20 octobre 1805 – La reddition d’Ulm

La journée d’Ulm a été une des plus belles journées de l’Histoire de France
(Bulletin de l’Armée)

Le 8 septembre, les troupes autrichiennes, sous les ordres de l’archiduc Charles, étaient entrées en Bavière. Cette violation de la frontière bavaroise a pour conséquence de ranger l’Électeur du côté des Français.

Le général Mack avait concentré ses forces autour  de la place forte d’Ulm, pensant qu’elle constituerait un verrou pour les armées françaises franchissant la Forêt-Noire. Là, il attendait  l’armée de Koutousov qui venait de pénétrer en Moravie. Le plan des Coalisés était simple: concentrer leurs troupes sur le Rhin, attaquer le corps de 30 000 hommes qu’on signalait marchant sur Strasbourg. La victoire ne devait pas leur échapper

Le général Mack

Le 27 septembre, Napoléon écrit à Talleyrand:

“Ici tout est en grande marche. Les Autrichiens sont sur les débouchés de la Forêt Noire. Dieu veuille qu’ils y restent. Ma seule crainte est que nous leur fassions trop peur. Avant quinze jours nous verrons beaucoup de choses”

puis à Bernadotte:

“Si j’ai le bonheur que l’armée autrichienne s’endorme trois ou quatre jours sur l’Iller et dans la Forêt Noire, je l’aurai tournée, et j’espère qu’il ne s’en échappera que des débris. Avant le 12 octobre, l’Autriche sera déchue.”

Il quitte Strasbourg le 2 octobre, pour Ettlingen, d’où il écrit de nouveau à Bernadotte:

“Le croquis du mouvement de l’armée que vous envoie le major général vous fera connaître mes projets. L’ennemi a une armée considérable dans le Tyrol; il en a fortifié tous les débouchés. Une autre armée se fortifie sur l’Iller. Mon projet, s’il hésite et s’il s’amuse, est d’arriver derrière le Lech avant lui, de lui couper la retraite et de le pousser sur le Rhin ou dans le Tyrol.”

Le 7 octobre , Napoléon est à Donauwörth, dont la division Vandamme a surpris le pont la nuit précédente, le 9 à Augsbourg où il reste jusqu’au 12.

“9 octobre – L’Empereur est entré à Augsbourg à 7 heures du soir (..) Cette ville est belle, peuplée de 50 000 âmes, située sur le Lech, en bon pays. Elle a le titre de ville impériale, elle fait le commerce de la banque et de commission..” (Guyot)

Il fait un temps exécrable, la neige, déjà, se mêle à la pluie incessante.

Napoléon fait savoir à Joséphine:

“Je me porte fort bien, quoiqu’il pleuve tous les jours.”

Et il écrit à Murat:

“Mon intention est que, si l’ennemi continue à rester dans ses positions et à se préparer à recevoir la bataille, elle n’ait pas lieu demain, mais après-demain, afin que le maréchal Soult et ses 30 000 hommes en soient, qu’il déborde la droite de l’ennemi, l’attaque en la tournant, manœuvre qui doit nous assurer un succès certain et définitif.”

À ce moment-là, le piège qu’il a conçu, pour envelopper l’armée autrichienne, qui, de façon incompréhensible, reste obstinément à Ulm, alors que les troupes françaises la tournent par l’est et sont déjà à Augsbourg, lui coupant toute possibilité de retraite, ce piège est en train de se refermer.

Il est vrai que Napoléon a habilement fait croire qu’il attaquerait par la route “classique”, celle qui passe par la Forêt Noire et la vallée du Danube, et qu’avait empruntée Hoche. Il a d’ailleurs dépêché des cavaliers de Murat dans cette direction, et fait travailler ses faux espions.

“Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n’en eut qu’une faible idée.” (Marmont)

Le général Mack voit donc maintenant l’ennemi déboucher dans son dos, alors qu’il avait pour mission de lui barrer la route de Vienne !

