pour son premier congé…. depuis 1793 !

C’est pendant ce congé que, à l’autre bout de l’Europe, se déroule la fatale campagne de Russie !

En janvier 1813, Lowe, justement, est envoyé inspecter la Légion germano-russe, composée de déserteurs allemands de la Grande Armée après la retraite de Russie, unité financée par l’Angleterre, que l’on destine à Bernadotte, si celui-ci rejoint la Coalition.

Ayant ensuite rejoint, à Kalisch, en Pologne, le quartier-général du tsar Alexandre, il assiste à la bataille de Bautzen : pour la première fois il aperçoit Napoléon :

« Dans la matinée, on observa qu’un corps de troupes ennemies se postait sur cette hauteur. Bientôt, en avant de ce corps, se forma un petit groupe ; au moyen de lunettes d’approche, on reconnut qu’il se composait des personnages les plus importants de l’armée française, parmi lesquels Napoléon lui-même pouvait facilement être distingué.
Il s’avança à environ quarante à cinquante pas de distance des autres, accompagné seulement d’un de ses maréchaux que nous conjecturâmes être Eugène de Beauharnais, avec lequel il conversa tout en se promenant de long en large, pendant près d’une demi-heure. J’étals sur une des batteries de devant, de sorte que je le vis très distinctement. Il portait un habit d’uniforme tout simple, avec l’étoile de la Légion d’honneur et un chapeau sans ornement qui contrastait avec ceux de ses maréchaux et de ses généraux garnis de plumes. Ses attitudes et ses manières étaient si parfaitement semblables à celles qui ont été reproduites sur ses portraits qu’il était impossible de ne pas le reconnaître. Il paraissait s’entretenir de choses indifférentes avec la personne qui était auprès de lui, regardant très rarement du côté de notre position, dont cependant, de l’endroit où il se trouvait, on avait une vue très étendue. »

Pendant l’armistice de juin 1813, il est envoyé inspecter les recrues – environ 20.000 hommes – levées, une fois encore, à la solde des Anglais, dans le nord de l’Allemagne.

Rejoignant ensuite le quartier-général de Bernadotte, celui-ci l’envoie aussitôt à celui de l’armée prussienne de Silésie. Il est présent aux batailles de Möckern et de Leipzig et participe à la poursuite de l’armée française.

Le 4 juin 1813, il est nommé quartier-maitre général de l’armée dans les Pays-Bas (avec le grade de major-général), où il est chargé d’inspecter les nouvelles recrues.

Le 24 janvier 1814, à sa demande semble-t-il, il rejoint Blücher à Vaucouleurs, et combat de nombreuses fois à ses côtés : à Brienne, La Rothière, Champaubert, Méry, Craonne, Laon, et jusqu’à Paris. A La Rothière, justement, il peut une nouvelle fois observer Napoléon :

Bonaparte était entre les premiers de la Jeune Garde… Il utilisa tout moyen possible pour inciter ses gardes à avancer, mais le feu qu’ils reçurent les rendit inutiles, et à 9 heures du soir le village était entièrement dans la possession des troupes alliées après un immense massacre des deux côtés.

Sa qualité d’unique officier de haut rang Anglais dans l’armée prussienne lui vaut d’assister à de nombreuses réunions importantes, notamment durant les conférences alliées de Chatillon, où il se montre un avocat convaincu de l’avance sur Paris.

Il est le premier officier anglais à apporter en Angleterre la nouvelle de l’abdication de Napoléon (lequel s’en souviendra plus tard), arrivant à Londres le 9 avril 1814, ayant chevauché de Paris à Calais accompagné d’un unique Cosaque. Cela lui vaut d’être fait Chevalier de l’Ordre du Bain et promu le 4 juin major-général. Il est également décoré, par le tsar, de la Croix de Saint-Georges, ainsi que de l’Ordre prussien du Mérite militaire.

Lorsque les Alliés évacuent la France, Lowe est nommé chef d’état-major des forces alliées aux Pays-Bas. Apprenant le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, et avec l’autorisation du Prince d’Orange, il envoie un officier anglais aux Prussiens, alors stationnés entre le Rhin et la Meuse, pour leur recommander de se concentrer sur la Meuse, afin de pouvoir participer à la défense de la Belgique.

