Correspondance de l’Archiduc Charles – 1806

Janvier 1806

 

 

Holitsch, ce 1er janvier

Mon très cher Oncle. Comment puis-je mieux commencer l’année qu’en Vous écrivant: qu’en Vous souhaitant avec toute la tendresse d’un fils pour son cher père toute sorte de bonheur, en un mot tout ce qu’on peut souhaiter à celui, à qui on est attaché et qu’on aime à tant de titres. Puisse cette année-ci Vous rendre bien heureux. C’est après demain que la paix doit être ratifiée – ou plutôt que les ratifications seront échangées à Vienne. L’empereur Napoléon est déjà parti pour Paris avec les grands de sa cour et les troupes filent aussi vers la frontière. Notre empereur compte aller vers le 10 à Presbourg et est extrêmement pressé de retourner à Vienne ou des flatteurs lui font accroire qu’on se casse la tête pour savoir comment lui prouver la satisfaction publique de revoir. Quant à moi je suis persuadé qu’on attend avec empressement le départ des Français, mais je ne crois pas à cet amour, à cet enthousiasme ni pour lui ni pour l’ancien ordre des choses. Je me suis tué à le dire, mais il ne me croit pas; et je suis persuadé qu’à peine retourné à Vienne tout ira de même et peut-être pire qu’auparavant, car le croiriez Vous, dans ce moment-ci, il ne s’occupe qu’à expédier des affaires courantes qui n’ont pas le sens commun. De façon que je crains que cette nouvelle crise et la terrible expérience qu’il vient de faire sera encore perdue. Quand je lui en parle il me donne souvent raison pour que je me taise, ou il me laisse parler et rien ne se fait. Cela finira bien mal. Collenbach est mort; à cette nouvelle tout le monde s’est écrié “que n’est-il mort 6 mois plus tôt”. Quelle belle épitaphe ! Ma santé est grâce à Dieu bonne, et d’après ce que Vous m’écrivez dans Votre lettre du 28 et dans celle du 26 que Felz m’a apportée, je suis bien content de la Vôtre. J’ai craint le voyage et plus encore le chagrin, mais je trouve une grande consolation dans ce que Vous avez supporté si bien cette crise.

Je resterai ici jusqu’à ce que Sa Majesté ira à Presbourg où j’irai aussi en même temps, et j’irai à Vienne quand lui s’y rendra. Quand est-ce que Vous compter y venir ? Ce sera un moment heureux pour moi que j’attends fort impatiemment. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement du fond de mon cœur mille et mille fois.

 

Holitsch, ce 4 janvier

Mon très cher Oncle. Les Français viennent d’échanger les ratifications de la paix le premier de ce mois au lieu du 3 comme ils avaient dit d’abord. En conséquence Sa Majesté compte d’être le 8 à Presbourg et de se rendre le 12 ou le 13 à Vienne où l’on prépare quantité de farces pour le recevoir. Le civil a demandé qu’il y vienne avant qu’il n’y ait de garnisons ou de nos troupes d’arrivées, pour que les gardes bourgeoises aient le plaisir de le recevoir et de le garder. Cette idée lui a tellement plue que cela a été d’abord accepté. Je suis curieux de voir quel langage ces mêmes gens tiendront en 3 mois d’ici. Je partirai le 6 pour être le 7 à Presbourg. Je voudrais pouvoir aller de là à Oedenbourg, puisque ici on a beau dire prêcher, représenter, c’est peine perdue. A notre retour tout sera de même et peut-être encore pire qu’auparavant. M. Baldacci et Kutschera sont à présent dictateur; et si ceux-ci sont éloignés le souverain s’environnera de nouveau de même, et comme cela jusqu’à ce qu’une crise violente changera tout. Ici on a perdu un temps bien précieux. Votre chère lettre du 29 me prouve bien que Vous pensez et voyez comme moi. Ce que Vous m’écrivez de ces conventicules Polonais à Dresde m’a fait bien penser. Le maître à qui je l’ai dit m’a répondu, qu’il le savait, mais que les membres de ces conventicules étaient presque tous des sujets prussiens. Quelle belle consolation !