“L’armée autrichienne était entièrement tournée, prise à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et l’Autriche jusqu’en Bohême.” (Marmont)

Le 14 octobre, c’est le fameux combat pour les ponts d’Elchingen, où Ney gagne l’immortalité.

Le maréchal Michel Ney

“Il (Napoléon) s’arrêta dans un village dont personne ne savait le nom et coucha dans un presbytère protestant avec sa seule escorte et cinq ou six d’entre nous, sans cuisinier, sans cantine, sans suite. Nous nous partageâmes le service. Rapp prit celui de la cuisine, et moi, naturellement, celui de la chambre.” (Thiard)

Le 20, c’est la capitulation, devenue inévitable, mais que Napoléon rendra honorable, du général Mack. 80 000 Autrichiens sont mis hors d’état de combattre.

“L’Empereur était placé à l’extrémité du rocher dont j’ai parlé, ayant derrière lui son état-major et, plus en arrière, sa garde. La colonne autrichienne, sortie par la porte d’aval et en suivant circulairement une ligne parallèle à celle qu’indiquait la tête de nos colonnes, défilait devant l’Empereur et, à cent pas de là, déposait les armes. Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d’amont; vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches Caudines.” (Marmont)

“Ulm a capitulé aujourd’hui, on en ramasse encore (des autrichiens) à chaque instant de tous les côtés; enfin leur armée d’Allemagne n’existe plus; les petits corps qui fuient de toutes parts échapperont difficilement ou ne se rallieront pas avant quatre mois.” (Rapp)

“Tout à coup, on vit sortir de la ville l’armée autrichienne qui s’était rendue. Elle s’avançait en bon ordre jusqu’en face de l’Empereur: Arrivés à ce point, les soldats qui avaient passé leurs gibernes et leurs sabres par-dessus leur sac, s’en débarrassaient et jetaient leurs fusils en un tas. Je ne sais au juste le nombre de ceux qui déposèrent ainsi leurs armes, mais le défilé ne semblait ne devoir jamais finir. On ne peut avoir l’idée d’un pareil spectacle. Le général Mack s’avança près de l’Empereur pour lui remettre son épée: c’était un petit homme avec un ventre énorme. Napoléon refusa de le désarmer et lui laissa son épée, ainsi qu’à ses officiers; il s’entretint même longtemps avec eux.” (Coignet)

La reddition du général Mack.

“Enfin, à trois heures, l’armée ennemie forte de 24 à 25000 hommes, commença à défiler, le célèbre baron de Mack en tête.

Je n’ai de ma vie rien vu de plus magnifique que ce coup d’œil, mais, malgré que nous dussions nous applaudir de voir, par l’habileté de nos manœuvres et le bonheur de nos armes, tant d’ennemis vaincus, j’avoue que mon cœur était oppressé de voir tant de braves gens réduits à tant d’humiliation. Durant cette cérémonie qui dura près de quatre heures, le froid se faisait sentir de la manière la plus vive.” (De Lafarelle)

“L’Empereur traita le général Mack extrêmement bien, et s’efforça de lui faire oublier son infortune: il donna ordre au général Mathieu Dumas de l’accompagner jusqu’à Ulm, ayant donné instruction à ce général d’organiser les colonnes ennemies qui devaient sortir le lendemain. Le jour de cette douloureuse cérémonie pour l’armée autrichienne arriva. Notre armée était rangée en ordre de bataille sur les hauteurs; les troupes étaient admirablement soignées, et leurs uniformes et équipements dans le meilleur état que le permettait la situation.

Les tambours se mirent à battre, les musiques jouèrent; les portes d’Ulm s’ouvrirent; l’armée autrichienne avança en silence, défila lentement et vont, corps après corps, déposer ses armes à l’endroit qui avait été préparé pour les recevoir.