Après des relations plus que houleuse avec Wellington, arrivé aux Pays-Bas,  il est nommé, en avril 1815, commandant des troupes anglaises, alors réunies à Gênes, qui doivent agir dans le midi de la France de concert avec l’armée austro-sarde et l’escadre de l’amiral lord Exmouth. Le 4 juillet, il embarque à Gênes sur le vaisseau amiral La Boyne, sur lequel il arrive à Marseille le 10.

Et c’est à Marseille, alors qu’il vient de prendre son commandement, que Lowe apprend la victoire de Waterloo, la chute de Napoléon, et, le 1er août sa nomination comme gouverneur de Sainte-Hélène.

Avant son départ de Marseille, la municipalité lui offrira une urne d’argent, en considération de sa nomination à un “poste d’honneur qui devait assurer, disait la délibération, le repos de l’Europe par le vigilant maintien en captivité de celui qui l’avait si souvent troublé”.

En route pour Londres, Lowe s’arrête à Paris, où il rencontre Castlereagh, Blücher, Metternich et même Pozzo di Borgo, l’ennemi juré de Napoléon.

Dans la capitale britannique, il a des entretiens avec le Premier ministre, lord Liverpool, avec le secrétaire d’État aux Colonies, lord Bathurst, qui lui précise qu’il aura à se conformer, de façon stricte, aux instructions qui lui seront transmises, et qui lui seront précisées notamment dans une lettre du 12 septembre, dans laquelle il pourra lire, notamment :

Vous observerez que le désir du gouvernement de Sa Majesté est d’accorder au général Bonaparte toutes les indulgences compatibles avec l’entière sécurité de sa personne. Qu’il ne puisse en aucune manière s’échapper, ni avoir de communication avec qui que ce soit, excepté par votre entremise, doit être votre soin incessant ; et ces deux points une fois assurés, toutes les ressources, tous les amusements de nature à réconcilier Bonaparte avec sa captivité peuvent être permis.

Le 23 août il reçoit la confirmation, de la Compagnie des Indes orientales, de cette nomination, assortie d’un salaire de 12.000 livres par an, somme assez considérable, lorsque l’on sait qu’à cette époque un capitaine gagne 300 livres par an !

Le 9 novembre il est promu lieutenant général, et Commandeur de l’Ordre du Bain le 4 janvier 1816.

Et le 29 janvier 1816, il est à bord de la frégate Phaéton, qui lève l’ancre, et fait route vers Sainte-Hélène.

 

Tel est donc l’homme qui débarque ainsi à Sainte-Hélène le 15 avril 1816, et dont l’arrivée est saluée par 15 coups de canons.

Les îliens découvrent un personnage dont l’aspect, de l’avis même de ses amis, impressionne défavorablement : d’une taille au-dessus de la moyenne (cinq pied sept pouces, soit 1,70, c’est-à-dire pratiquement la même taille que Napoléon), les cheveux blonds virant au roux, mais grisonnants. Sa maigreur accentue les traits : grand front, pommettes saillantes, long nez tombant sur une bouche mince, menton pointu. Ses yeux sont verdâtres et obliques, sous de forts sourcils. Son regard est ferme et pénétrant, mais ne se fixe pas sur la personne avec laquelle il parle. Des taches de son criblent son visage. Joignant le flegme britannique à une raideur militaire toute prussienne, il marche  avec des pas saccadés, rapides.

Pour ce qui est du portrait moral, les contemporains lui accordent beaucoup d’esprit, mais avec une bonne dose de dissimulation, qui lui permet d’être aimable quand il le veut.

C’est un administrateur de talent, extrêmement probe. Mais, nous précise Montholon, le vice dominant de son caractère est une méfiance incessante, touchant à la monomanie.

Le commissaire français, le marquis de Montchenu, écrira de lui, dès le 28 juin 1816, que « c’est un homme franc, loyal, très soupçonneux »

Le mot est lancé : Lowe croira sans cesse à des complots fomentés, soit pour délivrer son prisonnier, soit pour le discréditer, lui, le représentant de Sa Majesté, auprès de son gouvernement et provoquer sa disgrâce.

Lowe a à ses côtés celle qu’il vient d’épouser, juste avant son départ d’Angleterre, deux mois auparavant, Susan Johnson, une veuve de 35 ans, dont le mari était mort au combat en 1811. Hélas pour lui, elle s’avère être assez portée sur l’alcool, étant capable, dit-on, d’ingurgiter chaque jour au moins une bouteille de Sherry, et qui se comporte rapidement de manière grossière avec ceux qui l’entourent, y compris les officiers du gouverneur. Celle que le secrétaire de son mari surnomme Sultana se mêle de tout, entendant tout régenter.