En général il voit tout pour le mieux et M. Baldacci fait tout ce qu’il peut pour y contribuer. A mon retour je Vous ferai lire le mémoire, que je lui ai remis sur le choix des personnes dont il devait s’environner. Mais tout cela est peine perdue. Votre lettre à Landriani et à la Mansi leur ont d’abord été envoyées par une occasion sure.

Je compte les jours qui se passent jusqu’à ce que je pourrais Vous revoir, et j’attends ce moment avec impatience. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse du fond de mon cœur en Vous assurant, que personne au monde ne Vous aime plus tendrement que moi.

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Ce 5 janvier. Je Vous prie d’envoyer la lettre ci-jointe à mon frère Antoine. Dans cet instant un courrier du FZM. Latour m’apporte deux de chères lettres, dont une du 31 et une du 2. Vous êtes bien bon de m’écrire si souvent et cette marque d’amitié de Votre part m’a causé un plaisir bien sensible. Vous avez raison de souhaiter que les termes du traité de paix ne donnent lieu à des chicanes. Quand Vous me lirez Vous ne serez pas du tout content de sa rédaction peu claire. Comme je Vous marquais Sa Majesté sera le 12 ou le 13 à Vienne et quant à moi, après lui avoir fait ma cour à Presbourg, je compte aller à Oedenbourg et entrer à Vienne à la tête de la garnison le 15, l’empereur voulant voir ces troupes à leur entrée.

J’expédie encore aujourd’hui toutes les lettres que Vous m’avez envoyé à leur adresse.

Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse encore une fois bien tendrement.

 

Presbourg, ce 11 janvier

Mon très cher Oncle. Je Vous écrivis dernièrement que j’allais à Presbourg. M’y voilà depuis le 9. Mais comme depuis mon arrivée je n’apprends plus rien de Sa Majesté et que d’après le bruit public, il ne viendra plus du tout mais qu’il ira par la Moravie à Vienne, je pars demain pour Oedenbourg, d’où j’irai à Vienne avec la garnison dès que celle-ci en recevra l’ordre. J’ai trouvé ici des gens alarmés sur l’influence de Baldacci. Comme celui-ci est le fils naturel de Balassa, on s’attend à revoir Thugut revenir en place. On a observé que pendant le séjour des Français Thugut allait souvent chez le maréchal Davout. Thugut doit avoir demandé au dernier que la France s’interpose à ce que Cobenzl soit remplacé par lui. Davout en a rendu compte à Napoléon qui, en lui envoyant des lettres interceptées de Thugut, lui répondit qu’un homme qui était en état d’écrire de pareilles choses n’était pas digne d’être ministre. Davout doit avoir fait savoir cette réponse au baron par le vieux du Blaisel. Mais ce qu’il y a singulier c’est que le vieux du Blaisel doit avoir été rayé tout d’un coup de la liste des émigrés.

Je Vous écrivis dernièrement que j’ai fait à Sa Majesté une représentation relative à la marche, et l’organisation future de nos affaires militaires. Il m’a promis une résolution à son arrivée à Presbourg, mais comme il ne viendra probablement plus, je lui envois un courrier pour presser cette résolution. Il y a une telle désorganisation aussi dans cette partie, qu’il est pressant qu’il y ait quelqu’un à la tête qui agisse d’abord avec la plus grande activité et énergie ou que je sache au moins à quoi j’en suis.

L’empereur avant mon départ me dit que, ma maison en ville n’étant pas encore habitable, je devais loger en attendant à la cour, ce que je pourrais d’autant plus pour le moment puisque le quartier du Comte Colloredo était vide et celui des enfants de Sa Majesté resterait vide jusqu’au printemps. J’ai cru ne pas pouvoir refuser cette offre pour le premier moment. J’ai reçu de nouvelles preuves de votre tendresse pour moi par Votre chère lettre du 3 et du 4 en ce que Vous ne négligez aucune occasion de me faire avoir de vos lettres, et de me faire savoir, comment Vous Vous portez. Grâce à Dieu que Votre santé se soutient si bien. Puisse aucun évènement ne plus la troubler. Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse tendrement un million de fois du foi de mon cœur, tout à Vous.