Cette journée, si mortifiante pour les autrichiens, mit en notre pouvoir 36 000 hommes; 6 000 avaient été capturés à Memmingen, et environ 2 000 à la bataille de Wertingen. Si l’on ajoute ce qui était tombé entre nos mains à la bataille d’Elchingen, et durant la poursuite de l’archiduc, on voit qu’il n’y a pas d’exagération à estimer que les pertes totales de l’armée autrichienne à 50 000 hommes, 70 pièces de canons, et environ 3 500 chevaux, qui servit à monter une division de dragons, qui était venue à pied de Boulogne.

La cérémonie dura la journée entière. L’Empereur se tenait sur une petite colline en avant de son armée: un grand feu avait été allumé, et c’est là qu’il reçu les généraux autrichiens au nombre de dix-sept, parmi lesquels se trouvaient le maréchal Mack, commandant en chef, Klenau, Giulay, Jellachich, Maurice Liechtenstein, Godesheim et Fresnel: les deux derniers étaient des officiers français, émigrés avec le régiment de hussards saxons.. Je ne me rappelle pas du nom des autres. Ils étaient tous très abattus: c’est l’Empereur qui maintenait la conversation. Il leur dit entre autres choses: <Cela est triste que des hommes aussi brave que vous, dont le nom est célébré partout où vous avez combattu, soient les victimes d’un cabinet qui ne rêve que de plans insensés, et qui n’a pas honte de compromettre la dignité de l’État et de la nation en trafiquant avec les services de ceux qui sont destinés à la défendre. Cela est déjà par soi-même un procédé inique   que de venir, sans aucune déclaration de guerre, me saisir à la gorge; mais c’est être criminel envers ses propres sujets que de provoquer chez eux une invasion; c’est trahir l’Europe que mêler les hordes asiatiques à nos querelles. Au lieu de m’attaquer sans motif, le Conseil Aulique aurait du faire alliance avec moi pour repousser l’armée russe. Quelle chose monstrueuse pour l’histoire que cette alliance de votre cabinet ! Ce n’est pas l’œuvre des hommes d’état de votre nation: c’est, tout simplement, l’alliance des chiens et des bergers avec les loups contre les moutons. Supposez que la France ait succombé dans cette lutte, vous vous apercevriez bien vite de la faute que vous avez commise !

(…)

Un officier général,  qui se piquait d’intelligence, répéta une expression qu’il attribuait à l’un des soldats de son corps d’armée. Il passait devant leurs rangs, dit-il, et leur avait dit <Et bien, soldats, voilà bien des prisonniers !> – <Vous avez raison, général>, répondit l’un d’eux, <nous n’avons jamais vu tant de j…f….>.

L’Empereur, dont les oreilles captaient tout, entendit cette histoire: il fut très contrarié, et envoya l’un de ses aide-de-camp de dire à cet officier général de se retirer; nous disant à mi-voix <Il faut qu’il ait peu de respect pour lui-même pour insulter des hommes si malheureux.” (Savary)

“Nous suivîmes l’Empereur à Ulm, après l’occupation de cette place, et nous vîmes une armée ennemie de plus de trente mille hommes mettre bas les armes aux pieds de Sa Majesté, en défilant devant elle; je n’ai jamais rien vu de plus imposant que ce spectacle. L’Empereur était à cheval, quelques pas en avant de son état-major. Son visage était calme et grave, mais sa joie perçait malgré lui dans ses regards. Il levait á chaque instant son chapeau, pour rendre le salut aux officiers supérieurs de la division autrichienne” (Constant)

“Aujourd’hui 28, trente-trois mille Autrichiens se sont rendus prisonniers; ils ont défilé devant l’empereur. L’infanterie a jeté les armes sur le revers du fossé; la cavalerie a mis pied à terre, s’est désarmée, et a livré ses chevaux à nos cavaliers à pied. Ces soldats, en se dépouillant de leurs armes, criaient: < Vive l’Empereur >. Mack était là; il répondait aux officiers qui s’adressaient à lui sans le connaître: < Vous voyez devant vous le malheureux Mack ! >” (Ségur)