C’est elle, dit-on, mais ce n’est pas vraiment prouvé, qui serait l’auteur d’un toast dont elle aurait été assez fière :

Dieu sauve le Roi !
Dieu sauve la Reine !
Dieu damne le Voisin !

Bien sûr, le Voisin, c’est le prisonnier, l’ex-empereur Napoléon ! Lequel, pourtant, fera part à O’Meara de sa déception « qu’elle ne puisse céder une portion de son esprit et de sa grâce à son  mari, qui en a aussi peu ! »

Sans que ceci n’excuse en rien ce qui va suivre, il faut imaginer Sir Hudson Lowe, « jeune marié » de 46 ans, à une alcoolique de 35 ans, qui sait, ou qui devine, qu’il va devoir rester, autant qu’il le faudra, dans cette île perdue de l’Atlantique, gardien de celui qui, il y a peu, était le maître de l’Europe, et auquel beaucoup de ses propres officiers portent une admiration non dissimulée : une intéressante situation psychologique, à laquelle, en fait, peu d’attention a été portée.

Arrêtons-nous donc sur cette partie de l’existence d’Hudson Lowe, tant elle est intimement liée à ce que l’on appelle « la Légende napoléonienne »

Disons tout d’abord, en guise de préambule, qu’il existe, comme le fait justement remarquer l’historien Peter Hicks,  deux écoles d’interprétation sur l’épisode Sainte-Hélène dans la carrière d’Hudson Lowe.

La première, largement francophone, est franchement négative : le gouverneur est en fait ‘le diable incarné’ – un ‘boia’ (bourreau) pour employer le mot italien utilisé par Napoléon, selon son médecin, le docteur Barry O’Meara.

Lowe aurait mis à mort l’empereur à petit feu, avec des vexations et des méchancetés calculées. Cette opinion prend ses racines dans les récits des évènements de Sainte-Hélène écrits par les ‘évangélistes de Sainte-Hélène’ (pour utiliser le terme de Heine), c’est-à-dire, essentiellement Las Cases (dont le célèbre Mémorial parait en 1823), Montholon, Gourgaud, Bertrand, ainsi que Barry O’Meara (auteur des non moins célèbres Conversations avec Napoléon en exil, publiées dès 1819, alors que Napoléon est encore en vie), et qui, tous, sont résolument défavorables envers Hudson Lowe.

 

Pour reprendre les mots de Chateaubriand à leur encontre, « le nouveau gouverneur aurait été de la famille des énormes araignées de Sainte-Hélène, et le reptile de ces bois où les serpents sont inconnus ! »

Une grande majorité d’historiens français, et non des moindres, leur a emboité le pas, parmi lesquels, notamment Frédéric Masson ou Octave Aubry, entre autres.

La seconde, anglophone et plus favorable à Lowe, s’attache à montrer que celui-ci fut plus victime que bourreau, qu’il était un homme de bien qui s’en était toujours tenu, sans acharnement personnel, aux instructions venues de Londres, et ayant tout fait, en quelque sorte, pour adoucir l’emprisonnement de Napoléon, lequel, de son côté, l’avait torturé sans pitié. Ici les sources sont essentiellement le travail de William Forsyth, History of the Captivity of Napoleon on St Helena, publiée dix ans après la mort de Lowe, en 1853, et basé sur les 80 volumes de ce qui est connu sous la dénomination de Lowe Papers, conservés à la British Library. Forsyth fut suivi par Richard Seaton, en 1903, Norwood Young, en 1915, J. Kemble, en 1969, et plus récemment, par  Desmond Gregory, en 1996.

 

Disons-le aussi clairement : les deux écoles ont leur part de vérité, mais aussi des faiblesses inhérentes.

Ainsi, les récits positifs envers Lowe sont en général basés sur ces ‘Lowe Papers’ (le gouverneur faisait un rapport écrit de tout ce qui se passait sur l’île et de chacune de ses rencontres avec Napoléon ou ses compagnons) que Lowe a lui-même soigneusement sélectionnés et triés.