J’ajoute un Postscriptum à cette lettre pour Vous dire que Baumbacher vient d’écrire à Delmotte pour lui faire savoir que Girtler lui a dit en Votre nom qu’à mon arrivée à Vienne je pouvais avoir quartier, cuisine, dîner, en un mot tout ce qu’il me fallait, dans Votre maison. Encore une nouvelle preuve de Votre tendresse pour moi, pour laquelle je Vous baise bien tendrement les mains. Deux raisons m’empêchent de profiter de cette offre, la 1ère que j’ai accepté celle que m’a fait Sa Majesté de loger dans la Burg et la seconde, qu’il règne une maladie épidémique chez Vos voisins, les Augustins, qui, dit-on, est très dangereuse.

Dans Votre lettre du 7 que je reçois aussi dans l’instant Vous me mandez que Vous serez le 15 à Presbourg et irez de là à Vienne. Si jusque-là je ne suis pas encore en marche, je viendrai d’Oedenbourg à Presbourg Vous voir, mais si Vous venez à Vienne je souhaiterai que Vous logiez dans une autre maison que la vôtre, jusqu’à ce que l’épidémie aura cessé chez vos voisins.

Thugut vient de dire au baron Salis qu’il ira demain ou après demain à Vienne. Was werden wir noch alles erleben ? (NDLR. Qu’allons nous encore vivre ?)

Je Vous embrasse encore mille millions de fois.

 

Oedenbourg, ce 14 janvier

Mon très cher Onde. Teschenberg m’ayant mandé que Vous viendriez le 14 à Presbourg je lui envoie cette lettre pour Vous la remettre. Mon premier mouvement en recevant cette

e nouvelle a été le désir de venir Vous y voir; mais ce qui m’en a empeché, c’est que j’ai calculé que ce ne serait que le 15 que je pourrais recevoir la nouvelle de Votre arrivé à Presbourg, qu’ainsi je ne pourrais pas m’y rendre avant le 16 et que c’est le 17 que je dois partir d’ici, pour entrer le 18 à Vienne à la tête de la garnison. Peut-être Vous trouverai-je déjà à Vienne, pourvu que ce ne soit pas dans votre maison à moins que l’épidémie ait tout fait cessé chez les Augustins. Je Vous avoue que cette épidémie m’inquiète. La garnison qui doit consister dans les régiments de EH. Ferdinand, EH. Franz Carl, Vukassovich, Sztàray, Kerpen et mon régiment d’Uhlans se rassemblera avec le régiments de W. Colloredo qui aura ses quartiers dans les casernes de Mauer, Ebersdorf etc., et avec le régiment de Stipsicz qui passe par Vienne pour aller en Bohême, à 9 heures du matin près des lignes, et défilera par le Faubourg pour se former sur les glacis où Sa Majesté veut venir la voir. Je me flatte qu’à l’exception des montures un peu déchirées, la troupe aura bonne mine, pourvu que nous ayons du beau temps ce jour là.

J’attends avec impatience le moment de Vous revoir. J’aurais tant de choses à Vous dire, mais celle que je Vous dirais la première et le plus souvent sera que je Vous aime. C’est avec ces sentiments que je Vous embrasse mille millions de fois.>

 

Oedenbourg, ce 16 janvier

Mon très cher Oncle. Je viens de recevoir Votre chère lettre du 15 et je m’empresse de répondre aux demandes que Vous m’y faites, quoique je ne doute pas que Vous n’avez reçu pas ma lettre du 14 que j’ai envoyé à Teschenberg tous les éclaircissements que Vous me demandez.

L’entrée de Sa Majesté a été fixée à aujourd’hui 16; la mienne se fera le 18 à la tête de la garnison. Les troupes qui doivent la composer seront formées en colonne dans l’allée de Laxenburg à 9 heures du matin, après quoi nous marcherons par le Faubourg pour nous former en deux lignes sur le glacis depuis le Schottentor, jusqu’à la porte de Carinthie et attendre l’Empereur qui après avoir passé devant le front fera défiler des troupes devant lui. Puissent-elles toutes défiler bientôt dans leurs quartiers de pays pour n’en plus sortir pendant 20 ans.

Je pars demain pour Laxenbourg, mais l’état-major général, le commandement de l’armée et toutes les branches qui y appartiennent restent ici jusqu’à la dissolution totale de l’armée.

Adieu, mon très cher Oncle. Je Vous embrasse bien tendrement attendant avec impatience le moment de pouvoir Vous revoir et Vous dire de bouche combien je Vous aime.

 

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