“Napoléon, plein de joie d’une aussi bonne affaire, envoya le général Bertrand vérifier les états de situation de l’armée qui se trouvait dans Ulm. Il vint rendre compte qu’il y avait 21 000 hommes; l’empereur ne pouvait le croire. < Vous parlez leur langue > me dit-il, < allez voir ce qui en est >. J’allais, je questionnai les chefs de corps, les généraux, les soldats; et je trouvai, d’après ces renseignements, que la place renfermait vingt-six mille combattants. Napoléon me répondit que j’étais un fou, que cela ne se pouvait pas. Effectivement, quand cette armée défila devant nous, elle comptait trente-trois mille hommes, comme le dit M. de Ségur, dix-neuf généraux, une cavalerie et une artillerie superbes.” (Rapp)

“Nous avons fait une campagne pénible et rapide; il est vrai qu’elle est honorable, car comme tu as du déjà l’apprendre, elle nous donne pour résultat soixante-sept mille prisonniers de guerre autrichiens, cent cinquante pièces de canons, quatre-vingt drapeaux, vingt-six généraux prisonniers de guerre sur parole, dont un prince et le général en chef Mack. J’ai vu presque tous les prisonniers et je garantis la vérité de tous ces faits.

(..) La sortie de la garnison d’Ulm a fait le plus beau tableau qu’on ait jamais vu; elle a déposé armes sous les yeux de l’empereur, j’étais près de lui. Cette garnison était composée de trente mille hommes.” (Larrey)

La reddition d’Ulm, le 20 octobre 1805 (Charles Thevenin)

 

Les troupes françaises ont eu peu de pertes, certains régiments n’ont même pas tiré un coup de fusil. Portant, ce début de campagne n’a pas vraiment été une partie de campagne.

Mais que de souffrances nous avons eu à essuyer ! Nous avons marché pendant trois ou quatre jours dans l’eau et la boue jusqu’au ventre, des chevaux accablés sous une neige fondue qui n’a cessé de pleuvoir depuis notre départ d’Augsbourg jusqu’après les combats qui ont eu lieu au passage du Danube et devant l’Inn.

Les pauvres blessés ont été bien malheureux, car à peine l’armée active avait passé le grand fleuve, que les ponts se rompent et les eaux débordent de manière à détruire toute communication. Les voitures restent sur l’autre rivage et sont obligés de s’enfuir pour éviter la submersion, en sorte que nous avons manqué de tout: point de vivres, point d’effets ni de linge à pansement, excepté la petite quantité que nous portions dans nos porte-manteaux. Cependant, je les ai pansés de mon mieux, je les ai consolés, et à force de zèle et d’industrie, conduits enfin aux ambulances éloignées (..) Heureusement que les victimes sont peu nombreuses eu égard aux grands succès qu’on a obtenu. On compte au plus six cent blessés et cent hommes tués.” (Larrey)

Pour les récompenser, Napoléon décide que des deux derniers mois seront comptés comme une campagne entière: voilà de quoi redonner du courage aux plus faibles.

Napoléon peut maintenant se tourner vers son second adversaire, Alexandre, dont l’enthousiasme à aller de l’avant pour secourir son allié autrichien, déjà relatif, est passablement refroidi par l’annonce de la capitulation d’Ulm, et qui, déjà, rebrousse chemin.

Ironie de l’Histoire, le lendemain, c’est la défaite de Trafalgar, qui scelle la domination maritime de l’Angleterre. Mais l’Empereur ne l’apprendra que le 18 novembre, à Znaïm. Pour l’instant, il se dirige sur Vienne, à la poursuite de Koutousov, qui retraite habilement devant lui.

L’objectif à atteindre, il l’a fixé dans sa proclamation du 21 octobre.

Le 24 octobre il entre à Munich