Mais les récits négatifs envers le gouverneur sont écrits par des ennemis jurés de Lowe, non-seulement O’Meara, bien sûr, mais bien évidemment les compagnons de Napoléon à Longwood. Par exemple, il semble bien que Montholon ait dit que l’aversion à l’égard de Lowe, si présente à Longwood, aurait fait partie, en quelque sorte, d’une « politique de Longwood », ayant pour but le rapatriement de Napoléon. N’oublions pas que, pour l’empereur des Français, « la fin – ou la politique – justifie les moyens ! ». D’ailleurs, Forsyth, à propos de la santé de Napoléon, n’hésite pas à parler « d’hépatite politique »

Pour l’Histoire, il faut que Napoléon soit persécuté. Ne dira-t-il pas un jour :

« Jésus-Christ ne serait pas Dieu jusqu’à présent sans sa couronne d’épines ; c’est son martyre qui a parlé à l’imagination des peuples. Si, au lieu d’être ici, j’étais en Amérique comme Joseph, on ne penserait plus à moi, et ma cause serait perdue ! »

Une autre fois il dira :

« Le martyre me dépouille de ma peau de tyran ! »

Un autre témoin, le colonel Jackson, fait observer (mais c’est en 1853), que toutes les communications émanant de Lowe, verbales ou écrites, étaient contrecarrées, que tous les demandes en dehors de l’autorité du gouverneur étaient systématiquement réclamées, que n’importe quelle action courtoise étaient transformée en insulte, etc., etc.

 

Napoléon savait pertinemment qu’une évasion était quasiment impossible. Il compris très vite que la seule stratégie possible pour lui faire quitter sa prison serait de montrer au monde que les conditions de sa captivité , imposées par Londres, étaient indignes d’un pays civilisé. Déjà, un mois avant l’arrivée de Lowe, il s’en est ouvert au capitaine du navire le  , qui doit, de retour à Londres, rencontrer le prince-régent et à qui il énumère ses griefs : refus de lui donner son titre d’empereur, éloignement dans une île au bout du monde, surveillance permanente et humiliante de son entourage, réduit à peau de chagrin.

Politique, ou attitude, résumée par Montholon dans cette formule lapidaire : « Un ange du ciel en gouverneur n’aurait pas pu nous plaire. »

Lowe débarque à Sainte-Hélène, accompagné d’un état-major comprenant le lieutenant-colonel Thomas Reade (son bras droit), le major Gideon Gorrequer, son secrétaire (qui parle couramment français et italien), le colonel Eduard Wynyard et le lieutenant-colonel Thomas Lyster.

On peut, ici, évidemment poser la question : pourquoi Lowe a-t-il donc été choisi ? Pour l’un de ses biographes et défenseurs, Seaton, la réponse est simple : s’il a été choisi par le gouvernement britannique, c’est tout simplement parce que l’on reconnaissait sa vigilance, son esprit consciencieux et ses capacités, et la manière dont il s’acquitta de sa tâche justifia amplement, a posteriori, ce choix (fin de citation).

Cette question, le Commissaire autrichien, le baron de Stürmer se la posait d’ailleurs lui-même :

« Plus on exanime la conduite de Sir Hudson Lowe, plus on a de peine à concevoir comment les ministres anglais ont pu s’infatuer d’un tel homme. S’il ne fallait qu’un simple geôlier, rien n’était plus aisé à trouver ; mais si la nation anglaise est jalouse de soutenir la réputation de générosité et de loyauté si justement acquise en mille autres circonstances et si elle attache quelque prix au jugement de l’histoire, on n’aurait pu faire un plus mauvais choix. L’Angleterre est pleine de gens aussi probes, aussi honnêtes et aussi incorruptibles ; mais il eût été difficile d’y rencontrer un homme plus gauche, plus extravagant et plus désagréable. Ses ennemis le disent méchant, je ne le crois qu’astucieux: la plupart de ses actions doivent être attribuées à la bizarrerie d’un caractère à nul autre pareil. »

 À sa décharge, si j’ose dire, et il le répètera souvent à ses interlocuteurs, Lowe n’a pas lui-même recherché ce poste, mais, une fois choisi, son sens de l’honneur l’empêchait de refuser.

En fait, on ne dispose pas d’un document « officiel » permettant de justifier ce choix et on est conduit à des hypothèses. Et c’est dans sa biographie, évoquée tout à l’heure, que l’on peut trouver des éléments de réponse.

Lowe était un de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les gouvernements, à cette époque, employaient dans diverses missions où les talents guerriers n’étaient pas la première qualité recherchée.

Il avait déjà, et par deux fois, gouverné dans une ile.

Il parlait couramment le français et l’italien, voire le corse.

Il était connu pour sa conception rigide de l’obéissance militaire, et l’on pouvait espérer, à Londres, qu’il ne cèderait pas à son prisonnier, comme on en faisait le reproche, dans certains cas, et  à juste titre, à son prédécesseur, l’amiral Cockburn.

Ayant commandé, pendant de très nombreuses années, des troupes corses émigrées, qui ne portaient pas, évidemment, Napoléon dans leur cœur, et que celui-ci qualifiait de traitres et de brigands, les ministres anglais ont peut-être été convaincus qu’il inspirerait une aversion presque viscérale à son prisonnier. Napoléon, d’ailleurs, ne ratera pas une occasion de faire des allusions à cette période de la carrière de Lowe.

On l’a vu, c’est lui qui, en 1814, avait apporté à Londres l’annonce de la première abdication de Napoléon.

Last but not least, en 1815, à la fin de la guerre, il venait de recevoir la reddition de Toulon, là où la carrière du jeune Bonaparte avait véritablement commencé !!!!

J’ajoute que les deux hommes étant nés sous le signe du Lion, un conflit était inévitable !

Voilà un certain nombre d’arguments pouvant expliquer cette nomination…. mais aussi d’éléments ne pouvant qu’aigrir son futur prisonnier, et peu propre, aux yeux de Napoléon, à faire du nouveau gouverneur une persona grata, on l’admettra !

Wellington, qui pourtant estimait que Napoléon n’avait pas à se plaindre, ira jusqu’à écrire que « Sir Hudson Lowe était un choix détestable. Il manquait à la fois d’éducation et de jugement. C’était un sot qui ne connaissait rien au monde, et, comme tous les hommes qui ne connaissent pas le monde, il était soupçonneux et jaloux. »

Si Hudson Lowe est décrit, par ses contemporains, on l’a dit, comme un individu plutôt humain et relativement bien disposé – en tous les cas au début – il est toutefois de manières brusques et réservées, ce qui le porte à souvent manquer aux convenances. Une formule d’un de ses contemporains, lord Rosebery, qui fut ministre de la reine Victoria,  résume leur opinion : il n’était pas un gentleman ! Le commissaire autrichien Stürmer le caractérisera par « un manque absolu de formes » ! Face à un ex-empereur, qui tenait à l’étiquette et l’avait rétablie au sein même de sa petite communauté, on devine que les problèmes ne pouvaient que surgir rapidement !

Même l’un de ses plus engagés apologistes, Forsyth, écrira que « ses manières n’avaient rien qui prévint en sa faveur, même au jugement des amis les mieux disposés. »

Mais c’est un homme dévoué à son pays, un solide administrateur (certes chérissant la paperasse, les rapports, les notes, etc. comme le laissent voir les « Lowe’s Paper » des archives anglaises), probe, simple, voire austère.

Toutefois, si l’on en croit le Commissaire russe, le comte de Balmain, « c’est un esprit étroit, un homme que la responsabilité dont il est chargé étouffe, fait trembler, qui s’alarme de la moindre chose, s’alambique la cervelle sur des riens »

Comme il est dominé par un sens aigu du devoir et des responsabilités, cela le porte en permanence à la suspicion à l’égard de celui (et de ceux) dont il a la charge.

C’est sous cet angle qu’il faut considérer son acharnement à faire respecter des règles, dont en fait il n’était pas l’auteur. Car celles-ci lui furent imposées, à lui aussi, par le gouvernement britannique, le 18 septembre 1815, sous la signature de Lord Bathurst, le Secrétaire d’État  aux Colonies, et confirmées par une loi votée au Parlement de Londres, le 11 avril 1816, dont le sens ultime était d’éviter toute possibilité d’évasion du prisonnier, comme cela avait été le cas à Elbe, « pour la préservation de la tranquillité de l’Europe et pour la sécurité générale »

« Vous observerez – lui avait-on en effet écrit – que le désir du gouvernement de Sa Majesté est d’accorder au général Buonaparte toutes les indulgences compatibles avec l’entière sécurité de sa personne. Qu’il ne puisse, en aucune manière, s’échapper ni avoir de communication avec qui que ce soit, excepté par votre entremise, doit être votre soin incessant. »

En bon militaire, Lowe se fera un devoir de scrupuleusement appliquer ses instructions, indépendamment de la situation qu’il trouvera sur place.

Pire, dès son arrivée, Lowe s’empressa de durcir ces règles, en particulier en ce qui concerne la correspondance, la liberté de circuler, les contacts avec la population de l’île, et même avec les officiers britanniques, habitués jusque-là, par exemple, à rendre visite au couple Bertrand, et les exemples pourraient être multipliés, outrepassant en cela ses droits, puisque Napoléon devait être, d’après la Convention du 2 août, traité en prisonnier de guerre, et donc bénéficier d’un minimum d’égards et de liberté.

Mais Lowe agissait dans l’optique de la peur d’une évasion, présente dans tous les esprits et surtout dans le sien. Il ne pouvait oublier que c’était bien au nez et à la barbe d’un de ses compatriotes, le colonel Campbell, que Napoléon s’était échappé de l’île d’Elbe. De ce point de vue, il se considéra toujours comme le garant de la sécurité de l’Europe.

Pourtant une telle évasion parait, aux yeux du Commissaire français, le marquis de Montchenu, « impossible, car, quand bien même le Gouverneur le permettrait, la mer, qui est autrement bien gardée, la rendrait impraticable ».

Certes, des projets en ce sens furent élaborés, notamment par d’anciens officiers de la Grande-Armée réfugiés en Amérique du Nord ou au Brésil, et les compagnons de l’empereur en font état dans leurs écrits.

Le 10 juillet 1817, l’empereur lui-même en fera état :

« On m'offre un projet d'évasion, je pourrais être censé garder la chambre, le gouverneur est accoutumé à ce que je sois plusieurs jours sans sortir. Nous enverrions une de nos dames, ou même toutes les deux, faire visite ce jour-là à Plantation-House, O’Meara irait en ville, et pendant que, dans son salon de Plantation, lady Lowe ferait la belle conversation sur moi, nous quitterions ce maudit pays. J’ai encore quinze ans de vie, tout cela est bien séduisant ; mais c’est une folie, il faut que je meure ici, que la France vienne m’y chercher. Si Jésus-Christ n’était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu. »

Projets tous irréalisables, d’ailleurs, tant le gouverneur ne manqua jamais de moyens militaires pour contrecarrer toute velléité de fuite : le 10 juillet 1816, il commande à une garnison de 2.784 hommes, de 600 pièces de canons et d’une escadre de trois frégates, deux vaisseaux et six bricks ! Tout ceci pour garder un seul homme ! Ceci aurait dû le rassurer !

Précisons aussi, et n’en déplaise à Antoine de Caunes, qu’il n’y eut jamais de tentative de débarquement sur l’île !

Enfin, ce qui est certain, c’est que, curieusement, il ne compris jamais vraiment, ou ne voulut pas comprendre, l’état d’esprit des prisonniers, et que, très rapidement, Napoléon le pris en aversion.

Dans cette sorte de mélodrame, les deux protagonistes jouèrent donc dans un registre totalement différent, Napoléon volontairement, Lowe plus ou moins inconsciemment.

L’empereur déchu avait rapidement compris que, exilé à l’autre bout de la terre, ses espoirs de libération, quels qu’ils pussent être, ne pouvaient naître que de la sympathie qu’il pourrait créer, que ce soit parmi ses anciens partisans, ou de la part des libéraux anglais. Il s’attacha donc à parfaire cette image de persécuté ! Un auteur français n’hésite pas à parler de « guérilla pénitentiaire » pour décrire l’attitude de Napoléon vis-à-vis de son gardien !

Quant à Lowe, il considérait, plus ou moins, son prisonnier comme un adolescent mécontent de sa situation, ni même capable de la comprendre, et qui voyait tous ses efforts pour l’amener à la raison ne conduire qu’à empirer les choses. Peut-être inconsciemment, il s’identifiera au rôle  du vainqueur mesquin, qui profite du triomphe pour humilier l’ennemi vaincu, niant sa grandeur passée, mais qui, finalement, aboutira à l’inverse : révéler la grandeur du premier et la petitesse du second.

En fait, on va le voir, les deux ne se rencontreront qu’en cinq occasions, et ce durant les seuls cinq premiers mois suivant l’arrivée de Lowe, la dernière peu avant l’anniversaire de Napoléon, en août 1816 ! Après, les échanges ne se firent que par personnes interposées.

Une sorte de guerre des nerfs, de guerre picrocholine se mit ainsi en place, au cours de laquelle Napoléon s’avéra un opposant particulièrement pugnace, mettant à profit tous les évènements possibles (comme la prolifération des rats, sorte de calamité endémique sur l’île) et toutes les personnes qu’il eut à même de rencontrer, les visiteurs demandant à le rencontrer étant relativement nombreux.

A ce jeu, Lowe aurait peut-être, à la longue, perdu la partie !